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Full text of "Voyage de la Grèce. 6 vols. [and maps]."

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E.BIBL.RADCL. 



A. 



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VOYAGE 



DE 



LA GRECE. 



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IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, 



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XMPaiMKUll DU EOI, ftUK JACOB ^ S 24 



VOYAGE 



DE 



LA GRÈCE, 



Par F..C.-H.-L. POUQUEVILLE, 



Comêvs. »GivikAt. un FkAvca Avpaàt d'Ali vacba »■ Ji.vzha, GosAitros^wr vu 
i,*AcAi>iMiM BOTAZ.A SU IiTscAimovi BT BsUiXS • Lbtt&bs bb l'Ivstitvt SlfjliVCX, 

A««OCli »■ Ii'AcU>ijIIB B01AX.B DB MaBSBIIiIiB , SB l'AcAD^MIB BOIÀI.B SB MisBCIVB 
BB PabIJ, BB L'AcÀSiMIB rOBZBITVB BB GoBCTBB» SB &A SoCXIt^ SB3 SciBVCBS BB 

Bonr, Ao BA8*RBXIr^ cbbtaubb bb ii'ojiiDAB- botal BB I.A Lsaiov • b'Hobbxda. 



AVEC CARTES, VUES ET FIGURES. 

Hfmtvtme CMtion 

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMEIITÉS. 



TOME PREMIER. 



MM»^ 



PARIS, 



CHEZ FIRMIN DIDOT, PERE ET FILS^ 

LIBKAIRES, HDK JÂ.COB, r" 24- 



ÏIDCCCXXVI, 



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INTRODUCTION. 



At^xpo^ "^^ ^pov Tt i&îvitv, xtviov Ti viiaOat. 

a B. S98. 

U est honteux d'y «Toir séjonmë longtemps 
et d*ea revenir lé^ mains vides. 

V>«'£ST un avantage dont je sens toute Timportance , 
en publiant un ouvrage à-Ia-fois historique et des- 
criptif^ que d'avoir à faire connaître l'état de la 
Grèce. Cette contrée, théâtre de gloire, d'illustration 
et de malheurs , loin d'avoir épuisé l'admiration , la 
réveille par un si grand nombre de souvenirs élo- 
quents , que les moindres relations des voyageurs 
qui en ont parlé ont intéressé , à défaut même de 
mérite intrinsèque , parée qu'on est toujours cer- 
tain de fixer l'attention quand il est question du 
territoire mythologique. A la vérité , la plupart de 
ces productions, qui sont au voyage ce que le 
roman est à l'histoire , n'ont pas survécu à la vo- 
gue du moment , et un succès de circonstance ne 
pouvait entrer dans mes vues , lorsque je me dé* 
cidai, en,i8o5, à retourner dans le Levant. 

Je venais d'être nommé consul-général près d'Ali 
pacha , visir de Jaiiina ; je ne vis que des devoirs à 
remplir , des. fatigues à supporter , des jouissances 
I. a 



ij INTRODUCTION. 

tardives dans l'avenir , où les voyageurs affranchis 
d'obligations ne trouvent que des délassements, 
et le moyen d'acquérir de la célébrité. L'Orient 
n'était plus pour moi une terre de prestiges , et je 
balançai à renoncer à des goûts paisibles, pour 
entrer dans la carrière orageuse qui me mettait en 
rapport avec un homme déjà plus que fameux dans 
la Turquie par les crimes auxquels il doit son élé- 
vation. Cependant en réfléchissant que j'avais con- 
tracté une sorte d'engagement avec le public , qui 
avait fait un accueil trop favorable à mon Voyage 
en M orée , à Constantinople et en Albanie , publié 
la même année, pour ne pas saisir l'occasion de 
remplir une tâche que j'avais à peine ébauchée , 
mes irrésolutions cessèrent. J'acceptai donc avec 
reconnaissance l'honneur que me faisait un minis- 
tère protecteur des sciences et des belles - lettres 
(car l'esprit des découvertes utiles anima de tout 
temps le département des affaires étrangères), 
puisqu'il m'offrait une occasion unique de connaî- 
tre la Grèce; et je partis en disant adieu pour long- 
temps à la France ainsi qu'à mes amis. 

Mes instructions portaient que je devais exécuter, 
indépendamment des fonctions auxquelles j'étais 
appelé, le voyage de la terre classique, non à la 
manière de ceux qui n'abordent dans un pays que 
pour Yhonorer d'un coup -d œil, mais en m'iden- 
tifiant avee lui. On n'attendait pas de moi des 
notes ou des croquis relevés au milieu de la con- 



INTRODUCTION. hj 

fusion des langues et des ruines, mais une descrip- 
tion exacte du pays, sans rien supposer; une étucle 
approfondie des institutions et des mœurs des ha- 
bitants, débarrassée de maximes ou de métaphores 
qui servent communément à voiler des allusions ou 
des arrière-pensées. D'après ces bases précises, je 
présumai que mon plan était entièrement tracé par 
les auteurs anciens, et qu'il fallait simplement re- 
chercher la Grèce dans la Grèce, en les prenant 
pour guides et pour autorité quand ils s'accordent 
avec les lumières de la raison , que le Ciel a dépar- 
ties à l'homme afin de distinguer l'erreur de la vé- 
rité. 

Pénétré des conseils que Pline le jeune donnait 
à Maxime son ami, je croyais en quelque sorte 
qu'ils avaient été dictés de la veille, pour diriger 
ma conduite (i) : aSouvenez- vous qu'on vous envoie 
« dans cette Grèce, où la civilisation, les lettres et 
a l'agriculture prirent naissance. Révérez les dieux 
« qui furent ses premiers législateurs, révérez leurs 
« noms sacrés , révérez sa gloire héroïque et son 
a antiquité , comme on respecte parmi nous la 
<c vieillesse d'un homme vénérable. Souffrez l'en- 
« thousiasme des Grecs pour la liberté, pour leur 
« pays et leur vanité même (2). Ayez toujours 



(1) G. Piin* lib. YIII, epist. XXtV. Maximo ad Achaiam 
ordinandam misse. 

(2)Cicéron tient à peu près le même langage^ in Verr. IV, 56. 

a. 



JV INTRODUCTION. 

« présent à la pensée que c'est de ce pays que nous 
(( sont venues nos premières institutions , et que la 
« Grèce subjuguée, loin de recevoir des lois de ses 
« vainqueurs, les a forcés de lui en demander (i). 
« Vous allez voir Athènes, Lacédémone, souvenez* 
« vous de ce que furent ces villes, et ne les mé-» 
if prisez pas , parce qu'elles sont déchues de leur 
« splendeur ; loin de vous l'orgueil et le dédain.» 
Hélas ! depuis le temps où ces avis étaient donnés 
au proconsul de Rome , la Grèce , dévastée par ses 
propres guerres , n'a pas même conservé son nom 
pour héritage , chaque ville est devenue son pro- 
pre tombeau , et on ne trouve presque plus que la 
poussière de quelques monuments (2) aux lieux 
où tant de cités fleurirent autrefois. 

Conformément à ces principes, je pensai qu'a- 
vant l'époque désirée par les savants, où les Vis- 
conti futurs viendront librement inteiroger les rui- 
nes de la Grèce ; Arago , digne émule de Thaïes et 
d'Euclide, déterminer astronomiquement les po- 

(i) Pline fait allusion à la loi des XII tables; voy. Cic. pro 
Flacco, c. XXVI. 

(a) Graecia bellorom longa concassa mina 

Concidity immodice viribus osa suis. 
Fama maoet ; fortuna perut : cinis îpse jacentis 

Visitnr , et tnmulo est nnnc qnoqne sacra sno. 
Exigna ingentîs retinet vestigia famae : 

Et magnmn, infelîx ! nil, nîsi nomen, habet. 

Incerti in Graec. Ruin. ap. poet. lat. min. t. IV , p. 
. 533. edit. N. £. L^maire. 



INTRODUCTION. V 

sitions de ses villes renversées; Desfontaines ou 
Humboldt, en étudier la botanique; Haûy, en énu- 
mérer les richesses rainéralogiqnes ; et quelque 
autre infatigable Thouin, coordonner dans les 
jardins d'Alcinoûs les plantes décrites par Théd- 
{^raste et Diôscoride; je pensai, dis -je, que je 
rendrais un service de quelque importance, en 
débrooillant le chaos qui couvre l'antique Hellade. 
A voir nos compilations , nos bibliothèques , on 
imaginerait qu'il ne manque rien à nos connais- 
sances ; mais Danville s'était trouvé arrêté dans la 
rédaction de la carte de l'Épire par le manque de 
documents , et cette lacune à remplir excitait vive- 
ment mon ambition scientifique. Quant à l'empire 
ottoman, les voyageurs n'ont presque fait autre 
chose que se répéter en parlant de l'orgueil des 
sultans, de l'insolence des janissaires , de la paresse 
des Turcs et des absurdités de leur religion. Je crus 
qu'ri fallait remettre beaucoup de choses décidées 
en question, rechercher ce qui avait existé, ob- 
server les lieux , les hommes, les mœurs , les pro- 
ductions, l'industrie, et étudier jusqu'aux idées po- 
pulaires des Grecs et des Mahométans. 

Quoique très -compliquée, une pareille entre- 
prise n'avait cependant rien de téméraire. Je con- 
naissais la physionomie des hommes avec les- 
quels j'allais entrer en communication. Je savais 
le grec assez bien pour traiter directement avec 
eux. Je possédais ce qu'il faut d'hellénique pour 



vj iNTRODucTiorr. 

déchiffrer les inscriptions anciennes. Je n'étais 
point étranger aux sciences physiques ^ ni à l'his- 
toire naturelle; et pendant ma longue captivité aux 
Sept-ïours, le sage Nestor de l'Orient, M. Ruffîn, 
m'avait suffisamment initié à la scie^ce du gouver- 
nement turc, pour soutenir le caractère dont j'étais 
revêtu. Enfin ce fut sous les auspices de mon excel- 
lent ami M. Julien Bessières , qui avait été prison- 
nier d'Ali pacha (j), qu'après avoir traversé l'Ita- 
lie et parcouru l'état de Raguse , j'abordai à Port- 
Panorme dans l'Acrocéraune. 

Quelques jours après, je vis Ali pacha, qui n'était 
pas tel qu'on me l'avait ï*eprésenté , et l'Épire tout 
autre que je ne l'avais décrite sur renseignements. 
Avec quels transports je parcourus cette terre de 
nouvelle découverte! car, quoique visitée par les 
anciens, la perte de leurs ouvrages, pour me servir 
des expressions du savant M. Gossellin, fait qu'elle 
nous est moins cpnnue que la majeure partie du 
NouveaurMonde. Je voyageai , je moissonnai à plei- 
nes mains; et trois ans après mon départ de France, 
je me trouvai assez riche en matériaux pour essayer 
de faire connaître dans leur ensemble l'Épire ainsi 
que l'iUyrie macédonienne. 

(i) M. le chevalier Julien Bessières, qui était chai|[é d'une 
mission diplomatique , a rempli depuis ce temps les fonctions 
.de consul-général à Venise , de commissaire impérial à Corfou, 
d'intendant d'armée en Espagne , de préfet avant et depuis la 
restauration ; et il a laissé partout des souvenirs aussi honch- 
râbles que justement mérités. 



INTRODUGTIOir. Ylj 

Cette opération me paraissait d^autanl plus fa- 
cile, que, sur soixante-dix villes des Épirotes renver- 
sées par Paul-Émile , j'en avais retrouvé cinquante- 
cinq, dont je pouvais déterminer l'époque desfon* 
dations. D'après mon système , j'avais placé au pre- 
mier rang les acropoles en architecture cyclopéenne 
pure , et qui par conséquent n'ont pas été relevées 
depuis une haute antiquité. J'avais rangé en seconde 
ligne les substructions pélasgiques restaurées par- 
tiellement en maçonnerie hellénique , ainsi que lès 
villes entièrement de fabrique grecque. Descendant 
de-là à travers les siècles qui suivirent la conquête, 
depuis Paul -Emile jusqu'à Auguste, j'avais égale- 
lement distribué par classes les enceintes à bases 
cyclopéennes , restaurées par les Hellènes , et sur- 
chargées de réparations romaines; les places unique- 
ment bâties en briques et en moellons, telles que 
Kicopolis; les fabriques mesquines des siècles du 
bas-empire , et le plâtrage des Turcs, qu'on trouve 
appliqué à certaines forteresses des premiers âges, 
telles que celle de Sopoto, où j'ai compté cinq 
époques de réparations successives. 

Je me complaisais à lire dans les murs en poly- 
gones irréguliers, en belles pierres de taille, en 
briques ou en blocage, l'histoire des siècles écoulés 
depuis les Pélasges jusqu'à l'invasion des mahomé- 
tans. Mais, lorsque je voulus élever mon édifice sur 
ces décombres, je m'aperçus bientôt que je bâtis- 
sais sur une base mobile. J'avais découvert des en- 



viij ÏBrTRODUCTlOW. 

ceintes; ttiais quels noms leur donner? de quel 
point partir pour raisonner sur leurs emplacen^ents?' 
Les auteurs anciens me manquaient pour former 
un ouvrage complet, Je m'aperçus donc qu'il fallait 
recommencer ce que je croyais terminé , en procé- 
dant en sens inverse de mes opérations premières, 
et partir par conséquent de Tértat moderne pour 
remcoiter aux siècles héroïques, sauf à revenir de 
ce point , par mes narrations, à l'état actuel de la 
Grèce. 

Appliquant autant que possible la méthode de 
n'admettre pour certain que ce qui me parut posi- 
tif, divisant et séparant les difficultés et les ma- 
tières en autant de parties différentes qu'il était 
expédient de le faire pour résoudre et traiter les 
unes et les autres, je résolus de procéder du 
simpleau composé, du connu à l'inconnu, et j'usai 
de tant de précautions, que je crois, au moyen des 
préceptes du sage qui fut mou guide (i) , avoir ob- 
tenu des résultats sur lesquels je pourrai , indé- 
pendamment de ce que je publie , fournir des mé- 
moires spéciaux , car la nature du voyage n'admet 
pas toutes les discussions possibles. 

Dans la marche rétrograde que j'adoptais, je 
devais d'abord interroger les vivants, avant de con- 
sulter les historiens qui ont parlé des guerres et des 
conquêtes des Turcs. Parvenu aux temps du bas- 

(i) René Descartes, sur la méthode, p. ii, 12. 



UrTRODUCTIÛH.' IX 

empire , je trouvais les chroniques des Byzantins , 
qui s'offrent comme un pont jeté entre la barbarie 
et les siècles historiques. Enfin j'arrivais, au moyen 
des ouvrages des écrivains de l'antiquité, aux 
beaux siècles de la Grèce et aux temps héroïques 

! des PélasgeSy qui sont regitrdés comme ses pre- 

' mi ers habitants. 

Quoique le peuple soit presque partout inca- 
pable de témoigner , les traditions qu'il a conser- 
vées servent souvent à guider l'observateur dans 
ses recherches. A la faveur de cette chaîne, qui 
tient à la mythologie héroïque , je démêlai , en 
écoutant des contes pareils à ceux de l'enchanteur 
Merlin , les souvenirs des travaux d'Hercule , que 
les paysans attribuent à un géant de son espèce. 
Le diable, qui fit ime chaussée en Angleterre pour 
chagriner saint Georges, s'est mêlé dans la (Grèce 
à des prodiges non moins étonnants. Ce fut lui qui 
pétrifia aux environs de l'Arta un berger et ses 
moutons qu'on y montre encore , comme on faisait 
voir dans le même endroit aux Épirotes du temps 
de Pyrrhus , le pasteur Cragaleus métamorphosé 
en rocher par les enfants de Latoiie irrités de ce 
qu'il avait , à leur détriment , adjugé Ambracie à 
Hercule. 

Comme les moines et les prêtres sont en pos- 
session de raconter ces sortes d'histoires , je pen- 
sai qu'en consultant les cartulaires des abbayes , 
j'y découvrirais peut-être des indications plus pré' 



X INTRODUCTION. 

cises. Je trouvai moyen de pénétrer dans les cloîtres, 
où malheureusement je ne pus rien me procurer 
d'antérieur aux règnes de Nicéphore Phocas et de 
Jean Zimiscès(i). Cependant mes recherches ne 
furent pas entièrement infructueuses , car les 
chartes de cette époque faisant mention de noms 
historiques et de temples payens sanctifiés par le 
christianisme, je ressaisis un fil propre à me gui- 
der dans le dédale des siècles passés. Je m'attachai 
à ces indications vagues pour reconnaître dans 
Tenceinte de Castritza , où Ton découvre journelle- 
ment des médailles des ÉPIROTES (AnElPftTAN) 
avec le foudre au revers , l'ancienne capitale des 
Pélasgeé hcUopiens, qui habitaient au centre de 
la Molosside. De même , en entendant nommer le 
monastère de la Vierge Hellopia par son prieur , 
j'eus les premiers indices de la Hellopie; et au ré- 
cit des merveilles opérées par son bois sacré , où 
F on vient dormir afin d*obtenir des idées lucides , 
je fus convaincu que le souvenir des chênes thau- 
maturges de Dodone s'est perpétué parmi les mo- 
dernes, qui appellent encore Dryscos, ou montagne 
des chênes , les coteaux de cette partie du bassin 
de Jauina. 

(i) Les monastères regardés comme les plus anciens de la 
Grèce sont, au dire des moines, ceux du mont Athos, dont le 
premier fut fondé par Athanase Latonite , sous le règne des 
princes que je viens de nommer. (Ment, pour servir à C histoire 
du mont Athos , par le père Braconier , MS. de la Bibliothèque 
du Roi.) 



iWTiiODUCTiorr. xj 

Cette marche aventureuse que j'étais obligé de 
suivre me conduisit aux archives des métropoles , 
aux chroniques de la conquête du Péloponèse par 
les Français^ et aux fastidieuses histoires des Byzan- 
tins. Je triai , aux milieu de ce fatras de théologie j 
d'hagiographies , d'homélies , de martyrologes et 
d'anecdotes , tout ce qui avait quelque rapport 
avec les pays que je voulais décrire. Je trouvai 
des documents utiles dans les catalogues de l'église 
orthodoxe , compilés par Dom Vaissette et le père 
Lequieu, quand je fus parvenu à déchiffrer les 
noms souvent altérés qui désignent les trônes ec- 
clésiastiques de l'Orient. La Police ecclésiastique 
de Chopin ; la Géographie épiscopale d'Âubert le 
Mire ; la Géographie sacrée du père Charles de St.- 
Paul, feuillant; l'Histoire de tous les archevêchés 
etévêchés de l'univers par l'Abbé de Commanville; 
les catalogues des églises, les souscriptions des 
conciles, la notice de Yiguere dans ses Remarques 
sur Chalcondyle, la Lettre de Smith sur l'état présent 
de l'église grecque, l'ouvrage de de Moni, la Tur- 
quie chrétienne de M. de la Croix , me fournirent 
quelques lumières en régularisant les- dénomina- 
tions et les qualifications qu'on y trouve. 

Je dus rectifier également l'érudition qui perce 
parfois dans les auteurs tels que Procope, Aga- 
thias, Anne Comnène, Constantin Porphyrogénète, 
Psellus, Nicephore de Brienne, époux d'Anne Com- 
nène, Cinnamus,Nicetas Acominatus, Pachymère, 



Xlj IBTTRODUCTÎON. 

Cantacuzène, Nicephore Gregoras , Michel Glycas, 
Jean Ducas, George Phranzès, Nicolas Chalcondyle, 
et tous ceux qui ont écrit avant la renaissance des 
lettres. Ainsi, loin de m'étayer 3e quelques pas- 
sages isolés , suffisants pour former un système , 
inais impropres à baser un ouvrage consacré à la 
recherche des vérités de £ait , je préférai rejeter ce 
qui ne me semblait pas positif, plutôt que de 
faire de la géographie hypothétique. Je n'ai point 
cherché en cela à pallier les endroits faibles de 
mon ouvrage par des suppositions , qu'on emploie 
pour éblouir ceux qu'on ne peut ni convaincre 
ni instruire. 

Arrivé aux historiens de Rome et de la Grèce , 
je me trouvai dans le cas de marcher d'un pas 
plus assuré qu'avec le secours des Byzantins. Quoi- 
que nous n'ayons que les débris du septième livre 
de Strabon et des œuvres de Polybe , copiés par 
Ïite-Iive, pour ce qui concerne TÉpire et la Ma- 
cédoine^ j'y trouvai des signaux de reconnaissance ; 
et Thucydide devint mon guide pour plusieurs 
contrées de la basse Albanie. J'aurais pu donner 
à ces précieux débris des interprétations, proposer 
des corrections : je fis mieux, je les étudiai tels 
qu'ils sont ; et l'invariable astronomie prouvera un 
jour que j'ai marché dans la bonne route. 

J'avais le sentiment de cette vérité, et je ne 
tardai pas à être convaincu par l'étude jointe à 
l'expérience , que les anciens sont toujours vrais 



L. . 



INTRODUCTION. xiij 

quand ils n'ont pas été altérés par leurs copistes. 
Ptolémée , qui nous a conservé la carte de Marin 
de Tyr, est , à lui seul, une autorité ; et Strabon, 
malgré ses tâtonnements , un indicateur précieux, 
comme Pausanias sera toujours pour ceux qui le 
confronteront avec les lieux qu'il a visités un guide 
sur et fidèle, malgré sa prolixité. Je me gardai 
bien, en me rangeant sous la bannière des écri- 
vains anciens que je cite dans mes narrations, dV 
dopter de confiance les corrections des Linguistes , 
accoutumés à mettre souvent des accents où il 
n'en faut points des virgules où il n'y en eut jamais, 
et à embrouiller le sens des auteurs qu^ils pré- 
tendent éclaircir. Cependant il me fallait un maître 
élevé dans cette école , afin de distinguer For pur 
du chrysochalce; et après avoir vu et examiné 
rÉpire , j'empruntai le secours de Paulraier de 
Grenteménil, préférablement aux discussions de 
Celiarius et de d'Anville. J*ignore quel degré de 
confiance les érudits accordent au premier de ces 
écrivains; pour moi, je l'ai trouvé aussi exact que 
judicieux dans ses recherches sur la géographie 
ancienne des parties de la Grèce qu'il a décrites ; 
et on verra, par l'application de ses raisonnements, 
que mon suffrage ne repose pas sur un assentiment 
irréfléchi. 

J'en étais à ce point de mes travaux , lorsque 
j'eus connaissance de quelques bases fixes établies 
par des ingénieurs géographes que le général 



XIV lUTTRODUCTION. 

Donzélot avait appelés à Corfou (f ). Ils avaient 
pris , de concert avec MM. Baudrand , général du 
génie, et plusieurs officiers de cette arme (entre 
autres M. Teullié, aujourd'hui directeur des études 
à rÉcoIe Polytechnique) , des triangulations sur 
plusieurs points des côtes de la Chaônie et de 
la Thesprotie; et je pus partir de ces données 
pour coordonner mon plan. Je travaillai donc à 
classer les villes les plus rapprochées de la mer, 
en remontant d'étages en étages jusqu'au pied 
du Pinde , sans savoir où fixer l'emplacement de 
Dodone. On verra, en lisant les deux premiers 
chapitres du second livre de ce Voyage, com- 
bien de recherches précédèrent l'éclaircissement 
de ce problème, dont la solution est une des plus 
importantes pour la géographie ancienne. 

Je ne doutais pas , depuis la révélation singulière 
du prieur du monastère de la Vierge de Hellopia , 
que Janina était située dans la vallée de la Hello- 
pie ou pays des lacs. Cette considération seule au- 
rait du m'indiquer la position de l'enceinte sacrée 
des Selles ; mais j'avais sans cesse présent à la pen- 
sée ce que Cyriaque d'Ancone dit de Dodone : je 
ne voulais reconnaître cette acropole qu'aux tré- 
pieds et aux colonnes qu'il prétend y avoir vus ; 



(i) Depuis ce temps, le Capitaine Gauttier nous a mis en pos- 
session de ses travaux astronomiques et des relèvements qu'il 
a faits sur presque toutes les côtes de la Grèce. 



INTRODUCTION. XV 

et je l'aurais long-temps cherchée avec un pareil 
signalement, sans réussir à la retrouver. Il est 
même probable que je ne serais jamais sorti du 
labyrinthe dans lesquel il m'avait fourvoyé (tant 
il est vrai, en histoire comme en politique, qu^il 
vaut mieux ne pas être informé que cTêtre mal in- 
formé) j sans les questions et les plans qui me furent 
adressés au nom de M. L. Petit Radei, par l'entre- 
mise de M. Barbie du Bocage. Ces deux académi- 
ciens , en m'invitant à m'occuper de la recherche 
des monuments cyclopéens , me prévenaient que 
Dodone étant une construction de cette espèce, je 
la reconnaîtrais à sa conformité avec les dessins 
qu'ils m'envoyaient. 

Nous entrions dans l'année j 809 lorsque je reçus 
ces renseignements , qui furent pour moi un trait 
de lumière. Dodone, que j'avais cherchée partout 
où elle n'existait pas , se trouvait aux^ portes, de 
Janina; et je reconnus, dans l'enceinte cyclopéenne 
voisine de Gardiki ou Gardicaki , la demeure sa- 
crée des Selles , ainsi que le hiéron consacré à Ju- 
piter Pélasge. Tout prit dès -lors un aspect nouveau 
à mes regards étonnés ; la plus haute antiquité me 
parut dévoilée et susceptible d'être expliquée. 

Le gisement de Dodone étant déterminé à l'en- 
droit où se trouve l'acropole pélasgique de Gar- 
diki, qui couronne une butte isolée, aplatie à 
son sommet, dont les bases sont abondantes en 
sources, située à l'extiémité de la Hellopie, entre 



XVJ INTRODUCTION. 

deux lacs, je pus appliquer à sa position tous les . 
détails topograpliiques qu'on connaît. Je partis en 
même temps de là pour fixer l'emplacement du 
hiéron de Thâaciis (0, dont l'oracle permit aux Pé- 
lasges d'admetti*e le culte de Jupiter, que des aven- 
turiers demandaient à introduire dans la Molos- 
side , alors appelée Pélasgide. 

Pelloutier, dont l'opinion est susceptible dç 
controverse , prétend que ces penples étajent des 
Celtes , dont on verra qu'une tribu s'était fixée 
dans la Selleïde près de l'Achéron; et comme ils 
adoraient un Dieu suprême^ à gui tout était sou- 
mis (2) j on peut croire qu'ils durent être opposants 
à l'admission des divinités étrangères. Ils avaient 
élevé les premiers hiérons ou auteU à ciel ouvert, 
sans simulacres (3). Zélés contre l'idolâtre, ils per- 
sistèrent pendant long-temps à briser les simula- 
cres qui conduisent le vulgaire à l'anthropolâtrie , 



(i) Hérodote nous apprend que les Pélasges, qui étaient plus 
anciens que les dieux dans la Grèce , ayant été sollicités d'ad- 
mettre le culte de Jupiter, s'adressèrent à l'oracle de Thémis 
pour prendre son avis (lib. II). Ainsi Jupiter Dodonéen ne fut 
pas le premier oracle établi dans la Pélasgide. 

(1) Regnator omnium deus: caetera subjerta atqué parentia. 
Tacit de mor. German. c« 35. 

(3) Csterum nec cohibere parietibus deos , neque in ullam 
hominis ori speciem assimilare ex magnitudine cœlestium arbi- 
trantur. Lucos ac nemora consecrant , deorumque nominibus 
appellant secretum illud quod sola reverentia vident. 

Id. Ibid, c. 9. 



I5TRODUCTIOW, XVlj 

etCicéron (i) lies aceuse à tort d'athéisme pour 
cela, car les tabernacles et les temples ne furent 
inventés que pour mettre des dieux périsisables à 
Tabri des injures de Fair. Il est probable qu'ils étaient 
diéistes, adorant l'essence suprême, dont aucune 
bouche humaine ne peut prononcer le nom (a), que 
Platpn appelle le Dieu indicible et immuable. 

La raison qui me portait à fixer à Hellopia l'é- 
réctiou du premier autel connu dans l'Épire, puis* 
qiie l'oracle de Thémis y. fut antérieur à celui du 
fils de Saturne, était fondée sur la connaissance 
de ce que les premiers chrétiens sanctifièrent tou- 
joTvs les oratoires des païens, en les consacrant 
à des saints ou à des saintes qu'ils s'imaginaient avoir 
quelque ressemblance avec les divinités mytholo- 
giques. Ainsi il me parut possible que les fidèles 
eussent remplacé le hiéronde Thémis par celui de 
la Vierge , comme ils ont substitué ailleurs à ceux 
du Soleil, de Jupiter,' de Neptune, de Pan, de 
Gérés et de Mercure, des chapelles dédiées au pro- 
phète Élie , au Pantocrator ; à saint Nicolas , patron 
des marins; à saint Démétrius, protectqir dq^ ber- 
gers; à saint Georges, l'ami des laboureurs; et à 
l'archange saint Michel , qui est , suivant la tradition 

(i) Cic. pro Fonteio. 

(a) Trismégiste, plus ancien que Platon, s'exprime en ces 
termes : ou t^ 5vo(&a où ^uyarov âvOpairivw dto'piaTt Xt^Owat et le 
disciple bien-aimé de Socrate ajoute; eih^ a^pviTocxat àvuvuf&ciToc» 
ce qui faisait dire à Toracle de Delphes oS rh dvofxa (in^è Xo'y» fj^" 
po6utvov. \t, Gykald. I. Syntagm. 

I. b 



Xviij INTRODUCTION. 

populaire , le conducteur des âmes. Gomme notre 
histcûre fournit des exemples de pareilles métamor- 
phoses, je pensai qu'à défaut de raisons. positives, je 
pouvais déduire mes conséquences d'après des in- 
ductions qui sont aux preuves écrites ce que la 
tradition est à l'histoire. 

On objecterait en vain qu'on ne trouve pas de 
ruines pélasgiques sur le mont Dryscos. A cela nous 
répondrons que les hiérons, dont l'origine remonte 
aux Phéniciens , n'étaient souvent entourés que de 
haies ou d'une simple terrasse pour empêcher qu'ils 
ne fussent profisinés par les bestiaux. Tel était le 
temple d'Orthosie , celui du mont Carmel, visité 
par Pythagore , ceux d'Hercule à Tyr , de Vénus à 
Biblos(i), et de Junon à Samos (a). D'autres n'étaient 
parfois qu'une contrée et une portion de terrain 
séparée, par des palissades, du reste des habitations, 
comme celui de Vénus à Paphos (3) , et dans plu- 
sieurs autres lieux. 

Sachant que Pélasgus , comme le àk Plutarque , 
étant venu dans l'Épire avec Phaëthon , ces chefs 
de colpnie y fondèrent plusieurs villes, je crus re- 
connaître dans l'acropole deCastritza, où l'on voit 
une architecture militaire en polygones irréguliers , 
la capitale des Pélasges , qui fut primitivement ap- 
pelée Hella , ÊXXà KaOs^pa. Ces points étant déter- 

s, 

— - - — — • — — '^- 

(i) Luc. de dea Syria, Euseb. praeparat. Ev. i, 9. 

(2) Strab. XIII. 

(3) Homer. Odyss. VIII, v. 3a2, 363; Hym. in Vener. v. 58. 



IXTRODUCTIOIC. XÎX 

imnés d'une manière rationelle , tout s orienta sans 
peine autour de moi. 

En portant mes regards à l'occident , j'aperçus 
en dehors du grand bassin de Janina, entre les 
coteaux du mont Pactoras qui le flanquent de ce 
côté, parallèlement aux monts Olichiniens, la 
Thympbéîde, où fleurit la ville de Passaron. Le 
canton de Pogoniani ne pouvait être que la Mo- 
losside; et la vallée de Drynopolis , la Dryopie d'É- 
pire , dont Dicéarque place les premiers colons 
au voisinage d'Ambracie. Enfin , le sangiac de Del- 
vino et la partie méridionale de l'Acrocéraune me 
retracèrent la barbare Ghaonie, dont les habitants 
vécurent toujours dans l'anarchie. 

En descendant au midi de cette contrée , l'aspect 
du Chamouri m'apprit que j'entrais dans la Thes- 
protie , contrée qui emprunta son nom de l'oracle 
de Dodone (i), dont le territoire enchanteur est 
leiifermé entre la Thyamis et l'Achéron. La dé- 
couverte du temple de Cichyre, celle d'une mé-^ 
daille au tjjrpe d'Aïdoneus (Platon), avec le chien 
Cerbère à l'exergue, et le nom d'Aïdonie, conservé 
à la partie du canton de Margariti voisiné du ma- 
rais Achérusien , que les modernes nomment Yalon^ 

(i) Strab. X, p. 467 , VII, p. 3a7, epitome VII, observe que 
son nom fut générique. On croit même que la dénomination des 
Thesprotes, etairparol, dérivait de 6t<nrtc, vatesy OtairiC», vaticmorf 
tti9irt<r(Aa , oracuium , à cause de Toracle de Dodone qui s*était 
fixé dans cette contrée. > 



\X INTRODUCTIOir. 

Doraco ou Val d'Orcos^ me permirent d'y placer 
le séjour des Celtes (peuplade épirote), qui se pré- 
tendaient issus de Dis ou Pluton (i), mais dont To- 
rigine remontait plutôt aux peuplades du septen- 
trion , dont les Athéniens avaient retenu quelques 
pratiques dans leurs cérémonies religieuses. 

Quoique Antoninus Liberalis relègue ces mêmes 
Celtes (2) dans TAmphilochie, le temple du dieu 
dont ils se plrétendaient les descendants , et le nom 
d'Aidonie, furent des autorités plus puissantes que 
le témoignage de cet écrivain , pour me déterminer 
à encadrer le territoire qu'ils habitaient dans œtte 
vallée. Le synchronisme de Thesprotus et de Pro- 
serpine étant historiquement prouvé (3), je dus éga^ 
lisment reconnaître que le canton de Paramythia fut 
la région antique des ambres (4) 1 pai* rapport à sa po^ 
sition aux bords de T Achéron (5) ; et la terre des té^ 
hèbres (6) , parce que les Grecs , placés plus à Torient^ 
voyaient diaque jour disparaître le soleil de ce côté; 

ce qui fit aussi qu'ils y placèrent leurs enfers^ 

,— — . — . 

. (i) Caesar , Comment, bell. gallie,^ lib. YI. 

(2) Antonin. Libéral .^ Metamorphos. lY. 

(3) Pausan.y lib. I, C. 17; Id., lib. VIII, c. 4; Strab. , 
Kb. Vin. 

(4) Paus., lib. IX, c. 3o. 

(5) Plin., lib. IV, c. 1 ; Thucyd. , lib. I; Herodot. , lib. V; 
Scylax, c. etas^ttrot ; Strab. » lib. VII, p. 3a4 ; Pausan., lib. 
XVII , c 17; Ptolem., lib. HI, c. 14; Tit.-Liv. , lib. XVIII; 
Steph. Byz. 

^6) En l'appelant lltX«iviiv yatsy Otoirpttrâv. 

Odyss.y lib. V, vers. 11 5. 



INTAODUGTtOif. XXJ 

A rorîent du pays de$ Celtes Aïdonites je détermU 
nai le gisement de Tenclave des Setles, ministres de 
Jupiter Dodouéeu y daus la région des montagnes de 
Souli^ que les Schypetars chrétiens de la Thesprotie 
ont immortalisée par leur généreuse résistance 
contre le déyastateur actuel de TÉpir^e. C'est à la 
destruction de ce dernier boulevard de la liberté 
que remonta la célébrité européenne d'Ali pacha, 
donf le nom seul ferait oublier ceux de la race 
criminelle . des Atrides, si son histoire portait le 
sceau des siècles héroïques (]). 

An midi de la SoUéïde ou contrée de SoUU , i^oni* 
mence, en quittant la rive gauche de l'Achéron» 
la partie du villaïéti de Rogous , surnommée Spiantza 
•et Ijamariy qui comprend la Cassiopie ainsi que 
la presqu'île de NicopoU$. Au penchant oriental 
des montagnes qui traversent ce territoire, on re- 
trouve la contrée fertile des Ambraciens pu Amr 
braciotes, nation r^ardée comnie une des plus 
considérables de la vieille Épire. 

t'Aréthon, qui borne cette province k Torient, 
sert de limite au canton de Rogous ainsi qu'au 
cAaz< de TArta^ plaine comprise entr0 ce fleuve et 
rinachus, que les anciens appelaient Amphilochîe. 

TiteTl4ve , et les auteurs qui ont parlé de ce dis- 

(i) D'autres faits out immortalisé les guerriers de la Sellcïde» 
depuis la publication de ce voyage. 

Fby. l'Histoire de la régénération de la Grèce , aux années 



Xxij IWTRODUCTIOir. 

tricty m'ont décidé à appliquer le nom d'Àthamanie 
au canton moderne de Djoumerca, et à donner 
pour bordure à la Parorée ou Paravée , la partie de 
la vallée de l'Aréthon qui s'étend depuis la Tyra- 
phéïde jusqu'aux montagnes de Syndéco. 

Le mont Polyanos , dont le nom s'est conservé , 
me fit reconnaître la Doiopie dans la régipn du 
canton de Mala<!assis , qui forme l'Anovlachie ou 
Mégalovlachie de Micétas, que les modernes sur-* 
nomment coU ou contrée de Syracos et de Calarîtès. 

La Perrhébie m'était si clairement indiquée par 
la position de Dodone au lieu où existe maintenant 
le canton de Zagori, qu'il me suffit de le parcourir 
pour reconnaître un pays qui avait emprunté son 
nom aux Perrhèbes thessalieps. Je fixai , par une 
conséquence naturelle, la position de l'Atintanie, 
que les géographes anciens placent au N. de la Per- 
rhébie , dans les districts deConitza et de Sésaratfaès. 

Les ^niens ou^nianes étaient, comme tontes les 
petites peuplades , difficiles à classer, à cause de leurs 
fréquentes migrations. On sait que primitivement 
établis dans la campagne Dotius, d'où ils furent 
chassés par les Lapithes, ils se retirèrent dans la 
partie de la Molosside qui était appelée Arava , «fou 
ils furent appelés Aravéens, Paravéens, Parovéens, 
( n<xpaoiiai ) , et Gassiopéens. Comme ils y étaient 
molestés, ils passèrent dans le territoire de Cirrha, 
où, tourmentés par une grande sécheresse, au sujet 
de laquelle ils consultèrent l'oracle , à la persuasion 



IlTTROJDUCTIOir. XXiij 

duquel ils lapidèrent leur roi Ouochus , ils vinrent 
s'établir dans une contrée voisine de Tlnachus^ ha- 
bitée par des In^chiens et des Grecs (i). 

Auguste réunit cette horde vagabonde à la Ilies- 
salie (2) , et je dus , ainsi que pour les Eurytanes 
et les. Éthices, quoique classés parmi les peu- 
plades de rÉpire, assigner leurs cantons à la 
Thes^alie et à TÉtolie, provinces dans lesquelles 
ils sont topographiquement enclavés. Ainsi il est 
probable qu'ils faisaient partie de l'Épire , comme 
le comté de Neuchâtel dépend de la Prusse, ou 
plutôt qu'ils appartenaient à la confédération des 
états épirotes, à la manière des villes d'A.llemagne 
qui composaient autrefois la hanse germanique. 

D'après ces considérations , fruit de longiies 
études appliquées aux localités et discutées sur le 
terrain , je parvins à dresser le tableau suivant des 
provinces de l'Épire comparées avec ses divisions 
actuelles; tableau dont j'adoptai dans la suite le cal- 
que y afin de régulariser les topographies des autres 
parties de la Grèce : 

■. . I . . ..i * r ,.. i. M ■ ■ ■ 

(i) PluUrch. txkh. Ir- et Kç. 
{7) Paus. Phocic. p. 65i. 



xxvr 



IlTTRODVCTIOH^ 



ÉPIRE. 

Tableau comparatif de ses XIF diuùions anciennes açec 

les cantons modernes. 



IlTDXCATIOll 

d«s 8«ngi«cs ou 

drapeaux renfennant 

les provinces 

ancieilMB et les 

cantons iQodernes. 



Sangiae 
de Janina. 



Sangiae 
de DeMno. 



P^ovxirccs 

arec 

leurs sabdiTisioas 

anciennes. 



Ci. ir voies 

modernes. 



I. 

Hellûpie 

Molosaide 

Thymphéïde. . . . 

II. 

iPerrhébie 



Janina. 

PogODiani ( déta- 
ché de Bérat). 
Saniohovitzas. . . 
Goarendas. .... 



Zagorî 



^^^' jConîtM.. 

Atintanie Sésarathès 






IV. 

IDolopîe. . 

V, 



Anovlachie «... 



NOMBEB 

de 
lents villages. 



/ Djomnerca 
partie du Rado 
Athatnaïue • . • • . vich 



et^l 



\ 



. VI. 

Panyée oa^aro- 
rée 



Tetmèz 



I 



vn. 



Drynopolb ( dé- 
Dryopie | *■<*« ^« Bérat.) 

Chimère. K^^^ 

y III. I laponi*'®* ) 

/ Arborie 

Chaonie | Paracaloma .... 

PhUatès 



54 

40 

z8 
a4 



44 

36 
18 



37 



65 



i5 



43 

85 
i3o 

609 






ivTjioDueTioir. 



XXV 



EPIRE. 

Suite du Tableau comparatif de ses XIV dmsions an^ 
çiennes as^ec les cantons modernes. 



lNDlCA.TIOir 

des sajiçiacs oo 

drapeaux renfermant 

• les pnrrinoes 

anciennes et les 

cantons modernss. 



Phovincrs 

avec 

letan rabdivisions 



modernes. 



Report. 



NOMBES 

de 

l^nrs TÎllaf es. 



609 



rôtie ....«< Paramythîa et Pa- \ 



Sangiac 
de Chamonrî. 



I 



Thesprotii 
Gestrine 

X. 

Aïdooie on Gel^ 
tiqua 

XJ. 
Selléïde. 

XII. 



Paramythîa 
beo-Kiatès 



iatès. . . I 



54 



▲îdoni «t Margft- { 
riti 



SolUî, 



7a 



Cassîopîe jSpîantÉà et La- 

I mari. 

Yaivodaîk mk 1 ^HI. 

principaitté 
d*Arta. 



95 



Ambracle 

XIV. 
Amphilochie . . . 



Rogons 



Chazi d* Arta • . • 



Total général des Tillages de rÉptre on basse Albanie.. . 



^% 



85 



Si'X 



Dans le moyen âg«, FÉpIre, qui s'étendait depuis 
FAcrocéraune jusqu'à Naupacte a\i pied du Pindo- 
ros (montagne qui renferme la Doride dans ses 
vallée»), forma un thème divisé en dix-sept épar- 



XXVJ INTRODUGTIOIC. 

chies ecclésiastiques, sous le titre àiÉpire ancienney 
province comprise dans Texarchat de Macédoine. 

Province ecclésiastique de PÉpire ancienne. 



METROPOLE. 



Naupactos, Lepante, évéché^Y® siècle^ métropole, IX^sièole; 
exarchat d'Étolie, XIII^ siècle ; transféré à l'Arta , XY^ siècle. 



TEÔNXS XGGLÏSIASTIQUBS OU ARGHEVÉCHiS XT ÏVÉCHés. 



I** Protikcs. 



I. NicopoHs, métrop. V* siècle, 
réani à oelni de Nanpaci» , 

IX" siècle. 

II. Levcas, Leacade, A. IX'' S. 

( aaj. É. saff. de Corcyre. ) 

III. Phœnice (auj. Delvino) V S. 

IV. Gprcyra, Corfoa, A. V* S. 

V. Rogoas, É IX* S. 

VI. Ventza, Vonitza, É. IX* S. 
Vn. Aëtos, E. (rconî à Arta) IX* S. 

Vm. Achcloos (détruit) É. IX* S. 
IX. Dodone, É. (éteint) V* S. 



II* PaovixrcE. 
I. Gaasiopea, Joannina, É. IX* s. 

A. M. xn* s. 

n. Bnllirotiim, É V* S. 

m. Hadrianopolis , ou Drynopo- 

iis,É y* S. 

rV. Acrocéraune ou Chimère , 
Évêclié IX* s. 

V. Photice ou Vêlas, É. V* S. 

VI. Euria, St. -Douât , Aidonie, 

Évôclié V* s. 

VII. Anchiasme , Santi - Quaranu , 
Évéché VS. 



Sans m'astreindre à Tordre topographique que 
je viens de tracer, je visitai d'abord la partie bo- 
réale de rÉpire , en suivant ses vallées pour entrer 
dans la moyenne Albanie , qui comprend les san- 
gîacs ou drapeaux d'Avlone ou Bérat, d'Elbassan , 
de Tyrahna , de Croïe, les vaivodiliks de Durazzo , 
de Pékini , et le sangiac de Scodra. 

La moyenne et la haute Albanie, connues an- 
ciennement sou» le nom dlUyrie, sont désignées 



ITTTRODUCTION. XXVlj 

dans cette seconde édition de mon voyage sous ce- 
lui d'Épire nouvelle, qu'elles portaient au moyen 
âge. Strabon , Pline , Ptolémée et plusieurs auteurs 
anciens , nous donnent la liste des peuples qui ha- 
bitèrent cette contrée , sans désigner ni les lieux 
qu'ils occupèrent, ni leurs positions respectives. 
I^s historiens de la Grèce et de' Rome n'en parlent 
qu'en masse ou vaguement." Constantin Porphyro- 
génète n'est guère plus précis dans son traité des 
thèmes de l'empire , et nous avons dû adopter le 
cadastre de la topographie ecclésiastique, pour éta-^ 
blir nos divisions en partant du tableau suivant : 



Exarchat de Macédoine. 



PROVINCE d'^PULE NOUVELLE. 



Dyrrachinm , métropole , V* siècle. 

Croie, cvèché V* S. 

Avlone, É. V* S. 

Scsnupi, É V« S. 

Prisiia,'É.. V* S. 

Apollooie, É V* S. 

BylVs, É Y" S. 

Amantie, É IV* S. 

Cœnobia,aaj. Corbiiia,É. . IX^ S. 



Elyssas, Alessio, évèchéylX" siède^ 

Diocléa : IX* S. 

Scodia IX^ S. 

Drivastnin IX* S. 

Polatha ( Poulati ) IX* S. 

Antibamm, Antivari, É. . IX* S. 
Tzemicum (Monténégro) É. IX* S. 
Pulcheriopolis ( Bérat) £ . . IX* S. 

Gradiciom , É . • IX* S. 

4 



Après avoir décrit à grands points d'échelle ces 
départements, auxquels j'applique tous les détails 
connus de la géographie ancienne , je rentre dans 
la basse Albanie par la vallée de Drynopolis, dé- 
signée pour la Chaonie et la Thesprotie sous la dé- 



XXVlij I|fTROJ>UGXIOir. 

nomination d'Épire ocddentale. J'énuroère les peur 
plades. anciennes en parcourant la Chaonie , dont 
Butbrotum est le port principal: la Molosside et 
la Thymphéïde , qui se rattache à Janina , en adop- 
tant cette ville comme point central de mes obser- 
vations. 

£n partant de là^ je fais connaître la Thesprotie, 
la Cestrine, la Selléïde et TAidonie jusqu'au cap 

s. 

Chimaerium , territoire occupé par les Parguinotes, 
dernière tribu libre des chrétiens épirotes , «que le 
ministère britannique a inhumainement sacrifiés 
aux infidèles. 

L'Épire méridionale commence au canton de Ro- 
gous , qui comprend la Cassiopie. J'entre ensuite 
dans la'Paravée, qui confine au nord et au midi 
avec la Hellopie et l'Araphilochie. Je passe immé- 
diatement dans le pays des Ambraciens, où les 
souvenirs historiques se pressent et raniment l'atr 
tention du lecteur, en lui montrant la capitale an- 
tique de Pyrrhus. L'emplacement de cett€ ville 
m'ayant obligé à discuter le siège d'Ambracie par 
M. Fulvius , je suis les pas de ce général pour dé- 
couvrir les ruines d'ArgosrAmphilochicum, ville sur 
la position de laquelle tous les géographes ont été 
induits en erreur. 

Le beau canton d'Arta, et l'Athamanie surtout, 
que les géographes ne savaient où fixer, prend 
son emplacement dans mes récits. L'intérêt aug- 
mentera quand on entendra nommer six villes des 



iwTRODUCTioir, xxix 

Athainaues indiquées par Tite-Live, que j'ai retrou- 
vées au milieu des montagnes du Djounierca, où Ton 
connaît encore de nos jours l'antique Tbëoudoria , 
sous son nom historique. La marche de mes itiné- 
raires me ramenant au golfe Ambracique, j'en décris 
le portulan , la navigation , la splendeur passée 
et les beautés pittoresques. 

Dans la partie orientale de l'Épire où existèrent 
les Dolopesy qui étaient effecés du tableau des 
peuplades de cette province dès le temps de Stra- 
bon , et dont Auguste avait tràiisféré le titre am- 
phictyonique aux ïTicopolitains , on trouve les 
grands Yalaques. L'histoire de cette nation étran- 
gère à la (k*èce est traitée dans les détails rapides 
sous lesquels la narration d'un voyage m'a permis 
de la considérer. Les mœurs de ses nomades paraî- 
traient un épisode des temps anciens , si on ne sa- 
vait pas que les hommes dans Tétat de barbarie ont 
en général une physionomie héroïque. 

Arrivé dans l'Anovlachie, j'ai dû anticiper sur 
la description de la Thessalie , en traçant l'orogra- 
phie de la partie da Pinde qui donne naissance aux 
trois branches mères de l'Achéloùs ou Aspropota- 
mos. Cette excursion en dehors^de l'Épire me donne 
l'occasion de parler des Valaques Ifoutiens ou As- 
propotamites, ainsi que des différentes tribus de la 
langue Vlak , dont j'énumère les hordes , les par- 
cours, les mœurs et la population. Enfin l'examen 
des sources de TAchéloùs me plaçant dans la plus 



XXX INTRODUCTION. 

haute région duPinde, je termine la description de 
rÉpire par la reconnaissance des sources de TAoûs, 
dont les eaux s'épanchent dans TAdriatique , et de 
rinachus , qui se décharge dans le sein Ambracique. 

Après avoir combiné remplacement des provinces 
et des villes anciennes de l'Épire, je hasarde quel- 
ques aperçus sur son histoire naturelle. Je présente, 
d'après le plan d'observations que je m'étais pres- 
crit , son territoire divisé par bassins , de manière ' 
à montrer , dans toutes ses parties , la nature du 
sol, des eaux, de l'air et des lieux. Je rends compte 
des phénomènes particuliers aux tremblements de 
terre, des eucrasies, de la température, des ma-^ 
ladies et delà condition des agriculteurs. 

Je me suis contenté , en parlant de la Macédoine, • 
de récapituler sommairement ses fastes et ses di- 
visions anciennes. C'est au règne de Philippe que 
commence la gloire de ce royaume, et le détail des 
conquêtes de ce monarque nous fait connaître, 
avec ses ressources , les peuples barbares dont il 
était environné. Devenu maître des mines d'or du 
mont'Pangée et peut-être de celles de l'Haliacmon, 
on le voit réparer ses finances épuisées et s'en ser- 
vir pour fomenter des divisions dans le sein de la 
Grèce , dont les peuples avaient oublié la patrie , 
pour s'engager sous les bannières de quelques fac- 
tieux (i j. Tandis que les Argiens , les Thébains , les 

(i) Demosthen. Philipp. IV, §. i3. 



IKTRODUCTIOir. XXXJ 

Corinthiens , les Lacédémoniens , les Arcfadiens et 
les Athéniens se formaient des intérêts à part, Phi- 
lippe battait les Triballes et les Illyriens, il con- 
quérait la Pœonie , la Thessalie, la Thrace , la Scy- 
thie ou pays des Schy petars , TÉpire et une partie 
de l'Ettbée , tandis que la voix de Démosthènes (i), 
unie aux efforts de Lycurgue et d'Hypéride (a), ton- 
nait à la tribune du Pny x , eu conjurant les Grecs 
de veiller au maintien de cette liberté, qui périt 
dans la plaine de Ghéronée. 

J'entre dans les provinces de la Macédoine par 
celles de la Stymphalide, de FÉlymée, de l'Ores- 
tide, et de la chaîne du mont Bôra, au-delà du- 
quel habitaient les Hyperboréens , qui envoyaient 
des présents à Délos. L'Éordée et le pays des Pias- 
tes me conduisent dans la partie orie^ntale de Fil- 
lyrie macédonienne , qui embrasse la Dassarétie , la 
Dardanie, et une portion de la Pré^ valitaine. Je 
donne un itinéraire qui rattache la position d'O- 
chrida à celles de Lyssus et de Scodra, en lais- 
sant entrevoir aux voyageurs futui-s» le» découvertes 
qui restent k faire au nord et à Torien t du Drin , 
en pénétrant dans la chaîne des monts Ardiens. 

En descendant au midi de cette contriée, je ren- 
tre dans la Macédoine par la vallée de THaliacraon , 



(i) Demosthen. orat. de Coron, p. 58 1, 582, etc. 
(a) Lycurg. in Mosch., et Hyperid. contr. Aristogor. ap. 
Theon, Progymn. c. 1 1 . 



xxxij iirTKoi>ucTioir, 

fleuve aurifère , aux bords duquel on retrouve les 
peuplades Bardariotes, qui s'y établirent sous le 
règne de l'empereur Théophile. La partie de la Ma- 
cédoine qui avoisine la rive droite de TAxius est 
liée par des itinéraires à la position, de Thessalo- 
nique. J'arrive ensuite à la description de Peîla , 
patrie de Philippe et d'Alexandre , par laquelle je 
finis mon voyage dans la Macédoine. 

Après ces grandes explorations , j'expose les dé- 
tails d'un itinéraire exécuté par mon frère depuis 
les frontières de la Dalmatie jusqu'à Janina. Cette 
route à travers la fiosnie soulève le voile qui cou- 
vre la sauvage pitovince des Triballes^ dont l'explora- 
tion offrirait plus d'intérêt aux naturalistes qu'aux 
antiquaires , i^esiliabitants ayant été de tout temps 
étrangers aux arts. On connaîtra dans ce récit rem- 
placement vé ritable des source^ de l'Axius ou Var- 
dar f et Fasp >ect de cette Macédoine boréale dont 
les montagn es , qui sont une cohtiunation des Al- 
pes tyroliens tes , expirent aux bords du Pont-Euxin. 

Une bisio are abrégée des Schypetars , vulgaire- 
ment appeh 5s Albanais, coupe ici la narration de 
mes topogv aphies. Je ne dirai point quelle persévé- 
rance il m*a fallu pour observer ce peuple , dont le 
nombre, le courage , l'industrie et l'activité chan- 
geront un jour la face de la Grèce. Si la découverte 
des oasis et des villes perdues dans les déserts est 
un objet, d'intérêt pour les savants, ils ne seront 
pas moi ns satisfaits sans doute de voir reparautrc 



ÎNTRODUCTIO]*. XXxiij 

aux portes de l'Europe les peuplades caucasiei^ 
nés f qui se sont fixées de temps immémorial dans 
l'Albanie. Les Gogs ou Guègueç , les Lezgisdans ou 
Toxides , les îapyges ou tapys , les Schuipiks ou 
Cbamis , leut feront reconnaître les nations Scythes 
dont parlent Arrièn , Quinte - Curce , Ptolémée , 
Pline , Strabon , ainsi qu'une multitude de hordes 
qui se sont conservées sous leurs noms historiques ^ 
dans cette partie de l'Ulyrie grecque. Après les 
avoir considérées sous le rapport de leurs mœurs , 
de leurs usages, de leurs habitudes, je donne 
aux philologues un vocabulaire assez étendu de 
leur langue , pour qu ils puissent rechercher l'ori- 
gine des Schypetars, si, comme onletlit, les idio- 
mes sont un inoyen propre à faire distinguer les 
familles primitives des hommes. 

La ThessaUe, dont la partie montueuse fut le 
berceau des principaux peuples de la Grèce, est 
l'objet particulier de mes recherches et de rappro^ 
cheménts historiques de la plus grande importance. 
Là se retrouvent les vallons qui furent le séjour 
des Centaures et des Lapithes ; le Tempe , patrie 
d'Aristée, nourricier des abeilles industrieuses; le 
golfe Pagasétique, qui courba ses vagues mugis- 
santes sous le poids du vaisseau des Ai^nautes , 
et fut le centre de nombreuses traditions mytholo- 
giques. C'est également au milieu du vaste bassin 
de cette terre historique qu'on reconnaît Phar- 
sale , théâtre des parricides et de la victoire , qui 
I. c 



XXxiV INTRODUCTION. 

mit les lois aux pieds du crime (i). Ainsi, à côté 
des Cynocéphales ^ devenues fameuses par la 
* défaite de Philippe , qui aurait sauvé la Macédoine 
si les destins Savaient pas prononcé en faveur 
de Rome, cette même Rome, peu de temps après, 
vint déchirer de ses propres mains l'ouvrage de 
sa gloire, en opposant les citoyens aux citoyens, 
et les aigles de César aux aigles de Pompée. C'est 
à ce champ de bataille, qui a conservé le nom de 
Pharsale , que je rattache la marche des armées 
romaines depuis Dyrrachium, en y appliquant 
ceux de mes itinéraires qui expliquent une des 
parties les plus intéressantes de la guerre civile 
chantée par Lucain. A ce récit succède l'histoire 
des mœurs des Thessaliens , et des détails nouveaux 
sur ragricultiire. 

Le Tempe est l'objet de recherches et de disser- 
tations descriptives jusqu'à l'embouchure du Penée 
dans le golfe Thermaïque. Un itinéraire détaillé 
qui contourne la base maritime du mont Olympe, 
nous a servi à rattacher nos descriptions de la Macé- 
doine à Thessalonique , de manière à pouvoir les 
appuyer sur les bases astronomiques établies par 
nos navigateurs modernes. 

La Magnésie, le mont Ossa,le Pélion, la Phthio- 
thie, les îles situées à l'entrée du golfe Ther- 
maïque, et lé golfe Pélasgique, complètent mes 



(i) Jus datum sceleri. 



Î1^TRODU(2T10W* XXXV 

tableaux , au&quels j'ai réuni plusieurs routes pui- 
sées dans des voyages anglais. MM. Gell et Dod- 
well , mes amis Smart Hughes et le docteur Hol- 
land, que j'ai connus pendant mon séjour à'Jani* 
na j m'ont fourni des documents an^i précieux , 
que le sera toujours pour moi le souvenir de 
l'intérêt qu'ils me portèrent, lorsque je lei; reçus 
pendant la guerre sous le pavillon de France, où 
les savants trouvèrent toujours la neutralité dû 
territoire de la république des lettres , et les pros- 
crits des secours efficaces. 

Kulle contrée n'était plus difficile à décrire que 
l'Acarnanie, à laquelle j'ai dû conserver son nom 
ancien pour être entendu. Comme dans l'Épire, j'y 
ai fait de nouvelles découvertes , ou plutôt j'ai re- 
trouvé en place ce que les historiens ont indiqué 
avec autant de précision que les commentateurs 
ont pris de peine à tout confondre. La position 
de Stratos relativement à Alyiàée étant rectifiée , 
nous donne le moyen d'entendre les marches de 
Philippe , fils de Démétrius , et de Cnémus , sans 
forcer le sens des auteurs anciens. Actium, Anac- 
torium , Olpé , les lacs répandus au milieu des fo- 
rêts , et un tableau de seize villes qui fleurirent 
dans cette province , mises en regard avec ses vil- 
lages actuels, disent ce quelle fut, et à quel excès 
de misère elle e$t réduite. 

La Parachéloïde acarnanienne , l'Agraïde, l'Apé- 
rantie et l'Eurytanie, qui bordaient les rives de 

c. 



XXXVJ INTRODUCTION. 

l'Achéloûs, se rejoignent, en remontant au septen- 
trion , à l'Anovlachie , ou Mégalovlachie. 

I/Étolie n'était pas plus connue que rAcama:- 
nie, et on n'a guère visité jusqu'à présent dans 
cette province que les chétives bourgades d'Ana- 
tolico et de Missolonghi, On n'ignorait pas cepen- 
dant le rang que ce pays tint dans la Grèce ; mais 
la difficulté d'y pénétrer était telle , qu'on n'avait 
osé rechercher Thermus , ni le lac Trichon. Cette 
tâche a été remplie par mon frère, qui a reconnu 
l'emplacement de plusieurs villes, le vaste pont au 
moyen duquel on communique entre l'Ophie et 
le mont Aracynthe, la décharge des lacs dans 
l'Achéloiis, et non dans l'É venus, comme le pré- 
tendait d'An ville; Lysimachia ; la seconde Plévrone; 
les attérissements des Échinades et la plaine où, 
suivant le récit de Posidonius (i), il s'ouvrit, à 
la suite d'un tremblement de terre, un gouflre qui 
vomit un torrent de boue enflammée. 

J'entre de cette contrée dans l'ÉtoIie Épictète , 
où j'indique l'emplacement de Calydon , patrie de 
Méléagre; le mont Chalcis ; leTaphius, regardé 
comme le tombeau des Centaures ; ses eaux ther- 
males fétides; le cap où les dauphins déposèrent le 
corps et' la lyre d'Hésiode; et Naupacte, résidence 
d'un des plus pauvres pachas de l'empire ottoman, 
L'orographie de la chaîne orientale du Pinde, qui 
sépare la Thessalie de l'Étolie; celle du mont 

(i) Strab. y lib. I, p. 58. 



IITTAODUCTION. XXXVÎj 

Œta, (le rAcyphas, qui me furent données par 
Chris tos et Nothi Botzaris, ainsi que par Christakis , 
beau-père du héros Marc Botzaris, en i8i4 (i), 
complètent cette description, à laquelle sellent les 
marches des Gaulois conduits par ârennus, lors- 
qu'ils pillèrent les trésors sacrés de Delphes. Dans 
ce plan je comprends la Locride, la Doride, qui 
s'étendent jusqu'au Parnasse, au-delà duquel com- 
mencent les relations de Spon , de Wehll^, de 
Chandler, et de la majeure partie des voyageurs 
qui ont parcouru la Grèce. 

C'est à l'itinéraire de Spon que se sont rattachés 
tous les voyageurs pour visiter le Parnasse où l'on 
trouve des traces du déluge qui porta l'arche de 
Deucalion jusqu'au faite du Hyampée , sur lequel 
elle s'échoua. Le souvenir de cet événement fut peut- 
être la cause qui décida les races pélasgiques à 
élever des autels à Delphes ; car on sait que les 
hauts lieux furent sancti6és dans l'antiquité, et que 
l'usage d'aller sacrifier sur des autels placés au 
terme le plus élevé où les eaux étaient parvenues 
dans les déluges connus , subsistait encore dans le 
pranftier siècle de notre ère. 

Au nord du Parnasse on retrouvera dans le Li- 



(i) J'ai déposé, il y a quelques années, au cabinet de9 
M$. de .la bibliothèque du /roi , un vocabulaire schjpe et 
grec vulgaire qui est écrit en entier de la main du jeune Marc 
Botzaris , sous la dictée de son père , de son oncle , et de son 
beau- père Christakis. 



XXXVllj INTRODUCTION. 

dorikiou pays des Doriens , l'antique Doride', qui 
confine encore de nos jours , avec la Dryopie, dont 
le nom historique s'est conservé sans altération. 
Dans la Locride Epicnémidienne , qui forme le 
canton modefne de Bodonitza, on retrouvera les 
traces du tremblement de terre qui bouleversa de 
fond en comble Lamia, Larisse, Scarphia, Thro- 
nium, en supendant pendant trois jours le cours 
des fontaines situées sur les deux rives du golfe 
de l'Eubée (i). Cette commotion changea proba- 
blement le cours du Sperchius qui se jette mainte- 
nant à la mer dans une direction voisine des sources 
thermales. Le Boagrios coula alors par une autre 
vallée, des villes furent englouties, et d'autres révo- 
lutions physiques s'étant succédées depuis le temps 
de Strabon, qui rapporte ces changements^ les 
lieux témoins de la valeur de Léonidas, où le cou- 
rage des Grecs a jeté depuis un si vif éclat , seront 
décrits dans leurs moindres détails. 

La Locride opuntienne , qui compose le Vaivo- 
dilik de Talante, la Béotie ou Livadie, contrées 
aussi couvertes d'évêchés , de prébendes et de cou- 
vents, qu'elles le furent autrefois de temples^ de 
hiérons , d'enceintes sacrées , d'oracles , de grottes 
et de soupiraux prophétiques, ont été l'objet de 
recherches approfondies pour conduire nos topo- 
graphies jusqu'en face de l'Eubée , île presque aussi 

-I « - ■ ... 

(f) Strab., Ub. I, p. 60. 



INTRODUCTION. XXXIX 

incopDue au XIX^ siècle , que si elle se trouvait pla- 
cée dans la Polynésie. 

Avant de passer du continent dans le Péloponèse, 
nous avons jugé convenable de faire connaître les 
Klephtes ou voleurs, population belliqueuse restée 
en état de guerre contre tous les oppresseurs de 
la Grèce. Protestant à coups de flèches et le glaive 
à la main contre Rome , qui envahit la pren^ière 
le territoire sacré de 1^ Helladç ; protestant à coups 
de sabre et de fusil contre les mahométans, nous 
montrerons les montagnards de l'Épire , de llUy- 
rie, de la Macédoine, du mont Hémus, du Pangée, 
des Météores de la Thessalie, des chaînes escarpées 
du Parnasse, du Callidrorae, du Panétolicon et de 
rOËta aux prises avec leurs tyrans , et préparant 
rinsurrection qui régénérera la Hellade sous l'éten- 
dard de la Croix. 

Avant de parler du commerce en général de la 
Grèce nous avons cru devoir donner, un cjata- 
logue de sa population , pour les provinces situées^ 
en dehors de l'Attique et du Peloponèse, qui 
forment avec l'Archipel et les échelles du Levant 
un système politique et commercial à part. C'est 
ici d'un négoce particulier , tel que celui des foires 
et des marchés de l'intérieur, dont il est question, 
ou plutôt de la statistique du département consu- 
laire de Janina, tel 'qu'il existait en i8i 4,. époque 
à laquelle il fut impolitiquement supprimé. On 
verra, comme aux temps dont parle Strabon, que 
a partout où l'on a l'adresse d'attirer une grande 



xl IlfTROi>CCTip.îr. 

« foule de Grecs, soit par des superstitions, soit 
« par des spectacles, on peut être assuré que le com- 
a meree viendra se placer de lui-même parmi eux. » 

Cette remarque est feite par un écrivain qui avait 
fréquenté le peuple qu'il jugeait; car la plupart de 
ceux qui ont parlé des Grecs sans avoir voyagé 
dans leurs pays, ou qui y ont voyagé, ne les ont 
observés que dans la capitale où il est aussi dif- 
ficile de les apprécier que si on voulait parler 
des Bas -Bretons, en n'ayant fréquenté que les 
salons d^ PaHs. En effet, s'il est des physionomies 
nationales, il est des traits dans le caractère des 
particuliers qui mènent souvent à la connaissance 
du caractère général d'un peuple , et ce sont ces 
nuances morales qu'il faut épier et saisir. Homère a 
fondu le type du génie souple et audacieux des 
Hellènes dans celui d'Ulysse, et son héros itha- 
cien les fiatit mieux juger que tous les écrits des 
moralistes de l'antiquité* Que ceux qui visiteront 
donc un jour la Hellade ne dédaignent pas cette 
observation , mais qu'ils sachent que le premier 
passeport est la connaissance du grec ancien et mo- 
derpe, sans lequel ils feront mieux de rester à Pa- 
ris où à Londres. 

L'aperçu statistique dans lequel je présente 
sommairement, par lieue quarrée , l'état de la po- 
pulation des provinces que j'ai décrites, est accom- 
pagné de remarques sur la monnaie et sur les 
poids et mesures. Le dénombrement approximatif 



Ii!rTlM)DUeTIOW. xlj 

des troupeaux soumis au tribut appelé par les 
turcs Aded-agnam , dont les oulémas , les ja- 
nissaires et les émirs sont exempts lorsqu'ils pos- 
sèdent moins de cent cinquante moutons, ainsi que 
tous les genres d'impositions inventés par les 
publicains de Rome, qui ne le cédaient en rien à 
ceux dés mahométans ( i ) ; les foires instituées dès 
la plus haute antiquité et qui subsistent, sont 
classées dans des tableaux dressés de manière à 
représenter le mode d'existence politique et com- 
merciale dès Orientaux. 

C'est avec de pareils matériaux plutôt que sur 
les rapports des agents, qui ne sont trop souvent 
que relatifs aux circonstances dans lesquelles ils se 
trouvent placés, que les hommes d'état et ceux 
qui cultivent la science dans l'intérêt des lettres et 
non dans la vue bornée de l'exploiter à leur béné- 

(i) Asconius Pedianus (//t dwinaî, c. lo), bous fait connaître 
une partie des agents employés par les fermiers ^néraux de 
Rome, tels que ceux qui étaient chargés de percevoir les dîmes^ 
les douanes et les droits sur les parcours , comme cela se pra- 
tique encore dans la Turquie. Si décimas redimunt, decumani 
appelkmtur; siportum^ portitores; sipaseuapubUca^pecuarii: 
quorum raiio scripUtra dicitur. Ces financiers étaient aussi con- 
sidérés pai* les patriciens qu'ils le sont par les ministres de S. 
H. Cicéron professe un profond respect pour eux , comme 
on le voit en plusieurs endroits de ses ouvrages , et notamment 
dans ses lettres à AtUcus, qui remplissait les fonctions d'exa&- 
teur à Sicjone, lorsqu'il l'invite à presser la rentrée de» sommes 
que cette ville devait aux nobles publicains de Rome. 

Epist., lib. I, ig; lib. 11^ i et ao. 



xlij INTRODUCTION. 

fice, trouveront des motifs de réflexion, de compa- 
raison et d'application, dans le sens d'une gloire 
utile et durable. Ainsi , tandis que le voyageur dé- 
couvre la vérité de l'histoire ancienne, le politique 
juge jusqu'à quel degré de grandeur ou d'abais- 
sement un peuple peut s'élever ou descendre. ^ 
Quelques considérations sur Leucade, son golfe, 
et le récit de ma navigation depuis Prévésa jusqu'à 
Patras , précèdent mon voyage dans le Péloponèse. 
Fidèle à la marche que je me suis prescrite, avant 
d'entrer dans le détail de mes excursions, je présente 
quelques rapprochements entre les mesures géné- 
rales que Strabon a publiées sur cette presqu'île, 
et celles de nos astronomes. La longitude et la 
latitude du cap Ténare, qu'il donne, et d'où on est 
parti pour décrire tout le Péloponèse et la Grèce (i), 
se trouvant exactes , devinrent pour moi le com- 
plément d'une démonstration qui justifie l'adage 
connu de Salomon : // /^y a rien de nouveau sous 
le soleil. Cette sentence, qui n'est humiliante que 
pour l'orgueil , prouve à ceux qui sont pénétrés 
de notre insuffisance , relativement à la grandeur 
de l'auteur éternel des choses , que le nombre pos- 
sible des combinaisons de nos idées étant, comme 
celui de nos connaissances, très-limité , il est pro- 
bable que nous ne faisons depuis long-teirtps que 
nous répéter. Ainsi , en rendant justice à nos con- 



(i) Gosselin, Géograph, analjrsée^p. Si. 



INTRODUCTIOJBf. xliij 

teniporains, on peut aflBriDer que nos devanciers 
avaient beaucoup observé et calculé. Strabon ne dit 
pas qu'il est l'auteur des mesures qu'il donne ; il se 
contente de se plaindre de la peine qu'il a eue à 
les supputer, et il reconnaît tacitement que d'autres 
avaient exécuté ce qu'il combinait. Les grandes me- 
sures de la terre , ajouterai-je , étaient doQC éta- 
blies depuis très-long-temps. Thaïes, qui enseignait 
Turanographie des Égyptiens, que l'école d'Athè- 
nes adopta, professait une doctrine déjà définie, 
en expliquant le système que nous attribuons à 
Copernic ; système toujours dangereux à ceux qui 
Êirent chargés de l'annoncer (i). Cela posé^ il est 
probable qu'on savait , dès une haute antiquité , 
évaluer les longitudes et les latitudes autrement 
que par la réduction approximative des périples 
tracés à la manière de Scylax et des itinéraires des 
voyageurs. 

Partant de ces généralités, je parle succincte- 
ment des révolutions qui ont désolé le Péloponèse. 



(f ) Ce système était renfermé dans les écoles des Pytfaago- 
liciens , parce qu'il était dangereux de s'en expliquer en pu- 
blic. C'est pour l'avoir enseigné qu'Aristarque, dont Plutarque 
parle comme d'un habile astronome , fut accusé par Cléanthe, 
disciple et successeur de 2^non , d avoir 'mole le respect dû à 
Vesta f r'est à-dire d'avoir ôté la terre du centre du système 
pour la faire tourner autour du soleil. Ce qui arriva ensuite à 
Galilée prouve que, en vieillissant, le monde n'est pas devenu 
plus raisonnable. 



xliv IJCTRODUCTION. 

Je donne un tableau comparé des provinces an- 
ciennes et des divisions territoriales actuelles ; et 
j'entre en scène par la topographie de l'Achaïe. 

Je décris la Sicyonie, Corinthe et son golfe ^ Sa- 
lamine, l'Attique et Athènes, où j'ai trouvé le 
moyen de glaner quelques souvenirs et des inscri- 
ptions inédites ou curieuses. 

Les Athéniens se croyaient sortis de la terre 
qu'ils habitaient (i), c'était leur mère, leur nour- 
rice , leur patrie (2) , et une cigale d'or que les 
femmes portaient dans leur chevelure était le sym- 
l>oIedeleurautochthonie. «Athènes,» disait-on, «est 
au milieu de l'Attique , l'Attique au milieu de la 
Çrèce, la Grèce au milieu du monde (3)»; mais U y 
avait quelques faits plus certains que cette géogra- 
phie pareille à celle des visionnaires, qui ont tour 
à tour placé Jérusalem, la Mecque et Saint-Jacques- 
de-Compostelle au centre du monde; c'était la sté- 
rilité de son territoire qui conserva le plus long- 
temps ses habitants primitifs sans mélange, parce 
qu'il n'était envié de personne. Il était intéressant 
de comparer l'état de cette province à l'époque de 
ses héros mythologiques avec ^ ce qu'elle est main- 
tenant , et de montrer que Minerve en plaçant sa 

■ I I ■ !■> I il I ■ Il ■ ■ I I I ^ 

(i) Isocr. panegyr. p. 4S>* ; Dem. or. funeb. p.a37. ; Plat., 
II, p. 237.;Thucyd., I, 5a.; Pastoi«t Hist de la législation 
des Athéniens, c. x, t. YI, p. io3. 

(a) Parens ,altrix, patria. Cic. proFlacco, §. a6. 

(3) Xenoph. reven. d'Athèn., p. 921. 



IITTRODUCTIOIf. xlv 

ville chérie sous la protection des furies (i), avait 
pressenti les dissensions qui devaient causer ses 
malheurs, et la domination des barbares qu'on 
trouve établie en tyrans aux lieux où brillèrent tant 
de gloire, tant de vertus et une si haute civilisation. 

On prétend que Gécrops, voulant connaître la po- 
pulation de TAttiqu^, ordonna à chacun de ses habi- 
tants d'apporter une pierre sur la place publique et 
qu'on en compta vingt mille (2) ; un pareil dénom- 
brement, fait en 18 16, a produit le même résultat, 
comme on s'en convaincra par nos tableaux de po- 
pulation : ainsi l'Attique avec sa population actuelle 
de vingt mille âmes se retrouve au même point où 
elle était aux siècles de Cécrops et d'Érechthée. La 
Paralie» l'Âctée, la Diacrie ne sont ni mieux cultivées, 
ni plus habitées, qu'elles ne l'étaient quinze cents 
ans avant Tère de notre régénération. Nous partirons 
de ce point de vue pour considérer l'Attique dans 
ses différentes périodes jusqu'à son état moderne. 

La nature des lieux prouve qu'elle est encore la 
même qu'aux temps anciens et justifie ce qu'en 
disait Platon (3) : « Notre pays n'a point éprouvé de 
« changements considérables dans les divers cata- 
«clysmes ou déluges arrivés depuis neuf mille 
tf ans, car il s'est écoulé ce temps à dater de la 



(i) Euripid. Androm. , v. 446, 447. 

(a) Schol. Pindar. Olymp. III, v. 68; Schuf. II, p.. a3ï.; 
Meurs. Fort. Athen. , c. IV; Pastoret. ibid. ut supr. p. 106. 
(3) Platon , dialogue de Critias. 



xlvj * INTHODUCTIOTf. 

ce grande révolution du globe jusqu'à nous.L'Attique, 
(c qui était alors bornée par les montagnes de' 
(c Fisthme , le Cithéron et l'Asope , étant assise sur 
« des rochers très-élevés et étendant dans la mer 
« de très-grands promontoires^ au pied desquels 
a les eaux ont beaucoup de profondeur , n'a subi 
« que peu ou point de mutations, excepté dans 
« les lieux bas qui ont été couverts par les flots » 
« où il ne nous reste en quelque sorte que le sque* 
a lette de notre terre. » Plusieurs géologistes ont 
reconnu l'exactitude de cette description^ et la stérile 
terre de Cécrops est une image de ce qu'elle fut à 
toutes les époques connues de l'histoire. 

En revenant sur mes pas^ je visite Eleusis, Mé^ 
gare , Tlsthme , la Corinthie ; et j'arrive à Mycènes 
par le défilé du Trété. Quoique M. Gell ait pu- 
blié une description des monuments de Mycènes , 
j'ai dû rendre hommage de leur découverte à 
MM. Fourmontet Fauvel , qui les avaient dessinés 
et décrits avant lui« Personne , plus . que moi , ne 
rend hommage au beau talent de M. de Chateau- 
briand; il aurait restauré le Péloponèse, en lui 
donnant un lustre nouveau, si «le temps lui eût 
permis d'en faire la description ; mais il ne nous a 
fourni qu'un itinéraire exquissé si rapidement , 
qu'il ne lui a pas été possible de se reconnaître. Aussi 
j'ose lui contester la découverte des tombeaux 
d'Égisthe et de Clytemnestre , ainsi que celle de 
Sparte , que Fourmont avait explorée avant que 



iNTRODUCTiorr. xlvij 

le chantre des Martyrs fût né. Je soumets k 
M. Gell mes réflexions sur ]es prétendus jErarium 
de Mycènes , que je crois être les tombeaux des 
Atrides , et non pas des caveaux destinés à renfer- 
mer les trésors dé ces princes. 

J'ai vu peu de ruines intéressantes à Argos ; mais 
j'y ai retrouvé des inscriptions qui justifient l'au- 
thenticité long-temps contestée de celles qu'a re- 
cueilUes Fourmont. Je donne, à partir de cette 
ville , des aperçus nouveaux sur l'Argolide et le 
canton de Saint-Pierre , qui forme l'antique Cynu- 
rie. Dans mon itinéraire vers l'Arcadie , je décris 
la Phliasie et les restes inconnus jusques alors de 
Phlionte , avant d'entrer dans la Stymphalide. Le 
goufire du Stymphale , et sa vallée , celui de Phé- 
néon; Caphyes , fondée par Dardanus; le bassin 
du Ladon, le mont Cyllène et le vallon du Céry- 
nite , §ont l'objet d'une foule d'observations que 
je rattache à Patras. 

Au printemps de l'année 1816, je pars de cette 
ville pour entrer dans l'Élide , province indiquée 
plutôt que décrite par les voyageurs, dont j'expose 
la topographie entière. Ainsi Cyllène, Élis, les deux 
Pylos, Létrinus, la vaste baie de Catacolo, les lacs 
Lami et Nérovitza, les bords du Buprase, repa- 
raissent au sein de la vaste Élide. Mais c'est surtout 
vers la Pisatide que j'ai porté la plus scrupuleuse 
attention, afin de revivifier Olympie, son stade, 
son hippodrome, et le territoire consacré à Jupiter 



Xlviij INTRODUCTIOir. 

par Hercule, à son retour de l'expédition de 
Colchoâ. 

L'Arcadie, la Tégéatide qui comprennent les can- 
tons de TripoKtza , de Caritène et de Phanari sont 
le sujet d'une étude spéciale , considérée sous les 
rapports de l'antiquité, du moyen âge et de leur 
état actuel. 

Passant ensuite à la potamographie de TAlphée^ 
dont j'indique les sources, le cours et l'embou- 
chure, j'entre une seconde fois dans la pastorale 
Arcadie , en traversant la chaîne boisée du mont 
Pholoé. Psophis; l'Érjmalithe , qui verse ses eaux 
limpides dans le Ladon ; la montagne poétique à 
laquelle il donne son nom; le Lampée, l'Olénos; 
le Cyllène , cher à Mercure , inventeur de la lyre 
des bergers, se groupent au fond de cette contrée, 
que je parcours avant de rentrer dans la vallée 
du Cérynite. Une excursion que je fais de là au 
monastère de Méga-Spiléon me permet de parler 
du régime et des œuvres charitables des Pythago- 
riciens du christianisme, dont les vertus exem- 
plaires ont soutenu le courage des fidèles au milieu 
de la Grèce asservie. 

Parvenu à cet endroit de mes voyages, j'en sus* 
pends le récit afin de donner quelques aperçus 
-importants sur les mœurs publiques et privées des 
mahométans. Quoiqu'on en ait parlé dans un 
grand nombre de relations, on les a peu considé- 
rés sous le rapport de l'influence religieuse , poli- 



/ 

IKTBODtJCTIDK. xlix 

tique et moitié, tels qu'on peut les obserter dans 
les provinces de la Turquie d'Europe. 

Les auteurs de plusieurs relations atteMent que 
les mahométans sont bons, généreux^ hospitaliers; 
mais il n'est pas un vrai crbjraru qui ne soit prêt 
à démentir cet honneur qu'on leur fait; surtout 
lorsqu'il s'agit de Thospitalité accordée à d'autres 
qu'à leurs cd-réligionnaires. 

Si notre religion n'a pu éteindre l'iùtolérance , 
qu'espérer des doctrines d'un imposteur tel que 
Mahomet et des résultats de sa morale inculquée 
dès l'enfance dans l'esprit d'un peuple qui a fait 
du nom de chrétien un titre de réprobation et 
d'idjure? Les Turcs furent braves, voilà ce qu'on 
peut dire ; mais il n' j a pas plus de Mahomet II 
et de SoUman à Constantinople que de Romains 
dans Rome : l'effet de la superstition a produit et 
produira dans tous les pays l'avilissement des indi- 
vidus et la chute des empires. 

Au milieu des associations abruties de l'Orient 
auxquelles l'Ecriture sainte refuse le nom de 
peuples , on ne trouve que des dynasties crimi- 
nelles. Plutarque semble les avoir toutes définies 
quand il fait une exception en faveur de Démétrius 
Poliorcète. «Il aimait, dit41^ singulièrement son 
« père ; et ceste maison s'estait seule maintenue 
V gardée et impollue; car il n'y a jamais eu en toute 
« la race d'Antigonus que Philippus (celui qui fut 
«vaincu par T. Q. Flamininus), qui ait tué son 
I. d 



\ 

1 INTRODUCTION. 

c( fils : là OÙ presque toutes les autres maisons et 
«races desroys ont plusieurs exemples de ceulx . 
ic qui ont fait mourir leurs enfents , leurs femmes 
u et leurs mères : car de tuer ses frères c'estait une 
<c chose coustumière, dont ils ne faisoyent point dif- 
«ficulté(j). 

En voyant V impiété honorée sur la terre dans la 
personne des sultans teints du sang de leurs propres 
familles, et des satrapes qui les représentent dans 
les provinces, si mon sang a bouillonné dans mes 
veines, j'ai la conscience d'avoir cependant été 
juste à leur égard. Je ne serai point suspecté de 
partialité si on se rappelle non-seulement des cri- 
mes qui élèvent successivement les sultans à Tem- 
pire , mais avec quel dédain les hommes ont été 
traités de tout temps par les despotes de l'Orient, 
dont Torgu eil , déguisé sous le masque d'une fausse 
philosophie, se joue des catastrophes qi^eDieu per- 
met , pour élever ou pour abaisser ses créatures. 
Si la réponse de Tamerlan à Bajazet nous révèle ce 
qui se passe dans le cœur d^un conquérant bar- 
bare {i) , l'histoire nous apprend à son tour que 
les caractères pervers et les sentiments atroces dé- 
coulent delà tyrannie. C'est une chose rare dans 
la nature qu'un homme Jeroce ^ dit à ce sujet Aris- 



(i) Plutarqnc, vie de Démëtriiis, § IV. 

(a) Le même jour que Mir-Timur (Tamerlan) prit Bajazet, 
il le fit amener devant soi, et, le considérant attentivement au 



INTRODUCTION. Ij 

tote (i)'^ on ne le troui^e guères que chez les bar- 

• 

bares , où un prince injuste peut faire infiniment 
plus de mal que la bête féroce. Ainsi jamais un 
despote ou un usurpateur, choses synonymes, né 
peut régner que par la violence, puisqu'il est le 
produit de l'injustice. I^s grands sont de leur 
côté toujours dévorés d'ambition, tandis que dans 
les monarchies tempérées, les ambitieux sont à la 
chaîne et réduits au rôle d'intrigants. Aussi ne 
voit - on dans ces misérables régions que des ré- 
voltes inconsidérées, des Putgachefs et des Ali pacha, 
ou des courtisans livrant biens, honneur , opinion , 
et jusqu'à leur vie , qu'ils cèdent en présentant la 
tête au cordon , sans employer la résistance que 
l'homme de bien est tenu , par conscience et par 
devoir , d'opposer aux attentats de la tyrannie. 
Coutumes, lois, usages, mœurs, tout est ju- 



visage, il se mit à rire ; de quoi Bajazet indigné lui dit fière- 
ment : « Ne te ris point de ma fortune , Timuf ; sache que c'esl: 
Dieu qui est le distributeur des royaumes et des empires , et 
qu'il t'en peut arriver autant demain qu'il m'en arrive aujour- 
d'hui. » Sur cela, Mir-Timur lui fit cette sérieuse réponse: « Je 
sais ce que tu me dis^ et à Dieu ne^ plaise que je rie de ta mau- 
vaise fortune. Mais, en considérant ton visage, ceci m'est tombé 
en pensée, qu'il faut que ces royaumes et ces empires soient 
devant Dieu et peut - être en eux - mêmes bien peu de chose, 
puisqu'il les distribue à un vilain borgne comme toi et à un 
misérable boiteux comme moi. » - 

Beeniek, Voyage au MogoLy 1. 1, p. a^S, aiS. 

(i) Aristote, Morale, liv. Vil, c. i, 7, trad. de M. Thurot. 






/ 



lij UrTROJDUÇTIOfTk 

daïque caez les mahométaiis. Mahomet fut comme 
Moyse un des plus grands ennemis de l'idolâtrie , 
et ses sectateurs ont exercé à la rigueur contre 
les chrétiens le passage de l'Exode sur lequel repo- 
sait nntoléranc€ll)iâ>raïque(i). Leurs visirs à l'ar- 
raée sont environnés de pompes et de satellites, les 
emplois et les garnisons sont annuels (2). Leurs 
derviches rugissent dans les orgies (3); ils croient 
suivant la doctrine des Assyriens la matière éter- 
nelle, l'arrangement et l'organisation de l'univers 
dirigés par une force et une volonté occulte (4). 
La défense du porc, la capitation ou caratch (5), 
les corvées ( 6 ) , l'usage d'enfermer les femmes , 
les. supplices , et jusqu'aux bourreaux (7), font du 
peuple anti-chrétien une nation juive dans sa phy- 
sionomie comme elle l'est dans ses institutions. 

Quel contraste présentent les Grecs! La poésie 
fut chez eux l'organe de la religion, des lois, de 
ia politique et de la civilisation. La lyre gouverna 



(1) Non adûrabis deos eorum , nec coles eos : non facjes 
opéra eorum, sed destnies eos et confringes statuas. 

Exod. XXIII, a4. 
(a) Judith,X, i8;XII>6. 

(3) Baruk , VI, 3o. 

(4) Diod. Sic. II, S- 3o. 

(5) Deuler. XX, a. 

(6) I. Reg. VIII, I a, 16, ; lU. Reg. V, i3, 14. 

(7) Deuter. XHI, 9. XVII, 5. 



iirTRODUGTioir. liij 

VarUique Hellade ^ forma les héros ^ extermina 
les tyrans j créa la liberté et fonda ces immor^ 
telles républiques qui forent et seront à jamais 
t objet de V admiration de t univers { i ). 

Poar rendre les Grecs humains et civiliser ce 
peuple d autant plus cruel qu'il était plus sensible, 
ses législateurs s'emparèrent de son imagiliation 
par l'attrait du merveilleux, et de ses sens par lé 
charme de la mélodie et des vers. La musiique et 
la poésie animèrent toutes les parties de là prédi* 
cation publique et les sages séparés de la multitude 
ajoutèrent ainsi à leurs leçons une autorité qui 
avait quelque chose de divin. Lycurgue défendit 
qu'on écrivît ses constitutions, et voulai^ que les* 
jeunes gens les apprissent par cœur, il est probable 
qu'on les mit en vers et peut-être en musique, afin 
de les graver plus facilement dans la mémoire. 
Dans la suite des temps, lorsqu'on porta de nou- 
velles lois, on eut soin de faire intervenir des poètes 
pour les mettre en distiques (a). 

C'était l'âge d'or des rois qui réunissaient dans 
leur mains augustes le sceptre et l'encensoir (3). 
Ministres des dieux et législateurs, eux seuls pou- 
vaient of&ir des sacrifices aux immortels etadmi- 



(i) Isaàc Yossius, De viribus rhythmi et poemat. cant. 

(a) Clem. Âlexandr. Strom., lib. I, p. 365. \ ^liaD. hîsL div. 
1. XII, c. 5o. Il en était de même des lois royales à Rome, T. 
Liv. I, c. 26. 

(3) Homer. Odyss., lib.VIII, v. 4i- 



llV IIVTAODUCTIONi 

ùistrer la justice (i), prérogative qui fait qu'Hésiode 
donne le noi de rois aux juges (a), tant leurs fonc* 
tions furent toujours vénérées et vénérables sur la 
terre. 

On sait comment la Grèce entra dans la civili- 
sation ; quelle fut sa n^rche victorieuse au sortir 
de la barbarie ; à qud degré de splendeur elle 
s'éleva dans la carrière immense de tous ]es genres 
de gloire '<^ et pourquoi les Romains , qui l'asser- 
virent f n'attentèrent jamais à son illustration. Ils 
pensaient que, dans les premiers moments d'es- 
clavage , l'esprit des Grecs encore viyifié par 
le souvenir de la liberté perdue était dans une 
agitation assez semblable à celle des eaux après 
la tempête , et ils leur abandonnèrent les lauriers 
des Muses pour les empêcher de porter les yeux 
sur leurs fers. Ces fers ne pouvaient être rivés que 
par la superstition jointe à l'ignorance et ce fut 
l'ouvrage dés siècles du Bas-Empire, qui ne réus? 
sit cependant pas à effacer le type national des Hel- 
lènes , dont 4a nom s'était changé en celui de Ron 
mains qu'ils portent maintenant» 

Malgré ce long avilissement des Grecs sous le 
sceptre théologique des Césars de Byzance et des 
moines, malgré plus de quatre siècles d'esclavage, 
depuis la conquête de la HeUade par les Turcs, 

(i) Homer. Iliad., 1. 1, v. a38. 
(a) Hesîod. Opéra et dies, v, 38. 



INTROPUCTIOir. Iv 

on verra qu'on. $'est plutôt occupé à dénigrer 
les Grec» qu'à compatir à leurs touchantes infor* 
tunes. Comme dans les ruines augustes des monu-» 
ments de leurs ancêtres, où Ton remarque des 
substructions et d^s restaurations de différentes 
époques, j'ai observé dans leurs coutumes, dans 
leur diététique, des traces des anciennes mœurs, 
des idées mythologiques ,. et plusieurs scènes de 
la vie domestique de leurs aïeux. Ainsi les pay- 
sans , qui bâtissent leurs bourgadéi^ sur des lieux 
élçvés , m'oi^t rappelé les.Pélasges(i) accoutumés 
à construire leurs acropoles au couronnement des 
rochers ou sur des mamelons isolés. Les pasteurs 
et les soldats ont reproduit à mes yeux étonnés , 
ceux-ci les Arcadiens chéris de Pan , et ceux-là 
les guerriers aux belles chevelures qui combatti- 
rent sQus les drapeaux d'Achille et de Pyrrhus. Les 
agriculteurs qui labourent la plaine de Bharos , les 
champs d'Aroé , et le plateau de la fertile Amphi- 
lochie; les marins d'Hermione, les barques agiles 
dont les voiles se déploient comme des ailes d'oi- 
seaux , m'ont retracé les élèves de Triptolème , les 
matelots des Argonautes, et les pirogues qui se 
détachèrent des bords enchanteurs de l'Aulide pour 
porter les Atrides avec l'élite de la Grèce aux plages 
sonores de la Troade. 
Si je fus émerveillé de reconnaître les formes 



\ 



(i) Dionys. Halicai:na$s.', lib. I. 



Ivj INimODVCTlOV. 

aotiquies des vêtements, des instruments aratoires 
et des barques, dans les peuplades de la Grèce en- 
clave, avec quels transports je vis les fêtes pasto- 
rales du peuple qui habite cette contrée, où tout 
est en scène quand on a un cœur et des souve- 
nirs pour sentir et juger. Avec quels ravissements 
j'écoutai pour la première fois les pasteurs du To- 
moros et du Pinde, qui errant, avec leurs autels 
leurs familles et leurs troupeaux, dans les vallées 
que baignent le Pénée, l'Achéloûs et le Sperchiu^ 
quand je les entendis chanter Fôrigine 4^ la femme. 
Les noms des dieux d'Hésiode étaient remplacés 
dans leurs hymnes par ceux des saints; mais tout y 
respirait la poésie deXinus et jd'Orphée. Comme ces 
poètes , ils redisaient, sous d'autres noms, aÈye , sor- ' 
<t tie du flanc du premier homme , animée par le 
«Saint-Esprit, emblème d'Épheçtion ou du feu 
« créateur; la Vierge, qui a remplacé Vénus-Urs^- 
« nie , répandant autour de I9. plus aimable des crér 
(çatures la beauté avec les désirs inquiets et lés 
ce soins fatigants ; AJicathérini , qui reçut du Christ 
«l'anneau nuptial, ornant la gorge palpitante de 
« la compagne de Thomme avec des colliers d'or,; 
« les chérubins, rapides comme les Heures ^ posant 
<ç un diadème de fleurs éphémères sur sa' tète ; sain( 
« Michel , emblème de Mercure , donpant à la nou- 
H velle Pandore la parole avec l'art des déceptions, 
(c afin de charmer et de séduire le roi de la créatioa 
« par des discours suaviss çt tro^ipeui:^. » 



» 



IWTRODUGTIOW. Ivij 

Je compris alors que tout vit et respire encore 
sous d'autres emblèmes dans la patrie du poète d'As- 
crée , que les abeilles nourrirent dès le berceau des 
rayons les plus purs de leur miel , symbole de la 
douceur de ses cbants destinés à apprendre aux 
hommes le bonheur attaché au respect des dieux, 
à la pratique de la vertu , et aux travaux champê- 
tres. C'est là, m'écriai-je, qu'on reverrait, si les 
arts renaissaient au sein de leur noble patrie, 
Apollon rétabli sur son char , comme on y retrouve 
encore les aiiîsons et les époques de la vie person- 
nifiées dans les cérémonies champêtres. 

Que manque- t-il en efFet potir réaliser ces pres- 
tiges ? Le palais , la cabane et la tente ont conservé , 
comme les traditions populaires , leur physionomie 
héroïque; et le christianisme, en perfectionnant 
la nature vicieuse de la fable , a laissé aux descen- 
dants malheureux des vainqueurs de Platée et du 
Granique les idées brillantes de leurs ancêtres. La 
pânture serait le premier des arts vers lequel les 
,Grecs tourneraient leur génie, car ils en onrcon- 
s^rvé le sentiment. Un autre iËtion, animant la 
toile , reproduirait le tableau des noces d'Alexandre 
et de Roxane; quelque Zeuxis moderne obtien- 
drait , pour prix de ses talents , l'honneur de paraître 
en robe de pourpre aux jeux olympiques, restaurés 
par un second Iphitus, si le malheur se lassait 
d'accabler un peuple sensible et aimable. Voyez sa 
résignatipn : elle . ne l'a point abandonné , parce 



^ 



V 



Iviij IlfT&OI^UGTIQN. 

qu*il a placé ses espérances au-dessu§ de toutes les 
puissances humaines. La joie éclate dans ses fêtes : 
le méchant seul est triste et misanthrope y disent les 
prêtres du dieu vivant, qui invitent les chrétiens 
aux fêtes par le plaisir. Ministres de bonheur, ils 
se couronnent de fleurs; ils appellent aux danses et 
aux banquets de l'amitié la jeunesse , ornement 
de l'église instituée pour le bonheur des hooames^ 
quand ses ministres sont dirigés par les préceptes 
de son divin législateur. 

Machiavel affirme que sije$ langues grecque 
et latine n'avaient pas été nécessaires à la propa- 
gation du christianisme , les fondateurs de l'élise 
nous auraient privé des ouvrages des anciens avec 
un zèle aussi aveugle que les premiers empereurs 
en mirent à détruire les temples et les monuments 
du paganisme. Cette assertion n'est pas hasardée, 
si on en juge par les édits de Théodose, qui régnait 
courbé sous l'influence ignominieuse des moines. 
I^es bas-reliefs du temple de Thésée mutilés, les 
comédies de Ménandre , les œuvres d'Épicure, les 
poésies de Sapho, d'Anacréon (i) et d'une foule 
d autres écrivains périrent dans ce naufrage causé 
par une barbarie qui surpassa celle des Turcs, 
puisque Mahomet II ordonna de respecter les dér 
bris des monuments d'Athènes. 



(ï) La plupart des poésies attribuées à cet auteur sont proba- 
blement Touyrage des quelques Scholiastes du X* siècle. Henri 



HTTRODUCTION. Ihc 

Le fiainatisine. religieux , qui détruisit tant de chefs* 
d'œuvre , ayant dédaigné les inscriptions qui sont 
souvent cachées dans les tombeaux, ou gravées 
sur des marbres enfouis , ces monuments ainsi, que 
les monnaies qui ont échappé aux barbares, ont ap- 
pelé mon attention sur ces archives de l'antiquité , 
qui confirment la vérité de l'histoire. £n décri- 
vant les provinces de la Grèce , on v^nra que je 
n'ai rien négligé de ce qui pouvait sous ce rap- 
pcNTt étendre le domaine des connaissances archéo- 
logiques. 

Les médailles décrites à la manière d'Eckhel, 
les inscriptions sans commentaire, avec leurs la-< 
cunes et les fautes d'orthographe qu'on y trouve 
parfois, imprimées et citées en note; les autori- 
tés sur le^uelles je m'appuie dans mes disserta- 
tions fidèlement indiquées, mettront le lecteur à 
portée de vérifier que, sans agir au hasard, je me 
suis renfermé dans les limites des connaissances que 
je possède, et que, jusque dans mes inductions, j'ai 
constamment suivi les historiens de l'antiquité. Je 
suis loin malgré cela d'avoir la prétention de ne 

Etienne qui les tira d*un manuscrit du Vatican , où îl en reste 
eaoore soixante six inédites, s'aperçut de son erreur, en réflé* 
chissant qu'il ne s'y trouvait aucun des fragments conservés 
par Plutarque et par Athénée. Il reconnut encore les apo- 
cryphes à la mention qui y est faite des Parthes , qui sont bien 
postérieurs à Anacréon, et enfin à plusieurs allusions qu'on 
ne peut appliquer qu'aux Césars du. Bas-Empire. * 



Ix IWTRODUCTIOir. 

m'étre pas troinpé. L*étendue de mon travail est 
considérable, et il embrasse une telle quantité 
d'objets, qu'il doit nécessiter des rectifications, 
quoique j'aie toujours été guidé par le désir pro- 
noncé de l'exactitude et de la vérité. 

L'église orthodoxe a trop bien mérité de l'hu- 
manité et de la religion pour ne pas tenir une place 
éminente dans mes récits. C'est à ses démarca- 
tions ecclésiastiques que j'ai rattaché la plupart, 
de mes. topographies. Je donne des aperçus indis- 
pensables sur l'ensemble de son état actuel en 
parlant du clergé, des métropoles, des évéçhés, des 
monastères et des religieux de la Hellade, où le 
culte du vrai Dieu a survécu à l'empire d'Orient , 
pour consoler lea Grecs , en leur apprenant que , 
nés chrétiens, ils doivent songer sans cesse .à leur 
affranchissejnent , parce que la Hellade , arrosée du 
sang des martyrs de I. C, est destinée à remonter 
au rang des nations. 

J'aurais voulu , en fidèle interprète de Théo- 
phraste et de Dioscoride , pouvoir commenter, non 
comme l'ont fait Mathiole , Marcellus Yirgilius , et 
le patricien Hermolaûs Barbari, patriarche d'A- 
quilée , mais sur la nature, leurs Traités de plantes 
ainsi que l'Histoire Naturelle d'Aristote. Mais une 
pareille entreprise exigeait le concours de plusieurs 
hommes. Vart est iôngj la vie est éphémère; 
et j'ai dû me borner à tracer des indications som- 
maires sur la synonymie ancienne et moderne 



IlfTRODUGTIOir. Ixj 

des règnes de la nature. J'ai du suivre cette mar-* 
che, surtout par rapport à l'ornithologie, en ré» 
fléchissant que , sur vingt-quatre personnages int^o^ 
duits par :Aristophane dans une de ses comédies , 
où ils portent le nom d'autant d'oiseaux, dix nous 
sont inconnus^ 

Les héros d'Homère ne se nourrissaient que de 
la chair des hécatombes et des quadrupèdes; il n'est 
jamais parlé dans leur festins de gibier ni de pois^ 
son. Les Hellènes qui ont écrit sur la chasse sem-* 
blent malgré cela avoir été moins friands d'oiseaux 
que de poissons; et leur ornitliologie est aussi peu 
étendue que leurs traités d'ichthyologie sont dé* 
taillés. Les noms de plusieurs écrivains qui ont 
parlé des poissons sont parvenus jusqu'à nous. On 
connaît le Sicilien Épicharme, poète et naturaliste; 
Ananius et Hipponax^ Mithécus, mentionné dsms 
le Gorgias de Platon , Arcbestrate , contemporain 
(l'Aristote, et plusieurs autres. Quant aux Grecs mo- 
dernes , comme l'avait observé Belon , ie méprise*^ 
ment de manger chair et estimer le poisson ^-^ 
ikit non-seulement qu'ils le connaissent mieux que 
toute autre espèce animale , mais qu'ils le désignent 
sous le nom de Psari ou Opsart^ mot dérivé du 
grec ancien Opson, qui signifie mets par excellence. 

On en peut dire autant des plantes et des fruits, 
dont les chrétiens font une consommation pro- 
digieuse pendant leurs carêmes. C'est donc dans 
la botanique qu'on trouve le plus grand nom^^re 



Ixij lîfTROfiHï^CTION. 

de noms helléDiques conservés, surtout par les 
montagnards de l'Épire çt du Péloponèse , car dans 
les îles de l'Archipel une même plante est parfois 
désignée sous autant de dénominations qu'on y 
compte de villages. Les interprétateurs de Théo- 
phraste et de Dioscoride nous offrent une foule 
de ces variantes , ainsi que les annotateurs , com- 
mentateurs et traducteurs de leurs ouvrages. Belon 
du Mans , Spon , Wehler et Tournefort ont recueilli 
des matériaux précieux, qui , réunis à ceux de quel- 
ques voyageurs Anglais et à la nomenclature que 
nous publions, pourraientun jour fournir les moyens 
de composer une Flore ancienne et moderne de la 
Grèce. 

On pourrait suivre une marche semblable pour 
décrire par régions les arbres forestiers des monta- 
gnes, des plaines et des bords de la mer , les arbres 
fruitiers, et les arbustes. Nous donnerons des indi- 
cations à ce sujet, ainsi que sur l'entomologie et 
les reptiles , en laissant aux naturalistes le soin de 
r^ulariser un travail qui ne doit être considéré 
que comme l'ébauche de plusieurs mémoires rela- 
tifs à l'histoire naturelle de la Hellade. Nous en di- 
rons autant des observations que nous avons faites 
sur le Traité des airs, des eaux et des lieux, dllippo- 
crate, sur la peste et quelques maladies que nous 
avons été dans le cas d'observer. 

Après des aperçus sommaires , donnés sur l'his- 
toire naturelle de la Grèce, nous parlerons de 



INTRODUCTION. Ixiij 

son agriculture ; et pout* compléter notre travail 
nous donnerons l'état des productions du Pélopo- 
nèse , en forme de tableaux , précédés de considé- 
rations aussi nouvelles que le sujet qu'elles font 
connaître. Je joins à cette statistique particulière 
des aperçus sur l'origine et les progrès de nos éta- 
blissements dans le Levant. 

En attendant qu'un ouvrage spécial fasse connaître 
ce que la France a perdu et ce qu'elle pourrait re- 
conquérir, il n'était pas indifférent de montrer ce 
qui a existé, afin d'en tirer des conséquences pour 
l'avenir; car le monde a changé, et il est destiné à 
subir encore d'étranges révolutions. ''"** 

On dira comment nos missions catholiques qui 
se confondent avec lé souvenir des premières croi- 
sades, s'organisèrent par l'entremise de personnages 
plus zélés que versés dans la connaissance des 
mœurs de l'Orient. On sera peut-être étonné de se 
rappeler que ce fut le père Joseph , fils de Jean le 
Clerc , seigneur de la Tremblaye et de Marie de la 
Fayette , qui, ayant obtenu du pape Urbain VIII la 
permission d'envoyer des missionnaires dans les 
pays les plus éloignés, en expédia une centaine au 
Levant (i). Les frères du Saint-Sacrement de Paris 
contribuèrent aux premiers frais de ces établisse* 
ments en leur envoyant des vases sacrés ; mais les 



(i) Ffyy, vie du père Joseph , Paris 1702. Journal des Sa- 
vants, p. 558,ann. 170S1. 



N 



IxÎT iîTTRObUCTIOW. 

capucinB de la rue Saint- Honoré , les Théatins, les 
Jacobins | ayant voulu envoyer des sujets de leurs 
ordres , il en résulta une confusion préjudiciable au 
but qu'ils se proposaient;. Cependant tous ces reli^ 
gieux furent d'une vie exemplaire , à l'exception du 
jésuite Braconier, qui donna à Tbessalonique , en 
1 7ot2, l'exemple scandaleux de placer son église sous 
la protection de Mahomet, en faisant déclarer lé 
terrain sur lequel elle était bâtie, vacouf de la 
mosquée de Sainte- Sophie. 

Je montre, par des états puisés aux sources, lès 
richesses et la puissance navale des Grecs. Cathe- 
rine II, qui donna aux Hydriotes en 1769 les 
premiers canons, destinés à armer leurs navires 
appelés Kirlanghits ou Hirondelles^ avait voulu 
fournir aux Grecs les éléments de leur régénéra- 
tion. Le génie de la nouvelle Sémiramis^ qui seiii-^ 
blait lire à travers l'obscurité des siècles, aurait-elle 
pu deviner que ses vastes projejts seraient désavoués 
par cet Alexandre , objet de ses plus tendres sol- 
licitudes, dont Yoltaire avait tracé l'horoscope , 
en disant qu'il trancherait le nœud gordien ? Vol- 
taire, Catherine, Alexandre, sont descendus dans la 
tombe... et la Grèce, trahie par une politique anti- 
sociale, couverte de ruines^ est aux prises avec ses 
tyrans. 

Les renseignements sur la marine des Grecs doi- 
vent se rapporter à ce qu'elle était en 1816, temps 
où les Hellènes répondaient à l'espèce d'appel qui 



INTRODUCTION. IxV 

leur avait été fait parle sage Coray(i). En reprenant 
possession des lumières de leurs ancêtres, les Hel- 
lènes avaient retrouvé le chemin de la civilisation. 
Sans liberté, sans ressources pécuniaires , abandon- 
nés de l'univers, n'inspirant aux étrangers qu'une 
pitié stérile , qu'upe indifférence désespérante , et 
plus souvent des dédains insultants^ ils se régéné- 
raient. Déjà ils lisaient Télémaque , quelques livres 
de l'histoire ancienne de RoUin, traduits dans leur 
langue, et une très -grande partie de la nation, 
qui s'était toujours regardée comme prisonnière 
de guerre et non comme esclai^e , salua Taurore de 
la liberté dans des chants populaires nouveaux. 

William Ëton, qui visita les Grecs à cette époque, 
les représente tels que de généreux coursiers ron^ 
géant leur frein et indignés du joug qui pesait sur 
eux (2). Nous les trouvâmes plus avancés encore 
en 1799, lorsque prisormier, ou plutôt esclave à 
Tripolitza, nous bûmes un jour à la liberté de la 
Helladej au milieu des ruines de Tégée. 

Après des considérations sur la marine grecque , 
vient le récit de mon voyage dans la Triphylie et la 
Messénie. Le golfe de Cyparissia, le territoire de 
Gérénius, dont Nestor avait emprunté le surnom, 
Messène, le mont Ithome , Andanie, les champs du 

(1) Mémoire sur l'état actuel de la civilisation tlans la Grèce. 
Paris, i8o3. 
(a) W. Eton., Voyage t. II, p. 72. 

I. e 



Ixvj lîTTRODtJCTIOir. 

Stényclaros et la belle vallée du Pamissus , sont le su- 
jet de nouvelles topographies. Sparte , sur laquelle je 
donne une notice qui m'a été communiquée par mon 
ami Ambroise Didot, auteur d'un élégant voyage aux 
Levant , fait eni8i6eti8i7(i); VÉleuthéro-Laconie, 
avec quelques inscriptions, terminent le récit de mes 
recherches faites dans la Grèce. 

Les cartes de mon voyage , dressées par le lieu- 
tenant-colonel Lapie, géographe du Roi, prouve- 
ront , en les examinant à côté de celles publiées 
avant Tannée i8ao, que la Grèce a reçu une es- 
pèce de restauration. Quelques-unes des villes prin- 
cipales figuraient à la vérité sur les mappes, mais 
elles étaient placées approximativement et souvent 
au hasard. Si l'on compare les cartes qui accompa- 
gnent cette seconde édition , on sera frappé des' 
différences importantes que présente la configura- 
tion de la Grèce > et surtout du grand nombre de 
positions nouvelles tirées de mon ouvrage qui s'y 
trouvent. Cette observation et plusieurs autres 
découvertes avaient fait dire à M. Hase, membre 
de l'académie des inscriptions et belles-lettres , que 
mon voyage de la Grèce était Vouvrage le plus 
remarquable dans ce genre qui eût été publié de- 
puis la renaissance des lettres. 

Les cartes du lieutenant-colonel Lapie sont dres- 



(i) Cet ouvrage est intitulé , Notes d'un voyage fait dans le 
Levant. 



IITTRÔDUCTION. Ixvîj 

sées au i ^ooo^ooo® , d'après: un grand et important 
travail qui paraîtra incessamment. Le public sera 
alors à même de juger , par l'analyse détaillée que 
ce géographe se propose de donner , ce que la géo- 
graphie ancienne et moderne de la Grèce a gagné 
par mes explorations. En attendant, nous allons es- 
sayer de faire connaître les bases sur lesquelles re- 
posent ses principales combinaisons, pour parvenir 
au résultat que nous mettons sous les yeux de nos 
lecteurs. 

Les côtes ou rivages des deux cartes jointe» à ce 
voyage ont été établies d'après les observations 
astronomiques et les relèvements de M. Gauttier, 
capitaine de vaisseau de la marine française , et de 
M. Smith, capitaine de la marine anglaise. Les golfes 
d'Ambracie , de Corinthe et de l'Eubée sont le ré- 
sultat des combinaisons de M. Lapie. 

Les travaux des navigateurs qu'on vient de 
citer Font puissamment aidé dans la rédaction de 
son travail; car, avant la connaissance des bases 
qu'ils ont fixées, on ne pouvait compter sur le 
gisement des côtes , qu'à quelques lieues près ou 
approximativement. Ainsi, l'ile du Sasino, située 
à l'entrée du golfe d'Avlone , était placée par l'fiQ^ 
tandis que les observations de ces hydrographes 
l'établissent à i6^ 56', ce qui donne 20' de diffé- 
rence ou environ sept lieues. 

La ville de Volo était établie à 20^ 4o' et à Sg** i a' , 
tandis que les observations du capitaine Gauttier 

e. 



Ixviij INTllObUCTlON. 

la placent par 20** 36' et par Sg^ 23'. On ne don- 
nait au golfe de ce nom, qui est le Sinus Pagaseticus 
des anciens , que deux lieues 7 de hauteur » sur 
3 lieues 7 de large, et les relèvements de M. Gaut- 
tier , ainsi qne les combinaisons de M. Lapie lui 
donnent sept lieues de haut sur huit de largeur. 
Nous ne pousserons pas plus loin l'exposé des dif- 
férences notables, résultant du levé précis des ri- 
vages de la Grèce, que le lecteur pourra apprécier; 
mais nous allons entrer dans l'explication succinte 
des moyens employés pour parvenir à la rédaction 
de la topographie intérieure du pays. 

Privé d'obsçrvations astronomiques dans cette 
partie de son travail , M. Lapie a dû avoir recours 
aux itinéraires; et c'est au moyen de leur combi- 
naison qu'il est parvenu à poser , comme base de 
ses opérations , les villes de Scodra ou Scutari , Us- 
kiup, Monastir ou Bitolia, Janina, Ochrida, Cas- 
toria , Mezzovo , Larisse , Zeïtoun , Livadie , Thèbes ; 
dans la Morée , Calavryta , Tripolitza , Leondari et 
Mistra. 

Les savants qui ne veulent j:*econnaitre de véri- 
table géographie que dans les résultats fondés sur 
des observations astronomiques et des opérations 
géodésiques conviendront cependant que la géo- 
graphie critique peut, dans certains cas, suppléer 
à ces méthodes. Comment pourrait-on , sans soo se- 
cours, obtenir, par exemple, le moyen de dresser 
la carte des vastes contrées habitées par les fa* 



INTRODUCTION. Ixix 

rouches et stupides descendants d'Omar ? Car qui 
ne sait pas qu'il y a impossibilité absolue d'y faire 
usage d'instruments astronomiques sans exposer 
sa vie , et que toutes les tentatives à cet égard ne 
peuvent que compromettre im voyageur? 

Scodra , d'où partent plusieurs routes pour se 
rendre à Thessalonique , à Constantinople et à Ja- 
nina , a été la première ville dont M. Lapie s'est 
occupé. Il a placé cette position importante par 
4a^3'o" de latitude et par 17** i3'o" de longitude 
à r£. du méridien de Paris , au moyen des routes 
venant de Cattaro, d'Antivari, de Dùlcigno et d'A- 
lessio. 

Uskiup, situé près des sources de l'Axius ou 
Vardar , devant contribuer au placemenl; de toutes 
les villes au midi, a été l'objet de longues discus- 
sions et rien n'a été négligé pour le fixer convena-^ 
blement. 

Plusieurs itinéraifts passant par Yidin , Belgrade, 
Costanitza, Sebenico, Spalato, et se rendant à 
Salonique et à la Cavale, ont contribué , avec ceux, 
venant de Scodra , à établir cette autre ville. On ne 
croit pas être éloigné de la vérité en fixant la Ca- 
vale par 4i**54'o" de latitude et par ig^aa' o" dé 
longitude. 

IjSl position centrale de Monastir ou Bitolia étant 
d'une importance majeure à bien établir, a néces- 
sité de longues discussions; on est parvenu à placer 
son gisement par 4o^ 5g' o" et 18^ 5o' à". 



hx INTRODUCTIOir. 

Cette détermination a été le résultat des calculs 
d'une route p ^tant de la Cavale et se rendant à 
Scodra, en pa^. nt par Serres, Istip, Keupreleu, 
Monastir , Ochrida, Ëlbassan etTyranna, qui a servi 
à mesurer la longitude. La latitude a été fixée au 
moyen de plusieurs portions de routes allant de 
Prévésa à Uskiup , en passant par Janina , M ezzovo, 
Greveno, Cbatista, Caïlari, Florina, Monastir et 
Kèupveleu* Plusieurs itinéraires de Salonique par 
Vodena et Demir-Capi ont également epntril>ué à 
assurer la position ^e Monastir. 

Janina étant le poi];it de départ principal de nies 
explorations, cette ville a été l'objet d'une atten* 
tion toute particulière de M. Lapie, Bien n'a été 
omis pour assurer cette position importante et on 
croît n'être pas éloigné de la vérité en fixant Ja- 
nina par 39^ 47' ao-' de latitude et 1 8® 4^' o" de 
longitude. En effet, toutes les distances se sont si bien 
accordées, qu'il n'est resté aficune incertitude à 
cet égard : voici les moyens qui ont été employés. 

Un itinéraire de Janina à Lépante , passant par 
Missolonghi, Vrachori et Arta, avec un itinéraire 
tracé depuis Kerachia et Sayadèz jusqu'à Thessa* 
Ionique, a servi à placer Janina, Mezzovo, Tricala 
et Larisse. Deux routes aboutissant de Janina à 
Parga, une autre prise de Sayadèz par Gricochori 
jusqu'à Parga, et les distances données depuis Port 
Panorme jusqu'à Janina,sont entréesdans les calculs 
de ce travail. On y a également fait intervenir l'iti- 



INTRODUCTION. Ixxj 

néraire de Scodra par Cavailha, Berat, Gleïsoura 
et Ostanit^a; celui de Tébéien par Liboovo et 
Dzîdza ; celui de Monastir à Janina par Castoria , 
Anaselitzas, Gréveno et Perivoli. Enfin une infi* 
tïité d'autres renseignements dont il serait inutile 
de rendre compte ont contribué à déterminer l'em- 
placement de Janina. 

La position de cette ville étant établie, on a pu 
recouper cell^ d'Ochrida au moyen d'une excur* 
sion tracée par Conitza , Staria et Gfaéortcha, qui 
a senri à rattacher plusieurs itinéraires entte Salo- 
nique et Ochrida. Après avoir été appliquées 
k la fiiationdu gisement de Yerria ôuBeirhoé, de 
Caîlari, Castoria et Ghéortcha, le résultat de ces 
combinaisons a donné pour Ochrida 4^^ i^' o'\ 
et iS"" ag' o" , et pour Castoria 40"" 3^' o", et ig"" 
4' 3o". 

Plusieurs routes coupées et calculées isolément 
ont fourni en dernière analyse pour l'emplacement 
de Mezzovo dans le Pinde, 37® 53' o", et 19** 

o. 

Larisse , par une série de raisonnements fondés 
sur une multitude de routes, a été fixée par 39^ 
an' et 20^ 8' 30", 

L'ancienne Lamia, aujourd'hui Zeitoun, s'est trou- 
vée déterminée au moyen d'une route suivie par 
MM. Gell et Dodvell , allant d'Athènes à Volo , 
en passant par Thèbes , Martini , * Molo , Zeitoun 
et Gradista, ainsi que par une autre venant de Lé- 



Ixxij INTRODUCTION. 

pante et passant à Salona et à Paleochoria. Enfin 
un itinéraire de Larisse à Athènes suivi par plu- 
sieurs voyageurs, en se dirigeant pa rPharsaie, Zei- 
toiin, Turcochorion , Livadie et Thèbeis , n'a plus 

r 

laissé d'incertitude, et le résultat a donné 38° 57' 3o" 
de latitude et 20° 1 5' 3o" de longitude. 

Les positions de Livadie et de Thèbes se trou- 
vant déjà fixées par la route de Larisse à Athènes, 
la première a été recoupée par une route de Lé- 
pante à cette ville , en passant par Salone et par 
Aspra-Spitia. La seconde a été recoupée par une 
route d'Asprà - Spitia à Dobrena , par celle de Go- 
rinthe à Livadostro, et enfin au moyen de celles ve- 
nant d'Eleusis et d'Athènes allant à Yolo par Martini. 
Le résultat de ces combinaisons a donné pour Liva- 
die 38° 28' o", et 20° ag' o", et pour Thèbes 38^ 
22'3o"etai°4'o". 

Arrivé au Péloponèse ou Morée , la tâche du 
Géographe s'est trouvée moins difficile à remplir, 
parce que, entouré d'observations astronomiques, 
il suffisait de fixer avec soin trois ou quatre po- 
sitions dont toutes les autres devaient ressortir ; et 
c'est ce qu'a fait M, Lapie. 

Galavryta devant contribuer à fixer remplace- 
ment de Tripolitza, il acommencé par établir cette 
ville au moyen de trois routes venant de Patras 
et une de Pyrgos, et le résultat a donné pour cette 
position 37° 57' o", et 19° 49' ao". 

Tripolitza a été ensuite l'objet d'une attention 



iWTRODUCTioir. ^ Ixxiij 

spéciale pour M. Lapie. L'importance de sa po- 
sition, le rang que cette ville tient dans la Morée, 
tout coïncidait pour apporter à sa détermination 
le plus grand soin , et on est parvenu à la placer 
par 37® 3o' o', et ao® 4' 3o", au moyen des itiné- 
raires suivants. 

Deux routes partant de Calavryta et aboutissant 
à Tripolitza^trois venant d'Argos et une de Pyrgos, 
une autre tracée depuis Yasilica ou Sicyone,une hui- 
tième partant d'Arcadia et passant par Leondari ; 
une neuvième tirée depuis Navarin ; une dixième de 
Coron, et la onzième prise de Colokyna ou Coloky- 
thia passant par Mistra , ont définitiv^nent assuré 
la position de Tripolitza. 

Les routes d'Arcadia , de Nararin et de Coron 
dont on vient de parler ayant déterminé la posi- 
tion de Leondari , elles ont été recoupées par un 
itinéraire venant de Pyrgos , par un autre tiré de 
Calamate, et le résultat adonné pour Leondari 87^ 
i8'<?'et i9^55'o". 

Mistra , s'étant déjà trouvé établie par la route 
de Colokyna à Tripolitza, a été recoupée par celle 
venant de Leondari, par celle de Monembasie , de 
Calamate traversant le mont Taygète, et cette ville 
s'est trouvée placée par 36** 5' o" et ao"" 1 1' o". 

De ces grandes bases d'opérations sont naturelle*- 
ment decoulées toutes les autres positions; et nous 
pouvons assurer que M. Lapie, qui a donné des 
preuves d'un véritable talent dans ce difficile et 



IxXVJ INTRODUCTION. 

teur d'Ulysse ,. qui a cherché des inspirations dans 
la Grèce; à notre Isocrate français, Villemain; à. 
Lamartine, à l'éloquente M® Beilocq, et à tant de 
nobles et généreux orateurs ou écrivains qui nous ont 
cités dans leurs discours et dans leurs polémiques? 
Une table générale des matières, au moyen de la- 
quelle on trouvera la synonymie ancienne et mo- 
derne, les faits principaux et le moyen de faire 
des recherches, termine notre ouvrage. Si le style 
a parfois quelque chose de poétique , c'est que les 
lieux, les sites et les souvenirs qu'ils rappellent le 
sont eux-mêmes. C'est donc moins une innovation 
dans le genre sévère du voyage qu'une nécessité 
qui m'a contraint de suivre cette espèce de forme. 
Il en est de même des expressions parfois hellé-^ 
niques dont je me suis servi pour exprimer des 
choses qui ne pouvaient être autrement rendues , 
à moins d'employer des circonlocutions , et je ne 
pense pas qu'on puisse à cause dcf cela m'accuser de 
néologisme. Au reste j'ai écrit sur les lieux , loin 
des bons modèles, mais étranger à toute espèce 
d'influence ; et je n'ai depuis éprouvé que celle 
des savants dont j'ai pris les conseils, afin de régu- 
lariser mes travaux. Tous ont pensé que je devais 
conserver la forme du voyage, et que j'aurais nui 
à la vérité de mes tableaux si je m'étais permis de 
les composer dans le silence du cabinet. Je les laisse 
donc avec leurs couleurs natives, en priant le lecteur 
de n'y voir ni allusion , ni double entente. Eh ! quel 



INTRODUCTION. IxXVij 

écrivain sensé oserait mentir à sa conscience en tai- 
sant ou en altérant la vérité,quand il a traversé comme 
moi un océan de misères et entendu chanter auxrap- 
sodés de la Grèce ces strophes d'éternelle sagesse? 
ce Biens j grandeurs ^ honneurs, triste mobilier dejla 
vie 9 vous ne cachez que des sépulcres blanchis. 
Oiseau rapide, coursier fougueux, cavalier agile , 
guerrier altéré de carnage, vole, bondis, cours, dé- 
chire tes semblables , les flèches de la mort t'attein- 
dront. Les flèches de la mort ont frappé presque 
tous ceux que j'ai connus dans l'expédition d'E- 
gypte brillants de gloire et de jeunesse; elles sifflent 
sur ma tête, et le Seigneur , présent à ma pensée , 
m'ayant mis à un poste où j'étais chargé de défendre 
la gloire de sa croix , j'ai dû me respecter jusque 
dans mes moindres narrations. 

La liberté que j'invoque dans mes écrits n'est 
point celle des Hellènes qui n'en connurent jamais 
que le fantôme , ni ce monstre farouche qu'on re- 
présente le front couronné d'une tiare sanglante, 
armé de haches et de faisceaux ; mais cette douce 
fille du ciel qui se glorifie d'obéir aux rois pasteurs 
des peuples. La dynastie des enfant;s de St.-Louis 
éclipse à mes yeux l'éclat héroïque des rois issus de 
Lelex et d'Hercule. La démocratie d'Athènes et 
l'oligarchie de Sparte sont pour moi des objets 
purement historiques , comme les rapprochements 
que j'établis parfois entre les demi-dieux et les saints, 
avec les cérémonies payennes et celles de notre 



Ixxviij IITTRODUCTIDir. 

auguste religion. Je m'honore des titres de Français 
et de chrétien, et je soumets mon livre à l'indul- 
gence du public. Je me présente ainsi avec l'œuvre 
de ma vie; et je déclare que ce qu'il y a de bon ou 
de mauvais m'appartient tout entier. 



VOYAGE 

DE LA GRÈCE 



LIVRE PREMIER. 



ENCHÉLIE- 



CHAPITRE PREMIER. 

Expositionf. — Départ de Pairis. — Passage par Fltaiie. — 

Arrivée à Aneône. 

Aû mois dé sef)teiDbre 1 8a5 , je reçus l'ordre de re- 
tourner dans^ rOrietit aveè M. Julien Beâsières , chargé 
par le gouvernement de mVccréditer, en qualité de 
consut général de France , auprès du visir Âli , pacha 
de Janlna. Tétais peu disposé à tenter une pareille 
entreprise. Je connaissais de réputation te satrape d^ 
l*Épife ; j'atais éprouvé tant de matix dans mon pre- 
mier voyage en Turquie , que l'idée de l'homme auprès 
duquel on m'envoyait , et le souvenir encore récent d'une 
captivité de trois années , me firent balancer si j'ac- 
I cepterais une mission q^e j'aurais , dans d'autres temps , 
reçue avec transport. Cependant , en pensant à la Grèce, 
I. I 



^ VOYAGE DE LA GRÈCE. 

sur laquelle je venais de publier un ouvrage, écrit plus 
par sentiment , que d'après des recherches positives ( r ) , 
je sentais les avantages réels de l'étude approfondie de 
cette contrée. Je venais d'ébaucher un grand travail, 
que je pouvais perfectionner par un second voyage , et 
l'amour de la science l'emporta sur les considérations 
les plus capables de refroidir mon zèle. 

Le ai octobre, je quittai Paris, au moment où le 
canon annonçait les premières victoires d'une guerre 
qui ne devait avoir de terme, qu'après nous êti-e ré- 
conciliés avec l'Europe, par le retour du monarque lé- 
gitime de la France ! Mais partout victorieuse alors , 
notre belle patrie jouisî^ait de l'ivresse de la gloire, 
sans pouvoir goûter le bonheur, ni entrevoir les 
chances d'un avenir de paix. 

A Milan, je rejoignis M. Bessières, qui m'avait de- 
vancé dans cette ville. L'Italie se trouvait dans un état 
de fermentation inexprimable. Les chemins. pouvaient 
être interceptés d'un moment à l'autre, et comme il 
n'y avait pas de temps à perdre , nous quittâmes Milan 
le 3 novembre, afin de gagner le port d'Ancone. !N^ous 
parcourûi|i€s donc, plutôt que nous ne visitâmes , les 
plaines de la Lombardie, les légations, et nous arri- 
vâmes le I a au t^rme de notre voyage par terre* 

Le légat de sa sainteté, qui commandait à Ancône , 
nous accorda, sur la demande du consul de France, 
des passe-ports qui décidèrent uu capits^ine ragiisais à 
nous recevoir sur son bord. Cette précaution nous 
mettait, comme sujets d'un prince étranger, sous un 



(i) C'était mon voyage en Morée, à Constantinople et .en 
Albanie. S volumes^ Paris , iSo5. 



LIVRE I, CHA.P1TRE I. 5 

pavillon neutre, et dans la nuit du 16 novembre, nous 
montâmes sur le brick le Fortuné^ chargé de nous 
transporter à Raguse, d'où nous devions aviser aux 
moyens de passer en Turquie. 

\ 

r ., 

CHAPITRE II. 

Départ d'AncÔDc. — Navigation. — Relâche à Cavo Sesto en 
Dalmarie. — Accident de mer. — Arrivée à Raguse. 

L'hiver s'annonçait dans les Apennins qui commen- 
çaient à se couvrir de neiges , et la teinte de l'automne 
était répandue sur les coteaux de l'Ombrie, quand 
nous quittâmes Ancône. On venait de déployer sur 
notre vaisseau le pacifique pavillon de Saint-Blaise(i), 
et tout étant prêt le dix -sept novembre, on leva 
l'ancre en même temps que deux autres bâtimeuts ra- 
gusais, avec lesquels nous devions voyager de conserve. 
Un faible vent enflait à peine nos voiles, lorsque nou9> 
doublâmes la pointe du cap Cumerium, à l'extrémité 
de laquelle s'élève le monument triomphal de Trajan. 
Des souffles indéterminés, des calmes nous tinrent 
toute la journée à la vue de la côte, et ce fut seule- 
ment au coucher du soleil , que nous vîmes disparaître, 
avec sa lumière , les faîtes azurés des montagnes. 

Le 18 et le jour suivant, des brises folles et les 
courants nous poussèrent vers les côtes de l'Escla- 
vonie; et le %o , un vent contraire, qui s'était déclaré, 



(i) Le pavillon marchand de Raguse portait dans un fond 
blanc riniage de ce saint, qui était le patron de la république. 

1. 



4 VOtACE t)£ LA. 6R:àC£. 

détermina notre capitaine ainsi que ses conserves à cher- 
cher un abri au port de CaVo Seslo en Dalmatie. C'était , 
pour nous, ce qu'il y aVait de mieux à foire, car il 
eût été imprudent de -s'obstiner à tenir Isi mer , avec 
un équipage foible et un chargement de blé, qui ne 
nous aurait pas permis de lutter avec succès contre la 
tempête. Mais d'un autre côté, nous abordions en pays 
ennemi, et à peine avions-nous jette l'ancre qu'un 
convoi de vingt-cinq vaisseaux, portant pavillon au- 
trichien , vint mouiller dans nos eaux. Ainsi que nous , 
ils fuyaient l'orage; et leur voisinage nous causa des 
inquiétudes, jusqu'au moment où ils firent voile pour 
Tri este (i). 

Le 21 , la rade étant libre, je pus prendre quelques 
relèvements , et déterminer le gisement des passes d'un 
des plus beaux ports de l'Adriatique (2) , çlont les rivages 
nus et calcaires ne sont dnimés que par la population de 
Cavo Sesto. Nous descendîmes même à terré pour visiter 
cette ville , qui me retraça le tableau de la malpropreté 
et de la misère des villes turques , que le temps n'avait 
pas encore efFacé de mon souvenir. Cependant, toute 
pauvre que fut cette place, comme elle était murée , il 
y avait une haute société , et surtout dte la noblesse , 

(i) Te'Yeçpov. Âaru Tiyeç-patttv. Dionys. Perîeg. V. 382 ; Prise. 
Perieg. v. 875; Plin. m , lÔ; ï^. Meîa 11, 3. 

(2) L'entrée du port est divisée en deux goiiletà par tiA îTot 
inculte d'un quart de mille de longueur N. ^. Les vaisseétrt 
doivent^ pour entrer dans la première passe, porter le cap 
au S. £. La seconde entrée, qui a vingt -cinq brasses de fond, 
est signalée par un écueH verdoyaftt, placé âw sud de l'îlot 
dont je viens de déterminer le gisement. 



LIVRE I, CHAPITBli: U. D 

qui ne te cédait eu rien aux plu» gpthiques origines , 
puisqu'elle était inecrite au livre d'or de Yenise. £u 
effet, nous vîmes qu'elle devait être ancienne , par la 
rencontre d'un homme à large perruque, vêtu d'un» 
habit en velours galonné, traînant une longue épée, 
donnant le bras à une femme gonflée de deux énormes 
paniers. Cette illiuiration^ c'était le nom quV)n accor- 
dait à ce coufde suranné, était une Sérénité patri- 
cienne, glorieuse d'avoir donné de$ doges à la repu* 
blique de Saint*Marc. Les bonnes femmes, que j'avais 
questionnées pour connaître ces particularités , me de- 
mandèrent à leur tour, si je n'étais pas un monsieur 
de Saint- Marc (/m signore di San-Marco),iàùm chéri 
des Dalmates ; et sur ma rq)onse aiBrmative, la çonverr 
sation devipt très-expanaive. Après m'avoir dit tout le 
mal possible de leurs nouveaux maîtres, elles m'ap- 
prirent qu'on avait récemment arrêté dans leur port 
un bateau français, dont les papiers avaient été en^ 
voyés à Zara , et qu'on attendait un officier autrichien , 
chargé de lever des sddats et de Êiire l'inspection de 
la cote (i). 

Ces renseignements naïfs ( di bocca innocente , pour 



(i) On se plaignait de la con3criplioi] qui s'exécute au moyen 
des lettres closes adressées aux baiHifs des divers arrondisse- 
ments, qui ont ordre de n'en prendre connaissance qu'à o&jour 
fixé. Cela étant fait , le bailtif part , escorté de sbîres , suivi de 
cfaarreUes et muni de paquets de cordes. On fait une battue 
dans les villages pour saisir Les hommes les mieux faite, qui sont 
aussitôt garrottés , chargés sur des voitures, ou par fois traînés 
à pied aux lieux de dépôt. C'est là qu'on les dresse ensuite sous 
le bâton à la discipline militaire , et voilà comme on fait des. 
héros en Autriche. 



6 ' VOYAGE D£ LA GRÈCE. 

me servir de leur expression )/n étaient rien moins 
que tranquillisants. Le soir même, nos perplexités 
redoublèrent , à la vue d'un convoi escorté par une 
corvette de guerre russe, qui somma les vaisseaux 
mouillés dans la rade de se rendre à l'obédience. Tout 
peureux qu'il était, notre capitaine jugea à propos 
de faire la sourde oreille ; et comme le convoi partit 
dans la nuit, nous en fûmes quittes pour avoir vu brû- 
ler de la poudre. Mais ce qui nous tira de tout embar- 
ras, ce fut le retour du vent du nord, et le 23 no- 
vembre, à neuf heures du matin, nous cinglions au 
large , dans l'espérance d'être le lendemain à Raguse. 

Le vent était propice, la mer belle, et nous efBeu- 
rions les cotes agrestes de l'Illyrie avec rapidité , lors- 
que, aux approches du coucher du soleil, les marins 
remarquèrent des groupes de nuages , qui s'accumulaient 
du côté de l'Italie. GéHtil le signe assuré d'un chan- 
gement de temps. Le lieutenant du bâtiment, après 
la prière du soir , avait terminé la journée par le salut 
accoutumé de Vive saint Biaise , Fiç^a san Biagio , 
auquel les matelots avaient répondu par le mot d'ordre, 
Sempre fedel a CristOy Toujours fidèle au Christ^ 
lorsque nous descendîmes dans la chambre , afin de 
nous reposer. 

Nous nous félicitions d'être sortis d'une terre en- 
nemie , lorsque nous entendons du tumulte , et le ca- 
pitaine hélant avec le porte-voix un vaisseau auquel il 
criait d'arriver. Le bruit redouble, un fracas horrible 
lui succède, notre bâtiment paraît se déchirer. Nous 
sommes perdus ! J'arrive sur le pont, le capitaine 
dit : D/ous coulons bas! Siamo a piccoUjH conserve 
qui nous précédait était tombée sur nous avec toute 



LIVRE 1, CHAPITRE I*. J 

la masse de son poids, augmentée par la force du 
vent de Garbes, redouté des marins (i) de l'Adria- 
tique. L'équipage, à genoux, les mains levées au ciel, 
attendait la mort; la mer, l'obscurité augmentaient la 
consternation. Cependant un matelot, le seul qui con- 
servât du calme, tenait encore le timon, qu'il me livra 
pour sonder la cale, et il s'écria avec transport: // /i'/ 
ap€is d'eau. 

A ces mots, on se relève, on saisit les haubans 
rompus; on amarre les bateaux prêts à tomber à la mer; 
l'activité, la célérité, la hardiesse succèdent au calme 
léthargique de l'équipage. Le capitaine reprend le com- 
mandement; on obéit à sa voix; ou ferme les voiles; 
on s'élance sur les débris des vergues, malgré l'impé- 
tuosité du vent et des vagîtes tonnantes iqui. bondissent 
jusques dans les hunes. Un éclair brille; il tombe quel* 
quès gouttes d'eau. Dans d'autres circonstances , cette 
pluie serait le présage du calme; mais le terrible vent 
de Libye redouble d'intensité. Les vagues qu'il soulève 
brillent comme des montagnes de feu; et les marins, 
trompés par leurs masses phosphorescentes, croyant 
voir des phares allumés à la côte, attachent des fanaux 
aux manœuvres , en signe de détresse. Mais on s'aper- 
çoit que le vaisseau enfonce, l'eau entre dans la cale; 
on se met aux pompes , et l'ardeur augmente en raison 
du danger. On jette à la mer, les canons, la cuisine, 
les cables, une partie des ancres. 

a^ Nov. Quelle nuit! de combien d'angoisses elle fut 

(i) Auster 

Dux inquieti tiirbidus Adriae. 

Horat. od. 3, lib. III. 



8 VOTA.GE DE LA GRECE. 

remptie ! Cependant les premiers rfiyom du soleil pa- 
rurent à travers les panneattx de la chambre, pour 
éclairer nos désastres. On reconnut que le vaisseau était 
endommagé à bas-bord, et on s'oceupa à fermer les voies 
d'eau avec une toile grasse. I^e relèvement de la côte 
nous apprit ensuite que nous nous trouvions dans les 
parages de Narenta, golfe si fameux par ses naufrages, 
que les habitants l'appellent bocche deiie lagrime> 
, G^mme le tumulte des éléments continuait, on se dé- 
barrassa des tonneaux d'eau douce et de tout ce qu'on 
put déplacer. A midi, nous longeâmes VWt de Lissa (i). 
On délibéra si on abandonnerait le vaisseau pour se 
réfugier à ter re^ mais le capitaine , après s'être recom-- 
mandé à saint Prosper, se décida à tenter encore ta 
fortune. A dix heures du soir, le vent devint enfin fa- 
vorable , et on fit bonne route à travers une mer hou- 
leuse. 

Le 2 5 nov^nbre , pous fûmes visités par deux cor- 

(i) Lissa, anciennement Issau Scymnus de Chio, Strabon*, 
Apollonius de Rhodes font mention de cette île. Denys l'ancien 
s'en enapiira dans la XCIII olympiade » et y envoya une colonie 
de Syracusains qui devint très-Eorissante, Ses villes étaient Lissa 
et Meo dont on ne connaît plus que les ruines au milit^u des- 
quelles on a trouvé des vases étrusques, des inscriptions et 
quelques médailles avec la tête de Pallas , ayant au revers tantôt 
une amphore et tantôt une chèvre* Athénée sur la foi d'Aga- 
tharchides vante Texcellence de fton vin, qnie^t mamtoiant d'une 
qualité médiocre* On y pèche beaucoup de an'dines et de ma- 
quereaux. Sa circonférence est de 3o milles , et le patron de la 
bourgade principale est saint Prosper. 

* Strab. lib. VII, p. 3i5. Issa et ctviu>, 4a, 90, 43, o. Ptolem. Geogr. lib. 
IKCaBS. comment, de Bello Âlexandrino, CXIV. Suivant le capit. Gaultier, 
long. i3° 44*. lai. 4^. " lo. 



LIVUB I, GUAPIXAE III. ' 9 

saîres. français» Le aS, nous dépassâmes File de Corzola 
avec des vents faibles. Le 117 , après avoir rangé les 
îles de Meleda et de Jupaiia, nous embouqùâines la 
passe de Gravosa , à Tinstant où le vaisseau qui nous 
avait abordés en mer entrait ainsi que nous au port. 
Nos matelots portèrent aussitôt leurs regards et leurs 
vœux vers la Notre*Dame de Grâce ( la Madonna délie 
Grazie ) 9 à la quelle ils s'étaient adressés pendant la 
tempâte. Un sénateur , après avoir lu les pièces de bord 
et nos passe*ports , nous admit à la pratique. Bientôt 
après, notts montâmes à Raguse, où M. Bruere Des- 
rivaux , consul général et chargé d'aflaires de France , 
nous accueillit avec la plus bienveillante hospitalité. • 

CHAPITRE IIL 

Précis des annales de la seigneurie ou république de Raguse. — 
A|>erçu sur son gouvememeiit , tel qu'il existait en i-ëoS. -— 
Étendue, division, ports de son territoire , popalatîoiiy |na* 
rine, commeroe, productions, industrie. 

Les voyages ont toujours été écrits avec tant de né- 
gligence , que les géographes qui ne savent où placer 
les diverses peuplades attribuées à la Dalmatie , lais- 
sent dans le vague le gisement et les limites de TEnché- 
lie(i). On présume conjecturalement que cette contrée 



(i)Enchélie. i'p^fX«i«.Enchelea, Strab. 1. VIT, p. 3a6 ; Apollod. 
Bibl. lib. III 9 0. 5 ; Apollon. Rhod. Argonaut. lib. IV, y. Sig ; 
Paus. lib. IX, c. 5; Strab. lib. I, p. 46; Plin. hist. lib. III, c. 
i\. Rausaet tenuerunt olim urbem Epidauram nominatam. A.nn. 
Comn. c. 449; Gottif. Strilter. Slavic. c. i, §. i. niroupa seu 
tm^oupov. Procop. B. G. lib. I, p. 325. 



lO * VOYAGE DE LA GRÈCE. 

est ia région pierreuse , vulgairement appelée Cafna^ 
lis(i) : et cette opinion est plausible. Le comte Michel 
Sbrgo, dans un opuscule imprimé en 179Q, rapporte 
une inscription relative à Dolabella , qui permettrait de 
croire que les Romains y eurent un établissement (1») ; 
mais la seigneurie de St- Biaise dédaignant IWigîne 
des enfants de Romulus , prétend rattacher son illus- 
tration à Épidaure (3) , ville fondée par Cadmus et Har- 
monie , qu'on croit être contemporain de Moyse. VaU" 
née d^ alors durait huit des nôtres (4) ; Jupiter a^ait 
donné en mariage à' Cadmus , Harmonie, fille de 
Mars et de Vénus ; les dieux assistèrent au festin 
de leurs noces , et y chantèrent : les époux eurent 
pour fils lUyiius. En fallait-il davantage pour faire 
tourner la tête à des hommes qui se croyaient nés des 
premières familles historiques de l'ancien continent ? 
D'ailleurs cela leur donnait une espèce de titre à la sou- 
veraineté de la Dalmatie ; et si le ciel leur eût départi 
la force, qui sait si quelque noble ragusais ne régne- 
rait pas maintenant dans quelque coin de l'Illyrie? Les 
événements en décidèrent autrement. Les Goths qui 
renversèrent Épidaure (5), forcèrent ses habitants à 



(1) Periegesis oràe Rhacusinae a P. Ferrich. II, v. 6. 
(a) Commentariolus Ludovici Cervarii Tubei^onis, etc., Num. 
16. 

(3) Bibliothèque d'Apollodore , lib. III , c. 5 , §. 4 ; Strab. lib. 
VII, p. 5o3; Syncel. chronic. p. i57; HygiD. fab. 244; Ovid. 
Met. lib. IV, V. 563; Dionys. perieg. v. 391, 392 et seqq. 

(4) Hv èï b IviauTOç tots ôjctù ^ty]. 

Bibl. d'Apollod. c. 4, $. 2. 

(5) Sous le règne des empereurs Valérien et Probus en 26 S 
et 283. 



LIVRE I, CHAPITRE Ilf. II 

quitter les tombeaux de leurs ayeux, pour se réfugier 
sur Tentablement des rochers qui terminent la base du 
mont St- Serge. Ils donnèrent au lieu où ils s'établirent 
le nom d'Ausa (i)9et ils y végétèrent sans doute jus- 
qu'en 693 , époque à laquelle les habitants de Salone ^ 
obligés de fuir devant les Sclaves, se réfugièrent à Ra- 
guse (a), qui fut entourée de murailles. Ainsi cette 
ville, née du sein des orages, et, comme lappelle^ Fer- 
rich , nid d Alcyons , se forma du mélange de deux 
colonies, l'une grecque, si l'on veut, et l'autre ro* 
maine, qui se trouvèrent bientôt en mesure de re- 
pousser les Morlaques (3). 

On ne précise pas l'époque à laquelle l'état de Ba- 
guse se sépara de l'empire romain , mais son institution 
politique est rapportée au huitième siècle. C'était le 
temps où saint Michel, qui apparaissait à Aubert, évê- 
que d'Avranches , dan^ un endroit où l'on a fondé un 
monastère et une prison d'état, se montrait sur le mont 
Gargan aux lapyges de l'Apouille. On établit alors un 
archevêché à Raguse , dont le titulaire fut laissé au choix 
de douze chanoines. Le commerce et la marine com- 



(i) Ausa, ce nom est vraisemblablement dériver d*Augusta y 
qui lui fut donné, commet à plusieurs villes de restauration ^ 
qui étaient dans la dépendance des Romains. 

(2) £n Tan 700 de nptre ère. 

(3) Morlaques, Uscoques, Rasciens, Bulgares sont des peu- 
plades sclaves , et c'est à tort que Mogiry les a confondues avec 
les Épirotes : la langue sclave ou albanaise n'ayant rien de com- 
mun avec Tesclavon. Les Morlaques s'appellent dans leur lan- 
gue Ulak ou yiack (qui signifie Yalaque ou pasteur) et de More 
qu'on y a ajouté s'est formé celui de Moie-Ulak , dont on a fait 
le mot Morlaquc. 



12 VOYAGE D£ LA GRECE. 

mençaient à se développer , et dans le cours d^uii siècle 
les af&ires laissaient entrevoir un avenir prospère^ 
lorsqu'un incendie compromit l'existence de tout un 
peuple , qui pria saint Benoit d'arrêter le progrès des 
flammes. Luccari assure qu'on en fut heureusement 
quitte pour la perte des quatre cinquièmes de la ville. 
Il n'y avait pas de quoi crier au miracle! Cependant 
en reconnaissance du service rendu par le saint in*- 
tercesseur qu'on avait invoque, la seigneurie invita 
Pierre et Lëon, moines ragusais, de Tordis de Saint- 
Benoit , établis à nie de Diomède(i), de venir fonder 
un monastère dans l'île de Lacroma. 

Le onzième siècle est marqué dans les annales de Ra- 
guse par des privilèges que Guillaume, roi de Sicile (a), 
et saint Ladislas, roi de Hongrie (3), accordèrent à 
la république. On bâtit la partie septentrionale de la 
ville , à laquelle on voulut imposer le nom de Dou- 
brounik (4); l'usage de la langue latine qui y était 



(i) Diomède; aujourd'hui Tremiti , groupe d'ttots renommés 
par la pèche des sardines ; le roi de Naples tient garnison dans 
la principale de ces îles. Denys explique dans sa périégésîe 
d*où lui vînt ce nom héroïque , v. i%i ad 490. In looio inari 
insulas quas vocantur Dioinede9«4|uiiiqaey qnarum sltûs 40 > 
40, 43, o. Ptolem. lib. m, e. 5. Les prineipalei tles de ce 
petit archipel sont S. Domino, Caprara, Saint Nicolas. La varia- 
tion de la boussole a donné au eapît. Gauttier 16^ }8' N. O. l. 

(a) C'est de Guillaume BrasHle-fer, gemilhoipiDe normand, 
le premier des comtes et ducs d'ApouiUe et de Calabre, que 
Luccari a voulu parler. Il existait encore des gentilshommes de 
ce nom à Argentan , ville de Normandie , en 1789* 

(3) Saint Ladislas, roi de Hongrie, mort en logS. 

(4) Le nom de Lausa , qui fut sa dénomination primitive , a 



LIVRE 1, CHAPITRE IIJ. l3 

parlée, fit place à Tidiome scbve, dont les dialectes 
sont répandus dans presque toute la partie septentrio» 
nale de TEurope. La seigneurie conclut un traité de 
commeroe avec Grabasa ou Crubressa, vaivode de Ser- 
vie , et établit une factorerie qui se soutenait encore 
avec succès* au temps du voyage de Qtiiclet (i), assas*^ 
^né à Constantinople (%). 

On a remarqué que les prospérités rapides des états 
leur sont toujours funestes: il n'y a que les élévatimis 



prévalu en changeant , comme le remarque Luccari , L en R , 
d'où l'on a fait Rausa , et par la suite Ragnsa ou Ragusc. On 
la trouve ainsi appelée par Constantin Porphyrogènete dans son 
histoire de Basile le Macédonien , t. 4^ et passim. 

(i) Tout le trafic de Belgrade est entre les mains des mar- 
chands ragusais^ qui y demenrcnt avee beaucoup de liberté : 
ils y vendent des draps, et y aehèteBl des cuirs ^ des laines , 
des cires , qu'ils portent à Ano6ne pour les distribuer par toute 
l'Italie. — Voyage de levant par le sieur D. C. p. 5a, Paris 
1624. 

Quiclet désigne les Ragusais sous le nom deMortaques latins, 
p. 107. Paris, î663. 

(2) Chardin raconte ainsi cet événement Ce Quiclet était vn 
grand déchiffreur, homme de lettres, mais de peu de jugement. 
Une je ne sais quelle mauvaise étoile l'avait conduit à Constan- 
tinople, au moment où le grand visir Cuperly avait intercepté 
un pli de lettres chiffrées , adressées à l'ambassadeur de France, 
dont il voulait à tout prix connaître le contenu. M. de La Haye, 
informé que Quiclet atait Fintentîoti de les tradnire au grand 
visir, fenroya qnsrir, le mena sur une terrasse da pelab 
qui regarde le jardin, et après lui avoir fait faire quelques 
tours, il fit signe à des gens apostés qui lui firent sauter. la ter- 
rassé; d'autres gens placés à l'endroit où il tomba, voyant 
qu'il n'était pas mort de sa chute ^ l'achevèrent et l'ensevelirent 
secrètement. Voy.de Paris à Ispahan , p. 3S, 3g, édit. de *7îI3. 



l4 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

successives qui sont durables. Les Ragusais semblè- 
rent toujours dominés par cette pensée politique. 
Occupés de leurs intérêts, ils ne cherchaient qu'à 
déguiser leur fortune, quand le pape Eugène m les 
fit .intervenir dans ses projets ambitieux. Glauculus, 
évéque de Spalato , était accusé d'avoir d^ examiner 
certains cas réservés au grand pénitencier. Gratien, 
légat a latere, tint un concile provincial à Raguse, 
dans lequel le prélat soupçonné d'être suspect d*hé* 
résie, fut déposé. Attentive à ménager tout le monde, 
la Seigneurie consola Glauculus par quelques moyens 
pécuniaires, baisa les pieds du légat, qui retourna 
en Italie aussi content de ses succès , que le fut Tra- 
jan de ses victoires sur les Illyriens, et conclut un 
traité de commerce avec l'empereur schismatique de 
Constantinople. Les colonies commerciales de la ré- 
publique étaient alors Seraglio , Novi Bazar, Belgrade, 
Vidin , Bukarest , Andrinople , et ses spéculateurs ex- 
ploitaient seuls les mines d'or et d'argent qui existent 
en Bosnie et en Albanie. 

On ne sera pas étonné d'après les principes de la sei- 
gneurie de la trouver simultanément alliée aux cheva- 
liers de la grande croisade d'Occident et avec les Sar- 
rasins; entretenant des rapports de commerce avec 
Perdiccas, duc de Chelmo, ou Herzégovine; négo- 
ciant avec l'empereur Baudouin et Théodore Lascaris, 
établi à Nicée; et envoyant des députés à Brousse, ville 
de Bithynie , auprès du sultan des Turcs , qui accorda 
d^s franchises à ses marchands. 

Malgré ces tempéraments politiques, les nobles ra- 
gusais ne manquèrent pas de faire éclater leur joie, 
en voyant aborder sur leur plage le thaumaturge saint 



LIVRi; I, CHAPITRE iir. i5 

François d'Assise (en Taa3). Ce soldat évangéiique 
toucha à Raguse lorsqu'il se rendait auprès de Mêle* 
din, Soudan d'Egypte. Il voulait annoncer l'évangile 
au disciple, de Mahomet^ le convertir , ou obtenir la 
palme du martyre. Mais le prince mécréant ne daigna 
pas écouter le missionnaire du pape. Saint François 
secoua la poussière de ses pieds contre la terre des 
Pharaons, et. n'ayant pu y planter la vigne du sei- 
gneur , il reçut d« ses frères établis en Syrie des gref- 
fes qui nous ont valu depuis les poires de bon chré- 
tien(i), dont le premiers plants furent cultivés dans 
f Ombrie , où il n'en existe plus de nos jours. 

La république^ après le passage de saint François 
d'Assise, dont elle conserve, dit-on , une portion de 
l'habit dans son reliquaire, eut un autre motif de satis- 
faction. Ayant envoyé une ambassade à Dragotin, craie 
de Servie, ce roitelet vint à Raguse, s'y fit moine, et 
mourut au couvent de Debarz , en laissant la couronne 
à Saint Urosck, son frère , qui était encore payen (2) 
à cette époque. 

Raguse après avoir échappé à l'ambition d'un de ses 
patriciens appelé Damien Judas , aux attaques des Vé- 
nitiens et des Sarrasins, voyant les marchés de la Ras- 
cie fermés à son commerce, recourut au pape, qui lui 
permit de trafiquer avec les infidèles. On envoya en 
conséquence des députés au soudan d'Egypte Meleck 



(i) On donnait à saint François d'Assise le surnom de biion 
cristianoj ou bon chrétien; de là vint la dénomination des 
poires dont il apporta des greffes en Italie* 

(2) Il prit au baptême le surnom de Milutin » qui signifie Gra- 
tien 9 nom sous lequel il figure dans la légende Rascienné. 



l6 VOYAGE DK LA GRÈCi:. 

Seraf (i), ainsi qu'aux princes de Phénicie et dlcotiînm. 
Enfin au bttiit des armes yictorîeuses d'Orcdn^ qui ve- 
nait d'enlever l'Asie mineure aux snitans dégénérés de 
Byzance, les barons ragosais, par une de ces inspirations 
salutaires qui décident du sort des états, cherchèrent 
un protecteur dans l'Orient. Flatté de leurs hommages , 
le vainqueur de tant de nations accueillît les fceax 
d'une peuplade chrétienne de l'Oocident, qui était ve<^ 
nue se prosterner à ses pieds dans sa résidence irnpé^ 
riale de Brousse. Ils rapportèrent un traité de coai- 
merce et de protection signé d'Orcaçn (a j , fils de Gazt 
Osman (3) , avec un firman de recommandation , adressé 
à son lieutenant Évreo (4) 9 pour ce qui concernait les 
factoreries raigusaises dans la Romélie. Ces privilèges 
furent confirmés en 137a par Amurat ; ^ l'état de Ra- 
guse, cessa d'être inquiété par les Sarrasins. Martin, 
roi de Sicile, lui conféra par lettres patentes en date de 
i3ft7 des franchises entières dans ses provinces^ Un 



(i) Meleek Séraf. Il est prol>able que ee nom a été altéré par 
les historiens de Raguse , car œ fut le Soudan Mohamed qui 
régna en Egypte depuis i363 jusqu'en 1377. — Voy. hist. ott. 
par Lacroix , 1. 1, p. 109, édît. Paris, 176S. 

(2) On dit que le sultan qui était aussi illustre que notre 
Gharlemagne , avait signé ce fndté avec sa naahi treilipée dans 
l'encre qu'il appliqua sur le papier. Avidrt-oii éa ptipkr à edtte 
époque chez les Turcs ? 

(3) Gazi Osman. Osman le victorieux. 

(4) Evnen,£urenose, H6n«tîf», ou Oraifsheg^ est, suivant 
quelque orientalistes, ïe méï»e que Michalbeg, ptiÉce dvrétieit 
de la famille des Comnènes qui régnait à Tréblsonde. Il abjura 
le christianisme y devint un des plus intimes aifns d'Orcafl et 
l'un dests meineius géiiéraax. Hist ott. Lacroix M^ p^ 9$. 



LIVRE I, CHAPITRE III.. I7 

neveu du roi de France et le duc d'Autriche qui se 
rendaienten pèlerinage à Jérusalem, furent alors CQur- 
toisement accueillis. et fêtés par la seigneurie. 

C'était Je temps de^es prospérités: et celui de sa plus 
haute considération arriva en 1 897 , époque, à laquelle 
les ambassadeurs de Charles YI, roi de France, du 
pape Urbain VI, de Charles, roi de Naples, de Louis, 
duc d'Anjou, de Barnabe Yisconti, duc de Milan, 
d'Aymon duc de Savoie , vinrent solliciter la seigneu- 
rie de négocier le rachat des prisonniers faits à la ba- 
taille de Nicopolis. Pour reconnaître le désintéres^r 
ment des patriciens ragusais, qui -refusèrent cent mille 
ducats qu'on leur offrit paUr être intervenus dans cette 
affaire , le roi de France leur accorda de grandes im- 
munités commerciales. Noble et généreuse réciprocité! 
De pareils exemples de désintéressement méritent d'au- 
tant plus d'être cités , qu'ils sont étrangers à la politi- 
que moderne , où l'on ne connaît que les convenances 
de l'ambition , et des intérêts pécuniaires. 

Depuis le commencement du quinzième siècle jus- 
qu'en i4^6, les annales de la république ne font men- 
tion que du monopole du Monténégro, concédé à la 
seigneurie par Etienne, prince des Triballes ou Ser* 
viens , et du passage de Henri X, roi de Danemart^k (i), 
à son retour d'Egypte , oii il avait été retenu dans une 
longue et cruelle captivité. 
La vassalité de Raguse envers la Porte ottomane 



(i) Il y a erreur dans la date du passage de ce prince. C'est 
de Henri de Jérusalem, dont la chronique de Raguse y eut par- 
ler. Il était fils de Jean le Théologien, de la maison des ducs de 
Mecklenbourg ; il fut du nombre des Croisés qui accompagnè- 

I. a 



l8 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

'.date de Tannée i43r 9 temps où sou sénat envoya au- 
près d'Amurat II , une députation pour obtenir le renou- 
vellement des capitulations. Elle lui présenta dans un 
bassin d<or diverses étoffes précieuses , et elle conclut 
un traité de paix perpétuelle avec la race ottomane, 
dont là seigneurie se rendit vassale et tributaire. Deux 
ans après elle envoya comme ambassadeurs au concile 
de Bâle les nobles sénateurs Martolo Giorgio et Lau- 
rent Sorgo , qui reconnurent la suzeraineté de Rome ; 
de sorte que Raguse dépendit depuis du vicaire de J.-C. , 
et du calife de Mahomet. Il est avec le ciel des ac- 
commodements. L'infaillibilité du pape, la légitimité 
du Grand-Turc et l'immortalité du Dalaî-Lama , ont 



rent saint Louis. S'ëtant obstipé à vouloir visiter le saint Sé- 
pulchre, il tomba entre les mains des Mahométans, qin}e coih 
duisirent à Damas et de là au Caire, où il fut emprisonné par 
ordre du Soudan d'Egypte. Il resta \ingt-six ans captif, sub- 
sistant par les secours que lui procurait le travail de son 
domestique , Martin Bleger , qui avait été pris avec lui. Après 
différentes révolutions arrivées au Caire , le soudan , au pou- 
voir duquel se trouvait Henri, étant mort, fut remplacé par 
un renégat qui avait servi dans la guerre de Livonie soys Jean 
le Théologien. Ce noveau soudan se souvint, heureusement 
pour le prince de Mecklenbourg , d'avoir connu son père , et 
en cette considération , il lui rendit la liberté sans exiger de ran- 
çon. Henri partit ausitôt pour retourner dans ses États : il n'a- 
vait pas encore fait beaucoup de chemin lorsque les Sarrasins le 
reprirent et le ramenèrent au Caire. Ce soudan le délivra une 
seconde fois et le renvoya dans son pays , où il fut reçu avec 
de grandes démonstrations de joie. Le mauvais succès de son en- 
treprise lui fit donner le surnom de Henri de Jérusalem ; il 
mourut en i3oi. — PufPendorff. Introd. à i'hîst. de l'univers, 
liv. V, c. 3, art. 7, Édit. de Paris, 1767. 



LIVRE I, CHAPITRE III. IQ 

ieuFS apologistes Jdt leurs détracteurs; le grand secret 
e^ de tirer parti de tout. 

La peste qui ravage l'Enchélie en i435 avait laissé 
des traces de désolation , quand un fléau, non moins 
terrible menaça d ei^loutir la république. Amurat II , 
poursuivant son beau^père Georges^ despote de Servie , 
qqi s'était réfugié à Bagiise, intima avec hauteur au 
sénat l'ordre .de lui tivrer la victime qu'il voulait égor- 
ger. L'armée ottomane était sur la frontière ; les sé- 
nateurs de Raguse refusèrent de rendre le proscrit, 
et le sultan frappé d'une semblable réponse , recula 
étonné de la résistance qu'il éprouvait. Portant ses re- 
gards vers le mont Saint-Serge , il dit : Un état qui 
respecte à ce point rhospitaUté ne peut périr L.., 
Et Jacques Sorgo , assisté d'Etienne Benessa, qui lui 
furent députés > obtinrent sans peine la continuation 
de la paix. 

La seigneurie n'avait point encore stipulé , comme elle 
le fît dans la suijte , avec la Porte ottomane, que ses ports 
et son territoire seraient considérés comme neutres , 
lorsqu'elle donpa asyle aux illustres débris de la popu- 
lation de Go^stantinople , quand cette ville , autrefois 
reine de l'Orient et maintenant l'opprobre de la chré- 
tienté, tomba au pouvoir de Mahomet II. Les catholiques 
ragusais, ne voyant que des frères malheureux dans les 
Grecs tels que Constantin Lascaris (i) , Comnèue , Pa- 
léologue, Cantacuzène, Rali, Boccali, qui cachaient 
leur misère sous les lambeaux de la pourpre des Cé- 



■ ' ■*» ■ 



(i) Constantin Lascaris, retiré en Italie, enseigna à Milan, 
à Rome , à Naples et à Messine , où il mourut. Ses ouvrages 
sont une grammaire et divers antres traites. 

2. 



aO VOYAGK DE LA GRECE. 

sars, pourvurent abondamment à leurs besoins. Ce fut 
alors, sans parler de schismatiques, que le sénat se coin « 
plut à honorer les savants André Jean Lascaris (i), 
Démétrius Chalcondyle (21) , Emmanuel lVIaroulos(3), 
Paul Tarcagnote , père de Thistorien Jean , Maroulos 
Tarcagnote , Théodore Spandougino , auteur de l'his- 
toire des Turcs 9 et une foule de savants qui répan- 
dirent le goût des lettres dans FOecident. 

On peut passer sous silence les événements qui eu- 
rent lieu à Raguse jusqu'en i483v époque où des mar- 
chands ragusais fondèrent plusieurs monastères en Ser- 
vie, à Tricala en Thessalie, et à Serrés en Macédoine, 
où ils établirent des religieux catholiques. Les mis- 
sionnaires et le commerce se donnèrent pendant long- 
temps la main dans l'Orient , comme on le dira dans 
une autre partie de cet ouvrage:' Nous ne ferions que 
donner une liste trop ordinaire des vicissitudes sociales, 
en rappelant les dates de quelques nouvelles capitula- 
tions avec la Porte , des pestes , des tremblements de 
terre, qui se succédèrent assez rapidement jusqu'en 
1 490. Vers ce temps, Pierre de la Bantella , de Florence, 
établît à Raguse des fabriques de draps et d'étoffes, 
dont les habitants ne surent ou ne jpurent pas profiter. 
Les nobles, qui auraient dû prendre la navette, plutôt 
que de croupir dans l'oisiveté , sentaient qu'ils pou- 



(j) André Jean Lascaris, accueilli à la cour de Laurent de 
Médicis, vint deux fois en France, sous Louis XII et François I; 
il mourut à Rome en i5S5. Épigrammes, manuscrits corrigés. 

(a) Mort en i5i3; Grammaire grecque, Erotanes ou Ques- 
tions. 

(3) Michel Marcellus , poète, mort en i5oo; Poésies latines. 



LIVRE I, CHAPITRE 111. 21 

vaient tolérer le commerce , mais Tindustrie était con- 
traire à leurs principes. 

Pendant le XVI® et le XVII* siècle, Raguse restée 
stationnaire, et n'ayant porté ses vues que sur le êiatu 
quo dans lequel elle s'était placée, fut surprise parle 
mouvement imprimé à l'Europe, depuis la réforme. 
Satis&ite de payer tribut à Rome et à Constantinople, 
de recevoir un capitaine d'armes de la cour de Na- 
ples, un seul vasselage semblait l'importuner : c'était 
celui qu'elle rendait à Venise. Tous les trois ans 1^ 
capitaine du golfe adriatique abordait au port Sainte- 
Croix, afin de recevoir la coupe en argent dont la sei- 
gneurie lui était redevable, en signe des droits de la 
république de Saint-Marc et de la remise des redevances 
que lui payaient autrefois les vaisseaux ragusais. 

C'était un jour de deuil pour les patriciens de 
l'Ënchélie, quand un de ses hauts et puissants sé- 
nateurs, accompagné de deux secrétaires, de quel- 
ques Esdours ou huissiers, et d'une suite de valets, 
s'embarquait sur une huMÉde felouque pour se rendre 
à la galère du Capo di H^are vénitien. On l'y atten- 
dait suivant Fétiquette, les rames hautes, la garnison 
sous les armes et la tente dressée. Le sénateur de Saint- 
Biaise portant simarre noire, perruque tombant jusqu'à 
la ceinture, bonnet carré à la main , après avoir été sa- 
lué de la voix et des instruments , mais non du canon , 
était conduit à l'entrée du château de poupe, où il était 
reçu par l'amiral vénitien, qui était aussi gothiquement 
accoutré que lui. Il débitait alors son compliment, of- 
frait la coupe avec quelques provisions , et recevait une 
tasse de chocolat, qu'il prenait debout, après quoi il 
se retirait avec le même cérémonial. 



^2 VOYAGE DE LÀ 5R^GE. 

Cette humiliation n'était que passagère , mais le sé- 
jour des étrangers de marque était pour les oligarques 
ragusais une contrariété qu'on ne savait pas assez dis- 
simuler. « La république , » écrivait le consul français 
Prevot, qui y était établi en 1760, « c'cst-à-rdire ceux 
«qui la gouvernent, ne souffrent pas volontiers chez 
« eux des étrangers de quelque distinction, tels que 
« consuls ou négociants, parce qu'ils se voîei^ obli- 
« gés envers eux à des ménagemmits et à des égards 
« de justice, qu'ils n'ont pour aucun de leurs «sujets. 
« L'orgueil des nobles, qui £aiit tout {dîer sous «on au* 
<c torité, s'offense d'être obligé d'accorder la moindre 
<c distinction à qui n'est pas de leur caste, afin de ne 
« pas se déconsidérer vis-'à-vis de leurs esclaves, aux*- 
« quels ils voudraient laisser croire qu'ils sont les rois 
«< de la création* Le commerce fait par les étrangers 
« leur semble un empiétement sur leurs spéculations, 
« quand même il n'entre pas dans leur sphère, parce 
« qu'ils craignent toute concurrence, même éventuelle. 
« De là leur système d'eiditsion , préférant être mai- 
« très absolus de peu de chose, plutôt que ât parta- 
ge ger quelques bénéfices avec des gens qui ne sont 
« pas leurs esclaves. Ils sont surtout dans l'idée que les 
« Français, plus perspicaces que d'autres, voient ce qu'il 
a y a de vicieux dans leur gouvernement, d'injuste 
(c dans leur administration , et d'absurde dans leurs pré- 
ce tentions; ils en rougissent par vanité, et voudraient 
et rester isolés pour n'être pas exposés à la critique. 
« C'est leur endroit sensible. On a beau être circon- 
« spect, ils ont trop d'esprit pour ne pa& connaître leurs 
« défauts, trop d'obstination et d'amour propre pour 
f( vouloir s'en corriger et souffrir d'autres témoins que 



LIVRE I, chapitre: m. 'j3 

« ceux qui soiit forcés d'y applaudir. On, peut dire que 
« Baguse est moins un état qu'une ipaison privée , dont 
« les maîtres et les valets voudraient fermer la porte 
« à l'étranger,, afin de rester inconnus. » 

Ce j^g^nqQt était sévère, et malheureusen^eiit juste. 
Les beaux jours de la seigneurie déclinaient; elle était, 
comme Venise et Malte , dans Sfi décrépitude , lorsque 
la guerre de 1 769 entre la Russie et la Porte ottomane, 
compromit son existence politique. Orlof, qui avait 
préparé les mouvements insurrectionnels de la Grèce , 
somme tout à coup la république de renoncer à la pro- 
tection du sultan et de se mettre sous la suzeraineté de 
toute autre puissance qu'elle voudra; de vqndreà l'im- 
pératrice de RuS(î»ie tous les gros bàtiipents qu'elle pos- 
sède;, de lui fournir un emprunt; de consentir à l'éta- 
blissement d'une église grecque. Ces demandes étaient 
suivies de la menace très - prochaine d'un bombar- 
demeat. 

La seigneurie a recours à LmiîsXY, auquel elle en* 
vote une ambassade pour invoquer sa protection. Elle 
avise en attendant aux moyens de se défendre; elle 
trouve qu'elle possède quatre cents pièces de canon , 
doQt quarante seulement étaient sur afïut. Le recen- 
sement de ses arsenaux n'offre que seize quintaux de 
poudre et troU mille boulets. Elle peut lever cinq 
mille miliciens, mais elle n'a ni les moyens de les ar- 
mer, ni ceux de les uourrir; elle sent l'inconvénient 
de rappeler à des serfs qu'ils sont hommes ; elle offre 
cent vingt-mille sequins d'or à Orlof, et elle parvient 
à éloigner l'orage. 

On sait comment à cette époque la marine mar- 
chande de Raguse fut désolée par les Russes. Le temps 



Îi4 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

seul a pu nous expliquer pourquoi Orlof n'enleva pas 
de vive force la princesse Elisabeth Volodomir de 
Taracanof, réfugiée chez le consul de France Bruère 
Desrivaux, avec le prince Radzivil. On craignait alors 
d'insulter au pavillon de nos rois, et il fut trouvé plus 
commode de tromper cette princesse, à laquelle on 
conseilla de se rendre à Rome , que de commettre pu- 
bliquement un alténtat qui ne pouvait être que le ré- 
sultat du parjuré et du plus horrible des forfaits (i). 
En 1 7 *7 5 Raguse obtint le retour des bonnes grâces de 
Catherine II, Orlof, qui se trouvait à Livourne , fit même 
remise a la seigneurie dé seize mille sequins qu'elle 
lui envoyait. Il était assez riche du prix reçu pour le 
sang de la malheureuse Elisabeth , qu'il avait offerte en 
holocauste à rhéroïqùe Séiniramis. Cette crise fut la 
dernière de la république jusqu^au commencement du 
siècle actuel, qui a vu consommer sa destruction. 

Raguse nouvelle (2) , . bâtie sur un entablement de 
rochers à la base du mont Saint-Serge, entre deux 
ports , s'élève au-dessus des flots de l'Adriatique, comme 
un poste destiné à observer les mouvements <{ui ont 
lieu sur cette mer. Une enceinte bastionnée, deux 
faubourgs, des maisons construites dans le goût ita- 
lien , le palais du gouvernement, les églises de Saint- 
Biaise, de Sainte-Marie, de Saint-Pierre, de Saint- 
Laurent, de Saint- André et celle des jésuite», qui est 
maintenant desservie par des dominicains , sont les cho- 

(1) Yoy. Hist. de la régénération de la Grèce» liv. I, 
a* édition. 

(2) A l'est du méridien de Paris ; long. iS, 46 9 00; lat« N. 
4!>, 39, 00. 



LIVRÏ I, CHAPITRE III. a5 

ses peu intéressantes que le voyageur peut voir sans 
être frappé d'admiration . 

Le gouvernement , tel quil existait encore en 1 8o5 , 
inéritâit une autre attention, et, quoique rayé du nombre 
des institutions politiques en i8r5, année fatale aux 
républiques de l'ancien continent (i), il est bon, je 
pense ^ d^en dire quelque chose, pour les lecteurs qui 
ne seront sans douté pas tentés de compulser les livres 
iastidieuK , et d'ailleurs très-rares , qui en font mention. 
Raguse , modelée sur la république de Venise à plu- 
sieurs égards, (consistait toute entière dans un grand 
conseil , composé des nobles , sans exception , âgés de 
vingt ans révolus, dont les noms étaient inscrits sur un 
registre appelé le Miroir, lo Specchio. Suivant sa cons- 
titution, datée de l'origine des siècles barbares, ce 
corps unique de l'état, duquel sortaient tontes les au- 
torités, se réunissait chaque année, le i*"^ décembre, 
sous la présidence du recteur ou chef du pouvoir exé- 
cutif, afin de procéder à l'élection des magistrats de la 
république. Après avoir pris séance par rang d'âge, 
celui qui tirait d'une urne disposée à cet effet une 
boule dorée, était admis à voter pour les élections; 
et si la boule était noire , il perdait pour cette année sa 
qualité d'électeur. Cette opération préliminaire, qui 
constituait le corps électoral , étant terminée , le choix 
des magistratures avait lieu au scrutin -et à la majo* 
rite absolue des sufirages. Dans cette même assemblée, 
le grand conseil sanctionnait les lois qu'il se faisait 
représenter, délibérait sur le rappel des bannis, pro- 



(i) Raguse, Gênes, Genève^ les 6ept-Iles ont été à cette 
époque réunies à d'autres états, ou soumises à des protections^ 



a6 votâge de lu grège. 

iKMSçait le pardoa des crimes, coonaissail des créan- 
ces , des dettes de l'état, et décidait enfin de la paix et 
de la guerre , événement qui n'arrivait guère dans la 
paisible Qaguse. Cependant cette question était solen* 
nellenient agitée, uiaispour la forme, qui fait tout dans 
un système de gouvernement hypothéqué sur de vieil- 
les légendes. Après cette cérémonie , qui arrivait à la 
fin des vendanges, les sénateurs ragu3ais, tour-à-tour 
juges et avocats, ayant fini de pressurer leum olives, 
passaient l'hiver en ville pour pressurer leurs, clients. 
Jugeant et plaidant à tout venant, ils avaient des cau- 
ses de tous les pays , non-seulement de leur juridiction , 
mais mdme encore des états de la Turquie, d'où Je 
grand seigneur permettait par fois d'évoquer des pro- 
cès au tribunal de Dobropich , nom que les ipahomé- 
tans donnaient à la république souveraine de Saint- 
Blai^e- 

Après les assises du grand conseil , Tadministration 
publique passait à. une cour appelée pregati {optùna- 
tes ) , composée du recteur , de onze membres du petit 
conseil, de cinq provédîteurs de la ville, de douze ju^ 
ges civils ou criminels , des trois membres du conseil 
des fabriques de laine (i) et de vingt-neuf conseillers. 
Ce corps réglait les impositions, jugeait les affaires 
civiles et criminelles en dernier ressort, nommait les 
ambassadeurs, les chefs militaires, les gardes de l'arse- 



(i) Depuis plus de deux siècles , on n'y a pas fabriqué une 
aune de drap , ni même une paire de bas. Mais il y avait un 
conseil des fabriques de laine à Venise, et , pour l'exactitude du 
calque, il en fallait un à mguse, où il a subsisté ji^squ'à la 
destructioi^ de roligarchie. * 



LIVRE i,.cHAPiTAc j.ij. ay 

naJ y les caissiers, ks neqeveurs des deniers publics 9 et 
s'assemblait , pour diverses branches de' serviee , quatre 
fois la semaine. 

Le petit copaseil , section de la baute mi^strature, 
était formé de pnze mënilires , la plupart avancés en 
âge, ^t tirés de la haute siristporatie. Leurs attribu- 
tions avaient pour objet de recevoir les ambassadeurs 
étrangers, de tmlLer les ^affaires politiques , de juger 
les procès r^latife a.u9c revenus publics ^ mais ils de- 
vaient, dans les ç^ difficiles , «référer au grand con- 
seil, chambres assemblées :en séance générale. 

Le Mïbef du pouvoir exécutif de la république , était, 
comme on l'a dit, appelé /lede^r, titre qui avait pré- 
valu sur celui de comte ^ depuis Tannée i358. .Ce ma^ 
giêtrat était primitivement investi d'une grande auto- 
rité ; mais quelques comtes en a jant ab^sé au point 
de tyranniser leur patrie, on dut restreindre son pou- 
voir. Dans les derniers temps, ses atb'ibutions se bor- 
naient à juger les canses qui ne dépassaient pas la va- 
lenr de douze francs ; à recevoir les ambassadeurs ( i ) ; 
à présider le $énat , cômpcvsé du grand et du petit con- 
seil, et ces deux corps séparément ; à apposer le sceau 
de rétat sur les décrets publics; à être, le gardien des 
defs de la ville, des places fortes. et châteaux de la ré- 
publique ; enfin, % convoquer les assemblées, dans les- 
quelles il n'avait que sa voix. Pour prévenir les empié- 
tements du pouvoir , la durée^ des fonctions du redeur 

(i) Un des derniers personnages diplomatiques reçus par sa 
Sérénité, fut un envoyé de Tunis, qui apportait en présent à 
la seigneurie deux peaux de tigre, quatre chevaux , un mou- 
ton , . une qbèvre et un perroquet. 



a8 VOYAGE DE hk GRÈCE. 

était fixée à un mois, et pendant cette phase ses hono- 
raires se montaient à cinq francs et à douze langues de 
bœuf par jour pour le service de sa table. Ces langues 
étaient sans doute emblématiques , et il est probable 
que le noble prîtioe , malgré la parcimonie des Ragu^ 
sais , dépensait quelque chose du sien pour soutenir la 
prééminence de son rang, et faire vivre ses domesti- 
ques. En cas de maladie , il était remplacé par le doyen 
du petit conseil; à sa mort on fermait les -portes de la 
ville 9 et les premières familles de l'état le portaient, sur 
leurs épaules , au lieu de la sépulture. 

Afin de réunir les corps de Pétat, il y avaità Raguse 
une cloche destinée pour convoquer le grand conseil ; 
c'était le bourdon de la ville ; une de moindre dimen- 
sion appelait le conseil mineur à ses séances; enfin, 
une troisième devait servir à rassembler la bourgeoisie, 
lorsque le recteur sortait d'exercice, afin de l'accuser 
du mal qu'il aurait pu faire , pendant la durée de son 
règne. On m'assura que les cloches des classes privilé- 
giées étaient en fort bon état , mais que , depuis nombre 
d'années , celle du peuple n'avait plus ni corde ni bat- 
tant. 

Après ces premiers corps, il y avait, pour l'admi- 
nistration , cinq provéditeurs chargés du maintien des 
lois, des édits, de la conservation des chartes de la 
république et des testaments. Leurs fonctions étaient 
annuelles, et elles leur ouvraient immédiatement le 
chemin du rectorat, tandis que les autres magistfats 
ne pouvaient y parvenir qu'après deux ans de fonc- 
.tions. 

.. .21 me suffît d'indiquer, par leurs noms, les magis- 
trats des ordres inférieurs , pris , comme les autres , 



LIVRE I, CHAPITAE III. ^9 

dans la classe de la noblesse (i), à laquelle tous les 
emplois étaient dévolus par droit de naissance. Elle 
était tout; c'était la puissance aborigène, source et 
principe d'honneur , de vertus et de bien ; cependant 
il y avait dans son sein une prééminence d'opinion. 



(i) I. C'étaient le conseil des six juges civils et des six juges 
criminels. 

^. Les cinq ofBciers des raisons , espèce de chambre des 
comptes. 

3. Cinq officiers de la santé, chargés de la police des laza- 
rets, et de la propreté, de la ville , qui n'était jamais balayée 
que par les pluies. . 

4. Cinq officiers de la contrebande. 

5. Trois avocats cleUe commune, 

6. Trois préposés à l'achat des grains. 

7. Trois préposés aux salines. 

8* Quatre appréciateurs des marchandises. 

9. Six préposés aux travaux publics. 

10. Quatre préposés à l'armement et à la défense publique. 

11. Trois officiers des eaux, ayant la direction et l'inspec- 
tion des fontaines publiques. 

12. Six officiers de nuit> chargés des rondes de la ville, 
qu'on ne faisait jamais. 

i3. Les officiers chargés de la garde des châteaux, qui 
changeaient chaque jour. 

14. Les cinq trésoriers et les trois procurateurs de Sainte- 
Marie. 

i5. Le collège des vingt-neuf, formant un tribunal d'appel 
€n matière civile. 

16. Les quatre douaniers. 

17. Les cinq justiciers, juges des contestations entre mar- 
chands, des poids et mesures, de la police des marchés^ etc. 

18. Sva ssocAts del proprio, 

19. Quatre camerlingues. 

20. Les notaires. 



30 YOTAGE DE LÀ GRÈGE. 

L'oligarchie raguaaise se divisait en deux classes appe- 
lées la Salamanque et la Sorbonne^ égales en droits, 
mais séparées par use rivalité haineuse* La Salaman- 
que , qui était la plus ancienne caste , et par conséquent 
la plus orgueilleuse, regardait bien au-cbssoos d'elle 
la Sorbonne. Assises au sénat sur les 'mêmes bancs , les 
dix-sept familles qui composaient le corps entier de l'oli- 
garchie étaient animées d'un même zèle et d'un même . 
esprit pour la chose publique : mais c'était là le terme 
de leur fraternité , et au sortir des séances , la morgue 
reprenait son empire. Un membre de la Salamanque 
qui se croyait avec raison l'ainé en titres , puisque les 
gentilshommes de la Sorbonne ne dataient que de Fan- 
née 1667 (i) 9 se serait bien gardé de saluer le pre- 
mier un sorbonais, et les préjugés étaient poussés à 
tel point , que les alliances s'appariaient invariablement 
en raison directe des quartiers.. Mais, comme toute 
race qui ne se croise pas s'altère et dégénère en dépit 
des parchemins, la nature se' vengeait de l'outrage fait 
à ses lois , et un grand nombre de familles patriciennes 



-±k^ 



(i) En 1667 y époque du tremblement de terre qui couvrit de 
ruines l'état de Raguse, la noblesse, qui perdit une partie de 
ses enfants, écrasés sous les débris de la salle du conseil où ils 
étaient assemblés , y admit afin de recomposer sa corporation , 
un certain nombre des meilleures familles de la cittadinanza qui 
avaient survécu à cette catastrophe. Elles furent déclarées nobles, 
et inscrites en cette qualité sur le registre du miroir. Mais , par 
un de ces caprices trop ordinaires à la noblesse, les souches 
mères prirent le .nom de Salamanque , et les familles ennoblies 
celui de Sorbonne, sans qu'on puisse dire pourquoi on fut eher- 
cher ces dénominations ; si ce n'est qu'on voulait unedislinction, 
au sein même des distinctions. 



LIVRE I, chapitre: III. 3i 

^ient afBîgées du comiiialù morhus dHippocrate. 
Cet avis du ciel leur disait en vain de se rapprocher de 
h noble condition de Fhomoie, pour conserver le type 
primitif de ta vigueur esclavone ; ils préféraiast fermer 
wne espèce dégradée, mais noble , plutôt que de déro- 
ger. Par suite de la plus honteuse vanité , l'orgueil 
des maîtres passait dans l'esprit de leurs clients , de 
leurs valets et de leurs serfs , qui copiaient en grotesque 
les ridicules de leurs patrons. A leglise (i)^ dit spee- 
tade, au café , les nobles avaient des places d'honneur, 
et nuls signes distincti& ^ si ce n'était de s'affubler du 
costume de juges , sous lequel ils passaient la moitié de 
leur vie. Les dames, gentUdonne Bagusee, avaient 
pour prérogatives des chaises à porteurs armoriées de 
blasons , et des préséances dans tous les lieux de réu- 
nion. 
Le peuple j placé sous les pieds de la noblesse , formait 

(i) Le recteur ne sortait jamais qu'en cérémonie, pour as- 
sister aux processions et aux fêtes publiques. L'almanach de Ra- 
guse ÎMdiquait aussi exactement ses promenades d'étiquette , que 
les quartiers de la lune. On voyait aux époques consacrées à la 
manifestation de cette puissance , écrit en lettres rouges : Oggi 
sua Sereniià si porta al duomo I Sa Sérénité se rendaujourdthui 
au dôme. Quelle sérénité et quelle pompe! Le recteur, vêtu d'une 
toge rouge réparée de mille pièces , précédé d'un valet portant 
nu parasol à bâton tordu , sculpté et doré, couvert d'étoffe en 
soie cramoisie, marchait à la tête de son sénat, habillé de lon- 
gues simarres noires frappées de vétusté. Ce cortège était pré- 
cédé d'une musique composée, en tout, d'un grand cor de chasse 
et d'an violon , qui ne s'accordaient pas mieux que les préten- 
tions de la Sorbonne et de la Salamanque. Le ridiccrle avait 
porté depcds long-temps un coup fatal a ces vieilleries, qui 
n'existaient que parce qu'elles avaient existé. 



3a VOYAGE DE LA GRÈGE. 

trois çorporaticMis distinctes. Celle de la cittadinanza 
(ayant le droit de ciié ) ^ recrutée parmi les roturiers 
possédant un capital de vingt mille francs ^ pouvait être 
considérée comme la classe des affranchis dans l'an- 
cienne Rome. Les femmes de .cette condition étaient 
admbes au théâtre dans un rang de loges paralièlos à 
celles des dames nobles , qu'elles effaçaient par leur 
beauté et par l'éclat de leur toilette. C'était là leur préé- 
minence ^ car elles étaient tenues de rendre des visites 
aux patridennes, à certains jours marqués , tels que 
ceux des grandes fêtes , et quand leurs seigneuries étaient 
en couche. Alors les gespodeSj ou dames nobles, leur 
accordaient l'honneur du tabouret, en ayant grand 
soin dans la conversation , de ne pas leur donner le 
titre de madame y mais en leur adressant la parole 
par leurs prénoms de Marie, Thérèse, ou Jeanneton; 
on veillait même à ce qu'elles n'eussent pas de noms de 
saintes trop distinguées. Une Atala^ une Cèlestine^ 
une Emma , auraient causé de grands scandales. Mais 
les lois somptuaires avaient pourvu à l'empêchement 
des progrès du romanesque (j). Quant 2^ux hommes, 



(i) De mon temps, deux capitaines arrivèrent à Raguse avec 
des vaisseaux achetés à Tétranger. L'un portait le nom de Nep-^ 
tunCf et l'autre celui de Vénus, A la lecture des pièces de bord, 
l'oligarchie frémit de cette innovation. Le sénat s'assemble. Les 
noms de Vénus et de Neptune donnés à des bâtiments portant 
le pavillon de Saint -Biaise 1 On crie à l'impiété, on propose 
d'appeler les navires suspects de philosophisme des noms de 
Saint-Blaise et de Saint- Antoine. On ne pouvait s'accorder; 
lorsqu'un secrétaire insinua de les baptiser des surnoms de la 
Sainie-Trinité et des Apôtres ^ ce qui fut un grand sujctt de joie 
pour la république. 



LIVRE I, CHAPITRE III. 33 

presque tous s'appelaient Mathieu. C'était même, au 
^and déplaisir des partisans de saint Biaise , le nom 
patronymique dominant dans toutes les hautes &milles 
de la république. 

La seconde classe plébéienne était celle de la bour- 
geoisie , portion industrieuse de la nation , puisqu'elle 
comprenait les capitaines de vaisseau , hommes renom- 
més pour leur probité , les marins et les consuls que le 
sénat chargeait de défendre ses capitulations el son 
pavillon à l'étranger. Leurs femmes n'avaient ni tabou- 
ret chez les patriciennes^ ni loges au théâtre, où elles 
n'étaient reçues qu'au parterre , et travesties , au lieu 
de domino , avec la capote de marin. Mais aux prome- 
nades et à l'église, ^lles se . vengeaient d'une caste 
décrépite , par l'élégance de la mise , et par les avan- 
tages positifs que la richesse donne sur. les titres. Pour 
les hommes, comme ils ne pouvaient prétendre à au- 
cune considération sous un gouvernement exclusif, 
ils passaient une grande partie de leur vie. dans les 
vopges de mer; et , parvenus au terme de leur fortune, 
la plupart renonçaient à un pays où ils n'éprouvaient 
que des humiliations, pour all^ vivre honorés sous un 
ciel étranger. 

Les paysans qui étaient serfs comptaient plutôt 
comme partie des immeubles dans l'état, que comme 
ayant rang dans la société. Si la pudeur avait fait 
cesser l'usage dans lequel les seigneurs étaient autrefois 
de les vendre en détail au marché , ils n'en étaient pas 
moins leur propriété. On en disposait , quand oh alié- 
nait une terre, comme des charmes et des animaux 
de labour, avec lesquels on les vendait, en stipulant 
le nombre de bétail humain mâle et femelle dont on 
I. 3 



34 VOYAGE DE LA. GRÈGE. 

cédait et transportait la propriété à Tacquéreur. Nul 
maître cependant n'avait droit sur la vie de son aerf ; 
celuirci pouvait même , dans le cas de sévices graves , 
passer de la domination d'un seigneur sous celle d'um 
autre 9 mais en abandonnait son pécule particulier ^ 
pour changer l'esclavage tsoniré l'esclavage. 

Telle était la bizarre utopie de Raguse , lorsque j'y 
voyageais en 1 8o5. La presse, qui était soumise au joug 
du prii^ilége et permission^ ne reproduisait guère 
annuellement que l'almanadi desjtiné à indiquer les fêtes 
et les phases de la lune, sa^s se permettre de faire 
même des prophéties sur la pluie et le beau temps. 
Parmi les nobles , qui étaient généralement des hom- 
mes estimables, il y avait beaucoup de lettrés et de 
savants d'un rare mérite. Les ordres religieux, qui ont 
fourni aux lettres et aux sciences les Biauduri, Bosco- 
vich, Zamagna, et |ilusieurs hommes illustres, conser- 
vaient le feu sacré avec . succès. Leurs écoles ou l'on 
enseignait le latin , prouvaient que Raguse était tou- 
jours le pays de cette langue , que le peuple y par- 
lait encore dans le omâème siècle (i). Lal^ cittadinanza 
comptait plusieurs familles opulentes, et la classe 
marchande était riche de plus de trois cents vaisseaux 
de commerce, qui faisaient alors presque toutes les 
affaires de la Méditerranée. Enfin les paysans eux- 
mêmes, tout serfs qu'ils étaient, ne se plaignaient 



(i)Baudur. Animadvers. p. SS\ Constant. Porphyrogen. hist. 
c. I ; Wilhelm. Tyr. lib. II, c. 27 ; Luccar. lib. I , p. i5; Gotth. 
Stritter Sclavic c. i , §. 8. Bosco vich a joui jusqu'à sa mort 
d'une pension de 4,000 fr. qui lui était payée par le miids- 
tère des affaires étrangères de France. 



LIVRE I, CHAPITRE III. 35 

pas d^ leur condition ; et malgré ses abus , comme tes 
hommes valaient beaucoup mieux que les lois, l'état 
de Raguse était florissant 

La nature avait départi à la république un territoire 
pQUvre et stérile ; mais elle avait répandu sur la popu- 
lation la libéralité de ses dons. Parmi les nobles et les 
roturiers, on remarquait les plus belles formes physi- 
ques, et un fond de douceur qui donnait à leurs 
actions la plus touchante aménité. Les gospodes^ ou 
dames nobles , moins favorisées , paraissaient une créa- 
tion à part, à cause de leurs traits peu gracieux. La 
beauté du sexe , éclipsée chez elles par le fard et d'au- 
tres causes, se retrouvait parmi les paysannes, compa- 
gnes de ces robustes esclavons , que l'injustice du sort 
avait attachés à la glèbe. Ces lions terribles, domptes 
par l'habitude , ne montraient que soumission et do- 
cilité pour leurs maîtres , au point que la lettre d'un 
sénateur faisait trembler tel homme qui avait coupé 
vingt têtes. D'où venait ce prodige d'obéissance , dans 
un pays où il n'y avait ni gendarmerie, ni police se- 
crète , si ce n'était du respect antique pour une noblesse 
qui, n'ayant rien de militaire, était par con^quent 
paisible et toute débonnaire envers ses vassaux; car le 
serf ragusais est doué de la plus grande bravoure (i). 
La guerre permanente, existant entre lui et les Mon- 
ténégrins, peuplade féroce et sans honneur, lui don- 



(i) En i8o5 , il y avait vingt-cinq ans qu'il n'y avait eu de 
peine capitale prononcée contre personne. Quand cela avait 
lieu, la république était en deuil : on faisait venir de la Turquie 
un bourreau, qu'on payait et qu'on renvoyait après l'exécution 
de la sentence , sans lui permettre de séjourner dans le pays. 

3. 



36 VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

nait saïis cesse des occasions de rétremper son courage. 
On était toujours en haleine contt'e ces barbares, et le 
livre du sang, déposé au sénat, appelait continuelle- 
ment les paysans à poursuivre la mort d'un parent ou 
d'un ami. Cette guerre de repréisailles nécessitait par- 
fois des accommodements; on entrait en composition, 
quand le nombre des morts était trop considérable de 
part et d'autre ; et , pour une somme modique , on se 
rachetait de la vengeance. 

Dans son intérieur, -Raguse ne paraissait pas moins 
éloignée de notre civilisation, dont la jeunesse n'avait 
ertiprutité que lé luxe et le ridicule des modes, qu'elle 
n'en était séparée par ses institutions. Les églises con- 
sacrées au culte étaient des cloaques, dans le^uelsles 
morts de ioutes les classes recevaient la sépulture. La 
ville n'avait ni fours ni boucheries; la viande et le 
pàins'apportaieiil des campagnes , et quand le mauvais 
fetfips empêchait lés paysans de se rendre au marché, 
on vivait de biscuits et de salaisons , comme à bord 
d'un vaisseau. Le vin était de peu de Conservation, si 
ce n'est le malvoisie, et l'eau dés fontaines n'offrait pas 
toujours une boisson saine et livnpide. La place était 
par fois déserte, et d'autres fois couverte de gibier et de 
plantes potagères , parmi lesquelles les gens du pays ci- 
tent une espèce de chbu^ , avec autant d'enthousiasme 
que les Israélites vantaient leut*s oignons d'Egypte (i). 



(i) Depuis le temps dont je parle, il est probable qu'on» 
fait des cimetières à Raguse, qu'on 'y aura établi des boulan- 
geries. Mais avec ces améliorations , le peuple a-t41 gagné au 
nouvel ordre de choses? c'est ce -que le temps prouvera. La 
Turquie , qui pouvait engloutir Raguse ,• avait veillé à sa con- 



^IVUE ly CttAPITHï: III. ^7 

La république, qui rechercha dès son berceau la 
protection d'Orcan , avait , dans la suite des temps , 
isolé, ses frontières des provinces de la dépendance de 
Venise , en cédant au grand seigneur les positions de 
Klèk au N. O. de son territoire , et celle die la pointe 
d'Ostro du côté de Cattaro. Placée ainsi comme entre 
les bras d'une grande puissance, alors capable de la 
défendre, rétendue de son domaine était de trente-cinq 
lieues environ de littoral du N. O. au S. E., sur une 
profondeur d'une lieue et d'une lieue et demie, jusqu'à 
la limite de l'empire ottoman. Cette lisière avait été 
partagée en huit provinces. 

Raguse, place forte, avec ses faubourgs, ses jardins, 
et quelques plants d'oliviers, composait la première de 
ces divisions. Ce boulevard de l'état était défendu par 
une garnison de cent mercenaires mal vêtus et plus 
mal armés , commandés par un chef décoré du titre 
pompeux de général de terre , nommé par le roi de 
Naples. Il est probable que S. M. Sicilienne choisissait 
un pareil of&cier dans la classe des Lazzaronis, car il 
Bavait pour solde que trente sous par jour, et pour 
palais qu'une vieille tourelle (f). Le général de terre , 



servation , parce que les petits états sont utiles au commerce en 
temps de guerre. 

(i) En 1782, il s'éleva une querelle très-sérieuse entre la 
cour de Naples et la seigneurie de Saint-Biaise , qui refusa de 
confier la gloire de ses armes à l'officier choisi par le roi des 
Deux-Siciles. Le séquestre fut mis sur les biens des marchands 
ragusais ; là chambre royale de Sctinte-Claire fut consultée sur 
une affaire de cette importance , et la seigneurie ne trouva 
moyen d'éviter une guerre, digne d'être chantée par quelque 



38 VOYAGE DE LA GR^CE, 

avec ses titres et ses marques distinctives , qui étaient 
un panache blanc en plumes de coq, ùe paraissait 
guère en public que le jour de Saint-Biaise, dont on 
solennisait la fête en donnant le simulacre d'une petite 
guerre, très - gravement décrite par Ferrich dans sa 
périégésie. La jalousie républicaine avait voulu, passé 
ce temps , que la force armée n eût que des hallebar- 
des, ou des fusils sans batterie , tant l'esprit de pru- 
dence et de paix étaient dominants dani^ l'humble sé- 
nat ragusais. La population de cette province était (car 
je parle de l'état des choses sur le pied de i8o5) de 
quinze mille âmes , ci. i5,ooo 

La seconde province ([), appelée Canàli, la plus 
étendue, la mieux cultivée, et, après Raguse, la plus 
riche en population , se prolongeait depuis la frontière 
de Cattaro jusqu'à Raguse vieille. Deux roitelets de Ser- 
vie, Sandalius Hranich et Rasdola Paulovitch, avaient 
vendu à la république, en 142^7» ^^ territoire, qui 
renfermait dix mille habitants, ci 10,000 

La troisième (2) était celle de Raguse vieille, berceau 
de la république, bâtie sur les ruines de l'antique 

autre Tassoni , qu'en acceptant pour général de terre un certsdn 
Borrangine, qu'on disait être parent de saint Janvier. 

(i) Sa longueur est de 8 lieues sur 4 milles de diamètre , 
jusqu'au territoire ottoman. Ses villages sont Pridvorié , 7 lieues 
de Raguse, point central ; Dogna-G6ra , une Ueue S. O. ; Grudda, 
une lieue S.; Radocchici, un mille S. du précédent; Stravicia» 
2 milles S. au-delà; Mirzium, 8 milles £. du point central; 
Mionich y 4 milles O. 

(2) Étendue, 2 lieues, sur une de diamètre transversal. Cette 
province n'a que deux villages remarquables , Yighm , 3 milles 
O. de Ragusa-Vecchia; Miocichi 9 3 milles S. O. 



LIVRE I, CHAPITRE III. ^9 

Épidaure , capitale de rSnchélie. Les paysans iiKmtrent 
aux environs une caverne spacieuse haintée par un 
dragon redoutable (i) dont saint Jérôme délivra le 
pays. Quoique le fait soit douteux, ils nW font pas 
mmns voir ia peaa de Tamphibie , qui est celle d'un 
crocodile, apportée d'Egypte par des marins ragii- 
sais, à -peu -près dans le temps où la prétendue 
rdiqUe de saint Spiridion fut transférée de Soiyme à 
Gorfou* La population de cette enclave eist de deux 

mille aaMs,^i ; . • . . 3,000 

Breno^ quatrième province de la république , serait, 
au dire de fernch , VÉden des états de Raguse (a) , si 
au fieu d'une vallée piesreuse , on y trouvait de la ver- 
dure et des gazons. Cependant on y voit une rivière 
et quelques jolies maisons de campagne, sur*tout dimis 
la partie appelée SaWeno. Des villages, placés aùtoiir 
des montagnes limitrophes du Czerna-Gora , le mont 
Samt^'Sei^e, le villaige de Beau-Sang, des rodiers, 
voilà ce qu'cm trouve dans cette partie de l'Encbélie. 
Mais une vallée dont on ne peut trop vanter les ^tes 
sévères et pittoresques, c'est Ombla, que traverse 
l'Arion , le prince des fleuves souterrains , qu'on voit 
avec surprise sortir du moAt Bergat , et qu'on ne cesse 

(i) fin rapprot^aat les traditions des paysans, on voit claire- 
ment que c'est la fable du serpent tué par Cadmus , qui s'est 
perpétuée dans le pays, sons- une autre cooleur. 

(1) Qutfl»e milles d'étendue sur quatre iniffes de profbndeur. 
Ses villages sont Blàttô, Conpari , Molni , Plat , Petraccîa , Pos- 
tragna et Bergat. Atitour d'Ombla , on compte ceux de Sciou- 
laat, Mososciza, et Saint-Pietre. J'aurai occasion, dans une 
autre partie de ce voyage , de feire connaître les chemins qn i 
traversent cette contrée , pour pénétrer dans la Turquie. 



4p voyage de la gkèce. 

jamais de revoir avec étonnement et plaisir. Nous re- 
montâmes en bateau ce canal, capable, par sa profon- 
deur, de recevoir des vaisseaux de ligne, jusqu'à la 
barre , sur laquelle sont situés des moulins vers les^ 
quels on fait dériver une partie de ses eaux, à leur 
sortie dé la base des rochers. J'étais occupé à examiner 
les sites, lorsque nous fûmes accostés par le. meunier, 
qui nous salua en Français. Il nous apprit qu'il était 
natif de Seselles en Bourgogne , et qu'il se trouvait 
établi sur ces bords depuis trente ans. A l'en croire, 
on entend dans certaines saisons un bruit sourd dans 
le sein des montagnes , d'oii il s'échappe des trombes 
capables de déraciner les arbres. Les habitants de 
l'Herzégovine ( Zachlumorum terra) assurent à leur 
tour, sans pouvoir le prouver, que l'Arion est la dé- 
charge du lac dePopovo(i). Nous re^mnes de -là par 
un couvent de religieux, d'où je pus contempler une 
belle maison située de l'autre côté du fleuve , appar- 
tenant au comte de Sorgo, au-dessus de laquelle 
passe l'aquéduc qui porte les eaux des montagnes à 



(i) Ce lac, comme plusieurs autres qui sont dans THerzégo- 
vine et en Bosnie , est formé par des gouffres appelés James en 
esclavon , dont quelques-uns lancent des colonnes d'eàu à la 
hauteur de vingt pieds. Le lac de Gocovich est un des plus re- 
marquables en ce genre. Après les pluies, abondantes qui tom> 
bent à certaines époques en Bosnie , il atteint à sa plus grande 
hauteur dans Tespace de quinze joui». Une quantité considé- 
rable de poissons sort des entrailles de la terre avec ces foqtaines 
gigantesques , et les habitants eu font une pèche abondante , 
ag. moment de la retraite des eaux , qui a lieu communément 
au tn>ut de deux mois, temps où. Y on commence remblavement 
des tevres inondées. 



LIVRE 1, CHAPlTiiE III. 4^ 

Raguse. La population de la province de Breno était 

évaluée à. quatre mille habitants, ci. • . 49^^^ 

Slano, dix-huit milles au nord de Raguse, était la 
cinquième, province* Sa population est de six mille 

âmes, ci.,,. .,,..,.*.......... 6,000 

la sixième province (i)^ celle de Stagno , est située 
sur le col 4e la:presqu11e de Sabioncello (2). Son chef- 
lieu,, jadis considérable, ainsi que ses villages et k 
bourg de Gîuliana, ne comptent plus qu'une population 
de cinq mille individus, ci. ...•..••. 5,ooo 

La septième (3), qui est celle de Janina, placée plus 
avant dans la presqu'île, possède également cinq mille 
habitants, ci. • ^ . • < « ^ 5,ooo 

£t la huitième (4)9 qui est Tarstenitza, trois mille, 
ci ....*. 3.000 

Les îles dépendantes de la république formaient , au 
temps de son existence politique, quatre comtés, qui 
étaient : 

Meleda (5), l'antique Mélita , où saint Paul aborda, 

(i) Cinq lieaes d'étendue sur deux de largeur; cbef-lieu de 
Stagno; une lieue N. O., DoùBa; une lieue O., Poniqiie; un 
miUe au-delà^ Hodiglié ; S lieues, Giulianà. 

(a) Appelé par les Illyriens Peljesaz. Quelques géographes 
prétendent que c'est la Chersonèse de Hyllis? — Plin. hist. nat. 
lib. III, c. aa. " 

(3)) Cinq lieues d'étendue, deux de diamètre; Janina, 10 
milles O. d.e Stagna, sur le golfe de Narenta. 

(4) Tarstenitza, à la pointe de la presqu'île de Sabioncello. 
Ses -villages sont Yroutchizza, Orbitchi^ vis-à-vis Corzola, Sta- 
Dovich , Podrosaria. Les feinmes de cette contrée passent pour 
très-belles. 

(5) Meleda ; son chef-lieu s'appelle Babino-Poillé. Dans l'in- 
térieur, il y a un lac environné de pins, au milieu s'élève 



4a VOYAGE DB LA GRÈGE. 

lorsqu'il était conduit à Rome pour comparaître de- 
vant la majesté de César, qui est éclipsée de la face 
du monde, oà régnera dans tous les siàcles la pa- 
role divine de l'apotre. Les savants montrent dans 
cette île, les ruines d'un palais construit, à ce qu'ils 
prétendent^ par Agésilas, que Sév^ avait bimni de 
Rome, ils veulent même j reconnaître la grotte de 
Galypso ; car que ne retroUve-tH)n pas avec de Y'hùk* 
gination et des yeux préventifs ? L'air de cette île est 
docix, son séjour agréable, et malgré ces avantages, la 
population s'élèv€ à peine à onze cents liai»itaitts , 
ci , 1,100 

Agosta , anciennement Âugusta , écueil hérissé de 
montagnes, couvert d'olivîere, d'arbustes et de vignes, 
possède une population de douze cents insulaires, en 



un rocher, sur lequel est bâtie une abbaye de bénédictiiis, 
sous l'invocation de la Sainte-Vierge* Ses mouillages sont Sa- 
plonara, Caméra, Porto-Palazzo, dans lequel on pénètre par 
deux passes. La première» qui se présente à !*£., a un flot au 
milieu du chenal; la seconde N. O., est parsemée de récifs. Elles 
aboutissent à un canal de trois milies , ayant trois eneablnres de 
lai^e, et depuis lo jusqu'à si$ brasses de fond. On peut aussi 
mouiller entre Itle €ft Ia terre-ferme par 3p, 40 et 45 brasses. 
A défaut de portulan nous donnerons la distance des ports de 
la république de l'un à l'autre , en commençant de ïest à l'ouest 

de Molonta à Ragose-Vieille 18 milles. 

de Raguse-Yieille à Raguse capitale. 8 

de Raguse capitale à Gravosa 4 

de Gravosa à Malphi ^ 

de Malphi à Slano • . il 

de Slano à Stagno 18 

de Stagno à Giuliana, mesure prise de l'île des rats. 14 
de Giuliana à Sabioncello 10 



LIVR£ I, CHAPITRE III. 4^ 

grande partie adonnés à la pêche et à la navigation, 
ci . . ^ • .«..•.... i,aoo 

Giupana, l'ancienne Taurin de Pline, cél^re dans 
l'histoire à cause de la bataillé navale gagnée par 
Yatinim, partisan de César^ contre Octate, lieutenant 
àe Pompée, suivant ee que rapporte tiEirtius Pâma, 
dans èa continuation des Commentaires de lûles- 
Gésar (i)j renferme les villages de Saint -Luc et de 
Saint-Georges , habités par huit cents paysans adon- 
aés à la culture des blivierè, ci 800 

Enfin les Élaphytes (*à) , qui sont les îles de Lopud 
(isola di Me22ô), Câlàmota et Giupana comptent à 
peine huit cents individus , ci 800 

Il résulte de ces faits, sur lesquels les gouverne- 
ments, qui ont possédé ou qui régissent maintenant 
cette république, ont des données plus exactes, que 
letat ragusais possédait en i8o5 une population éva- 
luée à cinquante-trois mille neuf cents individus ré- 
partis dans douze provinces ou comtés. Examinons 
maintenant quelle était la statistique de ce pays, sous 
le rapport de Son commerce, de son industrie et de 
ses productions. 

Suivant des tableaux qui me furent confiés par 
M. Bruère Desrivaux, notre chargé d'affaires à Raguse, 
il en résulte qu'il sortait des ports de la république , 
année commune, à peu près deux cents bâtiments mar- 
chands; taux moyen, pris entre les années Î792 et 



(i) Cœs. comment, de bello Alexandrino, incerto autore, c. 
4o et 41 y t. II, des classiques latihs , édit. de Lemaire. 
(a) PUn. hist lib. IV, c. îà6. 



.44 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

1801. Le tonnage de ces vaisseaux pouvait être calculé 
depuis vingt jusqu'à trois cents tonneaux. Les pavillons 
sous lesquels ils naviguaient étaient ceux de Saint-Biaise, 
d'Autriche, de Turquie, de Rome, de Naples et de 
Gênes. Leur provenance, en rapport direct avec Ra- 
guse, était de l'Apouille, d'Ancône, de Trieste et de 
Fiume. Les barques de l'Apouille versaient dans le 
commerce de la ville, des fruits, des peaux d'agneau 
passées, de, la poterie, du savon. Celles d'Ancône ap- 
portaient des agrès , du chanvre , du goudron ^ de la 
poterie, de la poudre à. tirer, des toiles pour voiles, 
du riz , du sucre, du café et quelques draps. Le com- 
merce de Trieste et de Fiume envoyait de l'acier, du 
fer, des clous, du bois de charpente, du cuir pour 
semelle , du cuivre brut, du froment , des toiles fines 
et grossières. On tirait de Venise le bois de menui- 
serie, des drogues pour teinture, du riz, de la ver- 
rerie , du papier et du drap de Padoue. L'Albanie y 
importait des bois de construction , du bled, du tabac 
en feuille, quelques cordouans et peaux de béliers 
jaunes, des peaux de lièvres et de la graine Ae lin. La 
Sardiaigne et la Sicile fournissaient le sel nécessaire à 
la consommation du pays, et aux gabelles de Trebigné. 
On recevait du blé, du riz, du café, du lin de l'E- 
gypte et du Levant. Enfin, Naples, Gênes, Livourne, 
fournissaient le pays de ipeubles et de modes. 

L'exportation consistait, pour Ancône et Sinigaglia, 
en huiles , laines surges , peaux de moutons et de lièvres , 
suif et sardines. Les denrées de l'Appouille étaient 
soldées par la vente des capots , tirés des colonies va- 
laques du Pinde, de la cire brute et hianchie, des 
cordouans , cuirs de bœufs , couvertures en laine , dites 



LIVRE 1, CHAPITRE 111. 4^ 

sclaYii]es(i) ( tissus fabriqués , dès une haute antiquité , 
dans h nord de la Grèce ), fil de coton, peaux de 
boucs 9 de lièvres et de blaireaux , marchandises qui 
provenaient toutes de la Turquie. 

Les Ragusais transportaient à Trieste et à Fiume 
cire vierge , cuirs de bœuf, huiles , laines grossières 
peaux de bélier et des baies de laurier. Venise ache- 
tait par leur entremise de la cire vierge, des huiles, 
des laines fines et grosses , quelques balles de peaux 
de lièvres ; la haute Albanie en recevait du fer. 

La France avait autrefois vendu sur la place de Ra- 
guse du sucre, de l'indigo et des draps londrins se- 
conde qualité. Elle tirait en petite quantité des pro- 
venances de la Bosnie quelques parties de suif fondu , 
de cire, de laine grasse; mais ces articles s'extrayant 
plus fecilement par la voie de Salonique, elle ne fit 
plus que quelques opérations sur les huiles dans cette 
partie deTÂdriatiquè. 

Lés bâtiments de Raguse, employés au cabotage de 
TAdriatique, étaient communément de la portée de 
vingt à soixante tonneaux, dont le fret s'élevait, de 
quatre à six cents francs. 

Le taux ordinaire de l'escompte des lettrés de change 
était habituellement de. 8 p. o/o. Les assurances, qui 
n'étaient que pour les vaisseaux marchands couverts 
du pavillon de l'état,. variaient selon les circonstances. 
Elles étaient en temps de paix pour l'Archipel, la Mé- 
diterranée et l'Océan jusqu'à Lisbonne, de 8 p. o/o par 
an. Pour les voyages d'Europe sur l'Océan, depuis i8 
jusqu'à 20 p. 0/0.. Pour les'expéditions de long cours. 



(i) 2X«6wa, couverture. Exeerpt. Légat, p. 164, r65. 



46 VOYAGE DE LA GREGE. 

de ao à ^4 p. o/o. Pour la iner Noire, à 3 p. o/o par 
mois, en hiver et en été à i 3/4 p* 0/3; ks assureun 
payant sans retenue en cas d'acddënt. 

L'huile étant la principale branche de commerce 
avec l'étranger, il est à propos de faire icoi^naitre les 
mesures de contenance, qui étaient le coutle et le baril 
84 coutles faisaient le baril , qui était plus petit de 7 p 0/0 
que la millerole de Provence. Cent barils de Ra- 
guse = à 93 milleroles de Marseille. Gela posé, la 
pinte de Paris contenant 821,944 ligues cubes, la mil-' 
lerole étant égale à 5,6 1 9,7 1 a lignes cubes , et 93 mille- 
rôles = à 100 barils de Raguse de 84 coutles l'un, 
il s'ensuit que 100 pintes de Paris équivalaient à i33 
coutles et i/3. 

Pour les poids, il résulte, vérification fàiïe, que la 
livre de Raguse était égale à i a onces , 8 gros et 4 grains, 
poids de marc de France. 

L'huile étant le seul objet d'ex|K>rtation du cru de 
la république, et la récolte bisannuelle, on calcule 
qu'elle est de six mille barils par an , dont on exporte 
les 9/10% la loi réservant i/io^ pour la consonmiation 
du pays, auquel elle ne suffit pas dans les mauvaises 
années. 

L'état de Raguse ii'avait de ressources véritables que 
dans les bénéfices de sa marine marchande. Ses na- 
vires, dès la première ou la seconde année, avaient 
rendu leurs capitaux , et les propriétaires employant 
leur profits à la navigation, il en résultait que le 
commerce possédait trois cents bâtiments, construits 
sur les chantiers de Gravosa. Chacun de ces navires 
revenait , taux moyen , à cent mille francs , répartis en 
n/i actions , afin de feciliter aux particuliers les moyens 



LnrRE I, CHAPITRE III. 4? 

de s'y intérefiser. Quelques personnes préféraient o^ 
pendant y prêt^ k la grosse, comnmoévmnï au taux 
de a4 P- o/o 7 csicepté 4ans h ois de voyages, au long 
cours ou dans la mer Nciîre. Dans; la première cbanee, 
l'intà^et était de 36 p. o/o^ daus la «ecande de 451 : ii 
n'était permis, sous aucun prétei^te, aw^ étrangers, 
d'y placer leurs fonda. 

La facilité et la rapidité de faijre lbr(une détournant 
les Ragusais de toute autre spéculation , il ei| résultait 
que le commerce qui aurait pu se faire à son marché 
avec les provinces turques linutropbea, avait pris une 
autre direction. Les Bosniaques, et surtout les Alba- 
nais , avaient apprW à faif e eux-mêmes leurs affaires 
de première main. Ils n'auraient même plus abordé de- 
puis long-temps à Raguse, si ce n'était la Êicilité qu'ils 
y trouvaient à emprunter, en hypothéquant leurs mar- 
chandises dç transit. Le seul avantage qui en résultait 
dans ce cas pour le pays était l'emploi n;i,omientané de 
quelques fonds à 8 p. 0/0, et quelques droits mo- 
diques perçus par la douane. 

Raguse a disparu du tableau des états libres, en 
subissant le joug de la conquête. Depuis ce temps 
l'émigration y est devenue considérable. Un grand 
nombre d'habitants ont porté leur industrie et leurs 
capitaux dans les îles Ioniennes, à Constantinople , 
à Malte , à Gibraltar etj jusque dans l'Amérique mé- 
ridionale. L'empereur d'Autriche a vu sa désolation , 
il avait promis de réparer ses malheurs... Les ruines 
qui sont encore debout attestent que sa parole n'a pas 
été remplie par son ministère. 

Raguse, comme Venise, est-elle destinée à s'ensevelir 
sous ses décombres ? la chose est à craindre et elle 



48 VOYAGE DE LA GRÈG£. 

serait fâcheuse. La douceur [des Ragusais, les lu* 
mières dès classes jadis souveraines, la bonté du peu- 
ple, son excellent naturel, porteront dans tous les 
temps ceux qui l'ont su apprécier à faire des vo&Ux 
pour son bonheur. Mais qui réparera une perte de 
vingt-cinq millions éprouvée par l'état? et qui lui 
garantira un revenu de quatre cent mille francs pro- 
venant des banques étrangères, quand on sait comment 
la dette publique est garantie par l'Autriche; où la 
caisse d'amortissement n'existe que dans la réduc- 
tion arbitraire des intérêts et du capital ? 

CHAPITRE IV. 

Aperçus politiques et géographiques surleMonte iiegrc^auses 
de notre séjour à Raguse. — Nous prenons passage sur 
un corsaire français , pout nous rendre dans TÉpire. — Dé- 
part du port de Gravosa ou de Sainte Croix. — Relâche au 
port de Calamota. — Idée de cette île. — Circonstances de 
notre navigation ^jusqu'à l'île de Sasino. 

Tout annonçait la destruction prochaine de la ré- 
publique de Raguse, dès l'année i8o4< Une escouade 
d'ingénieurs autrichiens avaient pris le nivèlement de 
ses montagnes, afin de pratiquer une route carossable 
depuis Carlsbad Jusqu'à Cattaro ; d'un, autre coté la 
Russie, établie dans les îles Ioniennes, dominait poli- 
tiquement au Monténégro ; et les événements me pa- 
rurent assez importants pour prendre des renseigne- 
ments relatifs aux peuplades que Pline englobe sous 
la dénomination de gentes Labeates (i). 

(i) Labeatae, Endecadini, Sassaeî, Grabaei (nunc Grabia). 
— PUn. hist, lib. III , c. aa. 



LIVRE I/CHAPITRK IV. 49 

Le Czemo-Gore , ou Monténégro semble avoir appar- 
tenu à niljrrie , jusqu au temps ou Gentius passa, ainsi 
que ses états, sous le joug des Bomains. Des voies an- 
tiijues qu'on retrouve dans cette contrée , attestent le 
séjour de ses dominateurs. Agrégé à l'empire par 
Auguste, dévolu aux Césars de Byzance, le Monté- 
négro , après avoir été ravagé par les Goths , fut con- 
quis par les Slaves, qui avaient fait de Diocléa (i) la 
capitale d'un royaume barbare, aux dépens des pro- 
vinces voisines de l'Adriatique. Les peuplades du nord 
qui apparaissaient ainsi dans l'Orient, parlant un 
même idiome ( 2 ) , on aurait pu croire que ce n'était 
qu'un peuple homogène , accouru pour venger l'in- 
jure du monde contre ses oppresseurs, si des anti- 
pathies nationales n'avaient démontré que les Chro- 
bates ou Croates, les Patzinaces ou Bosniaques, né 
cherchaient qu'à s'arracher les dépouilles ensanglantées 
de l'empire romain. En effet, les Serviens, (3) qui se 
disaient sujets de Constantinople , ayant renversé le 



(1) Dioçlea, fondée par Diocléden ; 10 lieues E. de ^Trebi- 
gné; 12 N. E. de Ragiise. 

(2) On parle le slave dans toute Tlllyrie proprement 
dite, au Monténégro , dans le Chelmo ou Herzégovine , en 
Bosnie, Servie, Bulgarie, dans le nord de la Macédoine, en 
Liburnie ou Croatie, en Bohême, Silésie, Pologne, Russie; 
enfin, suivant GeSnerus et Roccha,. cette langue est commune 
à plus de soixante ^nations. Nous retrouverons ses traces dans 
les noms de lieux , de fleuves et de montagnes , jusqu'aux ex- 
trémités du Péloponèse. 

(3) Serviens. On prétend que ce nom leur vint du mbt ser- 
nre^ parce qu'ils s'étaient mis au service des empereurs do 
Cionstantinople. 

I. 4 



5o VOYAGE DE LA OBECE. 

royaume des Slaves ou Scythosiaves , ne tardèrent pas 
à recomposer un état indépendant , dans tequel ils en- 
globèrent la Bosnie, bs deux Mysies, une partie de 
lançienne Dalmatie, la Dacie supérieure , la Dacie in- 
férieure et la Dacie Prévalitaine dont le Scarda ou 
Monténégro faisait partie. 

Après la destruction du royaume des Servions , que 
les Byzantins appellent vulgairement Triballes, le 
Czerno^ore obéit à différents princes jusqu'à la fin du 
quatorzième siècle, temps ou Georges, fil& de Baos- 
sich krale, ou roitelet des deux Zenta,. ( cantons qui 
a voisinent le lac Labeatis), céda ses droits à Etienne 
Mavromonte, natif de FApouille. Ce prince, obligé de 
s'enfuir d'un pays ou il était abhorré,, à caus^ de sa 
croyance^ fut remplace par les Czernovita, que les 
Turcs expulsèrent en i488 (i). 

Il était difficile aux Turcs de s£ soutenir au milieu 
des tribus slaves^, du Monténégro, et c«e ne fii.t effec*- 
tivement que les armes à la main , et en arrosant de 
leur sang la terre de la liberté, qu'ils y restèrent 
campés, jusqu'au règne de Pierre-le-Grand , empereur 
de' Russie. On sait comment ce monarque sépara* le 
Czerno-Gore de l'empire ottoman (2); à quelles vicis- 
situdes affreuses ses habitants furent exposés en 1770, 
lorsque Méhémet , visir de Scodra , pour se. venger 
des intrigues des Orlof et de Dolgorouki^ porta le 
carnage et la désolation dans ks hameaUK' de cette 



(i) Sous le règne de Bajazet II, après 1» i^taUle ckins. la* 
quelle le serasker Jacoub défit les Hongrois coaBaumdés par 
Jean Cojrvin, fils naturel du roi Mathia&. 

(1) Voy. THistoire de la régénération do la Gièce, Hv. i, «j a. 



LIVRE I, CHAPITRE IV. 5l 

contrée qui s était insurgée sous les aospices^ de l'i'm- 
pératrice Catl^rine II. 

Le temps de révéler tout ce qui est venu à notre 
connaissance est accompli !...- Il y a sans doute un 
grand mérite à tracer l'histoire des siècles écoulés, avec 
ime austère vérité. Mais combien il est douloureux de 
penser que la plupart des écrivains, en faisant subir 
un jugement solennel aux illustrations éclipsées de la 
scène du monde , ne rappellent guères que le courage 
des esclaves qui secouent leurs fers sur les cadavres des 
maîtres dont ils ne redoutent plus la puissance. Nous 
éviterons die tomber dans cette aberration , en publiant 
ce que nous avons appris , afin d'éclairer notre siècle 
et la postérité dont nous invoqjuons le jugement anti- 
cipé : ce qui nous reste à dire est arrivé de nos jours et 
presque sous nos yeux. 

Les maux dont Méhémet pacha avait accablé les 
Monténégrins, loin d'intimider ces fiers courages, ne 
les avaient rendus que plus superbes et plus intraita- 
bles. Conduits par leur év'êque ou vladika, créature 
de l'Autriche et de la Russie , on vit ce chef sacré ^ au 
printemps de l'année Ï788, venger les défaites de ses 
coinpatriotes. Tombant inopinément avec quatre cents 
impériaux , eiivoyés par Joseph II , au milieu de la Pré- 
valitaine, ce fiit alors qu'il ravagea, de concert avec 
le major Vukossovitch , h Sangiac de Scodra et fit 
trembler le pacha jusqu'au fond de son sérail. Arbo- 
rant ensuite le labarum Moscovite au faîte du mont 
Celo, Pierre Péth)vich fut salué comme le libérateur 
de son pays. 

Né au village de GnégnOusi, vers l'année 175», 
Pierre avait été sacré éveque en 1777 à Carlovitz, par 

4. 



5a VOYAGE DE LA GRÈCE. * 

un prélat de l'église servienne, qui a retenu dans ses 
traditions religieuses quelque chose des dogmes erronés 
des Patemiens. Reçu avec égards par Joseph , tour à 
tour comblé de bienfaits et persécuté par Catherine, 
auprès de laquellle il triompha des efforts de la ca- 
lomnie, il avait été appelé à succéder à son oncle 
dans la dignité de vladika. Il paraissait sur le trône 
épiscopal du Czerno-Gore, vainqueur des Barbares, 
décoré du titre de membre du Grand-Synode de Russie , 
des ordres de Sainte- Anne de première classe, et de 
Saint-Alexandre Newski. Tant d'honneurs pouvaient 
réblouir, mais le traité de Sistof lui révéla bientôt que 
le cabinet de Pétersbourg , qui n'avait cessé d'excitier 
les chrétiens aux noms sacrés du Christ et de la Croix , 
n'avait de religion que son intérêt particulier. LesMon- 
ténégrins, conviés à l'indépendance, avaient été sacrifiés 
par les Moscovites, qui les déclaraient sujets de la Porte 
ottomane et les abandonnaient aux ressentiments du 
peuple anti-chrétien, car ils savaient depuis long-temps 
h quoi s'en tenir sur les garanties des protocoles diplo- 
matiques des gouvernements absolus. 

Indignés de la politique de Catherine , regardée comme 
leur puissante protectrice, les Monténégrins , qui n'a- 
vaient pa^ déposé les armes , poussent d'épouvantables 
rugissements. Les premiers envoyés du sultan qui vien- 
nent annoncer ses droits et réclamer les tributs sont mas- 
sacrés : une voix souveraine , celle de la patrie, procla- 
mant le règne de la Croix et de la liberté, fait retentir les 
échos des montagnes, et le satrape de la Prévalitaine, 
Mahmoud-Basacklia, attaqué dans les gorges de Cet- 
tigné , y perd la vie. Sa tête devient le premier trophée 
de Tindépendance, et le vladica s'agrandit de toute 



LIVRE 1, CHAPITRE IV. 53 

rimportance d'une victoire qui sauctiounait Tinsurivc- 
tion des chrétiens du Monténégro. 

Ce fut alors que Pierre Pétrovich, désabusé sur toute 
espèce. de. protection étrangère, songea à donner une 
organisation républicaine sluh JVafUèes ou provinces 
du Czemo*Gore. Il était fondé en raison, mais il ne 
savait pas combien il est dangereux de proclamer les 
droits des peuples à la face des maîtres du monde. Les 
cabinets de Vienne et de Pétersbourg se concertèrent 
aussitôt pour faire déposer le vladika qu on avait pré- 
cédemment accusé d'être imbu des doctrines du jaco« 
binisme. Le baron de Rosset, gouverneur à Cattaro pour 
S. M. autrichienne ,' et le consul de Russie Fontou , ré- 
sidant à Raguse, reçurent ordre de combiner leurs 
efforts pour s'opposer aux projets de Pierre Pétrovich; 
mais deux négociations marchent rarement d'accord, 
quand des intérêts différents forment la base de la po- 
litique de leurs cabinets. La Russie, ^ui avait toujours 
en vue le besoin d'un parti puissant en Turquie, sut 
rendre le vladika tellement favorable à ses desseins, que 
l'Autriche, prise dans ses vieilles chausse-trapes di^ 
plomatiques, fut au moment de perdre les possessions 
vénitiennes qui lui avaiei^t été concédées pai* le traité 
de Campo-Formio, sur les côtes de l'Albanie. Le pa- 
villon russe fut inopinément arboré en 1804^ sur les. 
clochers de plusieurs villages du Pastrovich 9 et le baron 
de Bradi, obligé de sévir, devint spectateur de la dé- 
fection des habitants de Grébia, qui se réfugièrent au 
Monténégro où' ils furent accueillis en frères. 
: Si les inconséquences politiques étaient un motif 
d'incrédulité, il faudrait fermer le livre de l'histoire, 
et refuser même de croire aux événements dont ou est. 



54 VOYA&E D£ LA. GRÈCE^ 

témoin. L'Autriche cherchant à pénétrer la cause d'june 
aussi étrange commotion , mit aussitôt ses émissaires en 
campagne. L'abbé Vlateovich, archidiacre du chapitre 
de Zagabria en Hongrie , découvre par une rév^ation 
faite au tribunal de la pénitence , que les moines grecs 
enrôlent secrètement une foule de chrétiens or&odoxes, 
auxquels ils font prêter serment de fidélité à l'empereur 
de Russie. On apprend qu'il existe des dépôts d'armes 
dans les monastères de Dousi, Dobrom , Zavala, SU- 
tominisk, et à Pliéva. L'avis est transmis au baron 
d'Herbert , internonce de S. M. A. , à Gonstantinople , 
qui le communique à la Porte ottomane, et celle«ci 
adresse aux pachas de Scodra et de Trchigné l'ordre 
de surveiller les mécontents : Caa/eant Satrapœ. Coû- 
tait leur prescrire d'égorger ! On ne tarda pas à ap- 
prendre que le pacha de Trebigné avait fait décapiter 
l'évêque de l'Herzégovine et vingt religieux du monas- 
tère de Pliéva : les arènes de la politique filmèrent ainsi 
du sang des martyrs. 

Cependant l'Autriche était justement alarmée, et ses 
inquiétudes redoublèrent quand le comte de Las(^ , le 
général Yvelich , né à BisaAO , Je major Voinovich 6t 
le général russe Sankouski , commencèrent à agir , et 
à parler au nom de l'empereur Alexandre Petrovltz. 
Sankouski prenait le titre de minisire plénipotentiaire 
près de la république du Mont«iegro. Ije cabinet de 
Pétersbourg avait renoué tous les fils de la grande 
conspiration formée depuis plus d'un demi ^siècle 
contre l'empire ottoman, avec lequel il avait un traité 
d'alliance offensive et défensive contre les novateurs 
français. Des chansons slaves étaient distribuées dans 
la Bosnie, l'Herzégovine et le duché de Saint^^Sabas, 



LIVRE I, CHAi>ITA£ IV. 55 

pour app^er les diréti^ns à l'indépendânoB» Les dra- 
peaux de Gzerni Georges , auquel on rattachait Tîtisur- 
rection, portaient pour devif^e : Sôtémettéz-^iPous, lan- 
gues et nations j le Seigneur est auec nous. Et la 
'Russie était la plus sincère alliée <l6 SélÎDfi III ! 

SonambassadeurTamarà l'attestait offidéttèment, taïf - 
disque lesignat de l'ébranlement général tleVait partir du 
Monténégro. On comptait sur quatorze mille homtnes , 
commandés par vingt-deux harambassas , ou chefs Aë 
canton ; l'Albanie devait fournir trente-huit mille hom* 
mes, l'Herzégovine et la Bosnie vingt-neuf mille. Plus 
de quatre-vingt milfe chrétiens seraient ainsi descendus 
danslaPrévalitaine, en Bosnie, etdonnant lamdin aux 
Serviens insurgés , ils auraient formé une ligne d'opé^ 
rations qui aurait , en cas de succès , reçu l'appui d'mie 
armée russe, qtl'on organisait dans la Bessarabie, Le 
duc de Richelieu , sorti d'Odessa , aurait arboré le la^ 
barum des czars sur les 4-iv«s du Danube. On disait 
même, maison est loin de l'aflBrmer, que l'archevêque 
grec de Hongrie, Etienne Stratimirovich , résidant à 
Carlovitz , près Belgrade , avait proposé un plan plu^ 
étendu. Nous nous abstiendrons d'entrer à ce sujet 
dans aucuns détails , car il en est des événements de 
ce globe, comme de ce globe même, dont une moitié 
est exposée au grand jèur , pendant q^e l'autre est 
plongée dans l'obscurité. Ces commotions se passaient 
vers l'année lSo4, et s'il y Hvait déjà double politique 
dans le Càbiriét russe ^ on conviendra que le ïÀal ^ate 
dfe loin. I • " 

Tous 4es regards étàièfnt tdurnés «vers le Mdntène-» 
grô, tandis que je me trouvais à Raguse;KmportunC6!, 
quoique exagérée, qu'on prêtait à ses paiplades bar- 



^sj VOVAG£ DE LA .GBÈCE. 

baies,, m'avertissait que; ne pouvant y pénétrer^ je de- 
vais chercher à connaître l'ensemble de. leurs moyens, 
les ressources de leur pays , et les lieux qu'ils habi- 
taient. . J'ignorais comment y. parvenir, lorsqu'un Al- 
banais cathodique, long -temps consul.: d'Espagne à 
Scodra, qui avait parcouï'u. le. Gzemo-Gore, satisfit 
en partie au désir; que j'avais d'enrichir, mon voyage 
de documents, sur le royaume de Gentiuset l'iUyrie 
macédonienne, dont les positions . forment une partie 
du vaste encadrement de mes descriptions rgéogra- 
phiques. 1 

Le territoire du Monténégro, âitué entre les ,36. et 
37 degrés de l<mgitude, et les 4^ ^^ 4^ de latitude, 
se compose d'une multitude de montagnes d'un aspect 
âpre et sinistre , dont les masses liées par des, contre- 
forts sévères, se développent du- nord au ; midi en 
s'enlaçant depuis la vallée de Garba , jusqu'à Castel- 
Novo, ville située sur le golfe Rhizonique. Partant 
de cet endroit, une ligne.de mortiesacores,,- hérissée 
de rochers entremêlés de sapins qui se détachentsou- 
vent sur des masses éblouissantes de neiges • vient 
aboutir à Antivari , première échelle 01; port de la.Tur- 
quie, située presque en face de Bari, dans l'Apouille. 
Les escarpements se relevant en arrière; de, ce:. mouil- 
lage, se groupent au-dessus de la. pointe d'Ostroyitzé, 
en se recourbant au septentrion jusqu'aux: sources de 
la Moraca , position, moyenne, à laquelle se rejoint la 
gorge de Garba, d'où l'on est parti, pour; établir, les 
mesures qui comprennent une périphérie d'environ 
cent milles , renfermant une surface de quatre cent dix* 
huit milles carrés. 

Placé dans cette zénç montueuse , le territoire du 



LIVRB I, CHAPITRE IV. 67 

Czerno-Gore se divise! en cinq nahièes ou provinces (i), 
subdivisées en vingt et un knèzlicks ou comtés, ren- 
fermant cent vingt et:un villages, ayant pour fonds de 
population armée sept .mille neufcent quatre-vingt- 
cinq hommes 'de race slave de vieille souche. Ce nom- 
bre donné dfe. ..... 79^5 h. 

étant ensuite' multiplié par six, on pourra calculer 
la population indigène du Czerho-^Gore au taux, le plus 

élevé à 47910 

Ainsi il faudrait en. rahattre. beaucoup. dé l'impor- 
tance donnée à cette contrée ; mais il convient pour en 
apprécier les ressources , de jeter un coup-d'œil sur les 
peuplades alliées des Monténégrins, qui font partie de 
la confédération slave.de la Prévalitaine scardiqùe. 



(i)Noms des 

Nahièes ou 

provinces. 



Noms et nombre des 
Knèzlicks ou comtés. 



I / Sept : Gnégussicettigné , 

Catounska . j Bielizzi, Coutchiccéro, 

( Velostovaz 

I 
U I Quatre : Gluibotigné^Cek- 

Rieska • • « • j cignié , Garaliani , Do- 
\ broliani ^ . . . . 

Piessivaska. JU» -Cerovo 

IV j Deux : Liesanska , Mis- 
Liesanska. . j luska 

^ I Sept : Gluhido , Glimsiai, 

Czerniska I ^^"P^*^ > Occhinizzi, 

Sottonicki , Bercelié , 
Utergh 



Nombre des 
villages de 
chaque pro- 
vince. 



Total 



ï? 



35 

8. 



4a 



^9 



12i 



Population ^ 
armée. 



aooo. . . 



1559. . . 

48a. . . 



I 56o . . . 

7985 



58 VOTAG£ DB LA G&BCE. 

On compte cinq villages de la religion grecque set- 
vienne, unis aux Monténégrins, qui préseAtent une 
force de trois mille quatre cents hommes capables de 
porter les armes , ci ,...:.. 34oo 

Total des milices, onze mille trois cent quatre-vingt 
cinq '. . . « f i385 

£n faisant sur ces peuplades le même raisonnement 
arithmétique que pour les Monténégrins, on en con- 
clura que ces hameaux renferment vingt mille quatre 
cents habitants , à ...«., « • fto4oo 

Additionnant avec trente - sept mille neuf cent dix 
individus d origine monténégrienne, celledes vingt mille 
quatre cents' établis en dehors des montagnes , on aura 
un total de population montant à » 583 lo 

Il conviendrait peut-être de porter en colonne d'ob- 
servations cinq villages catholiques du sangiac de Sco*^ 
dra , qui ont souvait fait cause commutie avec les 
Monténégrins, dans leurs guerres contre les Turcs; mais 
comme ils ne servent qu'éventuellement , nous en par- 
lerons en traitant de^ peuplades Schypes ou Albanaises 
de ITlIyrie grecque. 

L'état physique du Czerno-Gôre n'eât pas assez connu 
pour qu'on puisse donner .une idée exacte de ses gorges, 
de ses plateaux, et de sa structure topographique (i). 
On sait seulement que cette région verée ses eaux dans 
la Moraca. Ce fleuve qui traverse le pays des Coutchi, 
reçoit par sa rive droite la Sussitza , rivière dont les 
eaux baignent la vallée des Uscoques , peuplade autre^ 



■j*- 



(i) Les personnes qui désireraient d'amples détails sur le 
Monténégro devront consulter le voyage de M. le colonel L. G. 
YiaHa de Sommières. 



LIYB£ I, CItAPIXRE IV. £9 

fois fiuneuse , qui ne forme de nos jours qu'une des 
plus faibles tribus du Monténégro. La Zélla ou Povia , 
ainsi que la Sehinîtza, se déchargent dans ce vaste ca- 
nal , qui , grossi par la Zem , s'épaadie à l'occident 
de Xabiach , dans le lac Labeatis. Les gorges que par- 
courent les rivières de cette région, s'ouvrent en forme 
d'aubrâsure vers la Prévalitaine , et la dernière, au 
midi , est arrosée par le Ricovemich , qui sort de la 
base des mornes de Cettigné , escarpements chargés 
de glaciers permanents et de neiges séculaires. 

L'évéque du Monténégro était anciennement suffra^ 
gant de k métropole de Pedi, au titre d'évêque de 
Cettigné {Epiacopus Tzetime) (i)^ mais il prend 
maintenant la dénomination canonique de Secuidaria 
prinuuiay de métropolitain du Czemo^ore d^Al- 
banie et des pays situés au bord de la mer. A ces 
titres, il revendique la junsdiction spirituelle du san- 
giac de Scodra, des cadilicks de Dulcigno, d'Antivari-, 
et de la province de Cattaro. 

Les points nécessaires à occuper pour attaquer les 
Monténégrins avec succès, sont, du côté de la Turquie, 
Spotack et Podgoritza, ville blftie«ur les ruines de l'an^ 
cienne Dkdea« Les Piperi et les Palab«res , qui ont 
des allÎMices particulières avec les habitante gi^cs d'O- 
nogosete , ont formé de tout temps le noyau des insur** 
recticms dirigées contre V éternité de F empire dessuU 
t€u%s (a), dont le règne devrait avoir cessé depuis 4ong^ 
temps, afin de rimdre ces riches et magnifiques ooiitrées 

(i) Dsosces. Senr. Petciom metropotis, p. 3»99 t. il. Or. 
Christ. Lequien. 

(a) Protocole ordinaire de la diplomatie de la Porte otto- 
mane. 



6o VOYAGE DE LA GRÈCE. 

à la civilisation. Le cauton du Xabgliack , témoin des 
exploits des Monténégrins , leur a enseigné le chemin 
de Scodra. S'ils sont vulnérables sur quelques points , 
leur constance dans le malheur a prouvé qu'ils subsiste- 
ront assez long - temps pour assister ainsi que tous les 
chrétiens aux funérailles de leurs tyrans; t6e. 

Dès le moment de notre arrivée à Raguse, nous 
avions expédié un Tartare (i) au visir Ali pacha, afin de 
l'informer que nous nous trouvions aux frontières de la 
Turquie, et de lui demander son avis sur la roiiteque 
nous devions tenir pour nous rendre à Janina. Il fallait 
beaucoup : de temps pour avoir réponse, dans la sai- 
son où nous étions , à cause des neiges qui rendaient les 
chemins de l'Herzégovine , de la Bosnie , et de la Ro* 
mélie jusqu'au Pinde , dangereux et souvent imprati- 
cables. Aussi notre messager ne parvint-il qu'après de 
très-grandes fatigues et d'innombrables difficultés , au 
terme de son voyage.' 

Le visir Ali, prévoyant que les obstacles, seraient 
beaucoup plus grands pour hous', avait réexpédie no- 
tre courrier avec un bâtiment chargét de.nous.trans« 
porter par mer sur les côtes de l'Épirè. Mais ce vaisseau 
s'était naufragé à l'embouchure de: la Boliana, et son 
équipage n^vait gagné Raguse qu!en nolisant une bar- 
que. Nous étions donc -exposés à courir des chances 
fâcheuses, et ce surcroît même de compagnons de 
voyage nous devenait très* embarrassant. De quelque 
côté que nous voulussions nous diriger, il y avait des 
dangers. 

Le. sénat de Raguse nous observait avec inquiétude. 



(i) Tartare; on prononce Tatar, courrier à cheval. 



LIVRE I, CHAPITRE IV. 6l 

le pacha de Trebigné (i), déjà informé qui nous étions, 
était peu disposé à nous favoriser, à cause de la haine 
générale que tous les chefs de la Turquie d'Europe por- 
taient à Ali pacha j près duquel on savait que nous vou- 
lions nous rendre. Enfin la mer était couverte de croi- 
seurs ennemis. Nous étions dans l'embarras, et sans 
la présence d'un chebek français armé en course, qui 
se trouvait de relâche au port de Sainte-Croix, nous 
aurions peut-être été forcés de passer l'hiver à Raguse. 
La fortune nous servit donc contre toute espérance , et 
comme nous trouvâmes le. capitaine de cet armement 
disposé à nous obliger, nous entrevîmes le terme d'un 
voyage qui, dans d'autres temps, eût été de peu de 
duiée. Nous reçûmes même inopinément un renfort, 
par Tarrivée d'un second corsaire .français nommé le 
Hasard^ qui consentit à marcher de conserve avec 
nous', et à croiser ensuite, à chances communes avec 
notre capitaine, pendant la durée de leurs lettres de 
marque. 

Notre départ étant résolu , nous quittâmes Raguse 
le a a janvier 1806, emmenant avec nous le Tartare 
qui avait déjà fait le voyage de Janina, et un Valaque 
expédié par Ali pacha, pour nous servir d'interprète, 
quand nous arriverions aux terres de l'Épire. Descendus 
au port de Gravbsa, une petite barque nous transporta 
à bord du chebek l'Étoile de Bonaparte , ( la Stella di 
Bonaparte), commandé par le capitaine Marcilési , marin 



(i) Trébigoé y chef-lieu de Sangiac. Cette ville est appelée par 
les Byzantins Terbunium et Tepêouvtxov 9 à cause de sa situation 
entre trois montagnes , et ses habitants TepSouviûroti. Voyez Gottif. 
Stritter. Servie, c. i3 , §. 114. 



6gl VOTAGHE D£ LA GRlfeCE* 

expérttaienté, qui cattrait i^s mers avise socdès depuiii 
onze années , et il fît sur-le-champ signal au corsaire 
le Hasard d'appareiller. Nos poupe» n étaient point 
parées de bandeteites ni de guirlandes de fleurs, Comme 
celles des Théories qui se rekidaient autrefois aux ri- 
liages de la Grèce, mais d'armes et d'une jeunesse in- 
trépide ,. présage et garant du Succès d'une compte na- 
vigation , qui malgré cela n'était pas san^ périla. Les 
échos des montagnes de Sainte Serge avaient répété le 
bruit du caiXion de partance ; on venait d'amarrer les 
ancres, lorsque le vent du nord^ tombant par rafailes, 
nous obligea, dès la première bordée, a duercher un 
abri au port de Calamota, où nous donnâmes fond. 
Comme il fut décidé que nous y passerions^ lajournée, 
je saisis cette occasion pour visiter unC' île qui n'était 
alors qu'indiquée sur lés cartes des navigateurs; 

Galftimata, que les Itlyriens appelent Golocep, et les 
auteuf^ latin» Delàphodia ou Calaphodia , est une des 
plus petites des Élaphites qui bordent la cote des états de 
Raguse. En débarquant sur la plage ^ je crus fouler une 
terre d'ériiptîon^ Des pierres- tumultueusement entas- 
sées, des rochers brisés , un sol calciné, me ihontraieat 
l'action et Ibs traces d'une grande convulsion , lokts^e 
j'aperçus parmi ce chaos, les mines^de maisons et 
d'églises écrouléesw Je cherchais à eiq>liqpièr lies^oamaes 
de ce que je voyais, quand j'app)?is que Ce boulever- 
sement des* masses primiti^ves de Calamota et de ses 
édifices, était l'ouvrage du tremblement de terre 
qui fut si funeste au territoire de Raguse et à ses 
habitants. Bientôt cette physionomie sévère prit un 
aspect plus doux. En avançant dans l'intérieur de 
l'île, je passai sous des ombrages formés tour-à-tour 



LIVRE I, CHAPITRE IV. 63 

par des voûtes de pins odorants et de grands oliviers* 
Je risitai successivement les deux villages de Dogntt 
et de Gorgne*Gelo, habités par des esclavons qui 
s'adonnent à la pèche et au^ earéqage des ' vaisseaux. 
Je parcourus aussi quelques terrains couverts ' de vi* 
gnobles qui fournissent le- vin de Malvoisie , dont les. 
premiers plants furent apportes de la Laconie; et mes 
excursions finirent au moment, oti le soleil se eoucha 
entre les faîtes du mont Crargan, qui signaient aux 
navîgsiteurs le golfe de Barlette en Italie. 

A mesure que le crépuscule s'épaississait, une brise 
suave semblait sortir des bocages de Calamota. Les 
pins, les orangers, les lauriers, les myrtes et les hum- 
bles romarins, confondant leurs parfums, embaumaient 
les airs. La mer, naguère courroucée, balançait mol- 
lement ses ondes , et tous les bruits cessèrent au mo- 
ment où la Inné s'enfonça sous l'horizon. La nuit 
était avancée, et le ciel émaiilé d'étoiles, lorsque je 
m'acheminai vers le presbytère, oh mes compagnons 
de voyage avaient fait porter notre souper. Le pasteur, 
effrayé de voir des corsaire^ dans sa pacifique demeure ; 
se serait sans dou^ bven' passé de l'honneur d'pne pa- 
nerile visite. Cependant quelques présents lui don-' 
n^rent du courage;* il ne se fit même pas trop prier, 
pour s'asseoir à notre table ; et comme nous parlions 
tous italien , la confiance s'établit promptement. 

Il noBs raconta que les insulaires de Calamota pas- 
saient autrefois pour grossiers-, et tellement voraccs^ 
qu'ils ne gardaient jamais rien des mets qu'on leur ser- 
vait, et afin de; nous prouver qq'il savait le latin, il les 
appela : homines- crassâ mente. Cependant ,. ajoataib-il , 
ils n'étaient pas de lâches lazzaronis, vivant a« jour 



64 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

le jour. Ils excellaient dans l'art de piloter les vais- 
seaux qui se confiaient à leur expérience. Avec de frêles 
esquifs, on les voyait braver les flots de l'Adriatique, 
dont les plus intrépides, marins redoutent les orages. 
Ces essais , qui annonçaient des hommes entreprenants , 
les avaient conduits, dans .ces derniers temps, à de 
vastes entreprises. Les plus riches venaient de prendre 
rang parmi les capitaines au longxours, d'autres.s'é- 
taient engagés dans des expéditions lointaines , et tous, 
avec des économies, avaient rapporté. chez eux de nou- 
veaux goûts. Déjà de belles [maisons s'élevaient aux lieux 
oîi il n'existait autrefois que des cabanes, la.gourmandise 
des Galamotiotes cessait, d'être proverbiale, et la livrée 
de la misère n'était plus celle: du peuple., Les /emmes, 
dont le luxe se réduisait auparavant k un^yêtement de 
serge grossière, commençaient, à l'instar des dames ra- 
gusaises, à. rechercher les modes. .Elles .ambitionnaient, 
même les bracelets d'or; de Venise (i), et les perles de 
l'Orient. Mais à travers, cette prospérité, on s'apercevait 
du décroissement de la .population; car la. marine .est. 
une plaie dévorante . qui ; épuise les états./ On .avait, 
aussi rapporté , avec des. trésors trop chèrement, achetés , 
(les maladies inconnues, et ries mœurs jadis gros3ières, 
mais pures , se dépravaient rapidement. Tel fut , en sub- 
stance, ce que nous dit le pasteur, des fidèles .de Cala- 
mota, peuplade bonne, douce, paisible et modeste, 
comme celle de tous les villages de l'état de Baguse. 
Du reste, il nous vanta Taiir et la salubrité de son île, 



• ( I )• Les orfèvres de Venise excellent à faire les chaînes en or, 
et leur dextérité n'est point encore , dans ce genre , égalée par 
aucun ouvrier de l'Europe. 



LIVRE I, CHAPITRE IV. 65 

qu'il mettait au-dessus de tous les pays du inonde, Il 
en récapitula avec complaisance les productions, sans 
oublier le vin de Malvoisie. 

A ces mots prononcés avec feu, nous vîmes sortir 
du fond d'un cellier une esclavonne rembrunie, qui por- 
tait une amphore dans ses bras. Cette ménagère, qui 
n avait d'Hébé ni la taille ni les grâces ,-nous versa d'am- 
ples rasades, qui furent bues à la santé de notre hôte, 
et de nos amis absents. 

, Les heures rapides^ passées dans un banquet où pré* 
sidaient l'enjouement et la cordialité, nous rappelèrent 
enfin à minuit sur liotré vaisseau. Nous quittâmes le 
vénérable curé , après lui avoir fait agréer quelques 
présents. Il était attendri , et il nous accompagna jusqu'à 
l'église , qui est toujours ouverte dans ce lieu de paix. 
Une lampe, allumée dans la nef, répandait des teintes 
sombres sur les tombeaux épars autour du sanc- 
tuaire. A la clarté des étoiles , nous descendîmes vers 
la plage, en traversant un bosquet de citronniers, 
et en suivant un sentier tortueux , qui aboutit à un 
mole ruiné. Le calme de la nature n'était alors inter- 
rompu que par des souffles variables, qui agitaient le 
feuillage des arbousiers. 

Après avoir reposé dans un silence profond , nous 
appareillâmes , le lendemain , avec un vent frais , à la 
partie du nord - ouest. Les vaisseauic coururent quel- 
ques bordées , pour s'élever dans la passe de Daxa 
(îlot célèbre par un couvent de franciscains consa- 
crés à l'instruction publique de la jeunesse de Ra- 
guse), en évitant les sèches que les caboteurs du 
pays appellent Grebéni , et les Italiens , Pettini. Nos 
voiles s'arrondirent enfin, le vent redoubla d'inten- 
I. 5 



66 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

site , et nous portâmes le cap en bonne route. Dans 
un clin d'œil , nous laissâmes derrière noc^ Baguse , 
qui devait bientôt perdre ses lois antiques et son indé- 
pendance. Nous ne fîmes qu'entrevoir la position 
d'£[pidaure , aujourd'hui Bagusa-Veochia. A deux heu- 
res après midi, nous étions par le travers du golfe Rhi- 
zonîque , et de l'endroit où nous voguions , la ville de 
Gattaro(i) paraissait c;alquée en relief sur la basedu Mon- 
ténégro, alors chargé de neiges. Quelques colonnes de 
fumée s'élevaient des flancs noirâtres de cette montagne, 
retraite inhospitalière d'hommes d^ravés et cruels. 
Dans la nuit, nous vîmes les feux de Dulcigno(a). 
Notre chebek fit souvent des signaux à sa conserve avec 
des fusées volantes , afin de la rallier , car notre mar- 
che était supérieure à la sienne. Jje i4 ^^ vents de- 
vinrent variables , et cependant nous atteignîmes la 
hauteur de Durazzo. Le 2 5 nous dûmes louvoyer, pour 



(i) Cattaro, Decatera, AexaTfipoc. On y conserve les reliques de 
saint Triphon. Const. Porphyrogen. de adm. imper., c. 29, 3o. 
Maur. Urbin. Ist. del. regno di Flavi. Pesaro, 1 6ao. La population 
de la province de Cattaro est évaluée à vingt-sept inille âmes des 
rites grecs et catholiques. 

(a) Après Castel-Wuovo que le capit. Gaattier range par 
long. 16, i3y 40; lat. 4^ 9 4^9 20, prises sur le sommet de la 
montagne le plus au nord et le plus élevé , les portulans placent 
Budua. Saint Nicolo^ île, pointe N. formant l'entrée du port , 
long. 16^ 3o, 3o;lat. 42, i5, 5o. 

Antivari, son port est appelé Vladiscouri et Ascouri» nom 
dérivé de Aoycupiov, par les Schypetars ou Albanais, mouillage 
par 10 , 1 4 > 28 brasses, aiguade , long. 16 , 44 9 00 , lat. 42, o5 , 20. 

Dulcigno, situé sur un promontoire, rade, long. 16, 52) 
3o, lat. 41 9 ^^J ^o. 



LIVRE I, CHA.PITRE IV. 67 

dépasser l'embouchure de FAous , et comme nous lut- 
tions dans le golfe d'Avtone ou la Vallone , nos marins 
ayant des indices du vent de sîroc, qu'ils redoutaient, 
résolurent de prendre le mouillage du Sasino , oii ils 
laissèrent tomber le fer par dix-huit brasses, sur un 
ùmd d'argile tenace. 

Ce parti fut Heureux pour le succès de notre 
voyage, car à peine les voiles étaient fermées, que la 
mer, déjà orageuse, commença à mugir. Les flots se 
gonflaient , comme si les vents fussent sentis du sein 
des abîmes, et lé ckel se couvrit de nuages épais, qui 
laqcèrent upe tempête effroyable sur les mers. Le a6 , 
le temps fiit le même , et les vagues plus hautes que 
la veille permettaient à peine aux matelots de se te- 
nir sur le pont. Le 27 , comme la bourrasque conti- 
nuait, nous nous aperçûmes que notre conserve chas- 
sait sur ses ancres, et le lendemain au matin elle 
avait disparu à nos regards. Nous apprîmes dans la 
suite qu'elle avait dû prendre le large, et qu'elle était 
tombée au pouvoir de l'ennemi , à Castel-Nuovo , dans 
ie golfe de Cattaro, où le gros temps l'avait forcée de 
relâcher. 



5. 



Ô8 VOYAGB DE L\ GR^CE. 

CHAPITRE V. 

^ous débarquons à Tîle du Sasino. — Topographie. — Aspects. 
— Pasteurs albanais, indication de quelques ruines. 

Fatigués par le roulis du vaisseau-, et les vents con* 
traires paraissant fixés ^ nous résolûmes de débarquer 
et de nous établir dans Tîle du Sasino , pour tout le 
temps de notre relâche. Le capitaine du corsaire 
voulut nous accompagner à terre. Nous prîmes en 
même temps avec nous l'agent du visir Âli pacha , qui 
était un excellent interprète pour la langue schype, 
et nous nous adjoignîmes quelques matelots pour la 
sûreté de notre camp. Une voile, dont nous nous étions 
précautionnés , servit à former notre tente , que nous 
dressâmes dans les ruines d'une chapelle dédiée à St- 
Nicolas (i). 

Quelques fumées, qui s'élevaient des coteaux, ne 
tardèrent pas à nous apprendre que nous n'étions pas 
les seuls habitants de l'île ; et nous venions à peine de 
nous installer , lorsqu'on aperçut sur les hauteurs plu- 
sierus Albanais armés. Ils semblaient méfiants, et ils 
n'approchaient qu'en faisant de longs détours , lorsque 
notre drogman , qui les reconnut à leur costume pour 
des pasteurs du Musaché ^ les ayant hélés dans leur 
langue, parvint à établir des pourparlers et à calmer 
leurs inquiétudes. Comme nous apprîmes qu'ils avaient 
des troupeaux, on leur fit voir de l'argent , on con- 



(i) J'appris dans la suite que cette église avait été détruite, 
en 1788, par les Turcs d'Avlone; d'après sa construction, 
c'était un ouvrage moderne. 



LIVRE I, CHAPITRE V. (ùCf 

vint du prix de trois moutons , qui furent payés 
d'avance , livrés ensuite , et répartis entre nous et 
l'équipage resté à bord du chebeck. Assurés qu'on pou- 
vait s'éloigner sans danger , deux de nos matelots , 
armés de leurs sabres d'abordage , se détachèrent aus- 
sitôt pour aller couper du bois. Les bergers , pendant 
ce temps , saignèrent le mouton que nous nous étions 
réservé, ils le soufflèrent pour l'enfler avec la seule 
expiration de leurs poumons, et se servirent pour 
le dépouiller de couteaux recourbés qu'ils portaient 
attachés à leur ceinture. 

L'opération, qui se fit avec une célérité étonnante y, 
étant terminée , les marins de retour de leur fourrage 
allumèrent un grand feu , et notre drogman , après 
avoir lavé les intestins , en. fit une brochette qu'il mit à 
rôtir. Les pasteurs, qui s'étaient adjugé le foie et la 
rate, les jetèrent au milieu du brasier; et quand il les 
crurent su£Ssamment cuits , ils les retirèrent , et , 
après avoir secoué la cendre qui s'y était attachée, 
1^8 mangèrent sans autre assaisonnement. Cette scène 
barbare nous ayant égayés , nous donnâmes quelques 
biscuits de mer à ces demi -sauvages; et nous vou- 
lûmes aussi leur faire goûter du vin. Mais comme nous 
n'avions pas de verre , et qu'il eût été imprudent de 
leur confier le baril, un d'entre eux, qui devina 
notre intention , roula aussitôt une large feuille d arum 
en forme de cornet , et ses camarades en ayant fait 
autant , tous nous présentèrent ces. coupes de nouvelle 
invention , et reçurent une suffisante ration de vin. 

Après ces préliminaires , on pensa à notre cuisine, 
et tandis que chacun était occupé, j'essayai de recon- 
naître noire position. Cependant mes regards rêve- 






^O VOYAGE DE LA GRÈGE. 

naient sans cesse sur les AU^nais, que nos lar- 
gesses avaient apprivoisés. Les sayons, de laine blanche 
qui les courraient, le litutis pastoral qu'ils por- 
taient, leur adresse que j'avais remarquée h fabri- 
quer plusieurs instruments en bois , me ràppekiient 
les pasteurs de Théocrite, qui chantaient dans leurs 
bucoliques, le besoin clhéateur des arts (i). Ils ne 
nous examinaient pas avec moins d'intéi^êt. Nos vête* 
ments, nos armes excitaient leur curiosité, et dési- 
reux sans doute de savoir comment nous man- 
gions , ils s'accroupirent en demi «- cercle pour assister 
à notre repas. Enfin , vers le coucher^ du soleil , ils 
s'éloignèrent en prenant le chemin des montagnes où 
se tft>uvaiei}t leurs cabanes. Nous vîmes de longues 
filés de fnoutoils et de chèvres suivies d'un joueur de 
flûte, qui prépaient la même dfrection. Notre canot, 
resté à la plage, retourna en même temps à ^ord sans 
remporter le capitaine , qui ne voulut pas nous quitter 
dans un moment où il pouvait y avoir du danger. 

Les matelots restés avec nous avaient dressé sous 
notte tente un lit composé d'herbes sèches, pour nous 
reposer. Quelle nuit , et quel repos ! nous étions en tout 
cinq hommes armés de bons fusils, mai« il ne fallait 
pas s'enddrmir. On jeta une grande quantité de bois 
dans le feu , il fut décidé que chacun veillerait à son 
tour, et en cas d'alarme, nous avions établi des si- 
gnaux avec le bâtiment ancré à deux milles du rivage. 
 quoi ces précautions pouvaient-elles servir à une 



(i) Â ngvia, Atofavre, fAOva ràç Tg'xva; ly^pst, 

Aura Tte» iLÔyJHoio MdaKoiXoç. 



LIVRE J, CHAPITRE V. 7I 

pareille distance ? Cependant elles suffirent pour nous 
tranquilliser, et elles en imposèrent probablement aux 
berges qui avaient attentivement épié toi^ nos mouve- 
meaU. 

lie Tent qui avait fraîchi vers le soir redoubla de vio- 
lence aviHit la première heure de la nuit ^ et la mer plus 
irritée répondait en mugissant au choc des éléments. 
Les montagnes de l'Acrocéraune frémissaient , et leurs 
cavernes poussaient de longs gémissements. La lune, 
qui semblait glisser sur le$ nuages , se coucha un peu 
après nliiHiit , et l'obscurité devint profonde. La scène 
en changeant n'était que plus terrible ; souvent aux sf)- 
cousses de la bourrasque succédait un calme absolu, 
pareil à Taffaissement qui laisse des intervalles entre les 
grandes douleurs, et les convulsions se renouv^taienit 

bientôt après avec plus de véhémence Je venais de 

succoml^er au sommeil , mes amis donnaient , la sen- 
tinelle même était assoupie auprès du feu , lorsque 
nous fûmes soudainement réveillés par un bruit sem- 
blable à des coups de canon de détresse. Nous crûmes 
que notre chebek faisait côte , ou que ne pouvant plus 
tenir , il était forcé d'appareiller. Nous nous rappelions 
d'un événement semblable , qui nous avait privés de 
notre conserve , et nous nous crûmes abandonnés. 
Nous tâchions en vain de distinguer ce qui se passait , 
lorsqu'un éclair, suivi d'une détonation pareille à celle 
que nous avioos entendue, nous fit connaître q.ue nous 
avions été alarmés par le bruit da tonnerre. Cepen- 
dant nous île fumes pas entièrement rassurés : avec 
quelle impatience nous attendîmes le jour! Avec quelle 
inquiétude nous tournâmes nos premiers regards vers 
la mer dès que le soleil commença à paraître! Nous. 



^2 VOYAGE DE LA GRECE. 

doutions , nous fumes long-temps sans rien distinguer, 
enfin nous revîmes notre vaisseau. 

Le capitaine qui avait compromis sa respionsabilite 
en restant à terre , s'empressa de retourner à son bord ; 
mais pour nous , comme le vent contraire continuait 
à souffler , nous demeurâmes dans notre camp , et je 
profitai d'un beau jour pour reconnaître l'intérieur et 
les gisements d'une île qui n'avait encore été décrite 
par aucun voyageur. 

Vîle du Sasino , appelée Sason, Sadwv parScyllax,et 
2àÇa>, Sazo par Ptolémée (i), est placée, suivant le 
premier de ces écrivains , à l'extrémité de l'Epire, près 
des monts Gérauniens , à un tiers de jour de naviga- 
tion d'Oricum (2). Polybe , en parlant de l'expédition 
de Philippe contre Apollonie , qu'il se proposait d'atta- 
quer , en remontant l' Aous avec sa flotte , en fixe le gi- 
sement à l'entrée de l'Adriatique et de la mer d'Ionie , 
comme celui d'un mouillage connu des navigateurs (3). 
Cette position est parfaitement exacte , mais il est dif- 



(i) Cette île est attribuée à la Macédoine , et placée par 44, 
10 , 39, 3o; Ptol. lib. III, c. 3. Suivant le capit. Gaultier, long. 
E. de Paris, 16, 55, 20, lat. 40, ay, 40. 

(a) Karà raÛTa Ici Ta Kepauvia opiQ ev t^ 6ireipb> , xat v^aoç ici 
wapà raÛTûc {i.txpà, ^ ôvo{xa Saacov. EvtsGSev etç Opixov iroXtv ici napà- 
wXou; i^fASpaç rpirov ptepoç. SxôXXaÇ. 

(3) Polybe , liv. V, c. 1 10 , rend parfaitement la position du 
Sasino, lorsqu'il indique le gisement de cette île à Teatrée de la 
mer Ionienne, xeTrai ^i xaTà ttiv EicêoXviy vh «ç tov tuviov ivdpov. 
Mercator, qui a fait une fausse application des nombres de Pto- 
lémée, la place à mi-chemin de lltalie et deTlllyrie. Cependant 
Terreur est moins grossière que celle des tables de Peuttinger, 
.qui l'a relèguent entre Zante et Céphalonie. 



LIVRE I, CHAPITRE V. 73 

ficile d expliquer pourquoi Lucain , qui lai donne 
lepithète méritée de haute , lui applique celle de 
calabraise , puisqu'elle appartient , à cause de sa si- 
tuation , plutôt à l'Épire , à laquelle elle touche , qu'à 
lltalie , dont elle est éloignée de tout le diamètre de 
l'Adriatique, compris entre JBrindes et le cap de la Lin- 
guetta {i)' J^ pense que le Sasino dut, dans les temps 
du Bas - Empire, être difieremment désigné par les 
écrivains des siècles barbares. Il est probable^ en con* 
séquence , que ce sera l'Acronèse de Nicétas (a) ; car il 
n'existe pas d'autre île près du cap de la Linguetta , où 
l'empereur Manuel , faisant voile d'AvIone pour passer 
en Sicile , ait pu relâcher presque au sortir de ce port. 
C'est à peu près là tout ce qu'on peut apprendre 
au sujet du Sasino, par le rapport des historiens an- 
ciens , et des géographes. 

Cette île, que j'ai particulièrement observée, vue de 
la partie du nord-ouest , à la distance de cinq milles , 
présente sept sommets d'inégale hauteur , qui appar- 
tiennent à trois ondulations de montagnes réunies par 
une base commune. Relevée à une égalé distance dans 
la partie du sud-ouest , elle se groupe de manière à ne 
montrer que quatre faîtes arrondis. Enfin son gisement, 
pris à deux milles dans l'est , ne laisse plus apercevoir 
qu'une masse principale , et deux mamelons obtus , 
dépouillés de verdure. 



(i ) Non liumilem Sasona , etc. Lib. V. 

I Spumoso calaber perfanditur aequore SasoD. 

Lib. II. 

(2) Il l'appelle Nwo; , ^ nç Àjcpovvwto^ , ftle ou ttie du Cap. 
Voyez Nicétas , liv. II , dans le récit de l'expédition de Teni po- 
seur Manuel , après le siège de Corfon. 



74 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

Nous avions pris terre dans le nord - est , sur une 
plage oii les bateaux peuvent s'échouer dans le sable. 
Au-dessus de cet attérage , le seul abordable de Tile , 
commence un plateau, qui s'étève en terrasses vers 
Toccident , jusqu'au pied d'une arêfee montagneuse , 
couverte de cytises, d'ébéniers, ou plutôt de tereiMn- 
thes, que Virgile attribue au territoire Voisin d'Ori- 
cium ( f ) , et d'un taillis épais. Eu marchant de là au 
midi , dans une vallée flanquée par ce banc de rochers 
et par une montagne située à Forient , j'arrivai en dix 
minutes au bord d'une rivière couverte d'azerolîers , 
alors chargés de fruits vermeils cdmme la fraise ananas, 
qu'ils surpassent en grosseur. L'herbe était partout si 
haute, que j'avais peine à me frayer un passage. Je 
guéai la rivière, après l'avoir remontée l'espace d'un 
demi-mille, et en dirigeant à l'est, je gravis une Imute 
niontagne, d'où les Albanais, qui m'avaient rejoint, 
me montrèrent le fort de Canioa , bâti entre des rochers 
escarpés, et le port d'Avlone, qu'ils appelaient Pé- 
loros(2). Je pouvais dessiner le cap de hi LingUetta(3). 



(i) ^neid. lib. X , v. i36. Servius coofirme ce fait que j*ai 
vérifié. Plin. XIII^ 6, dit que cet arbuste se trouve dans le mont 
Ida de la Troade , et dans la Macédoine, dont toute cette con- 
trée fit autrefois partie. Circa Idam Troadis et in Macedonia^ 
brevis arbor hœc atque fruticosa , in Damasco Syriœ, tfiagna. 
Celse parle de cette variété dans sa hiérobotanique au mot £1 
Ëlim. 

(2) Pélore ou Barza , c'est le nom d*un mouillage qu'on fera 
connaître , en décrivant la côte de l'Illyrie macédonienne. 

(3) To dixpoTiQpiov rXâaa>v xaXo6|itvov. 

Le cap nommé Lan^^ue. Alexiad. , lib. III. 
C'est de-là que Castaldus a probablement emprunté 1« nom 



LIVRB I, CHAPITRE Y. ^5 

En face , sur la rive opposée vers Canina , on m'indi* 
qua les salines et le village d'Arta, dont le nom dérive 
du fleuve Atarlus, qui se dédbiarge dans le golfe d*Avlone. 
J'embrassais une vaste perspective, sans pouvoir néan- 
moins distinguer Unuui'-Padischa , ou Port-'Royal , 
plus connu des hydrographes sous la dénomination de 
Porto^Raguseo , ainsi que la partie de ce golfe qui est 
appelée Val d'Orso (i) , du nom altéré de l'antique 
Oricum. 

En descendant au nord , à un mille et demi de dis- 
tance, je découvris, au versant oriental d'un contrefort 
de la chaîne qui traverse le Sasino , les restes d'un 
château fort, ainsi que de grosses masses en briques et 
des déçditibre^ qui me parurent apptittenir au temps 
des Romains de l'ère de Nicopolis. On conçoit facile- 
ment que les bergers albanais ne purent rieti me dire 
au sujet de ces ruines que les gens du paj^s croient 
avoir &it partie d'un fort bâti par les Vénitiens , 
lorsqu'ils étaient maîtres d'Avlône. Mds si mes tio- 

■■■ ■ ■ ■ : ■ ■■ ■ ■ ' ■ Il ' ■ ■ ï il I ■ ' ■ ■■■■■■ 

de Linguetta, que lui donnent les Chimariottes et 1^ navi- 
gateurs. 

(i) Ce nom de val et de vallée est synonyme de golfe dans plu- 
sieurs portulans. Ainsi on dit vulgairement le val d'Orso au lieu 
de golfe d'Oricum ; val d'Orco pour le golfe d'Orciis à Teriabou- 
chure de rAchéron au-dessous de Parga ; val d'Alessandria ou 
vallée d'Alexandrie, qui ti*est autre que le golfe formé par les îles 
dlthaque y d'Archondl et de latacos ; comtHë oii le voit daiis 
la relation de la bataille navale de Lépante, par Girolamo Diedo, 
et dans la lettre YI^ du voyage de l'abbé Binos , qui en fait 
un port de Céphalonie, paricé que plusieurs marins ignorants 
appellent Ithaque la petite Céphalonie, On trouve encore le 
golfe dlthaque, nommé val de Compare par Ducange. (Hist. 
de Cp. sous les emp. français^ liv. Y, p. 168. ) 



•76 VOYAGE DE LA. GRECE.* 

mades n'étaient pas antiquaires, ils entendaient fort 
bien leurs intérêts. Us m'apprirent que le Sasino était 
leur grenier d'hiver , qu'ils en louaient annuellement 
le parcours du visir dé Berat , pour .une^ somme de 
quinze cents piastres ; que leurs troupeaux se compo- 
saient de huit mille moutons , de trois cents chèvres et 
d'environ cinquante paires de bœufs. Us m'assurèrent 
que l'île n'avait d'autres quadrupèdes que des rats <, et 
qu'il n'y résidait guère d'oiseaux que des éperviers, des 
vautours au col nu et des aigles, espèces carnassières 
et féroces , comme les pirates qui fréquentent ces pa- 
rages solitaires. £n été , le manque d*eau et plus en- 
core l'affreuse quantité de serpents , dont quelques-uns 
sont si gros, qu'ils dévorent des cabris, les obligeaient 
à quitter ce séjour. L'époque de leur retour eu ten*e- 
ferme s'effectue vers le 1 5 mars ; alors ils rentrent 
dans le Musaché, et chassés de ses plaines par les gran- 
des chaleurs , ils gagnent au mois de juin les monts 
Candaviens ou montagnes de Caulonias , où ils retrou^ 
vent un nouveau printemps , de frais pâturages, des 
eaux pures et des ombrages délicieux. 

Le mouillage du Sasino n'est qu'une rade foraine y 
abritée contre les vents de siroc et du midi, et qui ne 
manque jamais d'être funeste aux bâtiments, quand ils 
y sont surpris par le vent du nord-est. Aussi a-t-elle de 
tout temps été fameuse par les naufrages (i) ; et nous 
en vîmes un exemple récent dans les débris. d'un vais- 



(i) C'est à cette fréquence de naufrages qu'il est fait allusion 
dans le vers suivant : 

Adriaci infiiutas fugite SavonU arenas. 

SiLivs Italicus, lib. VII, v. 4^0. 



LIVRE l, CHAPITRE VI. ^-J 

seau algérien, qui jonchaient la plage. Elle n'est pas 
moins dangereuse , à cause des forbans de l'Acrocé- 
raune, qui sont toujours prêts à fondre avec des bar- 
ques armées, sur un vaisseau. dont ils croiraient n'avoir 
rien à craindre. 

Enfin, après six jours de relâche, une pluie abon- 
dante termina la crise des éléments. Le vent faiblit , 
les vagues s'abaissèrent , le cai^ot du chebek vint nous 
prendre , et nous remontâmes à bord , avec l'espé- 
rance de pouvoir continuer notre route. 

CHAPITRE VI. 

Départ de Tîle du Sasino. — Partie inhabitée des monts Acro- 
cérauniens^ cap de la Linguelta, Strata - Bianca , Palaeassa, 
Dermadèz, Vouno et Chimara. — Baie de Gonéa , Calanque 
de Spiléa. — Arrivée à Port-Palerme , anciennement appelé 
Panormos. 

Nous quittâmes le mouillage orageux du Sasino, en 
perdant une de nos ancres , sur laquelle le câble rom- 
pit lorsqu'on voulut démarrer. A six heures du soir , 
nous portâmes le cap dans le goulet, formé d'un côté 
par l'île , et de l'autre par le cap de la Linguetta (i) , 
en faisant usage des voiles et des avirons, pour refou- 
ler les courants qui versaient alors dans le golfe d'A- 
vlone. Nous n'étions qu'à soixante milles géographi- 



(i) Suivant le capit. Gauttier , le cap de la Linguetta est en 
long, par i6, 57, 20, lat. 40, 26, 40. Les mouillages très-peu 
fréquentés qui se trouvent aux environs sont, la Lytère, Pennua 
et le port Kondamy. 



jS VOYAGE DE LA GRÈGE. 

quies des terres les plus Voisines dé i'Apoaille. Nos ma- 
telots les signalàreiit du haut des mats, et justifièrent ce 
que dit Yirgile lorsqu'il trace la ijavigàtion d'Énée jus- 
qu'à cette extrémité de rAcroeérauae , d'<m il aperçut 
au lever de l'aurore les humbles rivages et les coteaux 
chargés de vapeurs de l'Italie (i)'. La nuit s'annonçait 
belle, lés vents soufflaient par bouffées , oomine aux 
approches du printemps; ils variaient, et ils devinrent 
de nouveau contraires. Cependant comme ils étaient 
faibles et la mer maniable^ on put gagner eii bonne 
route, en cinglant au large ; ce qui m'empêcha d'abord 
de revoir la côte, d'où je me proposais d'établir mes 
points de reconnaissance. 

Nos corsaires, pourvus d'excellentes lunettes de nuit, 
découvrirent, à travers les ombres, plusieurs bâtiments, 
auxquels ils ne vpuliirent pas donner chasse , dans la 
crainte de nous retarder et de nous compromettre, per- 
suadés qu^ils sauraient bientôt se dédommager du temps 
perdu. Au lever du soleil ils serrèrent la rive de l'A- 
crocéraune , où nous restâmes en calme pendant toute 
la journée , exposés à voir renforcer le vent de siroc , 
qui domine presque constamment en hiver , dans les 
parages où nous iious trouvions. Là partie ^e la terre- 
ferme que nous avions prolongée pendant huit lieues , 
li'oftre qu'une affreuse solitude, fréquentée en Kiver 
par quelques chevriers , et abandonnée dès les pre- 
mières chaleurs de Tété aux vautours et aux reptiles , 
qui en sont les seuls habitants. Nous étions assez près 
de cette funeste contrée pour juger de sa stérilité , qui 

\ * f 

(i) Jamqne rabescebat stellis aarora fiigatîs, 

Quam procul obscnros colles humilemqae videmus 
Italiaiu. ViRG. 



LIVRE I, CHAPITRE VI. 79 

n'est variée que par quelques pins rabougris , entremê- 
lés de halliers îd'épine porte-cfaapêau. 

Dans la nmt du 3i janvier au i^' f&vrler, on tira 
une bordée vers Fano , que les Grecs a|)peli6nt, comme 
dans l'antiquité, Othromos et Othonious. Lycophron 
raconte , car tout est décrit avec les charmes de la my- 
thologie chez les Grecs y que cette île eut pour pre- 
miers habkaoits une colonie d'Abantes , qui y furent 
conduits par Ëlephénor, après la prise de Troie; mais 
que ce héros dt les siens furent obligés de l'aban- 
donner , h cause d'un dragon monstrueux, qui la dé- 
solait, et de se retirer à Amantie dans rÉpire(i). 
Au point du jour, après avoir reconnu les vigies du 
poste russe, stationné à Fano, on revira de bord vers 
le continent , et la dérive nous porta à l'endroit du ri- 
vage où aboutît un large torrent, que les pilotes Ita- 
liens appellent stràda bianca et les Épirotes aspri 
rougUy la voie hlandie (12). L'équipage, ennuyé de 
courk* des bordées , s 'étant mis aux avirons, on vogua 
terre à terre. Notre (^iourme parut se ranimer, et je 
Retardai pas moi-même à sortir de l'espèce de léthargie 
Qii me plongeait une navigation devenue plus acca- 
blante qu'un voyage de long cours. À un mille de la 
Voie blanche, nous eûmes la vue dePalaeassâ, où dé- 
barquèrent les légions de César, lorsque Rome vint 
ensanglanter la Grèce, en offrant à ses peuples vaincus 



(i) Homère dément positivement ce récit de Lycophron , en 
disant qu'Élephénor mourut devant Troie. 

(2) l<rirpv) Poûya. Voyez la carie grecque de Rephalas , 
publiée à Paris en 1818. Long. 17, i5, 3o, lat. 40, a6, 40. 
Gauttier. 



8o VOYAGE DE LA GRÈCE. 

le spectacle de ses discordes civiles. Trois milles plus 
loin , nous passâmes devant Dermadèz , bourg situé au 
milieu des précipices et des éboulements de rochers, à 
travers lesquels poussent quelques arbres résineux. On 
me fit remarquer, un mille environ à l'est ^ la chapelle 
de Saint Théodore, bâtie au faîte d'une butte envi- 
ronnée d'oliviers. La partie de la côte que nous pro- 
longions , quoique peu élevée , est néanmoins acore^ 
et la sonde , qu'on jeta à diverses reprises , rapporta 
constamment depuis soixante jusqu'à quatre-vingts 
brasses , fond de roche et de corail. INous évaluâmes 
à plus de sept cents toises le sommet dominant de TA- 
. crocéraune , appelé Tchika , qui était alors chargé de 
neiges, à travers lesquelles perçaient des lignes épaisses 
de sapins d'un vert foncé. 

A cinq cents toises, au midi de l'église de Saint 
Théodore, nous vîmes le lit profond et hérissé de ro- 
chers d'une rivière quia de l'eau pendant toute l'année. 
A un mille de son embouchure dans la mer , nous dou- 
blâmes un cap inégalement brisé , qui abrite au nord- 
ouest la calanque peu fréquentée de Vouno (i); enfin, 
à une lieue de ce mouillage , nous nous trouvâmes par 
le travers de Chimara^ ville connue dès le temps de 
Pline, et qui est encore de nos jours le chef-lieu du 
canton de la Chimère (2). 



(i) Je ne fais qu'indiquer ici les principaux villages du can- 
ton de la Chimère, dont je donnerai la topographie détaillée, 
en traitant spécialement de TAcrocérauDe. 

{%) Plin. lib. IV, c. i , parle de cette ville , qu'il ne faut pas 
confondre avec Chimaerium, cap de la Thesprotie , près duquel 
est bâtie la ville de Parga. 



LIVRE I, CHAPITRE VF. 8l 

Notre drogman nous dit que Chimara (i) avait jus- 
qu'alors maintenu son indépendance contre les entre- 
prises d'Ali pacha, ainsi que tous les villages situés sur ce 
versant , dont elle formait l'avant-poste et le boulevard. 
Le coteau qu'elle domine, découpé en terrasses, aboutit 
à la mer par un rivage blanchâtre , au sud duquel on 
trouve la baie appelée Gonéa et Gitana (â), qui reçoit 
les eaux d'une source regardée comme la Fontaine royale 
des anciens, chose que je ne peux ni affirmer, ni con- 
tredire. 

A un mille de cette anse , nous remarquâmes une 
tour bâtie entre deux mamelons, d'où nous crames voir 
partir des signaux d'alarmes, qu'on faisait avec des 
fumées, ainsi que cela se pratique, lorsque les arme- 
ments ttarbaresques paraissent en vue de la côte. Un 
mille plus loin , nous suivîmes une plage sablonneuse , 
sur laquelle les barques s'échouent pour aborder. Elle 
paraît traversée par les eaux du Phénix, qui prend sa 
source entre les sommets de l' Acrocéraune , d'où il se 
précipite dans la- mer, en formant des cascades écu- 
meuses, qu'on détourne pour faire mouvoir des mou- 
lins établis sur ses bords. 

A deux milles du Phénix, maintenant appelé rivière 
de Chimara, nous reconnûmes la calanque de Spilea, 
que nos corsaires pointèrent sur leur carte , où elle 



(t) Xîukoif^ai pays des torrents. 

(a) Tite-Live parle d'une ville de ce nom, située à dix mille 
pas de la mer, lib. XLII, c. 38. Ainsi Samson, dans ses Tables 
de la Grèce , sous le nom de Gineîtœ , qu'il place près de Pa- 
Isassa, aurait dû observer que c'était l'échelle , ou navale de 
cette ville , et non la ville de Ginette. 

I. 6 



8l VOYAGE DE LA GRÈGE. 

n'était pas tracée. Ce mouillage était anciennement dé- 
fendu par deux tours bâties , Tune à soq entrée , et Tautre 
au lieu de l'ancrage, où Ton ne trouve plusqtieque^ttes 
magasins à moitié ruinés. Nous crûmes^ à cet aspect, 
avoir enfin atteint le port Palerme, que personne de notre 
bord ne connaissait. Le drogman, chargé par AU pacha 
de nous guider, nous indiquait tantôt un lieu et tantôt 
un autre , en ajoutant à chaque bévue, son exclama- 
tion acccoutumée, allah Kerim^ Dieu est grande 
résignation dont les corsaires ne s'accommodaient pas. 
Cependant nous étions en vue de l'île de Corfou ^ île 
alors occupée par les Russes , avec lesquels on était en 
guerre. La nuit s'approchait, le vent fraîchissait, et il 
devenait essentiel de s'abriter en pays amL On amena 
donc encore une fois les voiles, et notre équipage se 
mit aux avirons. A chaque cap que nous doublions, 
nous croyions toucher au mouillage, qui semblait fiiir 
devant nous. Enfin la vigie, placée au haut du grand 
mât , découvrit une tour blanche ; c'était Panormos ( i ) , 
nom de bon augure, et nous embouquâmes sa passe à 
six heures du soir. 

Nous fumes aussitôt reconnus de la garnison d'Ali 
pacha , qui nous salua par un feu de mousqueterie. 
Comme nous ignorions ce que signifiait un pareil ac- 
cueil, au lieu d'accoster,on serra le bord septentrional 
du port. Presque aussitôt , nous fumes attaqués par les 
Chimariotes , dont la tour avait signalé notre marche 
aux embuscades de la côte, et nous reçûmes dans 
nos manœuvres une grêle de balles, qui heureusement 



(i) Havopf&oç. Portus omnibâs navibtis accipiendis aptiis; seu 
|>ortus ciausus , aut contextus. 



LIVRE I, CHAPITRE VI. 83 

n'atteignirent personne. Notre capitaine se voyant en- 
touré dé feux , voulait riposter avec ses canons chargés 
a mitraille , et il y eut un moment de confusion. Ce- 
pendant nous approchâmes avec précaution du fortin , 
doù nous entendîmes crier, amis! et notre drogman 
fut aussitôt expédié à terre, d'où il ne tarda pas à reve- 
nir, pour nous indiquer l'endroit où nous devions 
jeter l'ancre. 

Dès que tout fut mis en ordre, nous reçûmes la vi- 
site de l'officier du visir Ali pacha, qui vint nous com- 
plimenter au nom de son maître. Il nous attendait de- 
puis vingt-neuf jours dans ce désert , et sa consigne 
était telle que , malgré Tennui de sa position , il n'avait 
pas osé s'éloigner de la tour , où il se morfondait. Il 
nous pria de vouloir y prendre notre logement, et 
daccepter un repas qu'il nous avoît préparé. 

Ce festin de bienvenue se composait d'un mouton 
entier rôti , de pain de maïs cuit sous la cendre , et d'une 
outre de vin imprégné de résine. Un vase en fer-blanc 
iut la coupé commune des convives , et une natte en 
paille, remplie d'insectes, le lit sur lequel chacun , sans 
qaitter la table, put à son gré s'allonger et dormir, 
quand le besoin du sommeil se fit assez sentir, pour sur- 
monter les incommodités inséparables d'un pareil gîte. 



6. 



/ 



84 VOYAGE DE LA GRh<:K. 

CHAPITRE VU. 

Description du port Panorme, maintcDaut appelé Porto-lPaler- 
mo. — Départ pour Janina. — Village et rivière de Fpari. 
— Vallon de Borchi. — Halte à un khan tenu par des Chi- 
mariotes. — Gorges de Paron , de Vâri et de Pikerni. — Po- 
sition de Lucovo et d'Oudessovo. — Palanque et village de 
Saint -Vasili ( Saint-Basile ). — Nivitza-Bouba. — Indication 
des ruines de Palaea-Avli. — Arrivée à Delvino. — Avertis- 
sement 

Dans Tordre de ses descriptions , Ptolémée place le 
port Panorme à l'extrémité méridionale de l'Acrocé- 
raune (j). Strabon, en donnant plus d'étendue aux 
monts Cérauniens , indique son gisement au milieu de 
leur chaîne ; et ces deux géographes , tout en différant 
dans la dimension des limites, peuvent avoir raison 
d'après leurs principes particuliers. L'Âcrocéraune , 
qui commence au cap de la Linguetta, parait coupé 
par l'enfoncement du portPalerme dans les terres, et il 
termine l'enclave de la Chimère, qui semble avoir formé 
de temps immémorial un des cantons de la Chaonie, 
dans laquelle il était compris. Il est donc possible que 
Ptolémée , d'après la connaissance d'une démarcation 
topographique, ait placé le port en question, à l'extré- 
mité de l'Acrocéraune du coté de Corcyre , comme s'il 
eût dit qu'il terminait au midi, le territoire des Chima- 
riotes. Yoilà, ce me semble, comment on peut se rendre 



(i) Ptolemseus, Europ. X, tab. Long. 4^> oo, lat. 38, 409 
00. Geograph. lib. III, c. 14. Long. 17^ aS, 3oy lat. 40, oa, 
5o. Gauttier. 



LIVRE I, CHAPITRE VII. 85 

compte de la pensée de ce géographe. Mais quand on 
a vu les lieux, lorsqu'on sait queJe prolongement de 
la chaîne littorale de rAcrocéraune vient -expirer ^au^ 
près de Butiirotum et à l'embouchure du faux Si- 
mois, on est convaincu que Strai^Mi dit à plus juste 
titpe : Que ce- grand port se trouve au milieu des 
monts Cératmiens (i); . , , 

Dès que le jour parut, je qiiittai la tour dans la- 
quelle nous avions passé la nuit, afin dé-m'orienter 
et de reconnaître la partie silencieuse et sauvage de 
la Chaonie, où nous avions pris terre. L'entrée du 
port Palerme,.d0nt l'aire de yent.peut se déterminer 
par: une. ligne moyenne d'occident en orient, tirée à 
cinq milles environ au. nord de Fano et de Merlère , 
s'ouvre sur douze brasses de fond entre des. rochers à 
demi-usés par le. mouvement des vagues. Le gouiét, 
qui est d'un quart de miUe environ, serait susce-» 
ptiUe d'être protégé par des batteries, . dirigées vers 
la. mer et sur la passe; mais rien de. pareil, n'existe, 
et l'attention, s'est portée sur un point qui est en se<^ 
conde ligne. Pour me faire entendre, , il faut savoir 
que port Palerme, dans une périphérie approximative 
de cinq milles, en y comprenant les sinuosités et les ac- 
cidents du littoral, présente trois inouillages distincts, 
flanqués de montagnes élevées et: inaccessibles dans 
quelques endroits ; capables , dans leur dévebpp^nent ^ 
d'abriter une flotte considérable. 

Le premier, et le plus considérable de cçs mouil- 
lages , se présente^ussitot qu'on a franchi la passe , en 



(i) nàvopfAO( TC XifATiv fAiyoç tv (AEooiç Toîc Ktpttuvtotç i^%a\. 

Str\b., lib. VII, p. 224. 



86 VOYAGE DE LA UR£GE. 

portant le cap à l'est Je pus estimer^ à vue des pays, 
car il ne m'était pias possible de prendre de mesures 
exactes^ sa circonférence à un peu plus de quatre milles. 
Quant à la profondeur de ses eahix , je m'assUfai qu elle 
varie poqr l'ancrage, depuis yingt<*deux jusqu'à six 
brasses , et qu'on tambe jusque par quatre^vin^s au- 
dessous de la forteresse , où nous étions logé^- Le Ht* 
toral dans cette étendue est inhabite; on aperçoit dans 
le nord quelques cluunps ctiltivés, et le Iarg;e torNtnt 
mentionné par Niger (i), que Castaldns aim[»*Qpr^ 
ment qualifié de fleuve , auprès duquel il place une 
ville appelée Tôponzo^ dont le nome&t aussi mconnu 
aux Chimariotes^ que le souvenir de son exktenoe, 
quoique Ptolémée qualifie Panofrme des titres de ville 
et de port. Je relève oetteerreur,ausujetdeToponzo, 
afin qu'elle ne soit pas répétée par les hjrdrographeâ, 
destinés à prendre l'initiative dans la confisctîon des 
cartes, par la facilité que les navigateurs ont de pour- 
voir .relever les longitudes des côtes et leurs, gisements , 
d'où les voyageurs partent poulr faire connaître l'inté*- 
rieur des pays , qu'ils n'explorent trop souvent qa'à la 
d«*obée. 

Ce que j'appelle le det*^Hid port , ou plutôt sa seconde 
partie^ est un canal situé au S. E. entre le fort, et une 
montagne abrupte, couverte de terre végétale ornée 
de quelques bouquets d'arbres. Ce coude intérieur, 



(i) De eo portu Niger ait : Ih eum torrentem e montSbus des^ 
cenderej sed Maginus ponit Panormo inferius prope Chimae- 
ram, et Castaldî tabula fi'uviiim ponil propë oppidum Tàponto 
dictum y ad cujus os scriptum est , porte Panormo. 

Faimer. Grœc. jéntiq.y lib. Il, c. a, p.- 24^. 



L1VR£ I, CHAPITRE VU. 87 

que la nature semble avoir ménagé pour^tre un bassin 
de radoub , a deux cent soixante et quelques toises d dé- 
tendue au midi, sur un diamètre moyen de trente toises. 
Le fond, sur lequel on mouille par quipze et vingt bras- 
ses ^ est d'une bonne tenue, et les bâtimients^ peuvent 
méxne se contenter , sans jeter Tancre , de se fixer au 
rivage par une amarre , tant la mer est toujours calme 
dans cette anse. 

lie fort, dont j'ai parlé jusqu'à-présent^ sans le faire 
connaître, bâti au renflement de l'extrémité septen- 
trionale d'un cap baigné sur trois de ses cotés par la 
mer , est on quarré bastîonné garni de six canons &[ï 
fer, dont les feux sont plus qu'insuffisants pour dé- 
fendre le passage , et les vaisseaux mouillés dans le pre- 
mier bassin. On trouve en arrière, dés magasins, une 
église grecque et une hutte destinée au logement des 
douaniers, espèce maltôtière, qui a prodigieusement 
pullulé dans, tous les ports de la Turquie. Plus loin , 
au midi, à Fendroit oii le cap se rattache, au con» 
ûnent, il ne forme plus qu'une étrcHte diaussée, sou- 
vent baignée par les eaux de la mer, et qu'on tient 
fermée au moyen d'une barrière. 

La troisième sinuosité du port, dont le grand dia- 
mètre s'étend du nord-ouest au sud-sud-est, dans une 
circonférence de plus de deux milles, est défendue 
par la presqu'île sur laquelle le ^ort est bâti , et abritée 
contre les rafales des monts Aopocérauniens, jCjf dé- 
ferlent souvent comme des trombes sur les vaisseaux 
ancrés au nordet à l'est, dans la partie du grand mouil- 
lage. Malgré cet avantage , il a , comme tous les autres 
endroits dece bassin, Tinconvénient d'user promptement 
les câbles , à cause que le fond est, dans presque toute 



88 VOTA.GE DE LA GRECE. 

son étendue, hérissé de roches tranchantes, contre les- 
quelles il est bon de se prémunir. 

Cette remarque, faite par nos corsaires, n'est peut* 
être que locale, puisque le port Palerme est un excel- 
lent lieu de pêche, et que les poissons ne vivent pas au 
milieu des pierres. Pendant les mois de mai et de 
juin , on y prend une si grande quantité de thons et 
de saumons , qu'on l'a compris au nombre des pêcheries 
de l'Épire, qui s'afFerment chaque année. Celle-ci était 
de mon temps achetée par des Corfiotes, qui la &i* 
saient exploiter par des Napolitains, pécheurs intelii- 
' gents et hardis, qu'on trouve répandus sur les cotes de 
l'Albanie et jusqu'en Morée. On m'assura que l'air de 
Panorme est fiévreux en été; quant à son séjour, c'est 
celui du deuil et de la tristesse. Le boulouk-bachi 
ou capitaine , qui commandait cette solitude pour le 
visir Ali pacha, nous exposa la longue énumération 
des maux qu'il y endurait , dans des termes capables 
d'exciter la compassion. Il vivait dans des alarmes con- 
tinuelles de la part des Chimariotes, et malgré son ar- 
tillerie, il n'avait trouvé de sûreté contre eux, et contre 
les loups qui chaque nuit passent à la nage dans la 
presqu'île ^ qu'en se barricadant avec ses troupeaux, 
entre les murailles du château. 

Nous, étions entrés à Porto Palermo le \^^ février, 
et le 2 nous nous préparâmes à partir pour Janina. 
Nos bagages furent en conséquence expédiés en avant; 
et M. Bessières termina quelques affaires avec notre ca- 
pitaine corsaire, qui désirait impatiemment de remettre 
en mer , pour tenter fortune. Mais avant de nous sé- 
parer , il fut convenu avec l'officier du visir que nous 
souperions tous ensemble au château. Le repa^ fut ce 



LIVRE 1, GHAPIXIIE VU. 89 

qu'il devoit être en pareille compagnie : on fit grand 
bruit , et quatre moutons entiers passèrent de notre 
table, où ils furent présentés , pour la forme , sur celle 
des Albanais. Ceux-ci, peu accoutumés à une semblable 
chère , se réunirent en plein air avec quelques mon- 
tagnards demi-nus , et dans un cUn.-d'œil tout fut dé- 
voré. On tira ensuite les sorts , en consultant les reflets 
des ombres dans les omoplates , qu'on présentait à la 
lumière. Les uns y virent la guerre, d'autres de l'ar- 
gent, et tous de longues années promises au visir Ali 
paeha, au nom duquel son officier les régala d'une 
outi*e de vin , pour les remercier d'un aussi fortuné 
présage. Après cette évocation magique, les Albanais 
chantèrent, dansèrent, burent à la santé de leur pacha, 
et finirent en tend^^nt la main, pour nous demander 
les étrennes d'adieu. . 

A deux heures aprè;» minuit, nous quittâmes ces con- 
vives turbulents , pour monter à cheval , en nous diri-^ 
géant au sud-est. Le boulouk^-bachi , qui n'avait pas été 
le moins empressé à réclamer l'effet de nos largesses ,. 
voulut se joindre à notre caravane, dans l'espoir d'ob- 
tenir , par notre entremise , quelques faveurs .de son. 
maître. Il laissa, en conséquence, la garde de la for- 
teresse h ceux qui voulurent s'en charger , en leur re- 
commandant cependant très-particulièrement ses chè- 
vres et ses moutons. 

* En sortant de la forteresse de Panorme , nous gra- 
vîmes les montagnes qui encaissent son bassin au midi. 
Nous longeâmes immédiatement la mon teigne de gauche, 
en faisant route au sud-est, et nos chevaux, quoique 
accoutumés aux chemins de l'Albanie, ne. se débarr^s-r 
saient qu'avec peine des pointes de rochers, dans h^-y 



90 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

quelles nous étions engagés. Le versant sur lequel nous 
marchions me parut, autant que la clarté de la lune, 
qui était alors dans son plein, me permit d'en juger, 
entièrement inculte. Je n'apercevais sur la blancheur 
cendrée des pierres que des touffes de hautes euphorbes, 
qui projetaient des masses d'ombres, au milieu d'une 
nature inanimée. Après une heure de marche, nous 
descendîmes dans une gorge boisée, oiiil y avait quel- 
ques parcs remplis de moutons, gardés par des bergers 
armés, et surveillés par des chiens qui nous assaillirent 
avec fureur. Débarrassés de ces animaux terribles , nous 
suivîmes , pendant cent toises environ , une percée pra- 
tiquée en galerie, entre des rochers^ calcaires. De là, 
nous tournâmes droit à l'orient à travers les champs, 
en franchissant, de distance à autre , des murailles en 
pierre sèche , qui servent à soutenir des terrasses , qu'on 
ensemence en mais , à cause de l'abondance des •sources, 
employées aux irrigations. Nous entrâmes peu après 
sur l'entablement d'un banc de rochers, qui bordent le 
rivage de la mer à une grande élévation. Là , nos guides 
parlèrent aux gardiens d'une tour de vigie , près de la- 
quelle étaient rassemblés plusieurs parcs de bergers, 
qui veillaient autour des feux de leurs bivouacs. 

. Après avoir décliné nos noms,- nous nous hâtâmes de 
quitter ce poste, pour rentrer dahs les terres. Nos con- 
ducteurs prévoyaient un orage , qui s'annonçait. Mais 
comment bâter le pas et pressa: nos chevaux à travers 
des précipices ? Cependant le ciel, qui ne montrait d'a- 
bord que des nuages épars à l'occident , ne tarda pasà^e 
voiler; La lune, qui nous éclairait , s'obscurcit , les éclairs 
sillonnèrent les airs, et le tonnerre fit entendre ses rou- 
lements prolongés. Néanmoins, un reste de lumière 



LIVR£ 1, GHAPITRI VU. 9I 

nous permit encore , pendant près d'une demi-heure , de 
distinguer notre chemin au milieu des crevasses et des 
anfractuositésdu terrain, jusqu'à la rivière de Fpari (i ) 
que nous passâmes à gué, parce qu'elle n'était pas en- 
Gore gonflée par les eaux des torrents qi^i s'y rendent. 
J'arraehai un rameau de» lauriers roses qui ornent son 
lit^ et je tressaillis de joie, eu reconnaissant cette pro* 
duction yégétale, qui me rap{>elait la Grèce où elle 
croit spontanément. Je crus retrouver dans ces ar- 
bustes de vieilles connaissances, et, malgré les ap- 
proches d'une tempête, qui pouvait nous être Êitale, 
je saluai, pour là seconde fois, la terre classique, que 
j'avais parcourue aux joui^s de ma jeunesse et de ma 
«aptivké. ,. , : f 

Malgré nos fatigilés , nous n^étions encore qu'à deux 
lieues S. •£. en ligné droite de PoHb Palermo et à dnq 
centâ toises de la mer. Dès que nous eûmes traversé la 
rivière de Fpàri, nous totrrnâme^ à l'est, en là remontant 
par sa rive gauche, pendiant deux tiers de mille. Le 
vallon daâs lequel elle coule , me parut borné dans cette 
direction et au if. £. par des montagnes, dont je dis- 
tinguai la* projection N. O. 8. O. par le reflet des 
neiges dont elles étaient chargées. Nous franchîmes, 
en rabattant au midi , un coteau rocailleux planté 



(1} Fpari ou Pfarre^ nom de la langue schype que les Grecs 
traduisent par IlflcpoDuay voisinage ou paroisse. Ces sortes de 
démarcations ecclésiastiques embrassent quelquefois plusieurs, 
liameaux , et forment des contrées. Ce nom de paroisse qu'on 
retrouve ici n'était pas inconnu des anciens , car Stephanns B3N 
zantinus donne à Pega, bourgade de Tisthme de Corinthe , le 
titre de nopoMia on paroisse des Mégariens. 



92 VOYAGE DK LA GRÈCE. 

d'oliviers. Nou& retombâmes ensuite au milieu des 
basaltes, où nos chevaux bronchaient à chaque pas, 
et nous marchâmes long -temps à l'aventure. Nos 
postillons, éblouis par la vibration • des éclairs, s'é» 
taient égarés, et ils nous déclarèrent qu'ils ne con- 
naissaient plus le chemin, lorsque le bruit des* vagues 
vint mettre le comble à leur effrois Nous étions isolés 
sur une corniche au dessus de la mer (i), dans la- 
quelle le moindre écart pouvait nous précipiter ; la pluie 
tombait en abondance , et il fallut mettre pied à terre. 
Les Grecs qui nous servaient de guides, se recomman- 
daient à saint Spiridion, protecteur de ces plages; les 
Turcs criaient.jniséricorde , et chacun de nous cher- 
chait en tâtonnant , à s'éloigner du voisinage des 
abîmes. Par une espèce de miracle, on découvrit le 
défilé qui donne entrée dan&.la vallée de.Borchi. Nos 
chevaux, que nous traînions par la bride,, ne descenr 
djrent ce pas qu'avec de grandes difficultés, et,, quoi- 
que la pluie fut accablante, iious nous trouvâmes heu- 
reux d'être enfin éloignés du bord de la mer. Comme 
il nous était impossible d'avancer, nous nous abritâmes 
contre nos montures, pour attendre la fin d'une bour- 
rasque, que l'obscurité rendait terrible. Oh ! combien 
de vœux promptement oubliés nous fîmes alors; mais, 
dès que le calme se rétablit , l'espérance revint , et nos 
inquiétudes ne tardèrent pas à se dissiper. 

 un demi -quart de lieue de notre halte, nous 
guéâtnes la rivière de Bbrchi, que les gens du pays sur- 
nomment Hadgi-agas-potami, dont les eaux roulaient 

(i) D'après rexploration de la côte faite par mes ordres , le 
fonds, dans cel -endroit , est de 5o brasses. 



LIVRE I, CHAPITRE VJI. qS 

alors des halliers déracinés, et, à un demi-millè de ses 
bords, nous arrivâmes à un khan (i), défendu par une 
tour y où se trouvait un détachement d'Albanais. Gomme 
la pluie continuait , quoique le tonnerre eût cessé , il 
fat résolu d'y attendre le jour, si l'on voulait nous 
y recevoir. Les gens de ce poste , réveillés par nos 
cris, après nous avoir longuement questionnés, con- 
sentirent à abaisser leur pont-levis. Nous montâmes 
à leur gîte ; ils virent nos besoins , et ils parurent y 
compatir. Comme ils étaient chrétiens, un d'entre eux 
détacha la lampe, foyer sacré, qui chez les Grecs brûlé 
perpétuellement devant l'image de là sainte Vierge; il 
entassa du. bois sur sa flamme , et parvint bientôt à 
nous allumer un grand feu. On nous procura ensuite 
quelques figues, un morceau de pain de mais et de 
l'eau-de-vie, ce qui servit à nous réconforter. Malgré 
ces attentions, je crus remarquer que les gens de notre 
escorte étaient soucieux ; ils suivaient tous les moùVe- 
inents des Chimariotes, et je devinai, aux signes qu'ils 
nous faisaient,, que nous nous trouvions dans un poste 
de voleurs. Ils devaient s'y. connaître mieux que deux 
étrangers , qui n'avaicftit qu'une idée confuse d'un pays 
où il^^i'étaient débarqués- que depuis deux jours; mais 
■je dcds dire à l'honneur des Albanais, chez lesquels 

-> " ■■ « ' " I 'I ■ _ I I I 11 I I ■ I ■ ■ ■ ■ I I iM I H I III 1 , 1 II 

,v ' » 

(i)'^ILes Khans ou caravansérails (palais des Caravanes), 
gîtes détestables , sont les Stabularia des Romains, et les Uav- 
^oxcla des Grecs. On appelait le chef de ces établisseiiients 
Caupo,^ quand il vendait du vin. Platon nomme ces sortes d'au- 
berges XamiXouç (lib. II de Rep.). Les femmes qui logeaient et 
nourrissaient les voyageurs sont appelées Stahulariœ par saint 
Augustin (lib. de Civitate Dei VIII). Il y avait des prix parti- 
culieins pour le gîte, pour Técurie et pour la nourriture. 



94 VOYAGE BE LA GRÈCE: 

nous étions refof^iés, qu'ils nous oiFrirent cordialement 
le peii qu'ils possédaient. 

Dès que le jour fut éclairci , je sortis du khan afin 
d'écrire à l'écart les notes de mon Toyagè de nuit , et 
de prendre, s'il était possible, une idée des lieuK que 
nous parcourions. 

La tour de Borchi, qui sert de khan et de douane^ 
est bâtie à l'angle occidental d'une vallée fertile, qui 
s'enfonce, près de deux lieues k l'orient, ^ans l'in- 
térieur des terres* ^aperçus dans cette direction de 
beaux arbres et de grandes olivaies, sans pouvoir 
déoouvrir Borchi , que je vis dans un autre voyage. 
Un torrent bruyant , formé par les pluies , baignait dans 
ce moment les murs de notre ^caravansérail , pires du* 
quel plusieurs barques de pécheurs étaient édiouées 
sur la grève. Nous avions devant nous les tet^res de 
Corfou; à l'ouest-sud-ouest Fano et Merière, et trtris 
bâtiments de guerre russes mouillés à un mille de notre 
halte. Ce voisinage , et surtout l'inquiétude que les Al- 
banais du khan inspiraient à nos gens , nous engagè- 
rent, malgré le mauvais temps qui cotitinuait, à pour- 
suivre notre route. Nous n'avions guère pai^^âouru, 
pendant la nuit fatigante qui s'était écoulée, e[\ie dix 
milles de chemin dépuis Porto Pdermo , et le terme 
de notre jouniée de marche était fixé à Delvine, dans 
le cas où nous y serions reçus ; car la guerre veipaît de 
s'allumer entre les beys de cett« ville, et le visir Ali 
pacha de Janina. 

Au sortir du khan de Borchi , nous marchâmes peu* 
dant un mille sur le bord de la mer , pour arriver au 
vallon de Paron , qui prend son nom d'un village situé 
une lieue à Test dans les montagnes. Après avoir dé- 



LIVRE I, CHAPITRE VH. 9$ 

passe cette gorge , qui est arrosée par un torrent, nous 
longeâmes de nouveau la pla^ pendant deux milles , 
en matchant tantôt siàr le sable et tantôt dans la mer, 
ayant de Teau jusqu'aux jarrets de nos chevaux. Le 
terrain <{ui s'élève en retraite sur la gauche était couvert 
de lentisques, de sabiniers, de lauriers, d'égilops, de 
roured et de hauts valloniers. A cette distance, nous 
traversâmes la vallée de Yari , dont nous aperçûmes le 
village à une demi-lieue sur la gauche. À trois cents 
toises de là, nous entrâmes dans une autre sinuosité , 
qui se prolonge dans les terres ; et à <égale dislance , en 
poursuivant notre chemin , nous descendîmes dans la 
goa^ede Pikemi, dont la largeur n'est pas de plus 
d'un demi-quart de lieue. Du haut des coteaux qui l'en*- 
caîssent au midi^ j'aparçus une chute d^eau, qui for- 
maiit alors cinq cascades magnifiques, en tombant des 
ressauts d'une montagne! boisée de pins , dont les 
vastes rideaux ferment l'horizon au nord-estiL 

Après avoir doublé le contrefont de Pikerni , nous 
dâsoudiames dans lïne vallée d'où nous aperçâmes le 
port de Gassopo de l'iie de Corfoii. Nous découvrîmes 
presque aussitôt Loucevo ^ vers lequel nous nous diri- 
geâmes, > en suivant une rampe élevée^ qui décrit Jes 
deux côté» Nord et Eh de son cirque demi-^Uptîque. 
Nous passâmes , en montant , sous la chute d'une ois- 
oade , qui coule d'une montagne, argileuse taillée à pic. 
D^uis une demi^heure environ la pluie avait cessé, 
et ta joie s'était ranimée dans notre caravane. Les AU 
banais chantaient à tue^tête les hauts faits <du visir Ali 
pacha. Le gouverneur de Porto -Palermo^ qui nous 
avait suivis, mêlait à ces souvenirs militaires, dont il 
avait partagé les chances , les détails de ses services, de 



96 VOYAGE DE LA GRÈCE.' 

sa solde actuelle , du pain de maïs qu'il recevait jour- 
nellement ; et aussi fier qu'un soldat de Pyrrhus , ses 
chants célébraient la gloire , et déploraient ses travaux 
et sa misère. On faisait chorus ; mais les voix commen- 
cèrent à s'affaiblir à mesure qu'on approcliait de Lou- 
covo, dont les habitants, ennemis secrets du héros. que 
préconisaient nos rapsodes, auraient pu répondre à 
leurs (dansons de toute autre façon que par des ap- 
plaudissements. 

Le bourg de Loucovo que nous traversâmes , est 
bâti sur le sommet arrondi et fertile d'une montagne 
cultivée. Ses flancs, dans la partie qui regarde la mer, 
sont divisés en terrasses décorées d'arbres fruitiers, 
ornées de plantations précieuses et des plus riches 
productions. C'est l'image de la terre promise, au sor- 
tir des sites agrestes de l'Acrocéraune. Là , à côté d'o- 
liviers séculaires, se déroulaient de longues bordures 
de mûriers, des groupes d'orangers, des vignobles 
entremêlés de pêchers, d'amandiers et de touffes de 
grenadiers. Quatre cents familles chrétiennes habitaient 
cet Elysée, lorsque j'y passai, en 1806, et elles con- 
servaient , malgré leur asservissement , encore récent 
à la vérité, un air de prospérité qui n'est pas ordi- 
naire aux paysans de l'Épire. A la vue des gens du 
visir, qu'ils avaient reconnus de loin, ces montagnards 
avaient fermé leurs portes , comme à l'approche de 
l'ennemi. Les Gorfîotes qui travaillaient aux champs , 
qu'ils viennent labourer chaque année, se retirèrent de 
notre chemin, tant le nom même de ceux qui ap- 
partiennent au pacha de Janina est justement abhorré. 
Malgré cette crainte générale , nous entendîmes en pas- 
sant lancer contre nous des malédictions, auxquelles 



LIVRE I, CHAPITRE VU. 97 

nos gens jugèrent fort prudemment , ne pas devoir 
faire attention. 

On évalue à sept milles la distance entre Borchi 
et Loucovo, au sortir duquel nous traversâmes un 
ruisseau, qui alimente plusieurs moulins. Nous en- 
trâmes presque aussitôt dans une région qui contraste 
avec les sites que nous venions d'admirer. La vue est 
frappée de la nudité d'une plaine couverte de pierres 
et de schistes , entremêlés de buissons rabougris d'ilex 
coccifera et de rhamnus paliurus, dont les épines 
meurtrières repoussent les animaux les mieux fourrés 
et les plus courageux. Notre horizon, au nord et 
à l'orient, était borné par de hautes lignes de mon- 
tagnes chargées de neiges. Nous marchions au sud- 
sud-est, et nous continuâmes dans cette direction pen- 
dant une lieue, en suivant la trace du sang de plu- 
sieurs bestiaux récemment dévorés par les loups. Nous 
descendîmes de cette hauteur, en contournant un 
torrent très-profond , à la rive droite duquel je relevai , 
à un mille de distance, une maison du visir Ali, bâtie 
au milieu des ruines du village d'Oudessovo, dont 
il fit exterminer presque tous les habitants en 1 798. 
Le souvenir en paraissait encore récent, car un pa- 
pas, qui nous raconta cette catastrophe épouvantable, 
nous toucha sensiblement par les circonstances qu'il 
nous en rapporta. 

Du fond de la gorge d'Oudessovo, nous eûmes une 
montée de quatre milles , dans le point de compas sud- 
({uart sud-est, pour arriver au sommet des contre- 
forts qui bordent le canal de Corfou. A cette hauteur 
nous trouvâmes une fontaine, et un bout de chaussée 

I- 7 



()8 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

pavée que les habitants regardent eomme un ouvrage 
de Bajazet Ildèrim; mais c'est plutôt un reste de la 
voie romaine, qui passait à travers l'Acrocéraune par 
Phanote et la Cassiopie, pour aboutir à Nicopolis. 
A quatre cents pas de là , nous arrivâmes à la palanque 
de Saint-Basile. Le bourg de ce nom ( Agios-Vasili ) , 
ruiné dans le même temps que celui d'Oudessovo, 
nous présentait encore les débris de ses habitations 
incendiées et à demi - écroulées , qu'on aperçoit au 
penchant oriental d'une haute montagne , dont lori- 
glne dépend du contre-fort de Loucovo. Cette chaîne 
accompagne le ravin qne nous n'avions pas cessé de 
prolonger depuis Oudessovo, qui, fléchissant ensuite 
au sud-ouest, aboutit à la iher, où il forme, par son 
angle d'ouverture, la baie de Cacôma, près de la- 
quelle on trouve un petit couvent habité par quelques 
pauvres religieux. On m'assura qu'il existait des rui- 
nes sur le mont Saint-Basile, qu'on signale dans le 
lointain par une chapelle dédiée à la vierge de Kro- 
nia (i). 

Le guet qui veillait sur les tourelles de la palanque 
de Saint-Basile, nous héla pour savoir qui nous étions, 
oit nous allions, et d'où nous venions. L'ofïîcier du 
visir , qui nous précédait , répondit aux soldats de la 
garnison avec la hauteur d'un favori du prince, en 
leur disant de se taire , et de nous em^oy^r du pain 



(i) Havayta Kpovi*. Y avaît-il mi temple, ou quelque hiéroo 
consacré à Saturne, sur la côte de la Chaonie? la chose est 
présumable, sans être prouvée par le témoignage des auteurs 
anciens. 



LIVRE ï, CHAPITRE VII. OQ 

s*ils en m'aient. On ne se le fit pas répéter, et un 
schypetar couvert de haillons, nous apporta Un gâteau 
de maïs. Quoique nous fussions les maîtres de répri- 
mer toute espèce de curiosité, il fut convenu que, pour 
éviter des demandes indiscrètes, nouiî prendrions 
notre repas hors du château : mais c'était plutôt 
un prétexte pour nous empêcher de connaître l'état 
d'un poste, regardé par les Albanais comme la clef 
des monts Cérauniens. L'idée de C6tte méfiance ne 
nous vint pas à la pensée, et, contents des raisons 
qu'on nous donna, nous nous accroupîmes au soleil. 
Son action nous était très-nécessaire pour sécher nos 
habits ; ainsi adossés à un tombeau turc , nous primes 
notre frugal repas, tandis qu'on promenait nos che- 
vaux pour les rafraîchir. 

Je ne pus jeter qu'un coup-d'œil sur la forteresse de 
Saint-Basile, qui ressemble à ces châteaux à tourelles, 
créneaux et mâchicoulis, bons tout au plus pour les 
temps oit l'on faisait la guerre avec des frondes et des 
hallebardes. Il n'en était pas moins considéré par Ali 
pacha lui-même comme une place de première ligne; 
mais ses idées se sont rectifiées, d'après les connais- 
sances qu'il a puisées auprès de quelques ingénieurs 
dont il n'a pas su utiliser les talents. Un nouveau 
village, composé de cinquante familles chrétiennes, 
fermait un tchiftlik autour de cette palanque, qui était 
destinée à le protéger , et tout annonçait sa prospé- 
rité future. 

Nous quittâmes notre halte aussitôt que nous eûmes 
dîné; et au bout de deux milles de chemin, nous vî- 
mes sur la droite, à une demf-lieue de distance, le 

7- 



i 



lOO VOYAGE DE LA GRÈGE. 

< - - * 

village de Nivitza-Bouba , qui cpmfnençait à rienaîtrc 
de ses cendres (i). La côte forme inférieurement ua 
promontoire appelé Kcphali , qui s'avance dans le ca- 
nal de Corfou. De ce point , nous entrâmes sur une 
chaussée, brisée de distance en distance par les tor- 
rents , que nous suivîmes durant une lieue et .demie. 
Je ne vis aux environs que des huttes pyramidales 
de bergers et un terrain entièrement inculte. A un 
demi -mille de ce chemin, réparé par les Turcs à 
diverses époques , nous descendîmes dans le vallon de 
Delvino^ où nous ne tardâmes pas à guéer le cours 
souvent dangereux de la Pavla. Cette rivière, qui des- 
cend du mont Tchoraïdès, versant méridional de TA- 
crocéraune , se rend au lac Pélode , en coulant du 
nord au sud. A la distance où nous nous trouvions, 
une butte nous cachait les ruines appelées Podœa av£, 
Vancienne cour^ que les habitants, regardent comme 
une ville fondée par Pyrrhus, chose que Je; tâcherai 
d'éclaircir dans un autre chapitre de ce voyage. A un 
quart de lieue plus loin en continuant notre route en 
plaine au sud-sud *est, nous remarquâmes un aqueduc 
moderne rompu par les inondations, tout auprès une 
chapelle ruinée; et deux cents toises au*delà , noua 
fîmes halte sous un platane, qui est cité comme un 
des plus beaux arbres, de l'Epire. 

L'ofBcier du visir nous engagea à l'attendre dans 
cet endroit , jusqu'à ce qu'il fut allé s'informer de ce 
qui se passait à Delvino. Il ignorait l'issue des évé- 



(i) Nivitza-Bouba avait été détruit, au mois d'avril 179^- 
Yoy.Hist. de la régénération die la Grèce, liv. I, ch. 4, 'à^ édition. 



LIVRE ï, CHAPITRE VII. lOI 

aements, et il voulait éviter de nous engager dans 
un mauvais pas. Nous nous rendîmes d'autant plus 
volontiers à ses raisons, que nous entendions une 
fusillade assez vive dans la partie des montagnes 
qui se prolongent au midi du côté de la Pistritza , 
seconde rivière tributaire du lac Pélodé. 

Le soleil était au moment de se coucher, lors- 
que notre explorateur revint. Il nous apprit que les 
troupes de son maître occupaient Delvino, et que 
nous pourrions y passer la nuit. Cependant il nous 
pria, par mesure de sûreté, de nous travestir avec 
des habits qu'il avait empruntés chez un de ses amis. 
On nous enveloppa donc la tête avec des châles; nous 
endossâmes la casaque albanaise, et grâces à la mous- 
tache que nous portions, nous espérâmes de ne pas 
être reconnus. Dans cet équipage, nous tournâmes 
à l'est et nous montâmes à la ville, qui n'était pas 
éloignée de pluj d'un mille. 

11 restait heureusement assez de lumière pour jouir 
de la vue de Delvino , dont mes regards ne pouvaient 
se rassasier de contempler les sites, qui variaient 
et s'etnbellissaient à chaque pas que nous faisions. 
J'étais dans une sorte de ravisjsement , lorsqu en nous 
élevant sur la colline septentrionale, je plongeai sou- 
dainement dans le cratère d'un incendie qui dévo- 
rait le Bazard. Les soldats d'Ali pacha avaient em- 
brasé ce quartier pour détruire les boutiques qu'ils 
venaient de pilier. Les cris et le tumulte retentissaient 
au loin , tandis que les flammes éclairaient la partie 
restée intacte de la ville où nous nous trouvions. On 
nous conduisit, par des faux<-fuyauts , à la maison 
d'un bey, (>artisan du visir, où nous trouvâmes notre 



I02 VOYAGE DE U\ GRÈCE. 

logement préparé dans une maison démeublée et ou- 
verte à tous les vents. On avait pris des précautioas,' 
afin de m>us défendre eontre une attaque impré* 
vue, dans laquelle nou& aurions sans doute été aussi 
vigoureusement soutenus, que nous nous trouvions 
bien reçus et bien logés. Cependant on nous donna 
à souper ; et après le repas , qui fut plus que frugal , 
il fallut, malgré la fraîcheur de la nqit, la passer 
sur les planches, enveloppés dans nos manteaux, ayant 
pour oreillers des sacs ren^Iis de pailla hadiée. 

On conçoit que je n'étais pas dans des circon- 
stances assez favorables pour faire des observations 
régulières. Je ne cherchai donc que des jalons afin 
de m orienter, en ajournant à des temps plus calmes 
la description de Delvino, et celle de son territoire, 
que je ferai connaître dans la topographie détailiée 
de la Chaonîe. 



CHAPITRE VIIL 

Départ de Delvino. — Vallon de Kardicaki. — Défilé de Mour- 
sîna. — Vallée de Drynopolis. — Khan de Xérovaltos. — 
Forêts. — indication des sources du Celydrius , ou rivière 
d*Ai:^g3rrO-Castron. — Lac de D^^erovina, formant la source 
principale de la Thyamis, ou Calamaà. -— Arrivée à Mou-» 
chariy dans le canton de Pogoniani, ou Palaeo-Pogoni. 

A quatre heures du matin nous quittâmes Delvina, 
et nous nous mimes en route par un beau clair de 
lune. Le vent du nord avait ramené la sérénité , et 
son souffle, qui effleurait une zone montueusé cou- 
verte de nmge, nous apportait un froid pénétrant* La 



L1YR£ I, CHAPITRE VIII. Io3 

saison s'avançait cependant, car les amandiers étaient 
depuis long* temps en feuilles, et les boutons des 
arbres de Judée commençaient à laisser voir le ponceau 
de leurs fleurs. Nous étions au printemps des vallées 
occidentales de la Chaonie; mais comme nous mar« 
chions vers la région glaciale de Dodone, chaque lieue 
que nous faisions à l'orient , nous rapprochait de la 
température froide de la Hellopie et du Pinde. 

Nos postillons', logés dans un caravansérail , nous 
rejoignirent au sortir de la ville, et après avoir monté 
pendant un demi-mille, nous atteignîmes une chaus- 
sée pavée, qui serpente sur les flancs d'une montagne 
qui a une demi-lieue de développement. Le fond du 
vallon auquel cette voie aboutit me parut brisé d'iné- 
galités et entièrement inculte. Nous employâmes en- 
suite deux heures et demie, par un chemin tracé dans 
le roc, pour arriver, au vallon de Kardicaki. En dé- 
bouchant dans cette gorge, j'aperçus à gauche une cas.- 
cade d'un très-bel effet, qui se dégorgeait des flancs 
d'une montagne, verdoyante. Ses eaux, après s'être 
brisées dans leur chute, se rendent à une rivière,^ 
sur laquelle il y a un pont de deux arches construit 
pour la commodité des piétons. 

Nous guéâmes son cours , qui tourne au sud-ouest 
vers le récipient de la Pistritza, et nous entrâmes aus- 
sitôt dans la campagne de Kardicaki, qu'un vaste tor- 
rent ensevelit insensiblement sous des avalanches de 
galets, qu'il détache des montagnes. Le village dont 
ce triste séjour prend le nom , appuyé à la base d'un 
contre-fort qui ferme la vue du côté de l'orient, nous 
•restait à peu de distance dans le nord-est ; et nous 
dûmes nous diriger au midi, pour atteindre l'ouver- 



104 VOYAGE DE LA GRÈCE* 

ture du déBlé éloigné d'un mille, d'où nous débou- 
châmes sur le sommet des montagnes. De cette éléva- 
tion, je relevai à l'ouest et à l'ouest-sud-ouest le château 
de Delvino, et la tour blanche de Santi-Quarania, 
bâtie au faîte de la partie de l'Acrocéraune qui domine 
le port Onchisme (i). Les premières clartés du jour 
commençaient à éclairer les objets lorsque nous tour- 
nâmes à l'orient, direction qui nous portait par le tra- 
vers des vallées principales de la haute Epire. Au bout 
d'un mille de chemin, nous passâmes au-dessus de 
Pesta, village disséininé sur des îles séparées par des 
torrents d'une profondeur énorme. Il est probable que 
les eaux, qui creusent ce coteau, emporteront totale- 
ment le restant des terres et des maisons, que l'art 
ne peut protéger contre leur action répétée. Une lieue 
au sud-est je découvris Goria et le bourg de Machaladèz 
ou Vagaliadèz, qui s'élève en amphithéâtre au des- 
sus de la rive gauche de la Pistritza. Je dominais le 
cours entier de cette rivière , je suivais son développe- 
ment dans le bassin de Delvino, et les sinuosités 
qu'elle forme au milieu des prairies, jusqu'à son entrée 
dans le lac Pélode. 

Le soleil levant dorait le fond des vallées , et je 
jouissais du tableau général des objets placés sous nos 
pieds, qui -se dessinaient comme dans un panorama. 
Bientôt nous rencontrâmes des voyageurs et des femmes 
chrétiennes, qui filaient en conduisant leurs trou- 
peaux. D'autres retournaient vers leurs villages, char- 



. (i) ÔyxiaiAoç XifAirjv, Strab., lib. VII, p. 3a4. Denys d'Halicar- 
nasse rappelle X^kh Àyxio^»} lib- 1- 



LIVRE I, CHAPITRE VIII. Io5 

gées d'énormes faix de bois, en roulant leurs iuseanx 
avec autant de facilité que si elles n'eussent rien por- 
té. Notre présence ne .parut pas les embarrasser, et 
elles répondirent, sans hésiter, aux questions qu'on 
leur adressa. Dans une demi-heure, nous eûmes dé- 
passé le village de Moursina et les tours du défilé de 
ce nom, d'où nous plongeâmes sur la vallée de Dry- 
nopolis, dont Argyro-Gastron est le chef-lieu. Après 
avoir parlé au chef des Dervendgis, on mit pied à 
terre pour descendre la rampe pratiquée entre lé flanc 
de la montagne de droite, et un torrent profond 
bordé par intervalles de touffes de lauriers-nobles ra- 
bougris; et dans une demi-heure, nous arrivâmes à 
un khan bâti près du village de Grapsi. Nous avions 
presque en face, à l'est-nord-est , Liboovo; dans le 
nord-ouest, Argyro-Castron , villes que je me contente 
d'indiquer, parce que j'en parlerai plus amplement 
dans mes topographies. 

A cinq cents toises du klian de Grapsi , dans la 
plaine , nous laissâmes à gauche un pont d'une archi- 
tecture solide, et cent toises plus loin, nous guéâmes 
la rivière qui coulait autrefois sous ses arches, avant 
de se rendre au Célydnus. Nous cheminions droit au 
nord-est, lorsqu'au bout d'un mille et demi nous pas- 
sâmes une seconde rivière qui va isolément se rendre» 
au fleuve; enfin, à cent toises de ses bords, nous trou- 
vâmes le caravansérail de Mourtaza bey. La cara- 
vane ne s'arrêta auprès de cettie hôtellerie que le temps 
nécessaire pour laisser souffler les chevaux; et à cent 
toises de là , nous traversâmes enfin le Célydnus , 
rivière torrentueuse qui fertilise et désole tour à tour, 
dans* sa marche capricieuse, la vallée qu'elle parcourt 



Io6 VOYAGE DE LK GRÈGE. 

dans son diamètre longitudinal, pour se rendre à 
TAous ou Yoioussa. 

En nous éloignant du Celydnus, nous gravîmes la 
chaîne qui borde à l'orient la vallée de Drynopolis , 
et dans une demi heure , nous atteignîmes le khan et 
le village de Palaeo Episcopi, en laissant à gauche 
Gistro Conopitza , hameau bâti au penchant des co- 
teaux. Comme on s'y arrêta, je visitai les sources 
nombreuses qui jaillissent de ce plateau , situé à la base 
du mont Mertchica. J'examinais les fabriques de tabac 
à priser, les moulins à pilons, qu'on emploie pour 
le broyer; j'allais entrer dans la connaissance des dé- 
tails de la préparation, lorsqu'il fallut partir. Nous 
descendîmes et nous montâmes un versant inculte, 
pendant une heure et un quart , en faisant l'est -sud- 
est, jusqu'à une fontaine bien entretenue, placée à la 
plus grande hauteur de la route. Je pointai à un quart 
de lieue nord-est dans la montagne, le village de 
Dgianosto, et, en portant mes regards à l'occident, je 
pus aligner les tours de Moursina et le chemin que 
nous avions parcouru depuis Delvino. Ce coup d'œil 
me persuada , comme j'ai eu lieu de le vériGer dans 
la suite, que le niveau des vallées et les chaînes des 
montagnes s'étagent , en s'élevant depuis les rivages de 
la mer Ionienne jusqu'à l'arête supérieure du Pinde ^ 
qui sépare géographiquement TEpire , de la Macédoine 
et de la Thessalie. 

La fontaine auprès de laquelle je faisais ce relevé , 
sert de limite entre le canton de Drynopolis et celui 
de Pogoniani ou Palaeo Pogoni , dans lequel nous en- 
trâmes en déclinant au sud-est , pour descendre dans 
le bassin de Xero-Valtos, oii nous fîmes halte à un 



LIVRE I, CHAPITRE VIII. IO7 

kliao éloigoé d'un mille de la source de Dgianosto. 
Nous y trouvâmes une partie des gens de notre ca- 
ravane, qui avaient déjà fait main basse sur les vivres. 
Le chef du khan était battu , ses garçons se saùvairat , 
et il fallut notre présence pour ramener Tordre. Quand 
on fut parvenu à s'entendre, chose assez difficile, 
lorsqu'on a débuté par des violences, on Xi^us pro- 
cura des oUves salées, des figues sèches et quelques 
œufs frais. Nous nous établîmes ensuite au sol^l contre 
une meule de foin , et nous prîmes , eocpre cette «fois , 
notre repa9 de midi, ei| plein air. Je vis des beys et 
des agas , noi^ moina modeste^ que nous^ assis dbms la 
cour , qui se régalaient avec du fromage et de la bou- 
targue. 

Le valloB de Xero-Valtos , dans lequel nous nous 
trouvions, ^\ abrité au nord et à lorient par une 
courbe de montagjnes nues , qui dépendent du Mert- 
chika. Eln face du caravansérail nous avions au levant 
le village de . Pundicaki > tcbiftlik (i) de Mouctar 
pacha, fils d'Ali, et le fond de la vallée était occupé 
par un lac d'un^ demi*lieue de longueur , formé des 
eaux pluvii^çs« Nous sûmes qu'U desséchait ordinai* 
rement ça été , et qu^op y sème alors du maïs , dont on 
fait une abofldaute récolte. A Toccident , l'enoaissement 
est formé par une ligne de mamelons calcaires, et 
dans le midi l'horizon n'est borné que par de vastes 



(i) Tchifûïk'signi^e/erme , métairie, qu*on exploite soi-même, 
oa qu'on fait cultiver par des métayers. Ce mot est dérivé de 
tckift^ qui signifie en persan /y/iiré? , couple en général, et en 
particulier, un couple de bœufs aitachés à la même charrue pour 
labourer , la t^rre ; et en turc , un, ckawp labouré. 



lo8 VOYAGK DE LA GRÈCE. 

bois taillis, qui se dépleieat à la distance de plusieurs 
lieues. C'était le point par lequel nous poursuivîmes 
notre route , dès que nous eûmes dîné , en faisant le 
sud-est jusqu'à l'extrémité du lac, à l'autre côté duquel 
j'aperçus, dans la montagne, les villages de Vésénico 
et de Xero-Valtos. Nous tournâmes ensuite à l'Orient, 
durant un mille par un terrain. uni, puis nous fran- 
chîmes des collines ondoyantes, ta(htôt boisées, tantôt 
cultivées, et au bout de deux heures et un quart, nous 
arrivâmes par le travers de Detvinaki , bourgade que je 
décrirai , en traitant du canton de Palaeo-Pogoni. 

Nous avions rencontiié plusieurs Turcs qui s'étaient 
joints à notre caravane, et j'eus pour la première fois 
l'occasion de remarquer, qu'ils maltraitèrent notre tar- 
tare MoUa Salik, à cause qu'il tenait quelquefois la 
conversation en français, et qu'il nous témoignait des 
attentions. En effet, tout Mahométan qui montre 
4es égards pour les Francs est regardé par les siens 
comme un homme équivoque , qui manque à ses devoirs 
de vrai croyant. Us prétendent qu'indépendamment de 
la réprobation dont le prophète frappe les chrétiens., 
tout fidèle qui les aime, est un ennemi secret de 
sa patrie, parce que si elle venait à être attaquée par 
les chrétiens , il ne pourrait qu'être un mauvais défen- 
seur du trône et de l'autel. ' 

A droite de notre route , nous avions de vastes fo- 
rêts , qui s'élèvent en se groupant sur les montagnes , 
dont la ligne forme la démarcation entre la Chaonie et 
la Thesprotie. A peu de distance du défilé de Delvi- 
naki , nous doublâmes un coteau boisé , et une demi- 
heue au-^delà , nous retrouvâmes le Célydnus , à sa 
sortie du vallon de Bouveri , qu'il traverse en des- 



LIVRE I, GHAPIXRIÎ VJII. 1 09 

rendant du mont Papingos, branche escarpée du, 
Mertchika. C'est dans ses ressauts qu'on trouve les 
sources de cette rivière qui , suivant le géographes an- 
ciens, sortait des montagnes de la Chaonie (i). Bien- 
tôt nous vîmes les piles d'un pont dont il ne reste plus 
qu'une seule arche, et l'étendue du lit de la rivière 
prouve qu'elle est considérable dans la saison des pluies, 
même à cette distance , quoique très-rapprochée de son 
origine. 

£n nous éloignant du'Celydnus, nous montâmes 
pendant une demi-lieue un coteau boisé, du haut du- 
quel nous eûmes la vue des montagnes de Conitza; 
ville située dans les gorges de l'Aous au pied de la 
chaîne supérieure du Pinde. Le bassin de Pogoniani se 
déployait devant nous jusqu'aux buttes de Dzidza, dont 
les croupes arrondies sont parées' d'arbres et de vi- 
gnobles. £n avançant dans cette riante vallée , qui 
s'ouvrait comme un golfe bordé de forêts , nous fîmes 
une lieue pour arriver au lac de Dgérôvina, source 
mère de la Thyamis ou Calamas , fleuve des Thespro- 
tes, qui tombe dans lé canal de Corfou. Le village 
dont cet é^ng limpide a pris son nom , car on ignore 
à peu près celui qu'il portait dans l'antiquité, nous 
restait à gauche à la distance d'un mille, sur une 
plate -forme couverte d'arbres et environnée d'escarpe- 
ments rocailleux. 

Les gens de notre caravane ne manquèrent pas de 
nous faire les contes d'usage sur le lac que nous cô- 
toyions. Aies entendre, il n'avait pas de fond, il englou- 
tissait les bateaux , il donnait naissance à la Pistritza ; 

■ Il II ' ■■ ■ I ■ > I IIIMI I 11 — ^li^i^— i^ !■ ^1—11^^ 

(i) Palmerius , de Grœc, aniiq. lib, II , c. 3 , p. 249. 



IIO VOYAGE DE LA GRÈCF. 

enfin , c'était une source merveiHeuse, et aucun d'eux, 
chose surprenante, ne savait que la Catamas sortait de 
ce bassin. De la chaussée de Dgerovina , où l'on trouve 
deux caravansérails et quelques tombeaux turcs , nous 
mîmes une demi -heure pour arriver à Môuchari, 
tchiftlik et maison^ de campagne d'Aii pacha, où notre 
logement était fixé. 



CHAPITRE IX. 

Koute de Moudiari à Dzidza. — Cours de Ia Tfayamis ou Ca- 
lamas. EJian et village de Mazaraki. — Arrivée k Dzidza. — 
Première entrevue avec le visir Ali pacha. 

On avait remeublé à la hâte un des salons du visir. 
Une femme albanaise très -mal vêtue, qu'on appelait 
la conâerge du château ( oixovof&a ) , vmt allumer un 
grand feu, dont nous sentions le besoin, à cause de la 
saison, et du voisinage des montagnes neigeuses, au 
pied desquelles le village est situé. En même t^nps, le 
syndic se présenta pour prendre nos ordres, qui lui 
furent donnés sans notre participation, par l'offieier 
chargé de noua accompagner. Nous entendîmes aussi- 
tôt une proclamation, par laquelle il était pï^escHt, 
sous peine corporelle : « Que chaque famille eût h 
«c apporter au sérail une charge de bois! Que le vil- 
« lage fournit deux agneaux , des poules , du lait , du 
«fromage, du beurre, des œufs, du vin et du pain». 
Tout cela , comme on peut bien le croire , n'était pas 
pour nous. Une seconde criée fit connaître aux habitants 
le nombre des ration^ qu'on exigeait pour les chevaux. 



LIVRE î, CUAPIXUE IX. III 

auxquels on neu donna pas la moitié, quoiqu'on eût 
pris soin d'en requérir plus qu'il n'en fallait. 

Au bout d'une heure, on apporta quelques fagots de 
bois , et une douzaine de troncs de sapin. Quant au sou- 
per, on nous servit un agneau entier, du pain cuit sous 
la cendre, et du vin. Pour du linge, on s'en passa, 
parce qu'il n'y en avait ni au sérail, ni dans le village. 
Il en fut de même des draps , dont l'usage n'est pas 
connu 'dans l'Epire. Nous nous résignâmes sans 
peine à ces privations; mais nous ne capitulâmes pas 
sur l'article du feu , et nous eûmes du bois à discré-^ 
tion pour toute la nuit. 

La diète et la fetigue de la journée nous avaient Êiit 
trouver délicieux ce qu'on avait bien voulu nous don- 
ner pour souper, et comme nous allions nous étendre 
sur le sopha pour dormir , l'officier du visir demanda 
d nous parler. Il nous dit que dans Tinstant , il allait 
se rendre à Dzidza , où son maître Ali pacha était ar- 
rivé, afin de savoir dans quel lieu nous devions lui 
être présentés. Gomme cela nous importait assez peu , 
nous le remerciâmes de son attention , et nous nous 
contentâmes de le charger de nos compliments pour 
SOI) altesse. 

Le lendemain , dès qu'il fat jour , je visitai le sé- 
rail , dans lequel je ne trouvai de passable qu'un grand 
salon, renfermant un bassin de douze pieds de dia- 
mètre , revêtu en marbre blanc , d'oii jaillit une gerbe 
d'eau. Je passerais sous silence les peintures à fres- 
que , car il y en a partout dans les grandes maisons 
d'Albanie, si je ne devais prévenir qu*elles se ressem- 
blent comme les villes turques. Notre Tartare qui faisait 
gravement les fonctions de cicérone, nous dit que 



112 VOYAGE DE LA GUÈCE. . 

celles-ci représentaient Constant inople \ parce qu'il y 
avait une mer, des vaisseaux 9 des poissons et des mos- 
quées entassées pêle-mêle; et je convins que- tout cela 
était la plus belle chose du monde. J'admirai aussi sin- 
cèrement les autres appartements , les cours remplies 
de boue et de fumiers, le jardin encombré de pierres 
et d'orties , et je laissai tout le monde enchanté 
de mon bon goût. Pouvait -il y avoir rien de pareil 
en France , puisque tout cela appartenait à leur bon 
maître Àli, dont ils ne prononçaient le nom qu'en 
tremblant ? 

L'officier du visir , en nous quittant , avait laissé 
auprès de nous le trop fameux drogman, qui était 
chargé de nous servir et de nous espionner. Je m'é- 
tais aperçu depuis long-temps qu'il observait toutes 
mes démarches , et comme il voulut me donner un Arl- 
banais pour m'accompagner dans la campagne , je le 
remerciai d'une façon telle qu'il ne se permit pas d'in- 
sister. 

Le village de Mouchari , qu'on embrasse d'uii coup- 
d'œil, se compose d'une quarantaine de cabanes, ha- 
bitées par dix familles d'origine grecque, ,et par une 
trentaine de race bulgare, réduites en esclavage par 
Â)i pacha (qui tire parti de tout), au temps de son 
expédition cpntrePassevend Oglou deVidin. Une mon- 
tagne abrupte, qui ferme son horizon au midi, fait 
qu'on n'y voit le soleil qu'à son lever et à son coucher- 
pendant une bpnne partie de l'année. Comme il ré- 
sulte de cette position que la température et les eaux: 
y sont constamment fraîches , Ali pacha l'avait choisie 
pour y bâtir un palais, dans lequel il aimait à venir 
passer la saison des grandes chaleurs. 



LiVftt I, CHAPITRE IX. I l3 

Ce fut de cet endroit, en montant sur un entable- 
ment de la montagne, que je fis quelques relèvements 
pour me reconnaître dans la suite. Je pris le gisement 
une lieue et demie au nord-nord-est du grand village 
de Dougliana, que domine le pic de Papingos. Une 
lieue à l'orient de ce point , je relevai Calibaki , au- 
dessus duquel la seconde branche de laCalamasprend 
sa source, et forme une rivière abondante en truites, 
qui conflue, deux lieues et demie à l'est-sud-est, avec 
celle venant du lac de Dgèrovina. Enfin, une lieue en- 
viron au-dessous de Calibaki, je notai sur mon plan 
Gaboria et Zapandi , villages disséminés surdesptateaux 
fertiles. Comme la perspective était bornée à l'orient 
par des collines, je ne pouvais rien découvrir de ce 
coté, mais je me rétirai consolé par l'espérance de pou- 
voir bientôt parcourir cette partie de la vallée qui me 
restait à explorer. 

Vers midi , lé diligent officier du visir, qui nous avait 
quittés pendant la nuit, fut de retour de son voyage. 
Il nous annonça que son maître se trouvait à Dzidza , 
où il nous attendait. En conséquence nous dinâmes , 
et après avoir donné des étrennes à tous ceux qui ten- 
dirent la main, nous partîmes sur les deux heures, 
précédés , accompagnés et suivis des personnages qui 
composaient notre cortège depuis Porto-Palermo. En 
descendant de Mouchari , nous rentrâmes dans le sen- 
tier que nous avions quitté la veille , et bientôt nous ' 
passâmes devant les moulins à poudre de Crionero- 
Nous montâmes ensuite un coteau boisé, et nous 
fîmes une lieue à travers un pays inculte, coupé de 
torrents, pour arriver à une montagne isolée qui semble 
fermer le vallon. Aprè^ avoir contourné sa base rocail- 

I. 8 



11,4 yOTAtîE DE LA GRÈCTB- 

leuse, nous traversâmes à cent toises de là un marais 
sur une chaussée solide percée de dix-huit arches; et, 
cent toises plus loin, npus passâmes sur un ponton 
pierre la Tbyamis. ou Calamas, qui s'élojgne en décri'- 
vant au midi une vaste couri)e, d'où elle remonte au 
nord pour former la cascade de Glizani ,. qu'on fera 
connaître ailleura; 

A un mille et demi du pont de la Calamas, nous 
arrivâmes à un khan situé en face du beau village de 
Mazaraki, qui est a^sis sur un coteau à la rive droite 
du fleuve. Nous entrâmes à peu de distance dans, le 
lit d'un torrent, que nous remontâmes d^iis l'aire de 
vent nord-est pendant un quart de lieue. A cette disr 
tance, nous avions presque e^, face trois sommets ar- 
rondis qui dépendent de la chaîne de Dzidza, quq nous 
perdîmes de vue ^n avançant dai^s la mêmie gorge., 
pendant deux milles. Comme nous arriviptis à sou ex- 
trémité, la nuit devii^t tout à coup tellement obscure^ 
que nos guides se trompèrent de chemin. Nos chevaux 
s'abattaient sous leurs charges; nous tombions, presque 
à chaque pas, dans des fondrières^ et nous net nouis 
reconnûmes qu!à la clarté des lumières du serait de 
Dzidza. Des gens apostés aux environs, par ordr^ du 
pacha , nous invitèrent en son nom de monter au cou- 
vent du prophète Élie, où notre logement était pré<^ 
paré, et nous y mîmes pied à terre vers' les huit heures, 
du soir. Nous étions à peine en possession delà cdliilê. 
qui nous était destinée, qu'on vint nous prier de des- 
cendre au palais. !Nous voulûmes en vain donner des 
excuses pour différer notre visite : on insista en di- 
sant qu'on nous recevrait dans l'état oii nous étions^, et 
nous y consentîmes. 



LIVRE I, CHAPITRE IX. Il5 

Ma'dUriosUé était vivement piquée : j'àllati» voir en** 
fin .un bomme ti^bp fameux , unnou^'^u Thésée;^ ^uh 
vieux guerrier couvert dç cicatrieea, un ^aUrape blanchi 
dans le métier des armes ,16 Pyrrhus niodeme de^l'fir 
pire; 081 i^'ayait dit U>ut cela. NousarriVons aqx portés 
du siérail, qui roulent en gémissant sur leurs gond^; 
nous traversons une cour silencieuse, nous montoiis 
un escalier ténébreux; Jine ttappfç se hausse, un rideau 
se lève^ et nous nous tt%)av<ms dan)s la siaillè d'audience 
d'Ali paclia, qui nous attendait caç^lpied; Il noiu; sahié, 
il embjra^se.^'. Bessières,' e( rieculapt par un/mouy<> 
ment de titubatioti , il se laisse tomber dans Tanglé 
d'un sôph0,,.sans' paraître m'avoir, aperçu. Qspendant 
un spectre à barbe blanche vêtu de noir, qili se tixHi- 
vait présent, m'honora d'ud léger mouvement. de tête 
pour me dirfs que j'étais le bien venu; Cette scène, oti 
figurait un secu^taire grec prosterné dans l'attitCidè de 
la frayeur, le^ mains cachées sous, les longues ^manchèk 
de sou vêtement (i), était éclairée de la lumière vacil- 
lante d'une bougie jaune, qui permettait d^ distinguer 
notre ientour^ge«i j i : l > '.''• 

Après les coii(ipliments ordinaires , dn appela le-drog* 
man plarticulier du vii^ir> afin àtétahlii^ la conversation, 
que le pacha commença Qti faîsafnt des -questions avec 
une volubilité peu ordinaire aux Turcs. A travers l'om- 
bre, je distinguais les éclairs de ses yeux , j'observais ses 
mouvements convulsifs, j'écoutais ses discours vagues 
en apparence, et pourtant remplis d'astuce. 11 s'agitait, 
il riait, il parlait, et nul mot de sa part n'était vide de 



(i) Cet usage est très-ancien dans l'orient et chez les Ro- 
mains. Voyez Valer. Maxim. liv. VI, c. 9. 

8. 



I l6 VOYAGE DE LA GRKCE. 

sens, malgré l'abondance de son élocution. Illançait 
des regards scrutateurs sur moi; enfin il dit au secré- 
taire grec, et au spectre noir, de se retirer. Nous res- 
tâmes avec l'interprète, qui continua à balbutier les 
demandes et les réponses qu'on échangeait, et âpres 
deux beures de colloque on se sépara, en laissants. A. 
aux prises avec ses doutes et ses espérances. 

Cette entrevue fut suffisante pour détruire une 
partie des illusions dont j'étais frappé; Ali pacha n'était 
ni Thésée, ni Pyrrhus, ni un vieux soldat' couvert A 
cicatrices. Je remportai de lui ces idées nouvelles; et 
je déplorai le sort qui me condamnait à résider auprès 
d'un tel homme, sans prévoir hélas, la somme des cha- 
grins qu'il devait me causeir. 

Nous remontâmes sur les dit heures au i&onastère 
du prophète Éliè. Mais quel était cet interprète qui 
' avait à assisté la conférence? Je craindrais presque die 
l'avoiier-, s'il ne m'y avait lui-même autorisé. C'était 
-Marc Guarini Romain, de l'ordre de Saint-Domini- 
que, père de la Terre-Saintp , inquisite;ur de Malte, que 
j'avais connu en Egypte. Conduit prisonnier de guerre 
eu 1798 chez AH pacha, il s'était fait turc!!! Mais 
qu'il repose en paix ; l'infortuné est mort chrétien à 
Paris, au mois d'avril 182 5. 



LIVRE I, CHA.PITRB X. I I «7 

CHAPITRE X. 

Monastère du prophète Élie. — Village de Dzidza. — Seconde 
entrevue avec le visir Ali pacha. — Route jusqu'à Janina. 
— Arrivée dans cette ville. — Séjour au château du Lac. — 
Départ de M. Bessières pour retourner en France. 

Le monastère du prophète Éiie couronne le sommet 
d"une butte arrondie, du haut de laquelle on découvre 
la vallée supérieure de la Thyamis, la gorge par la- 
quelle ce fleuve entre dans la Thesprotie, la surface 
montueusé du canton de Pogoniani , et les coteaux de 
Velchistas. Vers le sud, l'œil pénètre entre les monts 
Olichiniens jusqu'à Passaron, et l'horizon n'est borné 
à l'orient que par la chaîne du Pinde , dans les ressauts 
duquel se déploie la Perrhebie , vulgairement appelée 
canton de Zagori. On domine du même point de vue 
sur le cratère de Dzidda, orné de vignobles dont les 
pampres et les moissons, au jours du printemps, 
tranchent agréablement sur le fond rouge d'un terrain 
volcanique, 

Les moines dont nous étions les botes ne faisaient 
pas remonter la fondation de leur monastère à plus 
de quatre cents ans , quoique ses réduits , ses portes 
basses couvertes de lames de fer, parussent annoncer 
plus d'ancienneté. Je ne pus jamais savoir s'ils avaient 
des titres , et l'Hégoumenos , ou prieur ( i ) , par u t étonné, 

(i) Ë[you(«.6voc, abbé^ supérieur d*nii monastère. Sozomen. lib. 
VI, c. ao; Justinian. Novel. V, i23; Goncil. Nicaen. II, can. 
i4;Harnienopul. lib. 1, tit. 44, Ub. III, tit. 3,$. la. 



Il8 VOYAGE DE LA GRÈCF. 

quand je lui parlai de manuscrits. Ce religieux , plein 
de vertus, mais plus occupé du soin de ses vigno- 
bles que de littérature, justifiait le nom de Grégoire, 
qu il avait reçu au baptême. Sa réputation de franc 
buveur était établie ,dix lieues à la ronde « et., pu ne lui 

connaissait d'anitagQoiste dign^ de, lutter av^ J^i le 

verre à la main , que le prieur de l'abbaye voisine de 

PMèrf!S« Aussi jae.p»plîiiti| de.cepw/rèiîe.qttavefties- 
tiniQ i et }i oitajt .comme spo pla^ méiftwable . trîpnjpbc , 
rbpno^Mr d'avoir, v^ncu.Mpu^r pafili«> /qui? 5^ur l'ar- 
ticle duyin,^'étaitriéQ mpifls^u'observaJteuBdMGarftP* 
Ija iSigurie e^l^nlin(ée du bpft priçur, » ison enjppcwfiotif 
S9 )«^WQW€^ d'esprit, xm rapp€|lwept fce, que .dî$j^|l;)i%oj^ 
cbro^iqjMeuriidie^ cn^ ch^k 4e ,îEWs;abb;fye^, . m^ t#wp> 
okM Fratiçe §e vw^tait de se^lpçem;, ^.ses. pfebé^ 
milré3 et; 4e . m ^Irouvèresu X-^Hégouraeiioç . G<*égoiw 
était jdout cela; il cba^talt., il huvAtt, iliit^provissât, et, 
dan3.$a jeunesse^ plu$ d'unTun; aimit épraiivé la.force 
de aon bras ;'mai3^. comme, tous b&.baveufs, il.étai^ 
honnête homn\e,Jl oou» raconta ^ presque en pleurant^ 
la perte d'un groupe d'arbres sous lesquels Jl.&isait 
sa méridienne accputumée^.U »y&il du se résigiuer^À-les 
lais^F> cotipejT^ pQHr «a ifaire .ki cbarpjsnfie du ; .isérail du 
visir. Ges panyires arbresij^vaiiept.pDès, de deux-siècles 
d'Âge; ou dansait sousi leurs-. Qmbrage$: dans vLes. jours 
de fête^.il avait vu scffli^ieu^ p^e^as$b à.leucs pied^^; 
ilS'lul retraçai<^nt des. souvenirs, si naïfs v des ^mo^ei^ 
si heureux., que je sentis. battre mon .cœur à ce récit! 

^: qn?.! }^omm^, ué à> campagne .^^^ ;Ç^!.<??p^^ ^ 
charfqe .attaché : aux co^pagnpn^ de :S^o. enfance ? Qui 
n'aime pas à se rappeler les vieux marronniers du cime- 



LIVRE I, GHAPlTlîB X. I I9 

tière et le clocher de son village? Qu'on me pardonne 
cette digression , j'étais triste, le pacha venait de nous 
in\îter a une seconde conférence; il était levé avant le 
jour pour notis attendre , et je sentais déjà ce que de 
pareilles entrevues avaient de désagréable. 

Le prieur, qui nous avait demandé la permission de 
nous accompagner, appuyé sur lin bâton recourbé 
comme un sceptre pastoral , descendit avec nous la 
montagne. Sa barbe blanche, agitée par le vent, re- 
flétait une douée luniière sUr son visage ; sa chevelure 
tombait en grosses boucles sur les larges plis de ses vê-^ 
tements, et le sourire , image de la paix intérieure de 
sa conscience, animait tous ses traits. Les paysans , ras- 
semblés auprès d'un grand abreuvoir , saluèrent leur 
Hégoumenos, en le priant d'intercéder pour eux auprès 
d'Ali ^ afin d'obtenir quelque allégement. Ils le nom- 
mèrent leur père, leur saint abbé, et il soupira. « Je m'a- 
« dresserai pouf vous , leur répondit-il , à ces Français 
« (en nous montrant); ils sont chrétiens : notre maître, 
a qui les aime, les écoutera; espérez donc mes enfants , 
« Dieu nous assistera. » 

« Je voiis prie, messieurs,» dit-il, quand nous fûmes 
un peu éloignés , « de ne demander aucune grâce au 
« pacha pour me^ enfants. II vous prometterait tout, et 
« il nous punirait d'avoir parlé de notre oppression à 
« des étrangers. Le remède à nos peines ne peut venir 
« que d'en haut. » Â ces mots , les yeux du vieillard se 
remplirent de larmes, et nous entrâmes au sérail. 

Deux têtes fraîchement coupées étaient plantées sur 
des pieux âû milieu de la cour, sans que personne 
parût y faire attention. La foule des clients, indif- 
férente à ce spectacle , se pressait vers les eso^-^ 



120 VOYAGE D£ LA GAÈCJB. 

liers , afin d'arriver aux pieds du satrape. Ijes uns 
venaient solliciter des gracçs, en apportant des pré- 
sents, d'autres cherchaient à établir leur crédit par 
de lâches délations , ou bien en prostituant l'hûnneui: 
de leurs familles : car dans ces cours de corruption od 
ne se soutient, on ne se dérobe, aux persécutions et 
on n'arrive à la faveur, que par de l'or ou par des 
crimes. Des cahouas , espèces d'huissiers à verge, armés 
de longs bâtons , firent. écarter la foule pour nous ouvrir 
le passage , et je vi^ pour la seconde fois le visir Ali 
pacha. . 

Il approchait d/e sa soixantième année; sa taille qui 
n'était guères que de cinq pieds trois pouces, était dé- 
formée par un embonpoint excessif. Ses traits, chargés 
de rides, n'étaient cependant pas entièrement effacés; 
le jeu mobile de sa physionomie , l'éclat de ses petits 
yeux bleus, lui donnaient le masque terrible de la ruse 
jointe a la férocité. Parmi les éclats d'un rire guttural, 
il sut nous dire des choses mêlées d'une certaine grâce. 
Il reçut avec avidité les cadeaux que M. Bessières lui 
présenta , et , devenu tout radieux , il se répandit en 
protestations vulgaires. Il nous appela ses enfants, ses 
frères , ses bons amis, et , comme s'il m'eût aperçu pour 
la première fois , il daigna me promettre sa protectioa 
pour l'exercice des fonctions consulaires , auxquelles 
j'étais appelé ; enfin , il fut décidé que nous partirions 
dans l'après-midi , pour nous rendre à Janina. 

Au sortir de cette entrevue , S. A. , qui avait com- 
mandé une chasse , prit les devants, Nouç vîmes dans 
un moment les coteaux couverts de cavaliers Albanais , 
qui traquaient le gibier, pour le rabattre du coté de 
leur maître, Après avoir joui de ce spectacle, nous 



I/IVRS I, CHAPITRE X. lai 

partimes de D^dza , eii dirigeant pendant une lieue 
à l'est , jusqu'au village de Protopapas. l^ous laissâmes 
ce hameau à gauche, en entrant dans un défilé, qui 
a une demi-Ueue d'étendue. Â sa sortie, nous tour- 
nâmes au midi, l'espace d'un mille et demi, en prolon- 
geant le lac de Labchistas, ou lac inférieur , jusqu'à 
Kenaurio Khan , d'où l'on compte deux fortes lieues 
en plaine pour arriver à Janina. 

La nuit commençait à tomber, lorsqu'on nous fit 
faire halte à la tête du lac de Janina , en dedans de 
la barrière de la ville, près det^l'égUse Saint-Nicolas, 
où nous étions attendus par un bateau équipé de 
rameurs, qui nous débarquèrent au château appelé 
Chatirwan, où notre logement était préparé. Un 
grand feu, des pages, des domestiques, l'appareil du 
clinquant oriental , nous dédommagèrent dans cet 
asyle, des privations que nous avions éprouvées; mais 
nous perdions en quelque sorte notre liberté en y 
entrant, 

. Il avait été convenu que nous habiterions au sérail , 
pour garder l'incognito, jusqu'à ce qu'un Tartace, ex- 
pédié à Constantinople , m'eût apporté pion barat ou 
exequatur^ chose indispensable pour m'accréditer 
légalement. Néanmoins nous obtînmes, à condition 
de prendre le costume du pays , la faculté de pouvoir 
faire quelques promenades. A la faveur de notre dégui* 
sèment, nous primes part à une chasse aux canards 
qui eut lieu sur le lac. Nous visitâmes, les jours sui- 
vants, le château de Perama , les monastères de l'île , 
les ruines cyclopéennes, qui se trouvent à Gardiki et 
à Castritza. Malgré ces délassements, environnés des 
voiles du mystère, nous en vînmes au point de nous 



1212 VOTAC£ DE LA GRÈCE. 

ennuyer; car sans la liberté^ le plus beau palais n'est 
quune prisom M., Bessières, qui voyait s'écouler le 
teoips^ sans que le Tartare rej^arût , voulait * i*ep rendre 
la route- de France , et ce ne fut pas sans peine qu'il 
en ^tintla permission* On l'abusa même encore pen- 
dant pluisieurs jours, avant de décider qu'il traverserait 
la' Romélie^ et qu'il passerait par Bukarest , pour se 
rendre de là à Vienne. / • 

Left choses étant' ainsi réglées^ Tescorte désignée, 
les boiourdis expédiés (i), le 3 mars après midi, 
un mois depuis notre débarquement dans FAcroce- 
raune'i *nous- traversâmes le lac -en bateau* pour tious 
rendre Bkk monastère de Doùrakhan , où nous passâmes 
la nuit. Le 4 ^^u hiatin, je me séparai de mon ami avec 
un serrement de, cœur bien pénible. Je me voyais 
comme abandonné sur une terre barbare, car alors 
très-peu d'Européens avaient visité Janina ; je me trou- 
vais presque à la merci d'un homme dont , malgré les 
caresses apparentes, nous avions déjà eu lieu de nous 
plaindre. Le dirai-je? la physionomie du pays que j a- 
vais «entrevue mVpouvantait, et j'étais rempli de pré- 
ventions fà^iheusës. Mais le pas était fait; la nécessite 
commandait le plus entier dévoucmerit.- Ma compensa- 
tion , dans ce nK>ment où Ton venait de m'aàsigner VS^ 
logement en ville, fut le recouvrement de la liberté, 
dont j'étais privé au fond du sérail où l'espionnage 
était entré avec nous. ^ . ' ' . 

Teus bientôt d'autres inotiis dé satisfiiction , car, ic 
6 mars à minuit^ le courrier expédié à Constantinopic 
apporta le diplôme du grand^eigneur , qui i» accor- 

(i) Boiourdiy ordre, comtnandemeDt. 



LIVRE J, GUAPITR£ X. 1 tlS 

clak J 'investiture, du consulat •< générai de FVaace à 
Jaitina. Le lendém^n ; les^ ^pritnatft ^ Cinrc8 et gtecs ^^ 
rent coifi^quésifiu .^ekeme pour eîitediârej la^ li^ctur^ 
de mon barat (i), qui fut inscrit dan» éa>t6nëlir aux 
archives du cadi. 

Après cette cérémonie et les dons d'usage, qu'on 
ne manque jamais de demander aux consuls, je partis 
le lendemain pour Arta , afin d'y faire également ho- 
mologuer mon diplôme, et de porter des secours au 
corsaire qui nous avait débarqués à port Palerme, 
que des forces ennemies avaient obligé de se réfugier 
dans l'Arachtus. Je connaissais sa détresse, et je le 
trouvai mouillé à la distance de vingt-un milles de la 
mer , à Imam Ttchkpux , tçhiftlik du visir Ali pacha. 
Enfin le 19 mars, ^u retour de ^e voyage, je parvins 
à m'établir à Janina, où j'fii passé les dix années les 
plus belles de ma vie au milieu de vicissitudes et de 
dangers difficiles à croire pour tous autres que ceux 
qui ont eu le malheur de connaître Ali pacha, et de 
vivre dans le pays soumis à son autorité. 

Je préviens donc que je parlerai désormais très-peu 
de ce qui m'est particulier; je ne serais pas même 
entré dans ces détails, si je ne les avais crus essen- 
tiellement liés à mon sujet, et convenables à exposer, 
avant de faire connaître le résultat des travaux qui 
sont l'objet de ce voyage. Qu'il me soit maintenant 



(i) Barat oii exequaUir, Il faut distinguer le diplôme qui 
fait reconnaître le caractère public des consuls , des Barats ou 
lettres de franchises que la Porte accordait autrefois aux ambas- 
sadeurs et aux consuls , afin de prendre des chrétiens du pays à 
leur service , en qualité de drogmans ou interprètes. , 



ia4 VOTAGE DE LA. GEÈCE. 

permis de commencer mes narrations par la description 
du bassin de Janiua , où j'ai conduit le lecteur , et au- 
quel je rftttecherai toutes les topographies qui appar- 
tiennent à l'Epire. 



LIVRE ir, CHAPITRE I. ïa5 



LIVRE SECOND. 



EPIRE SEPTENTRIONALE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Opinions diverses des anciens sur Dodone. Examen des pré- 
tentions des cantons de TÉpire qui revendiquaient cette ville. 

— Topographie moderne de la Hellopie, aujourd'hui vallée 
de Janina. — Ses lacs. — Ruine appelée Gastritza. — Mé- 
dailles qu'on y trouve. — Situation de Joannina ou Janina. — 
Origine de cette ville. — Précis de son histoire. — État actuel. 
— • liEc. — Ile. — Dobravoda ou Krionero. — Indication de 
plusieurs autres sources Monastère des Saints-Anargyres. 

— Indication des ruines de Dodone, près du village de 
Gardiki. — Mont Tomoros. — Lac inférieur ou Labchistas. 

— Grouffre dans lequel s'absorbent ses eaux. — Considéra- 
tions générales sur l'ensemble de la Hellopie. 

La Molosside , avant d'emprunter son nom à Molos- 
sus, fils de Néoptolême et d'Andromaque, .avait porté 
ceux d'Adanie et de Pyrrhiade (i). Son territoire, 



(i) Hesychius, cité par Paulmier. De Grœc, 4ntiq,^ lib. II, 
c. 8. 



ISfcÔ VOYAGE DE LA GRÈGE. 

borné au midi par la Cassiopie, au nord par les Âtin- 
tanes, vers l'orient par les Perrhèbes, touchait de trop 
près à l'occident avec celui des Thesprotes, pour qu'il 
n'ait pas souvent été confondu sous une égale, dénomi- 
nation, et peiit-être sous les mêmes lois, suivant que 
les avantages des guerres favorisaient les empiéte- 
ments d'une peuplade sur le territoire de ses voisins. 
C'est pourquoi les géographes anciens, qai connais- 
saient la position de Dodone, attribuent tantôt cette 
ville aux Chaoniens (i), tantôt aux Molosses (2), 
ou aux Thesprotes (3) , enfin parfois , comme le fait 
Eschyle (4), à ces deux peuples à la fois. Ces écri- 
vains, malgré la divergence* de leurs opinions, pou- 

(i) La Chftonie est prise piar quelques écrivains pour l'Épire 
entière. Voy. Strabi VII, p. aa4. . < 

(2) Aw^wvr, wJjii; Moioaaihç Iv Ôireipw. Dodorie , villêdéla Wo- 
lossidë dànÀ l*Épiré. ' Eustat». 

Molossi Dodonaei Jovis fano inclyto celebrati. 

Martianus Capella, cap. 3* 

(3) Afd^ttvni x^^^^V «V (»irep6opEici> ttç Gèav^tùTioLç , Upov AwV D^' 
doue , lieu dans le nord-est de la Thesprotie , consacré à Jupi- 
ter. — ;-DiDïM. 7/1 lUad. 3, v. 750. — Dans la partie septentrio- 
nale de rÉpire. Dionys. Halic. I, Sx. Habitée par les Cbaoniens, 
elle fut ensuite soumise aux Molosses. £ust. ad Homer. Oàjss. 
XIV p. 5A4. 

(4) Dans les vers suivants, on donne à la ville le nom de Bfo- 
lossique,Met à Jupiter celui de ThespfètSen ; 

ii:t\ yàp 9kHç ifçhç Mo^toih. iéni^èi '■ 

T^v aMvi^rov t'èL}».^V&Àtà^m\ ivtt 

MavTtIa y 6âxoç t* jçt dioirpdOTOÛ Ato'c. 
Quand vous serez arrivé dans la terre molossique de la haute 
Dodone, où il y a un oracle et un temple de Jupiter Hiespro- 
tien. "EscnYL^ y Proméikée enchaîné. 



LIVRE II, CHAFITftE U 127 

valent cependant avoir raison, si, eomiiie le remarque 
Paulmier, la Molosside fît anciennement partie de fa 
Thesprotie (i), >&ur laqueHe éUe i^tendiqna long^temps 
des droits : il en^est ifnéine qjdi ont attr&iié -son 'terri- 
toire à la Tbésfalie (a). Deuys Périegà¥e en faituiié 
province qui ise serait étendue jusqu-àu mont Aracjrn** 
the dans TÉtolie (3). Ainsi ^ cotome tous les-élablis* 
sements humains, que Ton compare aux 'fleuves dont 
les uns enflent leur cours et les autres se j)erdent dans 
les sables, Dodoïie fut la capitale d'u-ne vastie contrée, 
etensuite un lieu obscur dont l'exifitence, comme ville, 
cessa avec la renommée de son oracle. - - *. 

Pour ce qui eit du nom de Dodone, les Grecs, 
qai ne voyaient jani^iis que des dieux ou <des( héros 
dans leurs origines, le font venjr d'une nymphe, fille 
de l'Océan (4). D'autres veulent qu'elle ait pris cette 
dénomination d'un fleuve dont ils n'assignent ni les 
sources, ni le coura (5). Aussi Paulmier rejettent- il 
ces fables avec dédain, en prétendant prouver que le 
nom de Dodone vint du son' d'un bassin en brôA^e (6), 

», ,1 I . . ^ - • 

; 

(i) Palmer. Grcefi. Antiq, , lib. II, c. 8. ' 

(2) Luc. Holstefi. innot; et'csastig. ad Stephan. ; Spauhem. ad 
CaUim. h. ia Delç\!(n, y.!a84. ,.' .v , - 

(3) Ao^e»vv)c Hirttpoc àirtipiTOÇ t}&TeTàvooTat* 

Tîic ^'iSircp i^ Norov ttaiv bno. avAWiipt J^foxuvdou 

« La vaste région de Dodone s'entend d'en haut v€i> FAuster, 
jusqu'au mont Aracynthe et aux plM9)?s habitées. par Içs Éto- 
liens.» , V. 4So^4^i,4îî>. : . 

(4) Spanhena. ad Callim. h. in Deluni. V. 284, p. 497. 

(5) Ad Dionys. Perieget. V. 43o- i : 

(6) Pourquoi, dit Paulmior, Stephanus ne cite-t^il pas les au- 



ItiS VOYAGE DE LA GRiîCÊ. 

qui était frappé par un automate armé d'un fouet d'ai- 
rain, mu par les vents; mais ce n'est ià non plus 
qu'une conjecture. On sait d'une manière plus précise 
que l'oracle de Jupiter fut établi dans l'Épire, avant 
le déluge de Deucalion (i), par les Pélasges, qui lui 
bâtirent un .temple , et instituèrent ses cérémonies re- 
ligieuses. Les iSelles étaient ses prêtres , dit Homè- 
re (a). Ils habitaient auprès de ce temple , qui , comme 
ceux d'Actii|m, de Delphes et d'Olympîe, n'était 
primitivement qu'une enceinte sacrée ou hieron à 
ciel ouvert , environné d'une forêt de chênes prophé- 
tiques , autour duquel , comme de tous les autres 
sanctuaires connus, s'éleva une ville, des autels, et 
se réunirent les familles des hommes à mesure qu'ils 



leurs qui prouveraient que Dodone prit son nom ^'une nymphe^ 
fille de rOcéan et du fleuve Dodoneus ? Je laisse donc la fable 
pour saisir une particularité qu'on ne trouve nulle part. Je 
pense, avec plus de vraisemblance, que son nom vient de ce 
bassin d'airain , frappé par un mastigophore armé de chaînes, 
qui produisait un son redoublé Au Ac», qu'on trouve écrit ici 
par un oméga, d'où sera venu par onomatopée le nom de Dodon. 
Je retrouve là l'invention des cloches, Palmer., Grœc. Jntiq.j 
Ub. 11^ c. 8, et supplementum y \ih. VU Strabonis,p. 3 29. 

(i) Hérodote l'appelle le plus ancien des oracles, lib. IL S* ^^' 

(%) Ztû âva , Acd^dovoÛE , lleXaa'ytxi , xinXotti vatuv t 
Ao^cÂvviç {it^tov ^wt%tiit.éço\i' à(&f t ^k StXXel 
Sol voUoua' ùnofriTCLi àviffroVo^eç xix^tMîi'tgu. 
«c Jupiter, roi de Dodone Pelasge aux vastes demeures, dieu 
qui présides à Dodone , où régnent les froids hivers , autour de 
ton autel habitent les Selles, tes interprètes, qui jamais ne 
lavent leurs pieds, et couchent sur la terre. » 

Ainsi parle Achille le Thessalien, liiade, liv. XVI, a33ei 
suivants. 



LIVRE II, CHA.P1TR£ I. l^g 

se civilisèrent. Enfin le temple de Jupiter Pélasge était 
bâti, suivant les auteurs anciens, sur. le Tomoros, 
dans un canton particulier, qu'Hésiode appelle Hel- 
iopie, ËX>.o'7rfca, ou pays des lacs. Le Scholiaste de So- 
phocle, imbu de cette tradition, parle de cette contrée 
comme <c d'une terre abondante en moissons et en 
c pâturages, riche en brebis et en bœufs aux pieds re- 
« courbés, habitée par des hommes nombreux, pos- 
(( sesseurs de grands troupeaux , où Dodone , chère à 
«Jupiter, qui y a fixé son oracle, s'élève dans un lieu 
« isolé (i). » Tel est le résumé de ce que les paléogra- 
phes nous ont transmis sur une ville qui précéda toutes 
celles des Hellènes, dont les Pélasges furent les pré- 
curseurs dans l'Epire. 

Je connaissais ces traditions de la mythologie et de 
Thistoire , et j'avais déjà visité dans plusieurs voyages 
les différentes parties de l'Épire, lorsque je me crus à 
portée, par mes observations, de pouvoir résoudre 
une question aussi nouvelle qu'importante en géogra- 
phie , celle de l'emplacemeut de Dodone (a). Au pre- 
mier coup - d'œil , j'avais jugé que le bassin de Janina 
devait être l'antique Hellopie , et la grande ruine cy- 



(l/ ici riç ÉXXoiriv) iroXtiXTtoç ii^ cûXeif^uv 
àfVEtV) pLioXoioi xal ttkvKO^taai ^otaoï. 
Év è^ jv^peç vaiou9i iroXu^^viveç, icoXuéoÛTat , 
iroXXot, àicctp jfftot y ^Xa Ovvitûv dcvOptticttv. 
ÈvOa^t A«»^««VD Ttç iip" iaxoLTij^ irtfrdXtçsu* 
rnv^s Ztbç if tXnat 9 xax Ôv xp^iÇiapioy tlvat. 

Strabon cite ces mêmes vers, lib. VU, p. 3a8. 

(2) Ce travail fut terminé au mois de décembre 181 1 , après 
SIX ans de recherches dans TËpire. 

ï- 9 



l30 VOTAGE DE LA. GRECE. 

clopéenne de GarcHki, placée entre ses deux lacs, 
rhiéron de Jupiter Dododéen , autour duquel les Selles 
avaient fondé une enceinte, dont les bastions et les 
remparts, construits eu pierres brutes jointes sans ci- 
ment , existent encore de nos jours. Enfin la dénomi- 
nation de Pogôniâni et Palaeo -Pogoni , que porte le 
district de Janina, ine conduisait à croire qu'il avait 
spéeialement fait partie dû territoire consacré au maître 
des dieu)L(i). Mais d'autres cantons de ITÉpire récla- 
maient Ilionneur d'dvoir possédé Dodoné , et je devais 
pousser 1 examen jusqu'au scrupule , car parmi les 
certitudes j la chose la plus sûre est de douter (a). 

Au dite dés savants de J]anina , la vallée de Drpo- 
polis, dont Argyro-Castron est le chef- lieu, était la 
terre d'élection de Jupiter , dont l'oracle se composait 
de chênes , qui rendaient des sons prophétiques. L'éty- 
mologie semblait favoriser leiïr opinion d'tme itianière 
d'autant plus probable, que Févêque grièc de celte 
éparcbîe prend pour titre celui de Drynopoleùs^ qui 
signifie la "ville dès chênes. Dans cette hypothèse, k 
mont Mertchika , qui s'élève à l'orient de la vallée , 
aurait été le Tomoros ; ses glaciers , qui forment d'in- 
nombrables ruisseaux jusqu'à Palaea-Piscopi (3), les 



(i) Le nom de ncdY^viâv déiive , suivant tonte apparence, de 
irttYoviiiTD; OU «wYwvî-ni; , épithèteqù^oii donnait hJepiter barhu^ 
tel qu'on le voit représenté sur les médaïffes des Épiroies 
qu'on trouve encore de tfôs jourt aux environs de Janina- 
— V. Suid- in vôc. s. 1. 

(a) De las côsas mas seguras 

La mas segura es dudar. 

(3) Voyez liv. I , c. 7, de ce voyage. 



LfVttÈ Ir, chapitk^ I* i3i 

Sources doiit parle Plirte(î) ? Mais après avoir inutile- 
meift cherché des ruines cyclopéennes sur les chaînes 
environnantes d'Argyro-Castron et dans sa vallée ^ et 
me rapprfaM qu'elle renfermait autrefois utie ville 
nommée Hadrianopolis , voisine du pays des Atintanes, 
je pus conclure quelle en avait prfs le nom, dont les 
Grecs aurotit successivement fait Drianopolis et Dryno- 
polis, que les évêqùe^ ont ensuite adopté pour s'en qua- 
lifier, satis rechercher son origine. N'est-il j^as probable 
d'ailleurs, que si le niont Mêrtchikâ éût^ étié le To- 
tttoros, les àuciehs, qui dut connu PAoùs et le Gélyd- 
nuîl, doht le cours reuvirorine stif tt^ois de ses côtés; 
Sauraient pas manqué d'indiquer une position aussi 
remiirquable? Enfin ne trouvant pas les lacs qui firent 
donner le nom de Héllopié à ]à vallée de Dodone , ni 
se» gras pâturages, ni rien de ce qui la caractérise 
spécialement, j'en dus conclure que la vallée de 
Drynopolîs n'était pas celle de Dodone. Son ter- 
ritoire appartint à la Chaonie , quî donna à la\vé- 
rité son nom à toute l'Épîre, sans effaéer qomme 
province celui de la Molosside , et on verra par une 
chronique dont le hasard m'a priocuré la connais^ 
sance, qtie le Mertch^ , au lieu d'être le Tompros , 
s été sucoessivement appelé ndont de Saturne , mont 
Chaon et Lampovo. Il fallait donc chercher ailleurs 
Dodone , la Hellopie et le Tomoros. 

Je connaissais près de Bérat, dans la moyenne Al- 
banie , une montagne appelée ïomoros , qui donne 
son nom au canton de Tomoritza. Je savais que ses 

(i) Tomanis centuiti ibntibns nobîlis Theopompo oelebfattis. 

iPLiN.,lili.IV. 

9- 



1.3a VOYAGE DE LA GRÈGE. 

cimes, toujours chargées de neige, surpassent en 
hauteur l'Olympe ainsi que les plus hauts sommets du 
Pinde ; et que leur température est glaciale. Tout sem- 
blait devoir attirer mon attention de ce côté , et me 
faire espérer d'y rencontrer l'objet de mes recherches. 
Cependant je ne pus retrouver dans ces lieux, n 
ruines cyclopéennes, ni laçs^ et l'Apsus, qui coule de 
ses flancs, m'apprit que j'étais dans les monts Can- 
daviens, partie la plus barbare de l'iUyrie macédo- 
nienne. Je pensai donc que le nom du véritable To- 
moros avait été transporté à cette montagne, ou qu'il 
y ^n avait eu deux ainsi appelées; car Cedrenus(i), 
an ..parlant de Beligrad ou Berat , le place dans rAcro- 
céraune, chose inexacte , puisqu'il en est séparé par le 
cours de l'Aoûs ou Yoïoussa. Cependant l'épithète de 
^/acia/ (^u9^8t(iepov)) que lui donne Homère , me laissait 
des doutes, lorsqu'en me faisant répéter son nom , je vis 
que les paysans l'appelaient indifféremment, Tomoros 
on Ismaros et Imoros. Persuadé que ce n'était pas la 
montagne de Dodone , je pouvais présumer que j'avais 
découvert l'Ismarus , chaîne du Pinde , dans laquelle 
Strabon (a) place les Talares , tribu molosse , qui for- 
mait uiie peuplade isolée , et que je retrouvais dans le 
canton de Tomoritza la montagne mentionnée par 



(i) TfAÛpcy, xopuftiv OffApxovTa râv Kcpauvittv é^ûv* le TmoniSy 
faîte dominant des monts Cérauniensw 

Gedr., édit, du Louvre, p, 7i3, et Strit. Bulg., c. h. 

(2) èir' aÙT^ Tf nîv^f» âxouv TocXapeç, MoXoTrtxèv fûXov tûv irtpt 
Tov {«{AOlpov àwoïwaafta. Strab. , lib. IX, p. 4*4- 

« Dans cette chaîne du Pinde habitent les Talares > tribu mo- 
lossique, vivant isolée dans le mont Ismaros. 



LIVRE II, CHAPITRE I, l35 

Pline et par SoHn (i). Mais lé nom d'Imoros lui était 
aussi appliqué, et dans l'acception vulgaire de la lan- 
gue des Épirotes, comme il signifie une montagne 

• 

couverte de terre végétale et susceptible dé culture , je 
n'ose assurer que le Tomoros de Bérat soit véritable^ 
mentrismarus. Cependant je puis affirmer que ce n'est 
pas la montagne de Dodone que les géographes n'ont 
jamais reculée jusque dans l'iUyrie, et que personne ne 
sera tenté de transplanter , comme l'a fait Hygin^ dans 
la Macédoine (2). 

D autres investigateurs avaient cru retrouver Do- 
done, dans la partie de vallée de Delvino, située à 
la rive droite de la Pistritza, au voisinage du port On^ 
chisme ou Anchcsmus, que les modernes appellent 
Santi-Quararita. Mais ils n'avaient pas sans doute 
réfléchi, ou bien ils ignoraient que la ville, dont 
les ruinés existent à l'extrémité marécageuse de cette 
vallée, est appelée Pheniki (3) et il leur aurait suffi 
d avoir consulté Strabon , Ptolémée et Polybe , qui l'in- 
diquent d'une manière précise dans ce. site, pour s'é- 
pargner une conjecture absurde. C'est pourquoi je ne 
m amuserai pas à les réfuter. Je passerai aussi sous 



(1) Plin. hist. nat. lib. IV, c. i ; Solinus, cap. i3. 

(2) Castigandus Hyginus , qui Dodonem in M acedoniâ po- 
iiit , nûnqaam enim Macedoni» accensa fuit Molossis pars 
Epiri. 

Pauimier fait la même observation , au sujet de Cedrenus , qui 
attribue le Tomoros aux monts Cérauniens. « Cedrenus mona- 
chus, in geographicis non satis exercitatus , nomen Ceraunio- 
rum nimis extendit , Pindi potius debebat dicere. » 

Grœc. Antiq^, lib. II » c^ 8» 

(3) Foyez liv. IV, c. 2 , de ce voyage. 



i34 VOYAGE p£ i^A. ai^àcv. 

sil^ncci le$ rèviEiries de ceux qui croieat qme les monU 
Olicliiniens sont ie Tomoro$i e) lï^s ru.iaes de Prenû^ 
choux celles de Dodone , pour arriver 9, Ut topograpliie 
de la vallée de Jânina , pu nous ri^trouverons la Bel- 
lopie, le hiéjron de Jupijter, Tenceinte péla^gique d^ 
Selles , le Tomoitos , Dodçin^ , $itué^ dftns une ff^m 
froide. Ces ob^rvatioas nous scrvitoal à élev^çr qMel- 
ques doutes contre Topimoa 4a c^m q^î admettent 
deux villes de ce nom, après avoir exposé laitopographjii) 
actuelle des lieux. 

Le vallon de Janina, situé au centra dp l'Épure (i) , 
of&e une plaine de hui^ Ueucfs d'ét^D4M^ du nord au 
i^iidi , sur un rayon de deux lieues de diamètre moyea, 
environnée de montagnes qui rencaissent dans toutç 
sa circonférence. Le Pinde, qui s'élève à l'orient e^ 
formant (rois étages , Venveloppç de ce cçté par 
sa cliaîne in£erieure appelée MitchikèH ou Matzy-^ 
kéli (MaT^uxiXi) , qui se. déploie du sud-ouest au nord- 
ouest, en dessinant le fond du bassin au midi de Cas- 
tritza , jusqu'au nord du laç de Labchistas et aju défilç 
de Protopapas ; de ce point , par une ligne de coteaux 
ondoyants qui tombent du. nord a\i sud , jusqu'à l'ou- 
verture du défilé de Velchistas, d'oîi ils se f-éfléchissent 
à l'est pendant une lieue, pour redescendre au midi du 
khan de Saint-Dimitri , derrière lequel ils se réunissent 
à un contre-fort de la montagne des Cinq-Puits, qiM 
se rattache au MitchikèH. Telle est la zone montueusfli 
dont les croupes environnent en s'embranchant le pla- 
teau que les anciens appelaient Hellopie , et qui n est 



(i) Voy. la carte de la Hellopie ou vallon de Janîna , jointe 
à ce volume y ainsi qu^ le plan de Dodone. 



LIVRB II, G0AP|TR« I. l55 

plus connu maintenant que sous le nom de vallée de 
Janina. L'bori^^oq visuel de cette enceinte dépassant les 
bornes de ses limites d'encaissement , est fixé au levant 
par la chaîne inférieure du Pinde , mais il se prolonge 
au septentrion jusqu'au mpnt Mertchika. Dans le sud- 
sud-est il dépassa la ligpe du Djoumerka , et à Focci- 
denjt, il s'arrête au)!^ monts Olicliiniens, Toutes ces vastes 
montagnes séjour des hivers , dont les cimes sopt char- 
gées de frimats , placent le bassin de Janina , comme 
un parterre émaillé de fleurs et de verdure j dans un 
cadre de neiges, qui ne fondent en totalité qu'à l'époque 
des grandes chaleurs de l'été. 

On conçoit» d'après le trait descriptif de cette po- 
sition , que la Hellopie doit se trouver dans une 
partie très - élevée de l'Épire , par rapport aux riva- 
ges de la mer. Aussi soit qu'on y arrive par le sud , 
ou bien du côté de l'occident, le terrain va toujours 
eu 6 élevant jusqu'à la ligne de montagnes , qui cou- 
ronnent son bassin. Ainsi le voyageur, qui, du rivagç 
de la mer Ionienne , pénètre dans les terres , en mar- 
chant à l'orient, voit succéder aux étages des montagnes 
qu'il a franchis, des terrasses dominées par d'autres 
montagnes , qui se groupent en s'étageant jusqu'à la 
plus haute des vallées , qui est celle de lanina , au- 
dessus de laquelle le Pinde pyramide avec majesté. 

La n^éme scène se reproduit en partant des plages 
du golfe Ambracique, pour monter à Janina , en pre- 
nant le défilé des Cinq-Puits.. Mais en arrivant det la 
haute Albanie, la scène change, et après avoir dépassé 
Ostanitza, on eptre dans la Hellopie, en de$ceiidant te 
talus d'un cirque qui aboutit au lac de Labchistas. 
L aspect est plus rapide, et plus pittoresque encore 



l36 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

pour les voyageurs venants de la Thessalie ou de la 
Macédoine, qui plongent tout-à-coup sur la vallée de 
Dodone. Elle se présente à leurs regards , sous la forme 
d'une ellipse, occupée par des lacs , divisée par une 
rangée de coteaux, à l'extrémité desquels s'élève, coinnie 
un tumulus, le Tomoros, ou butte de Gardiki,sur le- 
quel on voyait lie hiéron de Jupiter, et l'enceinte sacrée 
des Selles. On s'oriente , on reconnaît le sol prophétique, 
la terre des oracles, et l'imagination s'enflammant 
à cet aspect, a besoin du calme de la réflexion, pour 
discuter les récits confus des poètes, des historiens, 
des géographes, des scholiastes et des annotateurs, 
qui ne nous ont transmis que des notions trop souvent 
vagues et indéterminées. 

A peine descendu dans le vallon de Janina, par son 
défilé oriental qui est le chemin de Mezzovo , à trois 
cents toises sur la droite , on laisse le khan d'Arda-? 
mista, et on se trouve au bord du lac supérieur , dont 
la figure est celle d'un triangle isocèle tronqué à son 
sommet. A gauche s'ouvre le vallon de Barcamoudi, 
qui s'enfonce au midi, à la distance d'une lieue et 
demie , ayant au penchant de ses coteaux les Catzana- 
Choria , villages habités par des chrétiens grecs et va- 
laques, qui cultivent cette fertile contrée. La base du 
lac est ici de trois quarts de lieue , et l'ouverture du 
vallon comprise «ntre le Mitchikèli à Torient, et la 
chaîne des coteaux ou spina du bassin de la Hellopte, 
jusqu'au village de Catchica , d'une lieue et un quart. 
En s'avançant en plaine , on passe , dans une demi- 
heure, trois ruisseaux, auprès desquels sont bâtis des 
khans on caravansérails, et non loin du dernier, on 
trouve le village grec de Barcamoudi. La chaussée se 



LIVRE IJ, CHAPITRE 1. l^J 

resserre dans cel endroit entre le lac, et une butte d'un 
mille de développement du sud-ouest au nord-est , en- 
tièrement isolée et coupée par deux ressauts d'inégale 
hauteur. Sur le penchant qui avoisine le chemin , on 
remarque une enceinte cyclopéenne appelée Castritza, 
adaptée aux courbes et aux inégalités de la montagne, 
dont le front septentrional a une étendue d'environ deux 
cents toises. Delà , elle diverge au midi , remonte au 
sud-ouest et revient au nord-quart-est, pour envelopper 
le mamelon inférieur de la montagne. Cette courtine 
est garnie de tours placées , non à des distances régu- 
lières , mais à tous les endroits où les flancs de la col- 
line ne sont pas p.erpendiculaires à la surface de la 
vallée. Ce mur formé de deux parements de pierres 
calcaires de figure irrégulière jointes sans ciment, con- 
serve , mal gré ses dégradations dans son développe- 
ment, depuis quatre jusqu'à huit et dix pieds de hau- 
teur, sur imne épaisseur de quarante-cinq pouces. Dans 
quelques endroits , il repose sur le roc vif, qu'on a 
taillé pour implanter la maçonnerie cyclopéenne. Dans 
d'autres , on a dû chercher les fondations sous la terre , 
à moins , comme il serait possible , que le temps n'eût 
formé des exhaussements au pied du rempart. 

Au sud-ouest , dans la partie oîi les bastions et l'en- 
ceinte sont le mieux conservés , on remarque des res- 
taurations modernes, entées sur les constructions pe- 
lasgiques. Du haut des tours qui forment une saillie 
de seize pieds , on jouit d'une belle vue de la partie 
orientale du bassin de Janina , car la chaîne qui se 
prolonge de Catchica au nord , empêche de découvrir 
le côté occidental de la plaine. Au nord, par le glacis 
oîi Fou monte à Castritza , on reconnaît la porte qui 



l38 VOYAGE DE LA GRJeCE. 

donnait entrée dans cette acropole; on retrouve les 
débris d'un escalier ruiné, au-delà duquel on suit une 
rampe qui aboutit à une seconde , et enfin à une troi- 
sième porte dégradées. Par leur disposition on peut 
penser qu'elles fermaient un chemin couvert , défendu 
par un épaulement : car il n'y a qu'une seule enceinte, 
et siuis cette expKcation, on ne pourrait pas dire de 
quelle utilité elles étaient. 

Dans l'intérieur des murailles, que j'ai souvent vi- 
sitées, j'ai reconnu les fondements de plusieurs habi- 
tations, dont quelques pans qui subsistent encore ont 
depuis deux pieds jusqu'à yingt-rhuit pouces d'épaisseur, 
ibrmés par un seul parement de pierres jointes sans 
ciment. Ces demeures comme jetées au hasard , sans 
ordre, sai^s alignement et sans indication de rues, pré* 
sentent presque généralement la forme d'un parallélo- 
gramnue de vir\gt-deux pieds de long sur huit ou duc 
de largeur. Mais nulle part je n'ai pu découvrir dd 
traces ni d'un hiéron , ni d'édifices plus récents , qui 
auraient pu m'indiquer le passade des arts sur cette 
terre, dont les constructions toutes pélasgiques annon- 
cent une haute antiquité. Le supérieur du couvent 
m'apprit que Castritza , dont il ignorait l'origine , avait 
Si^rvi d'asyle , dans le sixième siècle , à des bannis de 
Constantinople , qui y élevèrent une église, sous l'invo- 
caticm de la reine des anges. Deux pauvres moines et 
autant de frères laïcs , sont les seuls gardiens et les mi* 
nistres de cet oratoire, que leurs voix font retentir 
des cantiques consacrés à l'Éternel. Quelques chênes 
verts leur fournissent 4es ombrages au milieu des ruines, 
une enceinte moderne protège leur sommeil contre les 
surprises des Albanais, et le produit de leurs travaux 



LIVRB II, CHAPITRE I. 1 39 

joint à quelques dotations, suffit à leurs besoins , et aux 
aumônes <|u'ils répandent sur les malheureux. 

Le prieur ou hégouménosme ftl présent de plusieurs 
médailles, portant toutes, avec diverses figures symbo- 
liques, à l'exergue dans une couronne de chêne, le 
foudre et le mot ÀIIEIPÛTA», des Épirotcs (i). Pen- 
dant mon séjour à Janina , j'en acquis plusieurs sem- 
blables, au^ ^monogrammes près, qui avaient été trou- 
vées eu déJRrichant la terre dans tes mines de Castritza, 
et aux environis du eôlé de Bareainoudi. J'appris des 
rdigieux que le rocher, dont ils sont les seuls habi- 
tants, exhale des vapeurs nuisibles à la santé. Ses mas- 
ses bouleversées par les tremble^m^nts de terre, entre- 
m^es d'une argile rouge imprégnée de soufre , sont 
comme brûlées , et toutes les commotions souterraines 
qu'on éprouve à Janina, semblent partir de ee tumu- 
lus, qu'on pourrait croire placé sur la bouche d'un 
voleân. 

La rôube qui passe au nord de Castritza est baignée 
par les eaux du lac supérieur , que les gens du pays 
croient voir disparafttre dans des gouffres , qu'ils ap- 
pellent Voinikova , d où elles coulent sous terre jusques 
daûs le vallon de l'Arta , ce qui n'est ni probable , ni 
démontré. I) suffît dje dire que cette extrémité du lac 
forme unabytne couvert de roseaux, doût la profondeur 



(i) Ces médailles représentent Jupiter et Junon, à gauche , 
le fjDu4iiç,.^£^is un^ couronne de chêne ^^ avec Le m^t Ai^ipc^-râv. 

N^ X Foudre avec le même mot, au revers , taureau cornupète* 
N^ 3. Tête de Jupiter diadémée, à.dr4»lte^dans leofaamp, deux 
ttionograoames, an revers, le foiidre et rioscrif»lîoii des Épi- 
rotes. 



]4o VOYAGB DE LA GRÊCE« 

est extraordinaire suivant les Grecs qui mêlent toujours 
à ce qu'ils racontent du merveilleux , et ne peuvent ex- 
pliquer ce qui tombe sous les sens, que par des phé- 
nomènes surnaturels; Je dirai bientôt, de quel côté se 
perdent les eaux de ce lac , quelle peut être leur quan- 
tité relativement aux sources qui l'alimentent et aux 
torrents qu'il reçoit. 

Une demi-lieue à l'ouest de Castritz^, après avoir 
passé un. prolongement du lac, sur une chaussée en 
pierre percée d'arches, on trouve le klian de Catchika 
et l'église de Saint-Michel- Archange (i). Vis-à-vison 
voit le village de ce nom bâti sur un mamelon au pen- 
chant d'une colline, qui se rattache aux coteaux, dont 
les flancs enveloppent Janina à l'occident. De ce cara- 
vansérail en marchant à leur base , et ayant à droite 
une belle prairie terminée par le lac , dans une heure 
de chemin , on laisse à gauche le khan et la ferme de 
Bonila. Six cents toises plus loin, on passe entre le 
khan de Pogoniani et un teké de derviches, et on entre 
à Janina par la porte de Galo-Tchesmé, près de laquelle 
on voit deux pavillons chinois nouvellement bâtis par 
Ali pacha. 

La ville de Joannina (a) existait depuis plusieurs 
siècles , lorsqu'elle fut restaurée par Jean fils d'Alexis 
Comnène, qui commença à régner vers 1 1 18, ou sui- 
vant d'autres, car on n'a rien de positif à cet égard, 



(i) Les Grecs rappellent TaÇiapx»»«» <^hef de la milice. Voy- 
Hagiolog. 9 noYemb. ; Nicel. Paphlagon. in vkâ sancti Ignalii, 
patriarchae Constantinopolit. Ducas. c. 34. 

(a) Son nom s'écrit i»«vviva, mais les Grecs le prononcent 
lanina , et les Albanais en font celui de lanine. 



LIVRE II, CHAPITRE I. I^f 

par Jean Ducas, gendre de Théodore Ijascaris, dont 
l'avènement au trône se rapporte à Tannée 122a de 
notre ère. Sans discuter ces deux versions, dont la 
première me parait la véritable, elles prouvent que 
Janina est une ville du moyen âge. Rien ne démontre 
en effet qu'elle repose sur aucune construction ancienne, 
malgré l'avantage de sa position qui aurait dû déter- 
miner les premiers habitants de l'Épire à former un 
établissement au lieu qu'elle occupe, si toutefois l'état 
des lieux le permettait alors. Elle commençait à peine 
à s élever sur le promontoire qui s'avance à l'orient dans 
le lac, lorsque les Normands unis aux Napolitains, que 
les historiens du temps appellent Catalans ou Latins, 
la détruisirent de fond en comble. H est à présumer que 
cette catastrophe eut lieu dans le douzième siècle, car 
elle était florissante lorsqu'elle tomba au pouvoir des 
Triballes, nom sous lequel les Byzantins désignent 
souvent les Serviens. 

Une histoire anonyme de Janina , copiée sur un ma- 
nuscrit appartenant aux moines des Météores, dont je 
possède un exemplaire publié dans la première édition 
de ce voyage, commence à l'invasion de Janina par 
les Slaves , que l'auteur fixe à l'époque de la mort d'An- 
dronic le vieux (i). Les Turcs, suivant sa narration, 
maîtres de l'Asie mineure, étaient alors répandus dans la 
Thrace , les Génois occupaient Chios,la vieille Phocée(2) 
et plusieurs villes dans l'Asie mineure; les Vénitiens )es 
Cyclades et la Morée, à l'exception de Lacédémone et 



(t) L'historique qui suit^st entièrement extrait du manuscrit 
des Météores, que je crois inutile de faire réimprimer. 
(2) Cantacuzen. t. ï, p. a38. 



l4t2 VOYAGE DE Li i:;Ràc£. 

de Monembasid , tandis que TÉpirç était gouvernée par 
les rois de Servie. 

Ce craie ou monarque, nraimé Etienne, trouvant les 
frontières de la Grèce dégarnies, commença à y iaire 
des courses, et attaqua bientôt après les villes. Mêlant la 
corruption à la force, il s'empara de proche en prdche de 
laValachie grecque (i), dontXrîcalà et Lârisse faisaient 
partie , et se rendit enfin maître de Janinaei de b Grèce 
ou HeUada(a). Devenu possessenr de ce payB , il en forma 
deux principautés , donnant la Yalatshie greeiqae et Ja- 
nina à un de ses satrapes, nonlmé Prolampos , avec le 
titre de César ; et rÉtoUe à son frère Siméon , qni épousa 
ThoBoé, fiUe du despote lean ^ seigneur de cettre pro- 
vince , dont elle était bé^ritière. Pour lai, après ass dis- 
po&iti<»i&, il remoala à Belgrade ( Berat ) , d'eu il passa 
à Ganina, et, qudkpies mots après, il raonrut. 

Le céâar Prolampos s'assura aussitôt dn pays quihû 
avait été concédé ; mais Siméon dut aboadonfiiér l'Eto- 
lie à son eousîn !Nicéphore, qui en avait reçu Finves- 
titure de Constant inopJe, et il se retira à Castoria, 
auprès de la reine Thomé, son épouse. Il s'occupa 
aussitôt à taséemMer des partis de Grecs , d'Albanais 
et de Servions , dont if forma un corps de cinq miU^ 
hommes, prêts à le seconder dans ses entreprises. 
Cependfiitt Nicéfdiare , étant arrivé de CeÀstabtiirofie, 

. ( i) La' ValacMe ^etqaé est te payy qtte Nîcétas appelle Mc- 
galovlachie ou Anovlaehie, qui nie s'est jamais éffendue, à ce 
que je présume , jusqu'à Larisse. Payez le livre VI , c. i de ce 
voyage. 

(a) Les Grecd dn Bas-Empire et ceux de nos jours appeMeni 
spécialement Hellnda , la partie de la Grèce cmnpf rse entré le 
Pénée, TAcheloiis et les Thermopylos. 



LIVRE 11, CHAPITRE I. l43 

entra en possession de son gouvernement; mais il ne put 
en jouir long-temps; car, ayant trouvé TÉtolie en proie 
aux dissensions, les Grecs expulsés des villes par les 
Albanais, comme il voulut les réduire par la voie des 
armes, il perdit la vie dans un combat qii'il leur livra 
près de TAcheloûs-. 

A cette nouvelle, Siméôn quitta aussitôt les fron- 
tières de la Servie, pour se rendre à Tricala avec son 
épouse, qu'il envoya de là dans l'Etolie, oii elle était 
révérée, en lui donnant le gouvernement de celte pro- 
vince, auquel il joignit ceux d'Arta et de Janina. Pour 
lui, il se porta dans la Yalachie (ce qui ferait croire 
que Prolampos n'existait plus), et pendant qu'il y était, 
Chiapenos , un de ses lieutenants , s'empara de plusieurs 
places appartenant aux Grecs , ainsi que de la viHe 
importante de ^erria (Befpota) (t). 

Cependant, la reine Thomé, malgré l'affection des 
Etoliens , ne pouvait réprimer les Albanais , auxquels 
<m avait concédé Angelo-Castron et plusieurs villes 
près de l'Acheloiîs. Comme ils harcelaient même sans 
cesse Janina, les habitants de cette ville étant venus 
trouver le roi à Vodena (2) , il leur accorda , pour les 
gouverner , le despote Thomas. 

Ce satrape bannît, à son arrivée à Janina, en 1367, 
le métropolitain Sébastien, ainsi que les principaux 
habitants de la cité qu'il devait protéger, et il fit périr 



(0 Bi^(x> Berrhée, aujoiurdfhm Veria et Cara-Verria, ville 
de la Macédoine CiSAxienne, sur une rivière qui se rend à THa- 
liacroon. 

(a) Vodena , ville de la Macédoine , douze lieues O. N. O. de 
Salonique. , 



l44 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

dans les supplices un nommé Clasvi , qui n'avait d'autre 
crime que de grandes richesses et des biens considé- 
rables , dont il s'empara. 

Le tyran, environné d'espions, de délateurs, de si- 
, caires , commençait son règne sous ces auspices , lors- 
que la peste, qui éclata au commencement de i368, 
vint désoler cette ville, déjà trop malheureuse. Mais à 
peine ce fléau fut-il calmé, que la fureur de Thomas, 
qui s'était comme assoupie, annonça son réveil par dé 
nouvelles vexations. Il mariait par force les jeunes grec- 
ques des meilleures familles aux Serviens ,il s'emparait 
des propriétés des orphelins, et il établit le régime des 
tortures et des bastonnades. On ne voyait que suppli- 
ces; enfin , il s'empara du monopole de toutes les choses 
nécessaires à la vie, et il réduisit le peuple à travailler 
. par corvées aux terres qu'il avait usurpées ! 

Ija terreur régnait dans les familles, elle s'étendait 
au dehors, lorsque les Albanais, qu'il n'avait pa3 ména- 
gés , conduits par Pierre Léosa , parurent devant lanina, 
qu'ils tinrent bloquée, à diverses reprises, pendant 
trois années, et la guerre ne se termina que par le 
mariage d'Irène, fille* de Thomas, avec leur chef. 

L'année qui suivit cet événement fut mémorable par 
une peste meurtrière qui désola la ville d'Arta, d'où 
elle fut apportée en 1378 à Janina, que les Malacas- 
sites vinrent attaquer pendant ce temps de désolation, 
dans l'espoir de s'en emparer, mais ils furent repoussés 
^ avec perte et obligés de se retirer. 

Un soulèvement général arrivé en j 879, dans cette 
place couverte de funérailles, commençait à inquiéter 
le despote Thomas, lorsque les Albanais unis aux Ma- 
lacassites reparurent devant Janina. Il y eut une espèce 



LIVRK II, CHAPITRE I. . l45 

de combat naval sur le lac , dans lequel la victoire resta 
à Thomas, qui, dans l'ivresse du succès , déchargea le 
poids de sa colère sur les vaincus et. les séditieux. 

Enfin au printemps de i38o, on vit arriver dans 
TÉpire les premiers Turcs qui eussent encore osé 
s'aventurer au-delà du Pinde. Conduits par un de leurs 
chefs appelé Isalm, ils s'emparèrent, le a juîn,de Yèla 
qu'ils désolèrent; et ils ne se retirèrent qu'après avoir 
massacré un grand nombre de Mazaracbiens et de 
Zenovisiens de Politza. Thomas profita de la conster- 
nation que cet événement avait lépandue pour s'em- 
parer des postes fortifiés de Voursina,.Kretzoumitza, 
Dragomi, Yelchistas, Areochovitza, et des positions 
militaires des défilés , auxquelles il préposa des chefs 
qu'il appela Képhaladai et Zoubanei. Cette même an- 
née, il fit crever les yeuit à Isaïe abbé de Nezzovo, 
qu'il condamna à être renfermé dans une cage de fer, 
et il termina ses expéditions par la prise de Castel- 
Saint-Donat ou Paramythia. 

Jusqu'alors on n'avait connu Thomas que par ses 
cruautés, mais il leva entièrement le masque, en en- 
rôlant parmi ses troupes un chef de bande nommé 
Cassan, avec quarante Mahométans. Enfin séduit par 
Ifô Latins, aux erreurs desquels il adhéra, il apos- 
^sia publiquement, et déclara que Dieu, dans le mys- 
tere de la transubstantiation, était l'antitype, et non la 
realité de sa présence , sous les espèces consacrées ( i ). 



(i) On reconnaît la mauvaise foi, plutôt que Tignorance de 
1 écrivain grec, qui accuse les Latins ou catholiques de ne 
pas croire à la présence réelle dans rEiicharîstie. Ce dogme est 



I. 



lo 



l46 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

L'année suivante, il bannit le métropolitain Mathieu, 
de son siège; et ce fut là le terme des excès dont il 
s'était rendu coupable. L'apostat Thomas, qui avait 
fait si long«temps le malheur de Janina , fut enfin as- 
sassiné par ses capitaines des gardes, qui étaient Ni- 
cephoraki, Raïcaki, Artavestos, Antoine et Frank, 
le 23 décembre 1 383. Avec ce chef finit le gouver- 
nement des Serviens dans l'Épire. 

A la nouvelle de la mort du tyran, les habitants 
de Janina , transportés de joie, élurent spontanément 
pour leur despote ou seigneur, Isaos , alors gouverneur 
de Céphalonie, qui se rendit à leurs vœux, le 3o jan- 
vier i384* ^^ premiers soins furent de rappeler le 
métropolitain , de rendre les biens à ceux qui en avaient 
été dépouillés, d'abolir les corvées humiliantes, ta 
honte du vasselage , et de rendre au peuple ses ancien- 
nes libertés. 

L'histoire des bons princes, comme celle des peuples 
heureux, étant ordinairement peu mêlée d'incidents, 
la chronique de Janina ne se ranime que vers 1 399- 
Au mois d'avril de cette année, Isaos se vit obligé de 
marcher contre les Albanais. 

Ayant rassemblé les Malacassites, les Mazarachiens, 
les habitants de Papingos, de Drynopolis , du Zagori 
et les grands Zagorites (i), il vint camper près du 



commun aux deux églises; mais un fait remarquable, c'est 
(le voir le despote Thomas professer une doctrine qui ne fut 
proclamée que deux siècles après par Luther. La Grèce aurait- 
elle en cela la primauté sur TAllemagne ? 

(i) Grands Zagorites; ce sont les Yalaques qui avoisinent les 
sources de TAoùs et du Rhédias. 



LIVRE II, CHAPITRE I. iJ^'] 

Mezzopotamos. Comme il se disposait à passer de là 
dans les Dibres , il fut attaqué par Gnophos , Thijeli 
et Ghioni(i), avec tant de fîirie qu'il fut battu çt fait 
prisonnier. Mais bientôt après, par l'entremise dubayle 
qui commandait à Corfou, sa rançon fut traitée pour 
dix mille sequins d'or de Yenise , qu'on paya aux com- 
missaires chargés de consommer son échange, à Argyro- 
Castron. Il rentra ensuite dans la ville de Janina , au 
mois d'avril i4oo, avec son frère Sgouro, auquel il 
conféra le gouvernement d'Arta. Peu de temps après il 
reçut la soumission du canton de Pogoniani ; l'histoire 
ne dit pas quelle fut sa fin. 

D'autres événements s'annonçaient; de nouveaux 
maîtres se préparaient à envahir la Grèce, pour lui 
donner des fers. Vers l'année 1 299 , le nom des Turcs 
avait retenti dans TÉpire, et un siècle et demi s'était 
à peine écoulé, qu'ils avaient envahi la Thrace et les 
terres de la Macédoine , jusqu'au delà du mont Pan- 
gée, tandis que leurs coureurs, répandus en parti- 
sans , allaient au loin porter la dévastation , en pous- 
sant des reconnaissances militaires. Bajazet Uderim (la 
foudre), poursuivant le cours des victoires de ses an- 
cêtres , franchissant les montagnes et les fleuves , ve- 
nait de conquérir la Romelie, et maître de la haute Âl- 
banie, il se préparait à passer le Pinde, lorsque le 
bruit des armes de Tamerlan , qui ravageait l'Asie mi- 



(i) Ghioni, c'est le même que Ducange appelle Guini dans 
son Histoire de Ctp. sous les empereurs français, et dont il 
eûste encore des descendants domiciliés à l'île de Spetzia ou 
Petza, à l'entrée du golfe d'Argos. 



10. 



l48 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

neùre, le rappela dans TOrient, où il perdit dans 
une seule bataflle le trône et la liberté (i). Cet évé- 
nement , qui vengea la Grèce du dévastateur de la 
Thessalie , de la Macédoine , de la Phocide , de TAtti- 
que 9 de la Mysie et de la Bulgarie , ne fit cependant 
qu'ajourner la conquête .de TÉpire par les Mahométans. 
Les Épirotes ne se regardèrent plus que comme la proie 
future des barbares. En i4i3 on remarqua un député 
du duc de Janina , parmi les ambassadeurs envoyés pour 
faire leur cour à Mahomet P , qui se trouvait à Àn- 
drinople (a). 

Amurat , neuvième monarque de la dynastie des Ot^ 
tomans , qui monta sur le trône en i4^^ 9 i^e tàvàdi pas 
à reprendre les plans de ses ancêtres contre la Grèce: 
Xics Épirotes lui disputèrent d'abord avec succès l'en^ 
trée des défilés du Pinde , mais épouvantés par une 
sommation que ce prince leur s^dressa de son camp de* 



(1) Les annales turques rapportent cette mémorable bataille, 
dans laquelle deux cent mille Turcs furent taillés en pièces, à 
l'an 804 de l'Hégire ou 1401 de J.-C. , la quatorzième année da 
règne de Bajazet. Chàlcond. , lib. III. 

(a) 141 3 april. 3, fer. 2 (correspondant au premier jour de 
l'an 816 de l'Hégire). Machmet imperii potitus > legatos missos 
a Servis, Walacbis, Bulgaris et duce loanninorum, Lacedemo- 
nis despota et principe Achaiae, bénigne ac clementer allocutas, 
ad mensae su» sacra admisit. Inter compotandum singulis 
propinavit, demum pacifiée dimisit, et responsum quod refer- 
rent > taie dédit : nunciate dominis vestris, me pacem omnibus 
offerre , ab iisque oblatam amplecti ; qui fraude pacem corru- 
périt, îpsi Deus pacis infestus esto. — . Cott. Stritt. Servie, c. 

xvn, S. ^96. 



LIVRE II, CHAPITRE I. I /|() 

vant Thessalonique (i), ils résolurent de se souioiettre. 
C'est pourquoi ils lui députèrent un certain nombre 
des citoyens les plus distingués de la ville , qui réglè- 
rent une Capitulation avec ce sultan près Salonique, 
oii.son quartier était établi , dans un lieu appelé Klidi, 
ou la clef..£n conséquence dix- huit Turcs commandés 
par un officier , prirent possession du château de Ja- 
nina au nom du grand-seigneur, le 9 octobre i43i ^ 



(i) La chronique de Janina cite cette pièce dans les termes 
suivants : 

B«oiXebç Mouf oçT ÂvAToX'nc xal Aùoeoç , ypàf «a sic iaS.ç Toi»c Ittawiraç « 
xai oôç 9U(AêouXeuc» , va IXOsçs OeXvifAaTueûc va (aoû irof o^ttoers t^ xà- 
?pov aaç y xal va p.i irpooxuvnotTt è%k ^aotXéav acLç , ^là va yA (aI xtvn- 
crtTt ttç 6u{AÔv (^éyav , xal IXOc» ivavTÎov acLç (fci rà çpaTtOiAara {aou , xal 
fffltpo To xoçpov aoLç (4.1 To èitoAi (aou. Kat TOTt d^tTt iroOiq rà 2oa 
Iira6av xal rà Xoitrà xàçfvi , oipou Ot>.Ti|AaTixâc ^tv |as JirpoaxuviQaav , xal 
waT0ixttirQ9av (ac to 9ica6{ (aou , xal Otto tôv cpaTioTÛv {aou loxXaêtt» 
0itaav 9 xal ÂvaToXii xal Au9V] JTCEXiidifxrav. Kal 2pxov àvajACTa^û (aaiç va 
«ctinffttfitv , 2t( va (aiov oolç tirfdkfà irorà âirà to xàçpov oetç , xal èatTc 
«oXiv va (Ainv çav^Ts iiri^ouXot , xal rnç paviXEÎac (aou aTnidf ç iruiroTs. 

Traduction, 

jMourat, empereur d'Orient et d'Occident. Je vous écris à vous, 
Janiotes, et je vous invite à venir volontairement me présenter 
les clefs de votre forteresse , et me saluer comme votre em- 
pereur, si vous ne voulez exciter ma colère , et m'obliger de 
iparcher contre vous avec mon armée, pour m'emparcr de 
votre ville. Alors vous éprouveriez les maux qu'ont soufferts 
les places qui m'ont résisté, et qui ont refusé de me reconnsûtre 
pour leur maître; villes que mon épée a frappées, et qui sont 
tombées sous le sabre de mes soldats, vainqueurs de TOrient et 
de l'Occident. Nous jurerons ensemble, moi que je ne vous chas- 
serai jamais de votre forteresse ; vous que vous serez fidèles e( 
à jamais soumis à mon autorité. 



l5o VOYAGE DE LA GRECE. 

et non pas en 14^4 9 ^^omme Meletius le rapporte dans 
sa géographie. 

La chronique dont je viens de citer les particula- 
rités les plus intéressantes 9 ne rapporte ensuite que 
quelques détails vulgaires, qui s'étendent jusqu'à Tan- 
née 1740, temps auquel elle finit. Depuis cette épo- 
que les habitants de Janina avaient conservé une 
demi-liberté sous le gouvernement de leurs pachas, 
qu'ils faisaient révoquer à leur gré, et cet état a dure 
jusqu'en 1788, année de l'avènement d'Ali pacha à la 
satrapie de l'Épire, de laquelle datent les malheurs 
d'une ville qui gémit depuis trente ans sous son au- 
torité , et qui est peut-être destinée à y voir perpétuer 
sa postérité (i). 

La ville de Janina se déploie sur le penchant et a 
la base des coteaux qui la dominent à l'occident, jus- 
qu'à un cap , dont les extrémités recourbées en forme 
d'aigle dicéphale , élèvent deux mamelons , sur les- 
quels sont bâtis en regard le palais du visir AU et 
deux mosquées. Cette presqu'île, sur laquelle exista 
l'ancienne Janina , se détache de la ville dans une lon- 
gueur de trois cents toises sur cent cinquante dans 
son plus grand diamètre , en s'avançant au milieu des 
eaux du lac. A son extrémité occidentale , un fossé la 
sépare du bazard , et un rempart élevé , garni de ca- 
nons , la défendrait de ce côté , si une pareille position 
était susceptible de résistance. Dans son enceinte, 
qui est maintenant erlvïronnée d'un cordon de murs 

(i) Voyez pour l'histoire d*AU pacha et ce qui concerne la 
destruction de Janina, l'histoire de la régénération de la Grèce, 
qui fait une suite indispensable à ce voyage. 



LIVRE lï, CHAPITRE I. 1 I 

bastionné, ou remarque le quartier fétide des Juifs, 
les prisons , le grand sérail du visir Ali et la mosquée 
^eCalo pacha, édifice orné de colonnes en granit, ap- 
portées du temple de Pluton, dont les ruines existent 
près du lac Achérusien dans la Thesprotie (i). Autour 
de cette mosquée, que les Turcs ont construite sur rem- 
placement de l'église du Pantocrator , on voit les tom- 
beaux de quelques pachas, situés au bord du .rocher 
qui forme une rive perpendiculaire de cent pieds d'élé- 
vation au*dessus du làc. 

La nouvelle Janina , comme toutes les villes turques , 
se compose d'un bazard fangeux, sitiié au voisinage 
du château , de rues tortueuses , qui ne permettent de 
nommer que celle appelée sérail maehalé , et de quar- 
tiers entrecoupés de cimetières enceints de murs , ou 
délaissés, qui n'ont pas même le mérite ordinaire, 
d'offrir quelques tombeaux bien entretenus. Le châ- 
teau de Litharitza , qui domine la presqu'île du lac , 
renferme le nouveau sérail du visir , autour duquel se 
groupent les palais de ses fils Mouctar et Veli pacha. 
Ces édifices, bâtis* comme tous les ouvrages turcs, ont 
cependant cela de particulier, qu'on y voit des pein- 
tures à fresque exécutées par des Arméniens, qui 
ont représenté différents sujets aussi monstrueux , 
que le goût des princes dont ils font l'admiration. 
Ainsi, sur le fronton de la porte d'entrée du sérail 
de Mouctar, ce pacha est peint entouré de ses gardes, 
assistant au supplice d'un homme qu'on attache au gi- 
bet. On vante cet ouvrage , que les connaisseurs du 
pays mettent cependant au-dessous d'un paysage dans 

(i) Voyez liv. IV, c. VI de ce voyage. 



]52 YOYÂG£j|>£LA GR£C£. 

lequel ce prince est représe&té assis, au milieu d'uD 
troupea^u de chevaux, de bœufs, de mulets et d'ânes. 
On serait tenté de croire qu'on a voulu faire allusion 
à la société habituelle de son excellence. Chez Yeli 
pacha, les peintures représentent des camps, des pi- 
les de têtes , des drapeaux , d^s sièges , dans lésais 
les bombes sont plus grosses que tes maisons ; et au 
plafond de son salon de repos, un ciel, oii Fon voit 
tout à la fois le soleil , ta lune, les étoiles , une comète 
avec sa queue enflammée, et la foudre sillonnant les 
airs. Les appartements du vieux Ali, mieux soignés , 
offrent des arabesques d'un bon goût ; mais au total 
ces ouvrages , comme les palais de bois et de boue 
dont il font partie , ne méritent guères m l'attention 
du voyageur, ni l'honneur d'une description, 

Les mosquées au nombre de quatorze, et les sept 
églises de Janina, ne valent pas mieux la peine d'être 
vues que le monastère de Sainte Catherine foodé par 
des religieux Sinaïtes sortis de la colonie des moines 
Syriens, qui se prétendent pourvus d'une patente auto- 
graphe de Mahomet, écrite comme le Coran le fut pri- 
mitivement sur des omoplates de mouton et des os de 
chameau. Ces bons pères racontent que Sainte Catherine 
née à Alexandrie d'Egypte , fut fille d'un prince nprome 
Castus. Unique en beauté , elle apprit les. lettres grec- 
ques et latines, la médecine et presque toutes les lan- 
gues connues. Ayant embrassé le christianisme, elle 
souflfrit le martyre sous le règn6 de l'empereur Maxen- 
ce (i). Les bonnes âmes ajoutent quelle fut l'épouse 
du Christ. 

(i) L'Hagiologie sVxpFÎnic en evs U»ni»<.»s : AOm Kccrt^in ôff%' 



LIVRE II, CHAPITRE f. l53 

Quant aux édifices , tels que l'hôpital et le collège , 
ils ne soat remarquables que par la généreuse inten- 
tion de leurs fondateurs , Capelan et Sosimos , dont les 
Qoms et la mémoire seront ^ jamais chers et recom- 
mandables aux habitants de l'Épire. Ces deux respec- 
tables amis des chrétiens , ont doté , par des fonds dé- 
posés dans la banque de Moscou, pour le collège de 
Janina, trois professeurs pensionnés, chargés d'en- 
seigner à leurs élèves le grec littéral , le latin , et le fran- 
çais; et sept maîtres subalternes ,qui n'ont que la nour- 
riture et le vêtement Des écoliers reçoivent une mo- 
dique pension , afin de pouvoir suivre les études , et 
d'autres sont admis comme externes et sans rétribu- 
tion, aux. leçons qui se donnent deux fois chaque jour, 
pendant l'année scholastique. Dans l'hôpital, on se 
contente de fournir des aliments aux pauvres ; et c'est 
plutôt par son institution un lieu d'asyle comme les 
Xénodochions^ où les pauvres étaient admis dans les 
premiers siècles du christianisme , qu'un Nosocomion, 
dans lequel on traite les maladies, puisqu'il n'y a ni 
médecins , ni pharmacie destinés pour son service. Cette 
institution , tout imparfaite qu'elle est , n'ea mérite pas 
moins la plus grande reconnaisance pour ses fonda- 



I ' 



Koçov (iktYeOoç àpia xat xoXXoç fx^uaa acApiaTOc* %lç axf ov ixirfti^cuOitva 
ir«9av ÉXXviviXTiv xal ^«»pLatx';f)v irai^tiav* xov toTç xarà larpuci^v ^tXoiro- 
maoA 9UYYpafi(ikaoi* xat f cdvà; jrcpofXodaaou^: iroXXôv iOv&v ixjiLaOoOaflC. 
Aïo xal rnv etc Xptçbv SpioXoYÎav ôirip tou ^aoiXacAC MaÇtvTiou, iroXXuv 
P«oàv«iv tcitpav XaSoûaa, tviv xc^ oXyiv airortfAviTat* xat rbv toS (Aapruptou 
Çiçavov ^^x^Tat. 

Grusius nous apprend qii*il a transcrit d'un manuscrit de la 
bibliothèque de Bâle cet extrait, avec une plume d'oison (an- 
serino calamo ), en 1578. 



l54 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

teurs. Leur sollicitude a aussi pourvu à la dotation de 
pauvres filles qu'on marie chaque année, pour perpétuer 
la race laborieuse de ces prolétaires qui dureront, sui- 
vant la parole divine, autant que le monde : Nam sera- 
per pauperes vobiscum habetis. 

Dans l'état de barbarie qui afflige la Grèce , Janina 
se glorifie d'avoir cultivé en silence les lettres, ban- 
nies du territoire qui fut leur berceau et leur sanctuaire. 
Un cabinet de physique, des sphères, dès cartes, quel- 
ques instruments de chimie , une bibliothèque qui rea- 
ferme environ quinze cents volumes des classiques des 
trois langues qu'on enseigne dans son collège, suffisent 
pour initier les élèves dans la connaissance des lettres 
et des sciences , et c'est plus qu on n'oserait espérer sous 
un gouvernement ombrageux. On ne sera pas moins 
surpris de voir que cette ville a produit, depuis son 
esclavage, Meletius, connu par sa Géographie et son 
Histoire ecclésiastique (i) ; Balano , auteur d'un Traite 
de mathématiques appliquées aux arts ; Sokdoris, qui a 
donné la «Grammaire et la Poétique de l'Hellénique; 
Gosmas Balanos, cité pour ses Traités de l'algèbre et de 
la chronologie; Triphon, qui a publié une Grammaire; 
Lambros Photiadès, un ouvrage sur les mesures; Geor- 
ges, un Dictionnaire grec et latin, et Psallida, deux 
ouvrages intitulés : Mathematica et Fera Félicitas^ 
en grec et en latin. 

Les vertus ne sont pas non plus entièrement ban- 
nies de cette ville, malgré l'influence de celui qui Top- 
prime depuis trente ans. La fausseté , l'astuce et la 

(i) A l'exception de Meletius, les autres auteurs ne pçuveiit 
être considérés que comme des excerpteurs et des traducteurs. 



^^' 



LIVRE II, CHAPITR£ I. 130 

perjQdie , qu'on reproche à ses habitants , pourraient 
être également les vices de tout autre peuple qui serait 
gouverné par Ali pacha. C'est la suite inévitable de la 
dépravation qu'il a érigée en principe ! Là comme dans 
les salons de quelques potentats^ quiconque est sans 
honneur et sans humeur est un courtisan parfait. 
Jour et nuit, l'antre de Cacus est ouvert à la délation, 
au crime et à la perfidie. Sa garde est composée d'as- 
sassins ; ses pages sont les enfants dépravés des victi- 
mes de sa férocité; ses émissaires^ de lâches valaques , 
prêts à commettre tous les forfaits , et ses affidés , des 
empoisonneurs, qui font gloire de leurs crimçs. Des 
ministres sacrilèges du dieu vivant sont admis aux se* 
crets ténébreux de ses conseils, pour lui révéler la 
pensée de l'innocence et le secret des confessions. Des 
espions , déguisés sous toutes les formes , chercheht et 
scrutent les lieux où sont enfouis les deniers de la veuve 
et de l'orphelin. La vierge timide , cachée dans l'ob- 
scurité des appartements réservés aux sexe, ne peut 
échapper à leurs regards pénétrants. On l'arrache du 
sein maternel; on en arrache le fils, espoir d'une fa- 
mille vertueuse; et l'honneur, la beauté, la pudeur , ^ 
sont sacrifiés aux plus honteuses passions. I^es grâces , 
les faveurs ne tombent jamais sur l'homme de bien ; 
et malgré la réprobation qui repousse la probité, la 
pieuse philanthropie habite cependant encore cette ville 
en proie à la plus scandaleuse immoralité. 

Les Grecs de Janina sont charitables; rien n'a pu 
effacer cette qualité de leur cœur. Ils ne détournent 
point leurs regards d'un homme accablé par la dis- 
grâce du satrape; et tous les malheureux, sans dis- 
tinction , sont l'objet de la sollicitude publique. Les 



l56 VOyâ.6E DE LA GRÈCE. 

prisons, qui regorgent de victimes, auxquelles leur 
tyran n'accorde que des fers, tombent à la charge de 
la ville, qui pourvoit à leqrs besoins. Chrétiens,^ ou 
Juifs, la charité les anime d'une égale affection. Sans 
distinction de culte, elle leur fournit des vêtements 
suivant les saisons, et une nourriture journalière pour 
leurs besoins. Des hommes et des femmes se dévouent 
pour demander l'aumône , non en faisant de ces quêtes 
où la vanité du siècle perce, en implorant la commisé- 
ration publique, mais en se couvrant du cilice, chargés 
du sac de la mendicité , et en frappant aux portes pour 
demander le pain du pauvre. Aii. T«i« i^ik^Hç jtoî 
çv3ioacû)(t£voo«. ^os/rères prisonniers souffrent, crient- 
ils d'une voix plaintive; et jamais l'aumône ne leur est 
refusée, excepté du tyran et de ses complices. Ainsi 
la compassion est là comme partout la première des 
vertus , puis quelle contribue Iç plus puissamment au 
soulagement de l'humanité. On donne au nom du père 
des miséricordes, car il est écrit que celui gui a pitié 
du pauvre , prête à l'Étemel (i). 

Aux fêtes solennelles , l'allégresse des chrétiens se 
fait sentir jusqu'au fond du tartare dans lequel les pri- 
sonniers sont renfermés. Les travaux cessent pour eux, 
leur nourriture est plus abondante , et pendant la pâ- 
que, ils ont des tables aussi bien servies que celles 
des riches. Au milieu des festins et des noces , on pense 
aux prisonniers, et les restes du banquet leur sont ré- 
servés. A la mort d'un proche parent, une famille opu- 
lente feit pendant plusieurs jours la dépense de la nour- 
riture d'une chambrée de ces infortunés, et les dames, 



(i) Pi-overb. XIX, 17; Eccles. II, ,; Isa. LVIII, 7. 



LIVRE II, CHAPITRE I. IJ'J 

suivies de leurs domestiques, président souvent elles- 
mêmes aux distributions des aliments qu'elles se font 
uii devoir de préparer de leurs mains. Noble et sublime 
fonction ! Elles ne dédaignent pas de soulever la tête 
défaillante d'un vieillard accablé de douleurs, et le crime 
puissant respecte ce dévouement de la charité chré- 
tienne ! Mais de combien de bénédictions est comblé 
celui qui brise les fers des prisonniers? 

Un peuple susceptible d'une [reconnaissance aussi 
profonde, peut-il être essentiellement dépravé? Non, 
la nature a trop bien partagé les habitants de Janina, 
pour que les défauts dont on les accuse ne soient pas 
plutôt inhérents aux vices du gouvernement turc, qu'à 
leur caractère naturel. La fraîc];ieur et la beauté sont 
le partage des enfants ; la candeur , la régularité des 
traits et la majesté des formes, distinguent la plus in- 
téressante moitié de l'espèce humaine, et les hommes 
' sont généralement grands et bien faits. La vieillesse à 
la \érité est hideuse, surtout parmi les femmes. Mais 
indépendamment du fard et des bains d'étuves dont 
elles abusent , si on fait attention aux inquiétudes con- 
tinuelles auxquelles elles sont livrées, tremblant à cha- 
que instant pour leurs époux et pour leurs enfants , 
on ne sera pas surpris d'une pareille altération ; car le 
chagrin , qui livre des assauts continuels à l'ame , fane 
et détruit rapidement la jeunesse^ les grâces et la 
beauté. A trente ans, j'en ai fait la triste remarque et 
l'expérience personnelle, la barbe des hommes com- 
mence à blanchir; et la caducité s^annonce chez eux 
lorsque <lans nos heureux climats, sous l'influence pa- 
ternelle des manarchies européennes, l'habitant des 



l58 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

villes et des campagnes jouit encore de toute Ténergie 
de ses facultés. 

Il paraît que Janina , malgré l'action continuelle de 
l'anarchie et du despotisme, qui ont pesé sur ses ha- 
bitants depuis sa fondation , fut toujours une ville con- 
sidérable. Elle était déjà érigée en évêché en 879 (1); 
et peu de temps après devenue métropole, son prélat, 
qui prenait encore le titre d'archevêque de Janina et 
de Corcyre, eut sous son sceptre pastoral , pour suf- 



(1) Le premier ëvéque de Janina, historiquement connu, fut 
Zacharias , qui siégea au synode tenu après la mort de saint 
Ignace de Constantinople , pour le rétablissement de Fhotius 
dans ce siège , en 879. Ses successeurs furent : 



* 



Evéques de Janina y suivant tOriens Christianus. 

Zacharias , évèqae ( aa synode pour la restitution de Photias ). 879 
Theoleptas , métropolitain ( dixhoitième ëvéqae après la prise 

de Constantinople par les Tores) 

Antoine, évéqe de Bella, sonsciit ponr celui de Joanmna an 

concile de Tan x^64 

Joasaph , métropolitain i5So 

Mathieu ( Tingt-troisième a captA nrhe ) 

Parthenius i638 

Clément , métropolitain ( seculi nuperî) 

Hierotheus, métropolitain x?^^ 

Cependant le catalogue (eksesis) de l'empereur Andronic 
porte, à Tannée 67 3, au nombre des métropoles, Joannina,qtu 
avant ce temps était im évéché sufFragant de Naupacte. 

Banduri, t. I«', lib. VIII, p. a33. 

La même église se vante d'avoir donné le quatorzième pa- 
triarche de Constantinople , depuis la prise de cette ville par 
les Turcs , dans la personne de Theoleptus , qui mourut sous 
le règne de Soliman-le-Magnifique. Ibid. 



LIVRE II, CHAPITRE I. 1 Sg 

fragants, Vêlas, Drynopôiis, Buthrotùm et Chiinara(r). 
Les rois de Servie avaient fixé à Janina le siège de 
leur grande satrapie de la Grèce ou Hellade , puisque 
Etienne conféra le titre même de César à Prolampos , 
auquel il avait donné ce gouvernement. Sa popula- 
tion devait être nombreuse, puisqu'on la voit armer 
contre le s^anguinaire Thomas. Elle était florissante 
après sa soumission au sultan Mourad, contre lequel 
ses habitants osèrent se révolter , action dont ils furent 
cruellement punis, sans perdre les libertés accordées 
par leur capitulation. Enfin Spon (2), qui voyageait 
en 1666, en fait mention comme d'une ville riche et 
marchande. 

Elle fut en effet opulente et puissante jusqu'en 1 7 16, 
temps où ses habitants furent soumis pour la première 
fois au caratch ( tribut que les Musulmans à l'exemple 
des Hébreux (3) imposent au peuple à qui ils accordent 
la paix) et à l'autorité d'un pacha à deux queues, dé- 
pendant du visir deTricala en Thessalie. Cet événement 

(i) Les titres de Tarchevéque de Janina et ses suffragants sont : 

Titres. 

^' M. IfAawKVMv Ktpxûpov xal iràtfv)c Kcpxupa;. Archevêque métro- 
politain de Corcyre et dépendances. 

Ses Suffragants, 

E. Apuvoirqiiioç xal Âpyupoxaç-pou. Drynopolis et Argyrocastron. 

E. Bûujtç. Vêlas. 

E- Bou6povTouxat.Diux^oc. Buthrotum etGlychys. 

E. X<t|«,a^^aç xftt AiXgivou. Ghimarra et Delvino. 

(a) Spon. voyage, lib. I , p. 66^ édit. de La Haye 17^4- 
(3) Le peuple à qui les Juifs donnaient la paix devait être 
vassal et tributaire dlsraël. — Deut. XX , 1 1. 



l6o VOYAGE DE LA GR^.CE. 

n'eut pas sur l'industrie un effet aussi funeste que celui 
du gouvernement d'Ali pacha, qui n'a donné à la ville 
qu'un éclat trompeur par ses propres richesses. Cepen- 
dant on compte encore à Janina trois mille deux cents 
maisons. Dans ce nombre^ deux mille sont habitées par 
trois mille quatre cent vingt familles chrétiennes ., dont 
le régime spirituel est confié à cinquante deux papas, for- 
mant un égal nombre d'éphimeries (i) , qu'ils achètent 
de l'archevêque. Mille autres maisons sont la propriété 
des Turcs, qui ont un nombreux domestique, et les 
autres sont occupées par douze cents Juifs , formant 
deux synagogues. On peut , d'après cette base , calculer 
que le nombre des bourgeois est de dix-sept mille cent 
chrétiens, de cinq mille mahométans et de douze cents 
hébreux , formant un total de vingt-trois mille trois 
cents individus. Telle est la population domiciliée; 
mais si l'on ajoute à ce nombre les Albanais , compo- 
sant la garnison de la ville , les gens attachés aux mai- 
sons du visir et de ses fils , les otages de tous les cantons, 
les clients, les troupes mercenaires, le concoure des 
étrangers , on peut raisonnablement dire qu'il y a con- 
stamment à Janina trente-cinq mille individus résidants 
ou de passage. Aussi, malgré le dépérissement des gran- 
des fortunes , les petits marchands , qui vivent avec les 
étrangers, agrandissent-ils la ville, que le visir em- 
bellit par de vastes constructions. 



(i)Éfv)pbipta. Espèce de succursale ayant pour chef unarchiheb- 
domadaire. Le prêtre qui célèbre à son tour la liturgie est appelé 
ÉçufAftfiOT^ç. Voy. Typic. S. Sabae, cap. V; Anastas. Patriarch. 
Antioch. Hoioil. I; in Annuntiat. virgin. Dei parœ. Joasaph. patr. 
cp. epist. ad Theodos. Zygomal. , lib. IV, Turc, graec. Criisii. 
Sgourdpoul. , Hist. concil. florent. sect. XII y cap. I. 



LIVRÉ 11, CHAPITRE I. l6l 

L'étendue de Janina occupe dans son développe- 
ment deux milles de longueur, raesurés depuis la porte 
de Calo Tchesme, jusqu'à l'église de Saint-Nicolas située 
sur la route de Berat , dans une profondeur moyenne de 
quatre cent cinquante à sept cents toises. L'enceinte , 
environnée jadis d'un fossé et d'un épaulement , qui en- 
veloppait les coteaux , renferme , indépendamment des 
maisons , dès champs, des vignobles, des carrières, et 
présente un système de défense aussi ridicule que mal 
calculé. Au reste, ce monument de la terreur que trois 
cents Français , postés en 1798 à Prevesa, inspirèrent 
à Ali pacha, est presque entièrement détruit; il ne 
sert pas même à présent à réprimer les contrebandiers 
qui le passent pour éviter de payer les redevances , que 
les préposés du fisc exigent sur les denrées, les per- 
sonnes et les marchandises. 

Aux deux tiers supérieurs du lac, en face du sérail 
et de la mosquée de Calo pacha, plus près du mont 
Mitchikeli que de la ville, s'élève une île hérissée d'iné- 
galités , au nord de laquelle on voit un village grec de 
quatre-vingts feux, habité par des pêcheurs et des 
bateliers. Dans ses sinuosités et sur ses sommets, on 
compte sept chapelles décorées du nom de monas- 
tères, dont la plus remarquable est celle de Sotiras 
transformée en prison d'état , qui sert souvent aux 
exécutions secrètes de ceuît que la tyrannie a intérêt 
de faire disparaître sans éclat. Dans la partie méri- 
dionale de cet écueil qui présente des flancs acores du 
côté du Pinde , on trouve quelques champs cultivés et 
un peu de verdure. C'est vers la partie habitée , que les 
habitants de Janina , dans les beaux jours de l'été, vien- 
nent se divertir et s'enivrer. Les pêcheurs leur prêtent 
L 11 



l6^ TOYACf. DE LA GR^ICE. 

leurs maisons , et savent parfaitement préparer le poisson 
et les écrevÎHses , qui sont le rëg&l acooutuméide ces sortes 
de réutlioii^, dotol la musique, la gaieté et la folie font 
encore le chaire, mai^é la surveillance du despotisme. 

La rive opposée du Mitchikeii est abrupte , et c'est 
en la prolongeant en bateau pendant une lieue au midi, 
qu'on arrive au monastère de Douraklian, célèbre par 
une imagé nfiiraculeuse et par une^oi^^nie qiu s'y ras- 
semble chaque année , le jour de la nativité de la vierge. 
Une grève étroite permet de se cendre de là par terre 
au caravansérail d'Jlrdafnista , qui est un» échelle de 
cabotage pour le tmusport des bois de chauffage , 
qu'on tire du tcànton de Zagori. 

Du village ée l'île , si on vogue au nord-iest pendant 
cinq cents toises , on abbrde k isne des printcipalessources 
du lac appelée Dobravoda ou Krioinero r(i). Ce ruisseau 
sort de la base du mont M itchikeli par une ouverture , 
dans laquelle les poiss<His se réfugient à l'approche des 
barques. Les'habitatits, grands amateurs d'^au fraâdbe, 
manquent rarement de s'y désaltérer et d'y ploager leurs 
fruits pour les glacer. Â^peu-près à cent cinquante t^ses 
au nord, quand du a pris terre, oai passe devant un 
khali et ôU s^rrive au monastère de saint Come et saint 
Damien, que les Grecs nomment les saints Anftrgyres (s). 

(i) Toutes les sources du lac de Jànixia portètft dés noms 
sUves et grecs, ce qui "prouve , à^^appui de l^âstoke, que les 
«Servîers'ont long- temps habité le pays. Bobra ^ooda.y djnKSileur 
tan^e, sisnîfie benne eau; el en ^^gpec ^ krionero y eau.fraiche 
«st son synonyme. 

(û) Iftot Avoépyupoi. Les saints sans argent sont les dioscures 
modernes des Grecs. Cette dénomination est donnée à certains 
personnages de l'hagiologie orthodoxe , qni ont exercé gratuite- 



LIVRE II, CHAPITRE I. l63 

Tout près de cette ei)cein£e, les pluiei^ ferment w^ large 
torrent dont les eauxtombeat dan& le lac. De là, il fàM 
plus d'une iieiire et demie , pour mosutor au viU»ge de 
Saint-Georges, séjour aérien de treal^ faoïilles grecques. 
Elles vivent des productions des gçrges supérieures du 
mont Mkchikeli dans lesquelles il y a des champs cul- 
tives , quelques pâturages, des arbres, des eau&4e mau- 
vaise quaflité et une multitude prodigieusie de faiarta- 
velles. Sous le même air de vent, trois quarts de [lieue 
plus hautdans les .mcmtagnes, >on graivit jusqu a Ligna- 
dèz , premier village du Zagori , qui n!est habillé que 
cbrant les chaleurs de Fêté, à cause des jieiges dont ses 
sommets sont chargés pendant se^t «aoîs de l'anuiée. 
Telle estla hordure orientale du lac de Janina , daat le 
plan joint a ce chapitre donne une idée plus elaire que 
les descriptions , en ce qu'il parle aux yeux. On remar- 
quera dans la direction qord , .sur cette ligne, les sour* 
ces des saints Anargyres surnommiées Militari , celles dm 
Rioski et de Sedenico , qui sont autant de petites ri- 
vières souterraines. 

Deux milles au nord du village ^e Tîle dont je viens 
de pai4er , après .avoif navigué .dgn^ i^n canal l^otdé de 
roseaux, on tromve Perama, maison de plaisance du 
visir Ali , et tout auprès un village de quarante cabases 
habitées par de pauvres chrétiens , que le visir Ali pacha , 
acçoutuipé à parqvter les .gommes comme des troupeaux, 
*">*— ■ 'I » . ■ i»»— ^*- I I 11 , «1 1 1 III. I 

ment la médecine en £aveur des pauvres. /Voy. Pittiostopg. lib. 
III, e. i5, in JEt, Ath. Hereotic. Les plus remarquables de celte 
légende sont : SS. Gosme &t SaintiDamian y. Cyrus et ienn , P«a- 
télééiDoii et Henaaolaùs, ^amson et Diomède, TMUal^us .fît 
Trjphon. Il existe un cantique grec composé en àéwr h(mmnr 
par Jean , patriarche des Ëuchaïtes. 

1 r. 



l64 VOYAGE J)K I.A GRicE. 

remplaça de mon temps par une population de Grecslo- 
niens qui revenaient du pèlerinage de Jérusalem. Obligés 
de s'expatrier pour s'être brouillés avec les tribunaux 
de Corfou, ils se glorifiaient d'avoir servi les pères de 
la Terre-Sainte, en qualité de marmitons, de cuisiniers, 
et se seraient crus, au temps du gouvernement de Ve- 
nise, absous de leurs crimes qu'ils qualifiaient de pec- 
cadilles. Mais comme la justice française ne se conten- 
tait pas d'indulgences, ils se trouvèrent très-contents 
de planter leurs tabernacles à Perama , soas la protec* 
tion d'Àli pacha (i)i 

La butte rocailleuse et stérile , à la base de laquelle 
sont situées leurs huttes, est entièrement isolée, et 
semblable à une île que les eaux auraient abandonnée. 
Le lac finit en cet endroit , en face de la chapelle de 
Saint-Nieolas ^ bâtie sur la rive opposée- Une forêt de 
roseaux couvre le marais, qui se déroule au nord^ 
dans une longueur de six milles, jusqu'à Labschistàs eu 
liibisdas', qui est le lac inférieur. Perama est mainte- 



(i) Ils ne tarissaient pas sur le bonheur d'avoir habité le 
couvent de Saint-Saba, situé près du torrent de Cédron; mal* 
heureusement il n'y avait plus, comme autrefois, treize ou 
quatorze mille moines. On y montrait au reste le tombeau de 
ce saint, la source d'eau vive qu'il fit jaillir en récitant VAve 
Maria. Quelques-uns rapportaient de l'eau du Jourdain et de 
la fontaine dans laquelle saint Philippe baptisa l'eunuque de la 
reine Candace. Un papas qui se trouvait avec eux me mon- 
tra des raisins de la vigne de Sorvec , où les espions de Moyse 
prirent la grappe qu'ils portèrent au camp des Israélites. Maigre 
tant de curiosités saintes , nul de ces pèlerins, dont le pins 
honnête avait au moins quelques coups de stilet à expier, ne 
songea à aller respirer le frais à l'ombre «les oliviers qui ornent 
les jardins d'A.lcinoiis. 



LIVRE II, CHAPITRE I. l()5 

nant un palais abandonné, qui ne seit plus qu'aux exé- 
cutions nocturnes, dont il est le théâtre, ainsi que le 
monastère de Sotiras. Mais comme si cette extrémité 
du lac était consacrée au crime, la partie voisine de 
Saint*Nicolas n'est pas moins fameuse par les noyades, 
lorsque le satrape, dans ses jours de fureur, condamne 
quelques femmes au dernier supplice (i). 

Si l'on sort de Janina , à cette extrémité du lac , par 
la porte de Saint-Nicolas, en marchant en plaine entre 
un coteau labouré et une belle prairie qui est pro- 
longée par le marais, dont la largeur moyenne est 
d'un demi mille, au bout de trois quarts de lieue on 
trouve le caravansérail appelé Khanopoulo, et cent 
cinquante toises sur la droite, l'église de Saint -Jean 
Palaeo-Lavrite (a), ainsi que les cabanes de Besdou- 
nopoulo. De l'autre coté du marais on aperçoit au 
penchant du Pinde, à la distance où ils sont indi- 
qués sur la carte, Strongia, le monastère de Saint. 
Jean Lycotrichi, et le village de Vragnia , envi* 
ronnés de quelques champs et de vignobles qui or- 
nent cette partie, opposée du v€illon. £n fléchissant 
un peu au nord-nord-ouest, au bout d'un quart de 
lieue, on arrive à Besdouno^ village au-dessous du- 
quel est pratiquée une route qui, mène dans la se- 
conde partie de. la. vallée. En prenant cettp. direction 

(i) Voyez le récit du martyre d'Ëuphrdsine et de ses com- 
pagnes dans THist. de là Rég. de la Grèce, tiv. I, c. S, 2® édit. 

(a) Saint Jean Palaîo-Lavrile , confesseur martyr, natif de Ja- 
nina , a été canonisé par le patriarche depuis le schisme , temps 
où chaque église a cessé de reconnaître les apothéoses de l'autre. 
La fête de ce saint a lieu le 14 avril. Voy. IVicephor. Xantopul. 
*n synopsi sanctoruni. 



l66 VOYAGE DE Ï^A GRECE. 

pendant cent cinquante toises ^ si on fcounie au nord* 
ouest l'espace d'un quart de lieué, on arrive ^ ea nion- 
tant uû coteau cultivé^ au monastèpe du Saini-Esfnrit^ 
que lès Grecs surnomment Iconès ou le& Images. Son 
enœinte plantée de cerisiers roifemie une large tombe 
en pierre , portant en caractères grecs Fépitaphe peu 
intéressante d'un hoinme obscur appelé Néarque. De là, 
en continuant de s'âever le long dès bords d'un tor* 
rent^ on arrive au plein sommet dé la pattié méridio* 
nale de la montagne de Gardiki ^ qui est entièrement 
couronnée par une enceinte pélagique ou cyclopéenne, 
sur laquelle je vais exposer mes oonjeetores; 

Le lecteur qui examinera le plan géométrique et le 
de^in d'iin pan des murailles de Gardiki verra dans 
les détails et dans Teniemble de cette raine une acro- 
pole de la plus hante antiquité. Ses remparti, ses tours 
ou contreforts ^ car kilr massif plein indique autant 
un appui qu'un bastion, sont partout formés de po- 
lygones irréguliers joints sans dment, avee un fini ad- 
mirable de juxta-position ^ tandis que leurs faces sail- 
lantes sont grossièrement ébauchées et presque brutes : 
telle est cette enceinte, dont l'ouverture , comme celke 
de Castritza , est pratiquée au nohl. En examinant tes 
restes de plusieurs édifices particuliers, disséminés dans 
l'intérieur, on y trouve on tumialus de soixante pieds 
carrés , soutenu par un mur de revêtement en argoli- 
thes ou pierres brutes , dont on pourrait déterrer les 
soubassements* On voit, un peu à l'est , un enfoncement 
avec des réparation^ eti maçonnerie d'une époque hio- 
derne, dans lequel on descend par uii double escalier, 
pour arriver à deux puits, dont un seul conserve de 
l'eau. Je présume qu'on peut assez raisonnablement 



LIVRE 11, CIIAPITKE I. 1G7 

affirmer que le tumulus, soutenu par ua revêlement 
cyclopéen , fut le biéroii à cîel ouvert de Jupiter Do- 
donéén, temple rustique, élevé en plein air, comine 
tous ceux dans lesquels les hommes , à peine réunis en 
société, offrirent leurs premiers hommagCB aux immor- 
tels. Quant aux fondements des édifices épars dans l'en- 
ceinte , ne pourraitron pas dire que ce furent les de- 
meures de ces Selles grossiers qui habitaient autour du 
temple dont ils étaient les ministres , ou plutôt des édi- 
fices modernes, implantés sûr leurs fondations? Enfin, 
les puits profonds, qu^on trouve maintenant, conte- 
naient sans doute l'eau nécessaire à leurs besoins. Je 
pense donc que la ruine cyciopéenne de Gairdiki est le 
hiéroA de Jupiter Dodonéen, et la résidence des Selles, 
sesministres, qu'Hérodote visita, lorsque le chêne pro- 
phétique n'existait phis. Par suite de l'examen des lieux, 
je serais tenté dé plaoér la ville de Dodone , réservée 
au peuple , à Castritza. Ainsi il y aurait eu tout à-la^fois,' 
dans la Hellopie, une viliè de Dodone, distincte du 
hiéron de Jupiter et de la demeure des Selles, en pos- 
session de rendre ses oracles et d'initier les étrangers 
à ses tt^ystères; si la chose n'est; pas prouvée, elle est 
au mdns vraisemblable. 

Homère ne donne pour habitants à Podoiie que des 
Selles ; Hérodote ne parle que de ses ministres, qu'il vit 
quand il se rendit au hiéron; enfin Polybe n'aurait pas 
omis de faire mention de la destruction de cette ville 
par Doryniâque , «qui, étant arrivé au temple de Do- 
« donc , brûla son portique , enleva plusieurs des of- 
« frandes qui s'y trouvaient et renveria l'édifice sacré (î).» 

(1) napayevouievoç <^à npoç tô ic«p« Acai^wvd itpov , ràç te çoàç tva- 



l68 VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

Le temple n'était plus , comme on voit, un autel de la 
simplicité primitive de l'âge d'or, puisque ses ex vota 
purent tenter l'avidité du vainqueur, qui n'aurait sans 
doute pas épargné la ville plus que le sanctuaire de Ju- 
piter. Mais , que sont devenues ses colonnes ,Tàç çoàç ? 
N'étaient -elles pas, comme le portique, un ouvrage 
en bois, puisque Polybe dit positivement qu'elles fu- 
rent brûlées, et qu'on n'en retrouve aucun fragment, 
ni la moindre parcelle de marbre , au milieu de tant 
de décombres ? Je dirai plus : les laboureurs , qui en- 
semencent des champs entiers dans l'enceinte où exista 
le hiéron, n'y ont jamais trouvé de médailles, tandis 
qu'on en découvre chaque jour à Castritza, ainsi qu'aux 
environs de sa montagne; et cette preuve vient à l'appui 
des hypothèses que je hasarde. J'en conclus que la 
ruine de Gardiki est l'enceinte des Selles, qu'Hésiode 
appelle la demeure des Péksges ( HeXacyôv î^pavov) 
et le hiéron de Jupiter Dodonéen. Je conjecture en même 
temps, que l'acropole de Castritza, située au midi du 
lac supérieur, à la distance de deux lieues de celle-ci, 
est la ville de Dodone , que Favorin (t) appelle la ca- 
pitale des HellopeSy riches en troupeaux, qui for- 
maient sans doute un corps de nation distinct de la 
caste sacrée des Selles. 



Gixtav. PoLYB. , lib. IV, c. 67, p. 460. 

Je pense que par ?oàç, il faut entendre non seulement le por- 
tique, mais les colonnes du temple, car f^qlybe, toujours exact, 
se contente de dire que Dorymaque renversa ensuite la ceila , 
xaTfi(rxa<|)e , etc. , et il aurait sans doute ajouté : ainsi que les co- 
lopnes. Environ ^19 ans avant notre ère. 

(i) Favorinus au mot Aei»^c»vaio( ÊXXa KaOt^^a, etc. 



LIVRE II, CHAPITHE I. 169 

On peut également entendre de diverses manières 
1 epithète de haute , que les écrivains anciens donnent 
à Dodone. Ils avaient dû observer que pour arriver 
dans la Hellopie, il fallait monter en venant du côté 
de la mer, d'où ils partaient ordinairement pour ac- 
complir leurs pèlerinages; et l'air vif et froid, qu'ils 
trouvaient dans cette contrée, devait leur faire pen- 
ser qu'elle était placée dans une région élevée. Il ne 
fallait que réfléchir pour faire cette remarque, qui, 
déterminée par des observations barométriques, m'a 
donné une hauteur approximative de onze cents pieds 
au-dessus du niveau de la mer, pour le plateau de 
Janina. La Hellopie méritait donc le nom de plateau 
supérieur , et Dodone celui de haute , par rapport même 
à la vallée dans laquelle elle était située, ainsi que le 
hiéron bâti sur la montagne de Gardiki, qui domine 
sa surface de quatre cents pieds ; élévation à-peu-près 
égale à celle du mont Anchesme , près d'Athènes. 

Pour ce qui est du Tomoros , montagne isolée , comme 
i'étymologie l'indique , il s'élève pareil à un vaste autel 
au nord de la vallée, qu'il ferme en dérobant la vue 
du lac inférieur. Situé dans une région âroide , puisque 
les hivers sont d'environ six mois à Janina; couvert 
de neiges plus long-temps que la plaine, il mérita le 
surnom dé glacial, que lui donne Homère, qui n'a ja^ 
mais prétendu confiner le temple et les ministres de 
Jupiter Dodonéen , dans les glaciers du Pinde. A cet eip^ 
placement, s'il est difficile de méconnaître le Tomoros, 
il ne l'est pas moins, lorsqu'on se rappelle comment 
l'airain de Dodone était sans cesse frappé par un au- 
tomate armé d'un fouet formé de chaînes d'airain , que 
le vent mettait en mouvement. Il suffit d'avoir habité 



l-^O VOYAGE J)K LA GRÈCE. 

Janina , pour avoir reioairqaé que la butte de Gardiki 
se trouve exposée aux vents de N. O. et de S. E., qwi 
régnent pendant une grande partie de l'année dans cette 
contrée , et à l'action de tous celtx qui soufflent par in- 
tervalles des différents points du compas. Quant aux 
cent fontaines qui sortaient de la base de cette mon- 
tagne 9 Pline , qui rapporte ce fait sur le témoignage de 
Théopoinpe , a voulu faire allusion a^x sources de Bes- 
dounoppulo) dont les eaux fertilisent une vultituck 
de champs, ainsi qu'aux divers ruisseaux que reçoit 
Je lac inférieur ; et il a parlé par pléonasme^ pour en 
exprimer la quantité. Mais le Tomoros est maintenant 
dépouillé de ses cbieoes fieitidiques , eoraine le Liban l'est 
de ses vieux cèdres , parce que tcNit change sur la terre. 
On ne voit plus voltiger autour de ses coteaux que 
quelques essaims de pigecuss sauvages, aussi peu res- 
pectés et aussi muets que la terre des oraoles, sur la- 
quelle ils furent autrefois révérés. 

En poursuivant l'exploration de la vallée orientale , 
on trouve, à un quart de lieue de Besdouno, deux 
sources qui jaillisa^it de la base du Tomoros, dont les 
eaux, après s'^re confondues dans un même canal, 
s'épanchent dans le marais, qui est le canal de com- 
munication entre les lacs. Un mille et demi plus loin , 
en marchant toujours au nord , on relève droit à l'est 
sur le penchant du Mitchikeli, à là distance d'une 
lietie , Dipni environné d'un bois de éhénes verts ; en- 
fin , en avançant toujours dans la première direction 
pendant un mille, on arrive à la chaussée ou pont de 
Zàgori. Là se termine la plaine comprise entre l'église 
de saint Jean Pàlaèo-Lâvrite , le Tômoros et les la- 
gunes, territoire d'une inépuisable fertilité, riche en 



LIVRE II, CHAPITRE ï. l'JÏ 

moissons, en végétaux , ea prairies, coupé d'îles et de 
canaux praticables aux bahjues avec lesquelles les ri- 
verains exploitent les pêcheries des ba» fonda et leurs 
tourbières , dont les boulangers et les propriétaires des 
bains emploient la hodille (opxûîpta) pour éht^tffer leurs 
fours et leurs étuves. La chaussée sinueuse , percée 
d'arches sous lesquelles coulent les eaux des sources 
innombrables des lagunes unies au trop plein du lac 
de Janina , pour se pcK^tér au lac iuSSrieiir , se termine 
au khan de Nout2a , pi4s duquel on trouve un corps- 
de- garde ^ un puits et un groupe de beaux ari>res. 
Vis-à-vis, dans le Mitchikeli , ofl remarque le tchifthk 
de Braîa ou Brania, ainsi appelé du nom de PlEiut, fils de 
Brftnus ou Vranaà , priti^e servieti ( i ) : c'est le même qui 
épousa Agnès de France^ impératrice de Constantinopte, 
sœfir du roi Philippe. ÎDeux eent^inquante toises au 
nord, on voit la bordure de roseaux qui annonce le lac 
inférieur de là Hellopie, que les écrivains de là Byzan- 
tine ap|)èll«tit Libisdàs , et lés gens du pày^ Labsistas 
et Labchistas (oî)-. 

Ce lâc , qui reçoit la décharge de celui de Janina , 
des torrents et des ruisseaux de là partie orientale de 
la grande vallée de la Hèllopîe , s'étend entre le Mit- 
chikeli qui se recourbe pour l'envelopper au nord et 
mi côUcfaant , par les coteaux de Petc^iali , de Pro- 



(i) Ôoti» Stiitt. Servie. I , $. 7 et 9. — Ville^ardouin l'ap- 
pelle Verjoas. Hist. de la conq. de Constantinople , pages 166 , 
167, 171, 175, i8'i. Paris, 1667. 

(a) Il est probable que ce nom vient de laspi , boue ou fange, 
à cause qu'il tarit en grande partie pendant Télé, et qu'il laisse 
à découvert des vases remplies de joncs. 



l'JT, VOYAGE DE LA GllÈCE. 

topapas , et par le mont Toinoros qui le borne au mi- 
di. Dans cet espace, à l'époque des grapdes eaux qui 
a lieu pendant l'hiver , son diamètre peut être évalué 
à une lieue en tout sens. Mais en été , quand les tor- 
rents cessent d'y verser les pluies et le produit de la 
fonte des neiges, lorsque le lac supérieur ne dépasse 
plus ses bornes accoutumées, le Labchistas baisse et 
se rétrécit surtout vers l'occident, où il laisse à sec 
la moitié de son bassin , qu'on laboure' et dans lequel 
on sème du maïs. Resserré au fond de son urne, il n'est 
alors que le renflement du canal alimenté par les la- 
gunes , dont les sources donnent une quantité d'eau 
qui l'entretient avec assez d'abondance jusqu'au mois 
de juin. A cette époque, le lac, comme perdu entre 
ses roseaux, ne forme plus au sortir de ses fanges 
qu'une rivière d'un demi-mille de cours, qui. vient 
aboutir au sud-ouest dans un bassin circonscrit, par 
un encaissement de rochers du Tomoros. Là, sans 
bouillo^nement, sans tournoiement, et comme à tra- 
vers le sable d'une fontaine filtrante, les eaux s'ab- 
sorbent, quelle que soit leur quantité, pour reparaître 
deux lieues au sud-ouest , au fond d'un précipice d'où 
sort la Velchis, qui conflue avec le fleuve Thyamis ou 
Calamas(i). 

A deux milles du khan de Noutza , après avoir suivi 
la gorge de Lycostomo ( la gueule du loup ) , on se 
rapproche du lac de Labchistas et on laisse à droite 
dans la montagne le tchiftlik de Prilipi, au-dessous 
duquel coule un large- torrent ; et deux milles plus 
loin au nord on arrive à la tête du lac, auquel se rend 

(i) Fojrez liv. IV, chap. V de ce voyage. 



LIVRE II, CHAPITRE I. 1^3 

un ruisseau souterrain qui sort de la base du Mitchi- 
keli. A droite, au bord d'un ravin profond, s'élève 
une maison de plaisance du visir AH , et inférieure- 
nient une chapelle grecque. entourée d'un bois sacré; 
au-dessus , la montagne est couverte de sauge. Là 
s ouvre le sentier qui conduit dans le canton de Zagori, 
par Devra , premier village de l'antique Perrhebie. 

En poursuivant la périphérie du lac, à une demi-lieue 
de la source de Prilipi , en marchant à l'O. on passe à 
Petchiali , village bâti sur le penchant d'un tertre ver- 
doyant dominé par une tour. On a , un mille à l'O. , le 
hameau de Gavrisos, et on relève au S. deux points 
de compas Est , le village de Labchistas situé sur une 
falaise du mont Tomoros, et dans le S.-O., à la dis- 
tance d'une lieue, le khan et le village de Néochori , 
dont j'ai pat*lé dans mon itinéraire de Dzidza à Janina. 
De ce dernier village, en portant au S. , l'espace d'un 
tiers de lieiie , on retombe au Catavbthron ou gouffre 
du Labchistas, où j'ai remarqué les piles d'un pont 
en masses solides qui servait anciennement, lorsque 
les eaux débordaient, à passer du mont Tomoros sur 
les coteaux de Néochori , afin d'éviter un détour con- 
sidérable qu'on est obligé de faire au midi pour ga- 
gner le défilé de Protopapas. 

Ce circuit a lieu maintenant un peu au-dessus de 
Rodotovi ou Rodostopos, village situé une demi- 
lieue au midi, à la base de la zone où se terminent 
ordinairement les inondations dont les flasques d'eau 
arrivent jusqu'au khan d'Ammos, situé dans l'inter- 
valle moyen entre ces deux hameaux. Au midi de Ro- 
dotovi passe la route commerciale de Sayadèz, et, un 
peu au-delà , le sentier par lequel on se rend aux 



1^4 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

villages diâsémifiés dans la partie septantripnale de la 
vallée de Passaron. 

De eetèe ouveilUire 4es défiléa qui conduisent dans 
la région occidentale de TÉpipe, ja chaîna des coteaux 
circule {pendant une iieue à TorÂ^pti en laissât un 
espace libre de deux, millas leoi^ s^i ib^u^ et celle du 
Tomoros. On trouvie dans oefté noiiivciUie direction 
Tista, à un^uart de lieue >âe Bodotovii, et nn «dille et 
demi plus à Test Phaaéroméni , en fai^e duq^ oiii re- 
lève à on tiers de lieue au nord , lé ^iUagje de (^rdiîki , 
qui a donné son nom au noont Tofnora^ sur le pen- 
ebant diiquel il «st liâti. Davtë l'iateryalle moyeji des 
deuK. villages , plus pr^s de la ham de la moniagne de 
gauclie que descoteaiAx de Phanérocnéni (i), on trouve 
l'église de la Manifestation, et deux loent cliquante 
toises à l'oarieot le village ide Dgelova , qui p'est remar- 
qiiable ^qe par une maison de campagne du visir Ali 
padba. En feoe, s'ouvre la route carrossal^e qui con* 
duit par Besdo^no-Poulo dans ;la vallée ^rpprement 
dite de Janina, qui est la partie orieiitale du .bassûi 
de la Hellopîe. Ainsi, comme on peiiiit en jug^? 1^ 
montagne de ^Gardiki ou Tomocos ^ circoa^ri^ par 
les lagunes et «par le Labofaistas à l'orient «et au 
nord^ séparée par une gorge, des ço^attx de Prptor 
papas, de Bodotovi et de Dgélova, coupée à sa base 
par la route carrossable vtracée dans un ravin , est iso- 
lée au milieu >de la plaine de Janina, .^t .rqpoud à 
l'idée que les anciens ^nons ont adonnée de l'émioence 
sur laquelle exista le temple )de JufiÂtçr .Dodooéen. 



(i) <&avép»aiç, la manifestation du Christ. Tid. Enthym. Zyga- 
benus in pra^at. ad Psalm. 



LIVRE 11, CHAPITRE 1. 1^5 

Au détour de Dgétova commence la partie occiden- 
tale de la vallée de Janitia , qui a eiuq Keues d'éten- 
due du nord aii midi jusqu'à Saiiit-Dimitri , où elle se 
termine au pied dies montagnes formant le versant 
mmdîoâal de l'Épire. En descendant 4ans «cette direc- 
tion^ à une lieue et un quart Bud de Dgélova , on passe 
èSlavraki , village et maison de campagne tie Mpuctar 
paûha , bâti à quelque distance de la montagne sur 
laquelle s'élève, %m quart de lieue à l'occident^ le ha- 
TÀeau de Sodovttza. Des sources eft les pluies forment 
temporairement des inondations dans cette paitié de 
la plaine, dont le sol caverneux, comme ^nx qui 
sont agités par de fréquents tremblements de terre, 
absorbe les eaux qu'il diégorge par des canaux incon- 
nus. 'C'est dans cette direction qu'est tracé le sentier 
qai conduit par Paramythia au port de Gomenizzé. 
Les coteaux qui dérofbent la vue de Janina sont cou- 
verts lie vignobles., entremêlés ée maisons de campa- 
gtie, jusqu'à l'endroit où leur projection ;s'abaisse , vers 
1 e^Kse de Périlepti , à un mille environ de la grande 
ferme de Bonila. Telle est jusqu'à cette distancé l'arête 
centrale de la vallée. 

Au pied de la cfaame occidentafle lâes montagnes , à 
une lieue de Stavracbi , se groupe \e Village de Néo- 
chori , séjour de quinze famîHes grecques. Un mille 
au-delà , on aperçoit sur la même ligne les monastères 
de torouki , de Saint-Nicolas et de b Vierge , qm s'é- 
ièvent par étages dans les ressauts de la montagne ; et 
^ne demi-lieue au miifi , on laisse à droite le large 
défilé de Cosméras, qui conduit aux ruines de Passa- 
ron. Cette partie de la vallée verse ses eaux à l'est , 
où elles s'accumulent et s'absorbent dans un marais 



1^6 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

éloigné de tout le diamètre du vallon , que j'évalue à 
trois milles et demi. Dans cet endroit , vis-à-vis le 
défilé de Cosméras, on trouve le village de Rap- 
chistas 9 d'où Ton compte deux lieues et un tiers 
jusqu'au khan de Sainl-Dimitri. Les coteaux offrent 
en regard à l'ouest le monastère de Saint-Athanase, 
ainsi que les villages de Bodivos et de Baros. A cette 
extrémité et à la base des montagnes qui s'élèvent à 
l'orient 9 on remarque de larges flaques d'eau et de 
petits lacs qui se perdent dans les cavités d'un sol en- 
tièrement miné , tant il s'y forme de crevasses (i), 
surtout après la saison des pluies. 

Par les rapprochements de la géographie ancienne , 
comparés aux détails topographiques et aux observa- 
tions que je viens d'exposer , je désignerai les ruines 
de Gardiki, comme les restes du hiéron de Jupiter 
Dodonéen et de l'enceinte habitée par les Selles. Les 
constructions, entièrement pélasgiques, sont parfai- 
tement en rapport avec ce que dit Hésiode. L'em- 
placement où elles se trouvent, sur une montagne 
isolée (2), couverte de terre végétale, cultivée et par- 
tout cultivable, abondante en sources qui sortent de 
sa base, enveloppée de lacs , froide par sa position et 
à cause du voisinage des montagnes du Pinde qui l'a- 
voisinent, signale le Tomoros dans la montagne située 
entre les deux lacs. 

On reconnaît également la Hellopie , dans la vallée 

(i) Ces trous ou crevasses sont appelés pwxp-ot, pTYptara yiiç et 
a-fïçoLfyiç par les habitans de la plaine: 

(2) C'est à cette éminence qu'Euripide semble faire allusion : 

Phœnis. 989. 



1 



k 




y<Kooc 



LIVRE II, CHAPITRE J. i'j'j 

de Janina, par ses moissons et ses prairies. Au prin- 
temps cest le parcours des nombreux troupeaux qui 
remontent des plaines de rAmphilochie, sous la con« 
duite des bergers yaiaques, vers les retraites du Pinde, 
dans lesquelles ils passent leté. On y voit au mois de 
mai une quantité considérable de chevaux , qui pais- 
sent l'herbe nouvelle, et dans toutes les saisons des 
bergers stationnaires y dressent leurs camps, autour 
desquels les bestiaux confiés à leur garde vivent par* 
qués en plein air. Enfin les pâturages d^ oette vallée 
engraissent les animaux avec une telle promptitude, 
qu'on ne manque jamais d y faire pattre les moutons 
qui viennent de la Thessalie et des ox)ntrée$ voisines , 
avant de les livrer aux bouchers de Janinâ. C'était donc 
à juste titre qu'Hésiode désignait la Hellopîe , comme 
une contrée^ riche en moissons et en prairies. Car iné- 
puisable , comme autrefois, elle. nourrit les troupeaux^ 
elle donne des légumes , et possède sans doute autant 
d'habitants que dans l'antiquité, puisque c'est encore 
1 emplacem ent de la capitale , et. la partie la plus peu- 
plée de l'Épire. 

En examinant dans son ensemble le bassin de Ja- 
nina, évalué à vingt -quatre mille journaux de. terre 
: cultivable, sur lesquels il n'y en a pas un sixième en 
j rapport, on est porté à croire qu'il fut autrefois, 
i comme celui de la Thessalie , noyé s6us les eaux , avant 
. que les tremblements de terre leur eussent frayé l'issue 
souterrraine. ( car je n'e» connais qu'une ) , par la- 
quelle elles s'épanchent dans la Thyamis. Ce fait paraît 
d'autant plus vraisemblable, que l'histoire de Janina 
ji rapporte deux inondations arrivées en i684 et i685, 
qui couvrirent les quartiers bas de la ville, en élevant 

$ I. 12 



178 VOYAGE DE LA GR^ICE. 

les eaux jusqu'à leglise de la métropole (i), qui domine 
le lac à la hauteur plus de vingt- cinq pieds. J'ai vu moi- 
même , en 181 1, la partie de la vallée appelée Lyco- 
stomos, entièrement submergée. Enfin il n'est pas dou- 
teux que , si le dégorgeoir s'obstruait , le vallon devien- 
drait un grand lac. Cet événement ne dépend que d'un 
atterrissement , qui en comblant l'abîme, occasionnerait 
un de ces cataclysmes, ou submersions locales , dont la 
mythologie a transmis le souvenir à la mémoire des 
hommes. On peut donc voir se renouveler un déluge 
pareil à ceux qui inondèrent les vallées du Stymphale 
et de Phenéon dans le Péloponèse , couvrir également 
la Hellopie. Cet événement est dans l'ordre des choses 
naturelles. Aristote même semblerait avoir eu en vue 
cet événement , quand il raconte que le déluge partiel 
arrivé au temps de Deucalion inonda le pays des Hel- 
lènes, et la vieille Hellade, contrée qui avoisine 
Dodone et V Achéloûs , patrie des Selles et des Grecs ^ 
ou anciens, qu'on appelle maintenant Hellènes (a). 

(i) Vaç Tcbç i684 ifv** (isyaXvi 70cn[L%^cL tîç tqv t»v luavYivttv Xîf&viy, 
Stùç ôiroû -^XSlv p.ta OTrtOajxT) vspôv [kéaot, et; Ttjv MijTpoTroXiv tlç rh Éx- 
xXT)atav. 

£tc Tobç 1685 lytvf irsXtv irepioaoT^pa irXvijAiQpa tîc tTiV a* jj^wicn 
fytvtv Ânb roLç 25 toû (latou... Eic <^i rh P' yj^o^tw £ytvtv àrco toç 10 
Toïï Uvvouapicu itùç ràç i o toû îcuviou. J'ai cru devoir conserver Tor- 
thographe du manuscrit grec. 

(2) Kat yàp oStoç irepl tov ÉXXTjvixàv iyhiTO (taîXtça toitov x«l tootot» 
-ïrtpl rh ÈKkd^a t^.v àp^atav* oôrn ^* Içiv -h «tpi Ttjv A«»^cSvviv ital t^ 
ÀxeXâov* âxouv yàp ol Z^ot ivroûOa, xaX 01 xaXo6{it.tvot fi.èv Fpoucot, vûv 
H ÉXXtjviç. Aristot. Met^r. 1. 1, c. 14. 



LIVRK II, CHAPITRE II. I79 

CHAPITRE II. 

Observations sur Dodone. — Application de la topographie 
moderne aux descriptions des anciens. 

£n consultant la carte des environs de Janina^ qui 
comprend la Hellopie, la Perrhéhie et une partie de 
la Molosside ou Molossie , on placera dans leurs rap- 
ports le Hiéron de Thémis au monastère de Hellopie^ 
la ville de Hella à Castritza et l'enceinte des Selles ou 
Dodoae, à l'endroitappelé Proskynisis , {Ueud'adora* 
tion)y où l'on voit les ruines de Gardiki; tels sont les 
points capitaux à fixer au préalable. 

Dans l'hypothèse des deux Dodones ( i) , j'ai dit com- 
ment l'oracle de Thémis, fille de la Terre (a) , qui avait 
reçu de sa mère le don de prophétie , favorisa Tintro- 
duction d'une divinité étrangère parmi les Pélasges , 



(1) T. I, préf. de ce voyage. Vid. Trigland. conject. in Dodon. 
b. 3a 4 et seq. in Gronov. T. VI. 

(2) Hesiod. inTheogon. C*est de cet oracle que le poète a dit : 

.... Qûam regtia Themis , tripodasqne tenefet , 
tJt vidit P«aii vastos tellnris hiatus 
Dmnam spirare fidem , ventosqne loqaentes , 
Expirare solam , sacris ae condidit antria , 
Incnbnitcpie adytis , vates îbi factna ApoUo. 

LuGAN. de ThemidCy lib. V, vers. 8i et seq. 

Sa haute antiquité est attestée par Eschyle , dans ses Etimé- 
nidesy v. a , 3 , 4 ; par Euripide, dans son Iphîgénie en Tau- 
ride, V. laSg et suiv. ; et pat* Sidonius, Panegyr. IV, y. a53, voy. 
T. I, préf. de ce voyage. 

12. 



l8o VOYAGE DE LA GRÈCE. 

qui adoraient des dieux sans nom. On sait comment 
deux Péléïades (t), ou négresses éthiopiennes^ sor- 
ties du temple d'Osiris d'Egypte, instituèrent son 
culte; l'une dans l'Oasis d'Amraon (a) et l'autre dans 
rÉpire , oïl elle fut vendue par des navigateurs. Mis- 
sionnaire d'un dieu inconnu, celle qui annonça le Jupi- 
ter de Dodone serait peut-être demeurée à jamais dans 
l'oubli, sans un bûcheron de la Hellopie ^ qui (de 
connivence avec elle ou dupe de ses prestiges)^ décou- 
i^rit V oracle (3) , auquel on éleva un hiéron , sembla- 
ble à l'autel bâti par Josué sur le mont Hébal (4) , qui 
eut bientôt ses ministres, ses rites et une célébrité aussi 
étonnante que son origine avait été obscure. Jusque- 
là on voit la marche ordinaire de la superstition, ma- 
ladie incurable de l'espèce humaine, qui , en changeant 
d'objet sans déguiser ses formes, se reproduit encore 



(i) Péléiades. îfom dérivé du grec IleXa;, noir. nÉXtiac ir«pà 
Att^ttvaiotc {(AavTtuvavTo, dit Pausaitias. — Peut-être cette déno- 
mination venait-elle de noXaià que les paysans prononcent par 
fois IlfXEià qui signifie vieille et en terme de mépris sorcière. 

(a) C'est-à-dire du désert^ ou des sables \ Jupiter y était 
adoré sous la forme d'un bélier. Voyez Lilius Gyrald., Synta^rn, 
a, Hist. Deor. ; Politian., c. 5a; Miscell. Hygin. , lib. Il , de Sign, 
cœlest, histor. Enfin Anunon n'était autre que le soleil. Yoyei 
Jablonski Prolegom. 

(3) Didyme ou celui qui a commenté Homère ad Iliad. II > 
rapporte ainsi le fait : ÉXX3ç ô ^puTo'jioç , âç çaci , wpôToç x«T«^iîîai 
To (fcavTiTov* Ce nom de Drytomos ou Bûcheron ^ prouve que les 
Pélasges qui habitaient l'Épire étaient déjà avancés dans la ci- 
vilisation , pour avoir des outils tels qu'une hache. J'ai vu un 
de ces instruments en bronze, trojiivé à Pandosie. 

(4) Josué, VIII, 3o, 35. 



LIVRE lly CHAPIT:^£ If. l8l 

de nos jours dans la Grèce. Ainsi la madone thauma- 
turge de Cossovitza , objet de l'adoration des habitants 
du mont Polyanos , a été trouvée dans les forêts par 
une bûcheronne ( i ) ; la vierge dé Parga est due à la 
révélation d'un b(srger(2), et toutes opèrent des prodiges 
aussi bien cqnstatés que ceux des oracles de Thémis, 
de Dodone, et du Nécyomantion de la Tbesprotie. 
Ces fables et ces rapprochements tirés de l'histoire 
et de la connaissance des localités^ ne m'avaient pas 
présenté le degré d'intérêt qu'ils méritent , lorsque , en- 
traîné par mon sujet, j'écrivais le chapitre précédent de 
mon voyage. Maître d'une découverte nouvelle en géo- 
graphie (soit qu'on place Dodone à Proskynisis ou 
à Hellopie)y je ne voyais qu'elle seule, et je négligeai 
de l'envisager sous son point de vue historique, que 
je crois indispensable de développer. 

Le troisième Jupiter étant annoncé dans l'Épire , l'en- 
thousiasme d'un peuple qui ne voyait rien qu'à travers 
le prisme d'une imagination brillante , adopta ce que 
lui débitait une femme élevée à l'école mensongère des 
prêtres de ïhèbes. Assise sur son soupirail prophéti- 
que (3) , elle persuada facilement aux crédules Pélasges 



(i) Ce fait est consigné dans tine histoire manuscrite de la 
vierge de Cossovitza, que je possède^ aiibsi qu'une homélie très- 
éloquente de Maxime Hiéromonachos , qui pourraient figurer 
avec intérêt dans l'histoire ecclésiastique de Féglise d'Orient. 
Ces deux pièces font suite à mon manuscrit de l'histoire de 
l'Épire. 

(a) Voyez liv. IV, c. dernier , de ce Voyage. 

(3) Il paraît qu'il y avait à Dodone ainsi qu'à Delphes un 



l82 VOYAGE DE LA GRÈCE.' 

que les arbres parlaient. Ces arbres séculaires, car 
rÉpire était alors couverte de forêts profondes , qui 
avaient été la demeure des premiers hommes(i), ré- 
duits à habiter dans leurs troncs creusés par le temps, 
pouvaient bien servir à receler quelques imposteurs ; et 
la fraude était d'autant plus facile, vis-à-vis d'hom- 
mes charmés d'être trompés (a) , qu'il était défendu 
d'en approcher. Ainsi le chêne fatidique de Dodone (3) 
qui s'agitait quand on le consultait (4) , avait une 
grande facilité pour répondre dans plusieurs lan- 
gues (5). Quant aux présages tirés du son des cloches 



soupirail prophétique , si on eu juge par ce passage de Pline : 
Chaonias scrohes etfatidicos specus, Lib. X, e. 95. 

(i) Voyez Hésiod. , in Eois : « In cavitatibus arborum homines 
olim habitarunt , ex iis teste historia multi vocem inexspectato 
emittentes, fraudibus, fabulis, praestigiis bènignam materiem 
praebuere.» /• Trigland, in Dodon.j f. 3^4 « t.yi. Gronov., et 
Virgile dit à ce sujet : 

Gensque vimm, tnuicU et daro robore oata* 

(a) Mundus vult decipi ; parce qu'en tout état de cause, la 
croyance est plus facile que le raisonnement. On a dit avec 
raison que le premier devin ou prophète fut le premier fripon 
qui rencontra un imbécille; ainsi les oracles sont de la plus 
haute antiquité. 

. (3j Ex ^puo( {)<J;ixp{i.cio Atoc PouXiHV uiraxouffou. 

Oifyss, XX. 
Ç était dun chêne aux branchages élevés que t oracle de Jupi- 
ter, se faisait entendre; et comme il portait des glands doux 
( Doy, Sphol. d^ Théocrite, Idylle IX ) , plusieurs historiens ont 
cru que c'était un hêtre. 

(4) C'est Suidas qui nous fait connaître cette particularité : 

(5) C'est dans ce sens que le chcne de Dodone est sans cesse 



LIVRE II, CHAPITRE II. l83 

frappées par un automate mu par les vents et armé 
d'un martinet formé de lanières de métal, c'était une 
de ces déceptions favorables aux interprétations qu'on 
tirait des sons de V airain dejDodone , ainsi que des 
frémissements inarticulés (i) dû feuillage de l'arbre 
sacré , qui n'étaient peut-être que les accords de quel- 
ques harpes éoliennes, instruments bien capables de 
faire crier au miracle. 

Ces prestiges étaient la partie extérieure d'un culte 
qui n'aurait pas été de longue durée sans le secours de 
la morale, base essentielle de toutes les religions. Les 
Péléiades (car leur nombre s'augmenta dans la suite )(2) 
l'avaient apportée de Thèbes , cette morale, avec les 
grandes idées delà divinité, que la voix seule de l'Éter- 
nel qui parla sur le mont Sinaï pouvait rendre vénéra- 
bles. Peut-être avait-elle retenti jusqu'au fond du sanc- 
tuaire d'Osiris , car elles disaient : 

Jupiter fut y Jupiter est , Jupiter sera ^ grand Jupiterl 

Et comme les prophètes du Dieu d'Israël, leurs ré- 
ponses étaient toujours précédées de la formule sa- 
crée : hœc dicit dominus ; voici ce que dit le seigneur; 



qualifié de Potyglosse^ no>vUYX«ft<raa. Sophocl., Ëustath.etPlularcli., 
de defect, orac, 

(i) Les voix des dieux ne sont pas articulées ^ répétait-on 
sans cesse au peuple : al tûv Aat{«ovuv fttval âvapOpoi iîai> C'est 
pour cela aussi que le sacerdoce eut ses hiéroglyphes et ses 
langues sacrées y qu'il était seul en droit d'interpréter. 

(2) Hérodote en nomme trois , savoir Promenaie ^ Timarete 
et ï^icaiidre. 



l84 TOYAGK DE LÀ GRÈCE. 

Tot 8e Xeyet d Zeuç ! Mais ce qui environnait leur minis- 
tère du respect populaire , c'étaient les austérités , tou<* 
jours agréables à la multitude , qu'elles pratiquaient. 
Elles faisaient vœu de continence ^sanctimoniales; elles 
devaient même être vierges (llafftevoucai), et c'est pour 
cette cause sans doute qu'on les surnommait colombes, 
dénomination donnée parmi nous aux religieuses qui 
se consacrent au service de l'autel. Ainsi s'explique na- 
turellement l'épi thète mystique, appliquée aux deux 
Péléiades qui s'étaient envolées, l'une vers la Lybieet 
l'autre du coté de la terre des Thesprotes ou Mo- 
losses (i). 

S'il est prouvé par les faits que j'ai exposés succin- 
ctement que les prêtresses de Dodone étaient sorties 
du temple d'Osiris de Thèbes, il est naturel de croire 
qu'elles introduisirent la croyance de leur dieu , qui 
était Osiris ou Jupiter (a) , ainsi que ses rites, dans 
l'Epire (3). Nous venons de voir qu'elles annonçaient 
des maximes particulières aux prêtres de Thèbes , en 
proclamant un dieu éternel et infini , et on doit pré- 



(i) Ces qualifications données à des devineresses sont com- 
munes dans Fantiquité ; Dehora , qui dans la langue des Hébreux 
signifie Abeille^ était le surnom d'une prophétesse de ce peuple. 

Joseph. , lib. V, Archeoïog. c. 6. 

(a) C'est ce que Hérodote confirme : âvirsp h eîxoç, àfxtj^iwoXaûou- 
«av ev ôni^-yiai tspbv Atoç ) êv6a àirixero , svOaÛTa (Aviip.if]v adroO Ix'^^* 

Lib. II, c. 56. 

(3) Hinc Aristophanes în Avibus : É<r{&èv ^* &(aTv Âp.{&ttv , AeXf cl , 
Au^Mvv), 4>oT6oc ÂrdUfdv. On pourrait ajouter Dsom^ ou Hercule, 
Sempis^ Harpocrate^ Osiris ^ Horus, C'est contre ce culte que 
Job s^lève en s'écriant : Je n'ai point adoré le soleil dans son 
grand éclat , ni la lune lorsqu'elle se lei^ait avec majesté. 



LIVKE 11, GUàPlTRE IL l85 

sumer qu'elles établirent aussi le cérémouial propre au 
culte osiriaque. C'est pourquoi elles instituèrent une 
tribu sacerdotale tirée de la peuplade des Selles, qui 
se fixèrent autour du hiéron de Jupiter, comme les 
lévites des Hébreux, qui étaient de Méturgeman{i) 
ou IIpofjLavTtai , vices^ates , furent établis autour de 
TArche. La Bible (2) et Homère (3) s'accordent sur ce 
point, et les vierges de Dodone ne firent en cela qu'une 
chose consacrée par les statuts d'Osiris. 

Hérodote , qui rapporte ce qu'il avait appris des mi- 
nistres de Dodone , prouve que la religion qu'ils pro- 
fessaient était phénicienne ou plutôt égyptienne. Les 
Péléîades faisaient connaître la volonté du dieu qui 
parlait par leur bouche , en rendant des oracles ou 
réponses verbales (4). Les Selles, placés dans un ordre 
inférieur, remplissaient les fonctions de Thérapeutes 
ou serviteurs, et ils avaient des caractères particuliers 
aux Egyptiens; car, à l'expression ÛTroç^Tai , Homère 
ajoute celle de Top.oupoi ou circoncis (5) qu'ils portaient 



(1) C'est peut-être de-lâ que vient le nom de Tergeman, 
Tnicheman , Drogman, ou interprète. 
(a) Num. 1 , 53. 

(3) lliad. lib. XVI , V. a53 et suiv. 

(4) Ces réponses s'appelaient fj^w^^Xy quand elles étaient im- 
provisées par enthousiasme. (Aristoph. Vesp. iSg; Plut. 5i ;. 
Xénophon, Memorab. I, 3, i. On leur donnait encore le nom 
de Xoyia, dits ou paroles (Aristoph. Equ. lao), de MavTiûjAaTO- 
prophéties (Aristoph. vesp. 161), de eiowpoipia et 4>povTiçT0pt« r 
révélations et conseils (Xénoph. mem. I, i , 3 ; Philostr. p. 802). 

(5) Strabon, et après lui Scaliger, Henri Etienne , etc.^ ont 
traduit ce mot par sous-prophêtes ^ subvates^ mais ils n'ont point 
expliqué celui de tomouros , ce qui fait que quelques auteurs les 



l86 VOYAGE DE LA GREGE. 

également» Par suite de cette dernière dénomination , 
les Épirotes avaient appelé la montagne sur laquelle 
ils habitaient Tomouros , ou montagne des circoncis ; 
en adjoignant Fépithète de Tomorites à celle de ùiroç^- 
Tat (i). Enfin , si la pratique de la circoncision était 
une marque de leur affinité religieuse avec les Egyp- 
tiens (2), leurs rites s'y rapportaient également. Ainsi 

' ■ III II ■ I Il II I I . I !■ t I 

ODt à tort pris indifféremment, quoiqu'ils exprimassent des qua- 
lités distinctes. Ainsi Homère ^ en parlant des Oito^tou de Do- 
done , fait dire à Ampbidamas : 

Et |Aiv X* aîvniattai Aioc (AsyocXoio To{ioupoi 
Nisi id probent Jovis magni TomourL Odtss. H. 4^3. 

Sur quoi Trigland ajoute que ie poète s'est exprimé par une 
onomatopée y voluie évofxaToroitTv , en donnant une expression 
spéciale pour une chose nouvelle. 

(i) Le nom de Tomorites est évidemment le synonyme de 
circoncis, et un. TO{&-Gupb< était celui auquel ii oOpà T<T{&iiTeu, 
pu comme les Qrecs modernes disent un xoXoêoc 9 ou xoftoupo; 1 
les Grecs appelant le membrum génitale , oupà ; Hesych. oùpà, ro 
ai^oTov. Les Komains donnaient dans ce sens le nom de curti 
Judœi aux Hébreux. Horat. Satyr, 2 , lib. i : 

Caudamque salacem 

Demeteret ferro .... 
Et pour prouver que cet usage était égyptien, j'emprunterai le 
témoignage du scboliaste d'Aristophane sur la comédie du 
Pi ut us, et un passage de sa pièce des oiseaux, qu'on voudra 
bien m'excuser de ne pas traduire : U^coXoç xarà 2oui^av 5 X«iro- 
^epfi.o(> é^uTovcdç* ot èï Atyuirrtoi «puXot XéyovTXi aioal, touteçi irtpiTi- 
Tp.TifAévGt : et in avibus ; ^uXcl «e^tov^e, circumcisi in campos! for- 
mula proverbii jactati in ^Egyptios messis tempore ! Ita Scho- 
liastes : xarà Hv irapoijAiav 9 ^rt êirl tûv At^uirriov ^aav (j^càXol iroXXcî. 
(a) On sait que la circoncision fut une des conditions impo- 
sées à Pythagore , qui dut s'y soumettre pour être initié aux 
mystères des prêtres d'Egypte. 

Clemen. Alex. Strom., lib L 



LIVRE II, CHAPITRE II. 187 

que les ministres d'Osiris , et tels que les Juifs dans les 
jours d'expiation, ils couchaient par terre (i) , sans 
se laver les pieds (îi) ; genre d'austérité qu'un théo- 
logien , cité par Stobée, exalte en représentant les 
moines de son temps sous la plupart des traits em- 
ployés par Homère pour qualifier les Selles épirotes (3). 
D'après un caractère aussi distinctif , je pense qu'on 
ne confondra plus désormais les Selles avec les Belles^ 
question dans laquelle Strabon lui-même se trouvait 
embarrassé par l'ambiguité de l'orthographe. L'auto- 
rité d'Homère est décisive en faveur de la distinction 
des deux peuples, et Aristote la confirme ainsi que 
nous l'avons dit précédemment (4)- Pour ce qui 
concei*ne les Helles ou Hellopiens, je me servirai des 
paroles d'ApoUodore pour dire qu'il a eu tort de les 



(i) Xafiâusûvai. Iliad.y loc. supr. citât. 

(a) ÂvtTrToiro^at Ibid. et Job., c. ii ; Ruffin., II; Hist. eccles. , 
c. ft3. Cette pratique était observée par la prêtresse de Junon 
aux approches de la fête de cette déesse , dans laquelle elle offi- 
ciait pontificalement. Plutarch. quaest. Rom. 86. Enfin elle fut 
adoptée par Pythagore, qui était agrégé au collège des prêtres 
égyptiens.. Maxime, de Tyr nous apprend , que les austérités » 
qu'on poussait, jusqu'à coucher sur des cailloux et des épines , 
étaient propres à produire des extases. Dissert. XXYI. 

(3) Foyezy disait ce théologien qui peignait les Trapistes par 
anticipation, ces hommes étrangers à la vie, restant debout , 
faibles y décharnés ^ rabougris, pâles ^ ne lavant jamais leurs 
pieds y couchant sur la dure et s' approchant ainsi de la diçinité. 
Ôp«ç Toôç à^ouç TOUTouf x,ûà Âyaçtouç , xat àorocpxouç , uixpoiiç , xat âvatfAO- 
vaç , xal 6iô ncKxk TOÛTOitXiQfftàCovTaç, Tobç àviTPTOiço<^«ç , xal xaf'-aieûvaç. 

Ap. Stob. 

(4) Météorolog. , lib. I, c. 14. 



n 



l8ft VOYAGE DE LA GRÈGE. 

confondre avec les Selles ; puisque c'étaient , suivant 
lui, les habitants de la vallée voisine des lacs et de 
Dodçne (i)^ qui avaient emprunté leur nom du lieu 
qu'ils occupaient, tandis que les ministres de Jupiter 
étaient tirés de la Selleïde , qu'on croit être le pays de 
Souli. 

Quant àrétymologie du nomdeDodoue , on ne peut 
à cet égard former que des conjectures plus ou moins 
hasardées. C'est ce qu'a dit le scholiaste d'Aristo- 
phane, qui le fait dériver du son de ^es bassins d'a/- 
rain {lebetes)^ qu'il exprime par le terme imitatif 
de Thret-^tane-^lo^ ©per-Tave-X^ ; ^ Paulmier deGren- 
teménil qui semble l'avoir traduit, par celui de Dô 
dé ^ àiù 8iùj d'où l'un et l'autre ont conclu que la dé- 
nomination de Dodone en est dérivée. Mais cette éru- 
dition est aussi triviale que celle du R. P. Barletta, 
qui prétendait que le son des cloches de son mona- 
stère enseignait la voie du ciel aux fidèles (2). S'il était 
permis après cela de proposer une opinion étymolo- 



(i) Voyez pour cette discussion Strab., lib* VIII, p. 3a8: 
les paroles. d'ApoUodorey qui dit que le nom des Belles est 
venu des lacs , sont les suivantes : à^h tôv ix&v rôv m^l rè Uf ôv. 

(^) Le Père Barietta, dont les serinons burlesques ont eu 
plusieurs éditions, préchant devant un auditoire auquel il tâ- 
chait de prouver la nécessité de donner son bien aux églises^ 
afin d'obtenir la rémission des péchés , et de gagner ainsi le 
paradis^ s*écriait dans un saint transport : « Vous me demandes» 
« mes très-chers frères « quelle est la voie du ciel? hélas les 
« cloches mêmes du monastère vous l'annoncent; écoutez -les : 
« Dandoy Dandoy en Donnant y en Donnant! Donnez-les donc 
« vos biens aux églises , et vous irez droit en paradis. » 



LIVRE II, CHAPITRE II. 189 

gique, je pencherais pour celle qui fait venir le nom 
de Dodone de Ko^ova , ou K(&^a>va, sonnettes, rajou- 
terais que ce fut peut-être par une sorte de réminis- 
cence de l'airain de Dodone, qu'on vit dans la suite 
Auguste , qui avait fait ses études à Apollonie où il 
s'instruisit des usages des Épirotes, qu'on le vit,(lis*je, 
orner de cloches la coupole du temple de Jupiter Ton- 
nant qu'il bâtit à Rome (1). Je sens que ce n'est encore 
là qu'une hypothèse , et je m'abstiens de rapporter 
plusieurs autres fables débitées sur le même sujet. Mais 
ce qui me semble probable , c'est que la divination par 
les sons de l'airain venait du piéme lieu d'où le culte 
de Dodone avait été apporté (a). 

Le hiéron de Dodone , construit par les Pélasges 
auxquels l'oracle de Thémis , modèle d'une rare tolé- 
rance, avait permis de recevoir le Jupiter égyptien, ne 
fut primitivement connu que comme un autel prophé- 
tique (3) où il n'y avait ni statue ni image du dieu 
qu'on y adorait, car, comme au temps de Numa, l'opinion 
générale était que la première cause n'avait ni forme 
humaine , ni d'animal. Sa célébrité y ayant attiré des 
pèlerins , il s'y forma bientôt un village (4) , et ensuite 
une ville qui prit rang dans l'Epire (5j ; de là vinrent 



(i) Foyez Sueton., in Augusty et Dion. > in lib. LIV. 

(2) Piin. hist. nat. XXX, a. 

(3) Martian. Capella , lib. YI» p. 209; Eustath. ad lliad, 8, 
etScym. Chios. 

(4) Afii^ttvvi x<*piov -, dit Didyme , mot que je traduis par vil- 
lage au lieu de contrée ^ ainsi que les Italiens tenàentpaesey par 
hameau. 

(5) Ville des Thesprotes. Homère, Odyssée S, v. 327, sur quoi 



jgO VOYAGE DE LA GtlÈCE. 

les noms de temple ou TljjLevo; , d'enclos , de village et 
ville , que les poètes et les historiens joignirent au 
nom de Dodone, soit qu'ils en parlent à des époques 
différentes, ou, comme le dit Lucien, par la bou- 
che de Timon, pour arrondir leurs périodes , ou pour 
remplir leurs vers par quelque épithète nécessaire à 
la cadence métrique. Les témoignages sont si unani- 
mes à cet égard, qu'il n'est pas probable que quel- 
que Poliorcète moderne ose l'effacer du nombre des 
cités de la Grèce. Diodorede Sicile, en parlant de son 
oracle , dît qu'on trouva parmi les projets conçus par 
Alexandre-le-eGrand, celui de bâtir un temple dans 
cette ville à Jupiter Dodonéen (i). Le temps a respecté 
son enceinte, et si on n'y voit plus les dépouilles opi- 
mes que les rois d'Epire y avoient consacrées (a); si 
on n'y trouve plus aucun des innombrables trépieds 
qui en faisaient l'ornement; ses vieux murs sont tou- 
jours l'objet du respect public, et les paysans appel- 
lent encore maintenant V enceinte sacrée des Selles^ 
ministres de Dodone (3) , Proskynisis ^ npoorxiiVYienç , 
ou lieu èiadoration. 

Le gisement de la position est aussi fidèlement in^ 
diqué par les anciens. Dodone , suivant Homère, £s- 

£ustathe ajoute : notiTrai ^\ p.v;np.T)v xaV Aei>^ttvi}c iroXi^c OeairpOTtxîi; 

(1) Biblliv. XVIII, S. 4. 

(a) Pyrrhus, le Molosse , y avait consacré des boucliers en- 
levés aux Macédoniens dans une bataille, qu'il -avait gagnée 
contre An tigone. Paus., lib. II, p. ia5. 

(3) C'est en relisant mes journaux que j'ai retrouve ce nom , 
donné par les paysans aux ruines de Dodone. 



LIVRE II, CHA.PITRE If. I9I 

chyle(i) et Didyme, était située dans la partiehyperbo- 
réale ou N. E. de laThesprotie; ce qui est exact si l'on 
fait attention à l'emplacement de cette contrée entre 
la Thyamis , ou Galamas , et TAchéron (2). Nonnius , 
Pindare , et Pausanias (3) même , lui donnent le sur- 
nom de Thesprotique , et Hygin celui de Molos- 
sique (4). On voit assez la position qu'elle occupe 
dans la carte des environs de Janina, ainsi que son 
emplacement, pour qu'il ne soit pas besoin d'autres 
éclaircissements. C'est ici le lieu d'examiner la ques- 
tion des deux Dodones. 

Les savants qui ont émis cette opinion semblent 
avoir confondu les temps quand ils disent que ce fut 
vers la dixième année après le siège de Troie, que 
les prêtres de Dodone, qu'on croit être la ville actuelle 
de Bodonitza dans le canton de Zeïtoun , se trouvant 
sans appui par la mort de Pyrrhus fils d'Achille, 
songèrent à quitter la Thessalie. Ils se transportèrent 
alors, dit-on, dans l'Épire, oii ils fondèrent un nouvel 
oracle qui fit oublier le premier. 

Si on fait attention à ce que nous avons dit relativement 
à la situation de Dodone dans la partie septentrionale de 
la Thesprotie ou de la Molosside, entre des lacs qui don- 
nèrent le nom de Hellopie à cette contrée, dans une 
région ou régnent les froids hivers , il est évident que 
le bassin de Janina renferma la Dodone Pélasgique , 
dont Foracle fut institué par les Peleiades et non pas 



(1) ^chyl. Prometh. vinct v. Sag. 

(2) Am^câvyi )^(dpiov tv uirifSoptic» rviç 0t9irpft»Ttac* Didtm. 

(3) Paus. , lib. I , p. 3o. 

(4) Hygin. , c, aiiS; Dionys. Halic. 1 , 5i. 



iga VOYAGE DE LA GRlÈCE. 

transporté de laThessalie. En examinant à son tour la 
topographie de Bodonista, située dans un climat chaud, 
au milieu de champs plantés d'oliviers, de citron- 
niers, cultivés en coton, où il n existe aucuns lacs, 
aucune montagne appelée Tomoros, on ne trouvé rien là 
qui ressemble au trait descriptif quHomère donne de 
sa topographie. Quant à l'invocation d'Achille, il faut, 
je le sais , se rappeler qu'il invoquait un dieu de son 
pays , mais , comme nous l'avons dit précédemment , 
il fut un temps ou l'Épire était une dépendance de la 
Thessalie, et alors il se sera adressé à un dieu indigène, 
protecteur du pays qui l'avait vu naître, sans pour cela 
tourner ses regards vers la Locride Opuntienne. Le té- 
moignage d'Etienne de Byzance ne peut donc infirmer ni 
l'autorité d'Homère, ni celles dont nous nous sommes 
appuyés, qui s'éclaireront et s'appuyeront mutuellement 
quand nous parlerons de la Perrhébie ou canton de 
Zagori , qu'on décrira dans le chapitre suivant. 

Afin de justifier la confiance que mérite la carte de 
la Hellopie, je dirai que ce fut en 1809 que je com- 
mençai à dresser sur une grande échelle la topogra- 
phie des environs de Janina , de manière à y faire en- 
trer les moindres accidents du terrain. Ces opérations 
m'ayant conduit à la discussion des auteurs anciens, 
je composai sur les lieux un mémoire que je présentai 
avec mon croquis de carte manuscrite à l'académie 
des Inscriptions et Belles - Lettres de l'institut de 
France , à mon retour à Paris au commencement de 
l'année 181 7. On connut, j'ose le dire, pour la pre- 
mière fois le centre de l'Épire et le discrimen aqua-^ 
rum ou partage des eaux qui coulent des hauteurs 
du Pinde à travers les différentes provinces de la Grèce 



LIVRE II, CHAPITRE II. IqS 

continentale. Je inontrai ainsi les faites culminants de 
cettechaîne majestueuse , qui forme un diaphragme de 
plus de cent cinquante lieues entre la Dardanie, la Ma^ 
ûédoine et la Thessalie, qu'il sépare de Tlllyrie, del'Épire, 
de rAcarnanie, des deux Étolies, et de la Phocide, 
jusqu'aux Thermopyles , où il expire par des pentes 
hérissées de rochers ^ en face de l'Eubée. J'aurais voulu, 
mais la chose était impossible , donner autant de 
détails sur les sommets du Callidrome , de l'Ojthrys , 
et d'une multitude de coupoles qui furent sans doute 
des lies (car on y trouve par- tout des coquilles) (i), 
lorsque la Méditerranée (qui s'est , dit «on , abaissée de 
de cinq cents toises) baignait les bases du Mont-d'Or 
en Auvergne , et couvrait la Grèce de ses eaux , avant 
qu'elles eussent rompu les colonnes d'Hercule pour 
s'épancher dans le vaste Océan. Je m'appliquai doné 
à faire connaître plus particulièrement une contrée qu^ 
j'avais parcourue à loisir, et il me reste maintenant 
à rallier ses noms modernes aux dénominations anti«* 
ques , qu'une juste défiance de mes moyens ne m'avait 
pas permis de mettre en rapport^ sur les cartes dressées 
uniquement d'après mes levés et mes plans. 

La Hdilopie , dont j'ai parlé en décrivant le hiéron 
de Dodone, se trouve au centre de la banlieue de Ja* 
nina , comprise nord et sud entre les villages de Pet- 
chiali et de Saint-Dimitri. D'orient en occident elle 
est flanquée par la chaîne du Mitchikéli et du Dryscos, 
qui se déploient parallèlement à la ligne des coteaux 
dont la projection se contourne depuis Protopapas jus- 
qu'au monastère de Saint-Dimitri. C'est dans cette 



(i) Foyez Liv. X> c. 4, de ce Voyage. 

I. i3 



194 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

ellipse qu'on remaiique près du mona&tèpé du Saint- 
Esprit les ruines de Dodone, ^rnommées Prosky- 
nisis; au monastère de Castritza l'enceinte Ae Hella^ 
ville pclasgiquc , et au couvent de Hélbpie, le point 
que j'appelle hiéron de Thémis. Ainsi les mêmes 
lieux où s'élevèrent des autels consacrés aux dieux du 
paganisme , oht été, et sont encore die nos jours , sanc- 
tifiés par les chrétiens. 11 est probable que les petites 
chartreuses.de Dourdkan, de Lycotrichi, eurent pareil- 
lement quelque illustration ; quant aux villages , la plu- 
part sont modernes , et ceux qui portent des noms sla- 
ves , ainsi que les principales sources du lac, les tien- 
nent des Serviens ou des Scytho-slaves. 

Si ces éclaircissements répandent une lumière nou- 
velle sur le plateau hyperboréen de l'Épire où fleurit 
Dodone , je pense qu'il n'est pas moins utile de mani- 
lister quelques doutes sur les estplications numismati- 
ques données par les archéologues. Ainsi en parlant 
des médailles des Épirotes , on dit peut-être à tort : 
Argent, tête de Jupiter et de Junon; R : bœuf Cornu- 
pète dans une couronne de chêne. 

En examinant la chose plus attentivement , il serait 
possible que la tête de femme fut celle de Dioné (i) 
compagne de Jupiter Dodonéen , qu'on invoquait et 
qu'on faisait parler avec lui dans les oracles (2) , et à 
laquelle on immolait un bœuf (3) ; hommage plus écla- 

■ I » I »i^— — I I II — wà^» I i I II I I. I I « I I I I f ■ I l u i ■ ■ ■ .1 ■ ■ 

(i) Demosthen. de fais, légat, coat. .£schiii. 

(2) Id. Epist IV ad Theraraeaem : Kal raOror ol^a mX t^ Aca 

J'atteste 9 pour l'avoir entendu, que Jupiter Dodonien et 
Dioné sont toujours nommés dans la reddition des oracles. 

(3) In orat. advers. Midian. 



LIVRE II, CHAPITRE II. ÏC^5 

tant que celui qu'on rendait à Isis, à laquelle on se 
contentait de sacrifier une oie (i). Ainsi le bœuf Cor- 
nupète Vient à Tappui du fait que j'énonce; soit qu'on 
le considère comme une offrande à Dioné , ou comme 
l'attribut d'Osiris, qui était le Jupiter égyptien. Quant 
à sa couronne, c'était l'emblème ordinaire des pro* 
phètes (a), et Scaliger prétend que celle des Épirotes 
sttr*tout, était de chêne , parce que le Jupiter Dodonéen 
appartenait aux dieux infernaux , et que Hécate , ainsi 
que les Parques, avait le front ceint des feuilles de 
cet arbre. 

Telles sont les choses principales qui nous ont été trans- 
mises par les anciens , et que nous avons réunies relative- 
ment à Dodône; mais comme ces fragments laissent des 
vides , que plusieurs conjectures sont obscures et parais- 
sent opposées, nous n'oserons pas à l'exemple du savant 
Clavier admettre Fexistence des deux Dodones. Ce n'est 
pas tout dé déterminer comme lui le degré d'autorité 
des écrivains, ainsi qu'il le fait à l'égard de Strabon^ 
dont il admet le suffrage dans une acception qui est 
Ëivorable à son système, tandis qu'il le rejette quand il 



(i) TiCS prêtres dlsis, ou, suivant quelques théologiens , ceux 
d'Osiris n'avaient rien de la rusticité des ministres de Dodone. 
Us étaient vêtus de robes de lin , ils avaient la tête rasée , ils 
portaient des èouliers de papyrus, et tenaient à la main tantôt 
un sistre , et tantôt un rameau d'ah^inthe marine, ou une poMme 
de pin ieUe qu'on en voit sur les médailles des Molosses, Fqyez 
Ovid. Metam,^ lib. I; Diodor., lib. I, c. 2; D. August., lib. 
VIII, cap, ult. et aliis locis; Lactant. I, c. 11 et i5; Macrob. 
fSaturn, , I , c. 20; Lilius Gyrald. Syntagm, 12; Alex, ab Alex.., 
lib. II , f. bb, et lib. III, f. lA^; Andr. Alciat. emblem. VII. 

(2) Ovid. Trist. lib. III , eleg. i, v. 36. 

i3. 



196 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

ne s'accorde pas avec ses idées. Chaque science, a sa 
dialectique, et celle-là seule qui part de points fixes 
peut déduire et établir des conséquences positives. 
Ainsi Dodone était située dans une région froide ^ 
dit Homère, et c'est le dieu de ce hiéron pélasgique 
qui est invoqué par Achille; les Perrhèbes habitaient 
dans son voisinage; Bodonitza au contraire, située à 
une demi-lieue de la mer, au bord de l'Euripe, se 
trouve dans un climat chaud, assez loin des .dernières 
croupes du mont Œta et de toute rivière coulant per- 
pétuellement; nous dirons donc, en raisonnant d'après 
Homère et la connaissance des localités : Bodcxiitza ne 
fut jamais la Dodone pélasgique; donc au contraire la 
Dodone de la Hellopie située dans le bassin de Janina, 
portant tous les caractères de gisement et de localités 
indiqués par les anciens, est la Dodone homérique 
dont Hésiode et Hérodote ont fait mention. 

Nous pourriops étendre cette dissertation, mais 
nous nous contenterons de dire qu'il faut se garder, à 
l'exemple de Villoison et de Clavier , d'afBrmer avec 
trop de précipitation des faits mal établis. Quand on 
choisit dans quelque auteur ancien des moyens d'éta- 
blir une preuve, qu'on écarte, qu'on corrige, qu'on 
rejette tout ce qui ne s'y ajuste pas, ce qui est capa- 
ble de l'infirmer, on n'a rien prouvé aux hommes sensés, 
et nous nous garderons de tomber dans cette erreur. 

Dodone, après avoir été un des principaux oracles, 
puisqu'on le consultait jusque sur l'établissement, la 
route et la direction qu'il fallait dotiner aux colonies 
fondées ^ar les métkropoles (i), eut le sort réservé à 

(1) Callim. hymti. Apoli. v. 56, 67; Pausan. l. VII, a et 5; 
Cic. de Divin. I. II , c, i ; Phiiip{>. lib. Il, j. 40. 



LIVRE II, CHAPITRÉ III. I97 

tous les foyers prophétiques de la Hellade^ 11 n'en est 
pas ainsi de son souvenir, qui se rattache à l'histoire 
et à la géographie tout entière de làHellade, qu'il nous 
importait d'éclaircir afin de faire connaître l'Épire sur 
laquelle on n'avait que des notions confuses. 

CHAPITRE III. 

f errfaébie ou canton de Zagori. — • Sa situation dan$ le Pinde. 
— Ruines anciennes. — État actuel. — Mœurs de ses habi- 
tants. — Population. 

Si j'ai réussi à prouver dans les chapitres précédents 
que la vallée de Janina est la Hellopie , je peux par une 
conséquence naturelle dire que le canton actuel de Zagori 
est l'antique Perrhébie , dont la position est marquée 
dans le Pinde par les auteurs qui ont écrit sur la géo- 
graphie ancienne (i). Homère décide la question en 
nommant dans son catalogue (^2) « les Perrhèbes, accou- 
« tumés aux fatigues de la guerre , qui ont fixé leur 
<c séjour dans le voisinage de la froide Dodone, au:!^- 
a quels Gunéus dé Cypho avait prêté des vaisseaux , 
« pour concourir à l'expédition contre Troie. » Mais 
ce peuple était-il originaire de la Thessalie ? Sortait-il 
delà colonie des Pelasges de ce nom, qui vécurent sur 
* les bords du golfe Maliaque ? La question n'est pas réso- 

(i) Perrhaebos , quos constat in Pindoet adlatera ejus fuisse , 
circa Dodonam coluisse refert Homerus. ' < 

Cellikius^ Geogr. Antiq.y lib. Il , c. i3, sçpt. 179. 

(a) Fcuv&bc ^' 8X Kûçou -ht^ Hta xai eixoat viiaç 

HoM.,Iliad., catal. v. ^55 et seq. 



igS VO¥AGE J>£ LA OEÈCÊ.' 

lue. Ceux des Perrhèbes qui concoururent au siège de 
Troie , habitant une région située dans l'intérieur des 
terres , n'ayant pas de vaisseaux , Gunais jde Cypho 
leur prêta des bâtiments, de transport , pour prendre 
part à cette expédition. Us étaient limi/tropfaes de la 
froide Dodone^ de la race des Centaures ou Bouviers, 
qui , ayant été chassés de la Thessalie , se partagèrent 
en deux hordes , après l'écoulement des eaux. L'une se 
retira au nord du Penée, dans le mont Olympe, oîi 
s'étant mêlée aux Lapithes, qui avaient élargi le col 
du Tempe (i), ils prirent le nom de Pelasgiotes ou 
andens habitants, La seconde bapde -de «es exilés , 
s'étant tmasportée dans le Pinde , •d'où elle pénétra 
en Épire, .conserva son nom primitif de Perrhèbes, et 
obtint ensuite le droit de suffrage parmi les Amphietiràs. 
Apollon était descendu sur les montagnes de la Ber- 
rhébie (a) , avant de visiter le rivage d'Ac^um ; et il 
est probable qu'antérieuremeitt à ce dieu, Saturne, 
père de Jupiter, avait régné dans ce pays,. que Plutar- 
que (3) place au voisinage de la Thessalie. Ainsi Satiinie 
et Jupiter avaient été les souverains de cette contrée 
avant Apollon, qui fut le troisième roi mythologique 
des Perrhèbes. 
^ Voilà ce que nous apprend la fable. Pour l'objet qui 

(i) Lapithes. Leur nom venait de Aairàaoso» ou Aa^rflÉTTu curer y 
nettoyer xxik canal. Voy. Herodot. YII, 129, i3o. CeUe réunion 
eut, dit-on, lieu entre les années 557 ^ 4^7 avant Fère chrétienne. 

(2) ùfA. Cfxvoç %U A«o^« ^«f» ^' CqL Gréc.y t. Il , p. 283 et 
suiv. 

(3) Janus reçut Saturne en Italie, où il était venn peu de 
temps auparavant de la Perrhébie , contrée voisine de la Thes- 
salie. Plutarque , Questions Romaines, 



LIVRE II, CHAPITRE III. I99 

m^occupe , il suffit de savoir que les Perrhèbes ha- 
bitaient ie versant occidental du Pinde , voisin de la 
région de Dodone, et qu'ils existaient encore comme 
nation au temps de l'expédition de Q. Flamininus dans 
l'Epire (i). D'après cette indication, le géographe 
d'Anacharsis (a) placerait les Paravéetis au lieu où 
doivent se trouver les Perrhèbes , en rejetant ces 
derniers dans le canton assigné aux Dolopes, pays 
très^froid et encore habité par un peuple dur et belli- 
queux, mais plus éloigné de Dodone que le Zagori. 
Cette différencie au reste est peu sensible; et si j'en re- 
lève rincorrection, c'est que je trouverai à fixer ailleurs 
lesi Paravéens , et le moyen de mieux appliquer la géo- 
graphie ancienne aux localités, plutôt que d'après 
des preuves écrites et irrécusables. Car qui peut 
aufjourd'hui affirmer précisément quel lieu habita telle 
ou telle peuplade, dans l'Épire désolée par tant de 
révolutions? Combien même il est difficile de recon- 
naître la poussière des villes, dont les écrivains ont 
sauvé les noms de l'oubli ? Leurs décombres n'offrent 
pas d'inscriptioiis , et les médailles qu'on en exhume 
ont pu n'être paâ frappées sur les lieux où elles se 
trouvent. C'est donc par un examen attentif et réfléchi 
(les positions , d'après la discussion des historiens et des 
géographes, enfin par des noms antiques, qui se sont 
conservés , que j'ai pu parvenir à démêler les détails 
et l'ensemble d'un canton sur lequel on n'avait que 
des documents erronés. 



(1) Liv. lib. XXXIII, c.3ii. 

(2) Voyez Carte de la Grèce, publiée tn 181 1 , par M. Barbie 
du Bocage , membre de rinstitut. 



2QO VOYAGE DE. LA ORiOÊ. 

Le D.Qm de Zagori (i) a été donné , suivant toute. ap- 
parence, à ]a Perrhébie par les SCytho-Slaves , à c^use 
de sa position au-delà des montagnes^ soit qu'on la 
considère du coté de l'Épire , ou de celui de la Mar 
cédoine. Ce cantpn , situé dans les escarpemei^ts du 
Pinde, est compris entje le mont Mitchikéli au cou- 
chant ^ la chaîne des monts Lazaris et du Panesti au 
nord j par lesquels il est séparé du canton de Gonitza. 
Les sommets culminants du Pinjde fi^rmçnt sa frontière 
avec la Macédoine. Enfin le cours de L'Inachius ou ri- 
vière d'Açta borne au midi son territqire, en tra- 
versant le canton de Malacassis, dans lequel nous re- 
trouverons la Dolopie, qui est maintenant habita par 
les Megalovlachites ou grands Yalaques. 

Les derniers rayons du soleU éclairaient encore les 
flancs âpres du Mitchikéli, lorsque nous a^tteig^îmes 
la fontaine de Skiopoto, située dans la haute région de 
cette montagne. Mes guides me firent remarquer l'auge 
en pierre lisse dans laquelle sont reçues les eaux de 
cette source , dont ils me parlèrent comme d'une mer- 
veille. Pour moi, je n'y remarquai rien de particulier, que 
sa fraîcheur et le plaisir que nous éprouvâmes à nous y 
désaltérer. L'air était calme, le soleil desc^dait vers 
l'horizon, et lés vallées prenaient une teinte, obscure, 
lorsque nous terminâmes potre journée d'exploration à 
Dovra , village éloigné de quatre lieues N. - N. - E. de 
ylanina. 

Le printemps ne faisait encore que de s'annoncer 
dans cette partie du Pinde; les cormiers commençaient 

(i) Zagori, eu esclavon, signifie pays au-delà de ia man" 
tagne. 



.LIVRE II, CHAPITRE III. 201 

à peine à montrer leurs feuilles , tandis que les mois- 
sons couvertes d'épis jaunissants, couvraient les aspects 
méridionaux de la Hellopie. Nous venions donc de 
changer subitement de climat et de température. Le 
village dans lequel nous étions entrés par un défilé 
étroit m étonna par sa disposition. C'était le premier 
que je trouvais bâti à la circonférence intérieure d'un 
cratère enveloppé par quatre sommets , qui n'ont pas 
de noms particuliers. Les habitants , qui revenaient des 
travaux des champs, me firent remarquer, au centre 
de leurs habitations, un puits revêtu en maçonnerie 
ancienne, et ils me vendirent plusieurs médailles, 
parmi lesquelles j'en remarquai une portant un fou- 
dre dans unç couronne de chêne, avec l'iiiscription 
MOÂ022J[1N, des Molosses, et ayant au revers une 
pomme de pin. C'était la première preuve écrite de 
l'existence ancienne des Molosses sur cette terre que je 
recueillais. Un Grec, qui m'indiqua une ruine peu 
éloignée, me donna en même temps l'espérance de 
pouvoir faire quelques autres découvertes. 

Comme il était tard , je pris le parti de rentrer au 
logement. J'y trouvai mes gens qui faisaient rôtir un 
mouton entier à la broche. Leurs chants , et une outre 
de vin qu'ils avaient achetée , présageaient le plaisir 
qu'ils se promettaient. Pour moi , je prenais des ren- 
seignements, et leur résultat fut que je ne devais pas, 
malgré les médailles qu'on m'avait vendues , me flatter 
de faire des découvertes importantes dans un pays 
dont les anciens habitants vécurent comme les Zago* 
rites, divisés par bourgades. 

Cependant, dès que le jour parut , je me rendis au 
vieux château de Dovra , dans lequel je reconnus une 



902 VOYAGE D£ LA . GRÈG£. 

construçtiçn pyclopéenne (î^pufAa ireXacryucov ) pareille à 
celles de la valléç de Janina, Mais qi;^l était le nom de * 
Ja ville perrhébipime que je retrouvais ? Était-ce Teg- 
mon, mentionnée par>Tite r I^ive ? Je n'ose l'ailBrmer : 
quant .à son i),om nioderné, il est évidemment tiré 
du Slave. Comme je n'avais ni le temps ni les moyens 
de pratiquer des fouillées qui n'auraient pu me pror 
curer que des méxlailles, :C9r je n'ai jamais tjrouvé 
d'inscriptions dans les constructioiis pélasgiques, je re^ 
joignis mes guides , et nous montâmes «aussitôt à che- 
vaL -, : 

Npus^ étions ^trés dans le cratère de. Dovra par une 
espèce d'eKçJbtiasure p^^tiquée entre U^ rochers , et 
^us en «prtlii^es j^ar uçe ouverture large de soixante 
|)ieds environ., qui ^'agramjit à l'e^ vers. la Ferrhébie. 
J^aper£]U3 f^i^s^itôt à droite un vallon hérissé de mon- 
ticules, de forp[iç rpn4e., dissénûnés sa^s prdre comme 
Jies dune& de sable, 4i^ d^s^rt ^ /et de tous cotés un ter- 
rain saccadé, d'un aspect peu gracieux. Nous avions 
alors, une dem^-liçue a^M midi 9 Boul^u, village grec dé 
soixante-dix feux 9 et^ qiiatre cwt» toises à Tprient^ 
)p$ çources d'unç rivière qui con|la# au pcmt de Dî* 
pptami, avec l'I^chus (i). En poursiMvaiit notre 
route à l'orient ,. pendant une demi4i^e^ j'aperçus à 
4^vx milles sur la gauche, Cloubochari séjour pros^ 
père d^ c^t ^aipiUes chrétiennes adannées. à Fçkgpiçul- 
ture , et à deuiK cents t»ois€)S> àfi <^ t^ym y j's^rrivai ait- 
près d'un grapd puits qui fournit Fe^u nécessauie aux 
habitants de Spudçna ^ Apai^T^» Ce deirnier bdnrg coin- 
posé de cent quatre-vingts feux, me restai! à uo miUr, 



(i) Voyez liv. TI, c. 4, de ce voyage 



LIVRE II, GHAPITBE III, 2o3 

£-N-Ë, dans les escarpements du mont Palœo-Vouni, 
entre le monastère d'Ëvangelistra, desservi par dix Ca- 
loyers, et celui d'Agia-Paraskevi , habité par cinq re- 
ligieux , dont la vie est partagée entre le travail , les 
aumônes et la priène. 

Le mont Palseo-Vouni, qui forme la seconde chaîne 
du Pinde, se dessine d^uis Apano-Soudena en s'en* 
fonçant k Torient, d'où il «e redressa au Se S. O. par 
son autre extrémité, en formant un arc dé cercle d'un 
rayon de cinq lieues. Sur cette Hgne , je relevai deu?L 
lieues à ¥E. .S« £. de Davra, le bourg opulent de 
Veïtza, fort de deux jcent trente maisons, qui est di- 
visé en trois maebalès ou quartiers. A l'orient et -en 
arrière, j'admirai la <^iiie Pindique,qui présente des 
flatics escarpés , taillés en foime de créneaux , qui de 
loi» ressemblent à une file de donjons et de tours 
-chargés Je frimas et d& ndiges. Deux milles à l'ouest 
de ce bourg, je reconnus la position de Baïa, village 
de cent maisons, traversé par un ruisseau tributaire 
de la branche septentrionale de llnachus, que je viens 
d'indiquer.. Ses environs^ flanqués de çf>U9nx. fertiles 
sont couverts de vignobles et d'arbres fruitiers, qui 
fournissent au marché dé Janina des cerises , long-temps 
après qu'on a épuisé celles de rAmphiïochîe , et une 
quantité considérabIe_,. mais peu variée de pommes dou* 
ces , qu'on récolte sur des plans non greffés. Enfin ^ 
deux milles au $. E, , après avoir doublé les siniKisités 
de plusieurs contreforts boisés et cultivés , je découvris- 
Coucouli , village de cent cinquante ïeax , et à une 
lieue au midi , Capessovo. Telles sont les principales 
bourgades situées dans la vallée du Zagori , comprise 
entre les rivières qui coulent au midi , et la seconcje 



204 VOYAGE DE LA GREGE. 

croupe du Pinde, dont la direction^ parallèle à la 
chaîne du mont Mitchikéli , forme son dernier étage 
du coté de l'Épire. 

La seconde partie du Zagori, située le long de la rive 
droite de la branche perrhébique de l'Inachus et au 
versant oriental du mont Mitchikéli , dans une étendue 
de six lieues, compte onze bourgs ou villages, dont 
les plus remarquables sont Liaskovo et Calota. Le 
premier est Técole et la pépinière d'où sortent les em- 
piriques connus sous le nom de Caloîatri , ou bons 
médecins, qu'on trouve concurremment avec les doc- 
teurs Céphaloniotes , répandus dans toute la Turquie. 
Ceux-ci font quelquefois des études dans les écoles les 
plus célèbres de l'Europe , tandis que les Zagorites ne 
s'instruisent que par des traditions , et se servent d'un 
idiome qu'ils ont fabriqué de toutes pièces(i). Les pères 
) ■ > — . 

(i) Je n'ai jamais lu sans étonnement la dispute entre J< J. 
Rousseau et Condillac , sur Toriginie des langues , dont le philo- 
sophe de (yenève rapportait la formation à un miracle de la 
providence , qui dans la sagesse de ses vues se plut à les con- 
fondre. Qu'aurait dit J. J. de nos dialectes scientifiques , qui 
changent aussi périodiquement que les modes? qu'aurait -il 
pensé d'un idiome fabriqué de toutes pièces , tel que celui des 
médecins Zagorites? Ces empiriques, dont l'instruction est 
purement traditionnelle, et qui jurent par les paroles du maître, 
aÙToç I9V1, comme les. disciples de Pythagore, avaient besoin 
d'une langue non entendue de leurs dupes pour se comprendre. 
Comme ils ne savent pas le latin , ils ont donc pris le louable 
parti de se créer un dialecte , au moyen duquel ils écrivent leurs 
oracles , et soutiennent de longues conversations. Je ne citerai, 
pour indiquer cette langue d'exception , que quelques mots de 
son vocabulaire : 

Karaçtavèç, Kataphianos — Médecin, chariatan, trompeur. 
KaTaçtaviCitv , Kataphianizin — faire la médecine , tromper. 



LIVRE II, CHAPITRE III. ao5 

transmettent. à leurs en&nts, ou bien à des élèves qui 
s'attâLchent à eux comme domestiques, la pratique de 
ceitaines opérations chirurgicales , dont ils s'acquittent, 
sans connaître l'anatomie, avec un succès et une dex- 
térité capables d'étonner les chirurgiens les plus ha- 
biles. Ils excellent sur-tout dans l'art d'opérer les her-. 
nies étranglées , ou devenues incommodes à cause de 
leur poids , soit qu'elles se trouvent ou non adhéren- 
tes. Mais quelque somme qu'on leur donne pour cette 
opération, car on passe toujours un marché dont la 
moitié du prix est payé comptant avant d'entreprendre 
la cure, ils se réservent le sac herniaire. Possesseurs 
de cette espèce de trophée , ils le tuméfient , et l'ar. 
borent à un roseau, qui devient leur enseigne. Dans 
les villes et dans les villages qu'ils parcourent , ils s'an- 
noncent en criant : Voilà le grand médecin j le grand 
herniaire arrivé , qui a tant de sa(is provenant de her- 
nies merveilleusement opérées! Et plus leur étendard 
est garni de ces vessies , plus ils trouvent de pratiques , 
dans un pays où ces sortes de maladies sont très-répan- 
dues, et d'autant plus dangereuses, qu'on n'y connaît 
presque pas l'usage des bandages. On en trouve qui 
savent opérer la cataracte par abaissement, et plu- 



Av6t|^kiv , 


Anthizin — comprendre, entendre. 


BtCtovery*, 


Yizionin — aviser. 


Toûfflc, 


Toupha — maison, village, ville.- 


ÀyioTOUfay 


Agioutoufa — église. 


Aaxfty«C9 


Lachanas — cadi , juge. 


KopoivT^ouXnçy 


Carantsoiilis — gouverneur, pacha. 


rpàCtiy 9 


Grazin — donner. 


KOTOÛpOC f 


Cotouros — monnaie , argent. . 


loufpovttvy 


Souphronin — prendre^ voler. 



;206 VOYAGE I>£ IiA GRÈCE^ 

sieurs très^habilesà pratiquer la lithotomie, mais malheu- 
i^eusement aux dépens de la virilité de leurs malades. D'où 
est venue la tradition de pareille& opérations parmi tes 
Zagorites ? Je l'ignore. Quant à l'eMrdice , il se perpé- 
tue par un enseignement tout à fait barbait , qui tient 
peut-être plus qu'on ne pense aux mœurs de l'éeole 
ancienne de la Grèœ, dont les disciples étaient de la 
famille du maître, et composaiMl: autour de lui une 
espèce de clientelle domestique. Je rapporte les faits 
que j'ai observés ; et les chirurgiens ignorants du Za- 
gori y sa»s tenir leur doctrijie d'Esculape, fils d'Apol- 
lon , antique souverain de leur pays , ne font pas plus 
de victimes que nombre de professeurs brevetés parmi 
nous* 

Liasçovo, éloigné de quatre milles d&Boulsou, est 
environné de vignobles , ainsi que Stalovo ^ Manussi 
et Galota (i) , d'où l'on tire des vins qui se conservent 
presque toute l'année, sans les imprégner de résine. 
Cette qualité est remarquable, car les meilleurs cel- 
liers ne les garantissent pas ordinairement sans cela 
d'une détérioration qui dépend plus de leur qualité 
que de la chaleur du climat. 



(i) Liascovo , quatre milles S. de Boulsou y deux milles de 
Stalovo ; Manussi de Liascovo, deux milles S. £. : Calota de ce 
dernier, un mille S. S. O. ; Negatès, deux milles S. S. O.; L^^ 
gnadèz , cinq milles S. O. ; I^ouktila, trois milles S. O. ; Gam- 
ma, deux lieues S.; Cayalari> cinq milles SljS.C; tous situés à 
la base , ou dans les escarpements du mont Mftchikéli. Sur U 
Ouarda, ou brai|iche haliaemique de Tlnâefaus, Tcfaemesi,à 
deux heures O. de ses sources > un mille au-delà O. , Macrini ; 
ime heure et demie S. S.£., Greveniti; de iàj une heure et 
demie O. N. O., Youtza, monastère. 



LIVRE II, CHAPITRE III. 2O7 

Négatès, rangé sur la même ligne, o£Fre l'aspect dW 
boarg dltalie, avantage qu'il doit au commerce de ses 
habitants, qin font un trafic oonsidérable avecConstan- 
tiûople et la Valachie. Djoukli , skué pki au midi , four** 
nit des boulangers à l'Épire et à plusieurs villes de Ja 
Romélie; enfin Lignadèz , bâti dans la plus haute région 
du mont Mitchikéli , tehmne du côté de Janilia la li-> 
mite du canton de Zagori. Au midi on trouve encore 
deux villages épars sur le versant de la même monta- 
gne, qui est couverte à l'orient de lisières de pins et de 
bois taillis. 

Je pense que la Perrhébie se bornait à cette gorge 
doQt la population est d'origine grecque , et au cours 
de la rivière de la Ouarda , près de laquelle sont situés 
les villages de Tchemèsi et de Macrini , qui font partie 
de la subdivision des Vlacho^Choria ou hameaux va* 
laques, contrée que je ferai connaître dans mon itiné- 
raire de retour de la Macédoine. Le restant du canton 
deZagori queStéphanus me porterait à reg)arder comme 
appartenant à l'Atintanie (i) , trouvera pareillement sa 
place dan» la potamograpfaië de l'Aous ou Yoîoussa^ 
Ainsi, je renvoie à. ces parties de mon voyage la con- 
naissance de cette région du Pinde^ qui est entière- 
ment habitée par une nation* dont l'implantation dans 
la Grèce date des derniers siècleâ'du Bas-Empire. Je ne 
donne ici que la descriptions de la gorge occidentale de 
la Perrhébie penplée par les Grecs ^ me réservant en 
son lieu de décrire .la subdivision- des Yalaques, qui 
habitent dans les météores du Pinde. . 

Les. Zagûiites. sont en général industrieux, actifs et 

^i) Motpav Mâxe^ovtaç , partie de la Macédoine. Steph. Btz. 



'^o8 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

adpnnés aux spéculatioâs commerciales. On trouvé de 
riches marchands à Capessovo et à Véitza, qui ont des 
maisons de commerce à Vienne, à Moscou, à Breslavr, 
à Leipsick et à Amsterdam. La plupart de ces négociants 
font la banque en Allemagne ; ceux qui sont établis en 
Russie et dans les provinces de Moldavie et deValachie 
se livrent au commerce des pelleteries. Tous enfin né 
s'expatrient que ^pour rapporter dans leurs montagnes 
les fruits de leurs économies; car leur bonheur suprême 
est de réunir leurs dépouilles mortelles aux cendres 
de leurs pères. Ils chérissent les vallées du Pinde^ dont 
ils paraissent indigènes;, et lesYalaques^ quoique pos- 
térieurement arrivés dans cette région, ne Taiment pas 
avec moins d'enthousiasme. Cer derniers ne font que le 
commerce par caravaneis çn louant les chevaux et les mu- 
lets qui servent aux transports entre Janina , Bukarest, 
Salonique, Serrés et Constantinople , où ils ne sont 
connus que sous le nom de Mezzovites. 

.Dans tous les villages du Zagori on trouve de beaux 
hommes, et les femmes y sont en général plus blan- 
ches et plus fraîches que dans la partie méridionale de 
1 Ëpire , ce qui tient vraisemblablement à la tempéra- 
ture froide qu'elles habitent, et au peu de communi- 
cation de cette contrée avec les étrangers. Que n'était- 
elle aussi bien isolée du contact de la tyrannie , cette 
Perrhébie riche en troupeaux, riche en fruits, plus ri- 
che encore par l'industrie de ses habitants ? Elle sem- 
blait n'en devoir craindre que les caprices éphémères. 
Ils étaient trop heureux à ces conditions^ dont ils se ra^ 
chetaient par des contributions^ qu'ils payaient avec 
le produit de leurs économies. Mais ils n'ont pu con- 
jurer l'orage , ils n'ont pu détourner le coup qui vient 



LIVRE ÏI, CHA.P1TRJÎ lit. 20§ 

de réunir les quarante villages du Zagori , à titre de 
Tchiftlik, au domaine du satrape de Janina^.pour en 
former la dotation de Salik Bey, son troisième fils. Les 
chrétiens sont inhabile» à posséder, a dit le contemp- 
teuf de toute religion ! En vain les chefs des vieillards 
ont reclamé , en vain ils ont représenté qu'ils avaient 
toujours été propriétaires , les principes de la justice ont 
été méconnus, et cinq mille trois cent cinquante fa- 
milles chrétienûes expropriées sont maintenant atta- 
chées à la glèbe (i). 



(i) Tableau des villages de la Perrhébie ou canton de Zagori, 

Noms des villages et des V^ Divisiok. Nombre des familles 

monastères. "VîHages grecs. chrétieimes. 

Dovra loo Grecs. 

BonlsoQ 70 

Oonbochari 100 

Cato Soadéna 200 

Archîsta . . .' 1 5o 

Papingos x6o 

Voavitchî 6u 

Senrari 1 5o 

Apaoo Soadéna 180 

Vaaselistra \ ^, i relîcienx 10 

A . T* 1 • [ Monastères, ' . ? _ 

Agia Paraskevi ) f idem 5 

Viitza a3o 

Baîa iSo 

Conconli j 5o 

CapessoTO « %o 

Vradetto 90 

TcfaepeloTO aoo 

Scamnèli t » 1 5o 

II* DlTISIOH. 

Villages valaqaes. 

DobrinoTO 1 5o Yafaq. 

Léchénitza aoo 

Laysta . a 3o 

VoTonssa i5o 

Tchemèsi. • * aoo 

Framlarî 100 

Grè vèniti aoo 

Tontza monastère , religieux t . . 8 

I. i4 



2IO VOYAGE i>E LA GRÈGE. 

Cet événement, arrivé au mois de mars t8i5, aura 
sans doute les plus funestes conséquences pour le can- 
ton de Zagori. Les marchands qui ont formé des éta- 
blissements de commerce à l'étranger, ne se soumet- 
taient quen gémissant, à un joug depuis long-temps 
trc^ pénible. Viendront-ils maintenant se ranger parmi 
les serfs ? rapporteront-ils à la même du satrape les pro- 
duits de leurs travaux et de leurs économies? Il a leurs 
femmes et leurs enfants en son pouvoir! Cette con- 
sidératîon est déchirante pour un chef de famille; 
mais déjà l'aversion pour un gouvernement arbitraire 
avait réduit plusieurs Zagorites à s'imposer le sacri- 
fice douloureux de renoncer à leurs affections et à 
leur pays. Ces sentiments s'étaient manifestés avant la 
dernière usurpation. L'idée de ne plus avoir rien en 



Noms dos vilUffes et des II* Divisiow. 'Nombre des familles 

monastères. Villages valaqaes. chrétiennes. 

Vontenico 70 Talaq. 

Macrinî • 100 

Panagia monastère , religieux « 8 

Dragari 4 do 

111° Division. 
Villages grecs. 

Dogliani * . . • 1 00 Grecs. 

Lîascovetzi. aoo 

Négatés 1 5o 

Djoactila. . . • * - i5o 

Manassi ».....»» ..*..»•« ^ ». ^ 100 

CaLota . . .....é.^.. 100 

Stolovo 1 00 

Cavalari. 60 

Gamnia 60 

Ligoadès « 70 

Seigneuries ou tchifliks. 

DoagUana 100 

Apano Revenîa , t3o 

Cato Reveuia * , 60 

Ma vrovooni 5o 

Mezzovouiii (propriété du monastère de Tcherchista. R. S.) io 



LIVRE II,. CHAPITRE IV. ail 

propre ne peut donc qu'augmenter l'esprit de cosmo- 
pûlisme. Les Zagorites ^î se trouvent à l'étranger ne 
reviendront donc pas se charger des chaînes d'un maître 
insatiable. Ceux qui pourront fiiir s'éloigneront, et la 
classe agricole^ portion nourricière des oppresseuràt , 
restera seule pour souffrir, et arroser les champs 
de ses sueurs. Puisse^t-elle , pareille à la vigne que le 
bouc dévore, reproduire encore assez de pampres pour 
le couronner au jour terrible où il sera sacrifié au 
bonheur public sur l'autel de la vengeance (i) ! 

CHAPITRE ÏV. 

Route depuis Soudena Apàno jusqu'à Conitza. •*-- Mont Paoesti. 
— Position d'Archistâs et d'Aïmna. — Rivière appelée Yoïdo- 
Mati. — Pont remarquable. — Entrevue avec les pasteurs du 
Pinde. — Mont Lazaris. — Aoùs cri Yoïoussa. — Arrivée à 
Conitza. 

N'eus venions de quitter le puits de Soudena, en di-^ 
rigeant au nord, dans une vallée couverte de schistes 
calcaires, lorsque je relevai, à une demi-lieue de dis^ 
tance, Soudena-Cato et trois quarts de lieue plus loin, 
le grand village de Servftri. Laissant à gauche les ha- 
meaux du Zagori situés en dehors de la ligne du Mit- 
chUœli (a), pour marcher au N. £., je ne tardai pas à 

Ô99(ïi iiri9ir6Îoai «ot > rpayt y 6uo{asv(i>«^ Apud Stobjeum. 

(a) Ces villages, que je ferai connaître en décrivant la vallée 
de Pogoniani, sont Dougliana, huit lieues N. N. O. de Janina; 
Apano-Revenia, une lieue à TE. du précédent; Gato-Revenia , 
Mavrovouni, Mezzovouni, tchifUik du monastère de Tcher- 
chista. 

14. 



2-,! 2 VOYAGE I>E LA GRÈGE. 

perdre de vue le mont Borjouna^ qui domine à' l'orient 
le bourg de Véitza , ainsi que les faîtes de Piscop et de 
Déropolis." J'entrais dans un terrain cultivé, lorsqu'au 
bout d'un mille /nous laissâmes à droite le sentier, 
qui conduit à Tchepelovo (i). Nous marchions dans 
un défilé d'une demi-lieue dé circuit, qui nous con-. 
duisit au haut du mont Panésti, croiipe aride qui sert 
de limite entre les cantons deZagoriet de 0>nitza. 
Je plongeai de cette élévation 'sur la gorge profonde. 
d'Archistas, et sur les précijiices ténébreux formés de 
pans rougeâtres de granit , qui la bordent au midi. On 
mit pied à terre pour descendre le versant qui se dé- 
veloppe entre ces excavations, et dans trois quarts 
d'heure j'arrivai- au bord d'une source dont les eaux 
coulent au nord , en se précipitant dans un raviti creusé 
par une multitude de ruisseaux. Nous perdions insen- 
siblement nos horizons', et après être encore descen- 
dus l'espace d'un demi -mille, nous arrivâmes à une 
fontaine abondante revêtue en maçonnerie. Un vieil- 
lard était assis près de ses bords, il paraissait plo^igé 
dans là contemplation ,' et il fut comme insensible au 
bruit que nous faisions en l'approchant. A sa barbe 
vénérable,' à son teint chaud et bronzé, à sa mine aus- 
tère, un Molosse aurait cru;, dans l'antiquité , voir le 
dieu des Naïades mystérieuses et des rochers du Pinde. 
Il était vêtu d'une chlamyde noire en poil de chèvre, 
dont la draperie relevait la fierté de sa stature héroïque. 
Comme mes guides allaient le questionner, il se leva, 
et après nous avoir salués, sans proférer aucune parole , 



(i) Tchepelovo, bourg éloigné de deux lieues à Toricnt,. en- 
clavé dans le Sempti des Valaques. 



LIVRE II, CHAPITRE IV. a I "J 

il se. retira , en prenant à pa6 lents le chemin des mon- 
tagnes. ■ 

le découvris bientôt après le cours sinueux du Yoïdo- 
Matiy* rivière qui ^ort de la ba^edes rochers ^ graniti- 
ques du Zagori que nous avions côtoyés en descendant 
du mont ' Panesti. La ligne bleuâtre qu'il décrivait 
au^ fond des précipices se perdait et . se reproduisait 
tour«à-tour parmi des paysages ornés d'une verdure 
tendre que le printemps venait . de faire éclore« Au 
bout d'une demL-tieue, nous étions par le travers d'Ar- 
chistas, village bâti au milieu de ce chaos, alors en* 
chanlé. Ses maisons groupées sur des îles , ou sur de hau- 
tes falaises séparées par des torrents profonds, étaient 
environnées de cerisiers, de grenadiers et d'arbres de 
Judée en fleurs, qui paraissaient disposés comme pour 
une solennité. Ce n'était en effet qu'une pompe éphé- 
mère, car on m'assura que les habitants de ce goufire 
sont privés en hiver,, pendant plusieurs mois, de la vue 
du disque du soleil, qui n'éclaire.que la bordure de son 
encadrement. 

Un mille à l'orient d'Archistas,. je laissai à gauche le 
village d'Aïmna (i), bâti sur un tumulus boisé; et un 
quart de lieue au sud^est, je passai auprès d'une cha- 
pelle ruinée ,^ située à l'extrémité de la gorge qui com- 
mence au penchant, du Panesti. 

Dès que. nous eûmes atteint l'arête du coteau qui 
ferme cet encaissement, je découvris une seconde gorge 
de deux milles de longueur, qui circule du S. 0..à l'orient. 
Elle me parut entièi:ement bordée ^de hautes, forêts et 



(i) Les populations d'Archisla et d'Aïmna sont de quatre- 
vingt-cinq familles chrétiennes^ . 



!li4 yOTAG£ DE X^A GRJbCE. 

cultivée par intervalles mm set flancs. Nous k traver* 
sàmes à son extrémité, en suivant un sentier rapide 
qui aboutit au Voido-Mati , que nous passâmes sur un 
pont d'une seule arche en ogive , qui a plus de qua- 
rante pieds d'ouverture sur trente de hauteur , mesiurés 
depuis Feau jusqu'à la cle£ Cette singulière construc- 
tion , qui égale les ponts diinois par sa légèreté, repose 
à la rive gauche sur une pile en maçonnerie, et de 
l'autre coté sur un banc de rochers. L'érudition de 
mes guides voulait que cet édifice fut un ouvrage turc; 
mais en l'examinant attentivement , je fiis porté à l'at- 
tribuer aux Grecs du siècle des Gomsiènes , à cause de 
quelques croix que je reconnus à la voûte et dans ies 
piles de son arcade colossale. On ne peut sans témérité 
risquer de la passer à cheval, à cause de son escarpemeirt. 
Cependant les mulets et les dievaux épirotes, accoutumés 
aux mauvais pas des montagnes, ta frandiissent sans 
trop d'inconvénients. Je ne pus , à cause du volume et 
delà froideur des eaux du Yoido-Mati , dans lesqoelles 
mon cheval refusa d'entrer, remonter son cours en* 
caisse, pour visiter sa source. Mais les paysans, qui n'a- 
vaient aucun intérêt à me tromper, m'assurèrent que 
cette rivière sort à plein canal d'une caveme profonde, 
dans laquelle des myriades de truites se réfugient , lors- 
qu'elles sont effrayées par les pécheurs. On peut donc 
croire que c'est le débouché d'un de ces fleuves souter- 
rains, communs dans les pays de montagnes. Celui-ci, 
plus considérable que la Yeldiis de la Thesprotie , et 
que l'Érasinus qui reparait dans l'Ârgolide, au voisinage 
de Lerne, roule un volume d'eau assez considérable 
pour déraciner les arbres, et on m'assura qu'il aug- 
mentait prodigieusement pendant la saison des pluies. 



LIVRE II, CHAPITRE IV. ai5 

Nos dl^aux étaient harassés, la chaleur devenait 
étouffante, et nous nous déterminâmes à faire halte 
sous l'ombrage des platanes du Voîdo-Mati , pour dîner 
et y faire la méridienne. Nous nous établîmes en con- 
séquence sur une grève de son lit caillouteux, et nous 
prîmes notre repas aux chants prolongés de mille ros- 
signols , qui , retrouvant sous la feuillée épaisse le 
calme et la clarté incertaine des nuits, formaient de 
toutes parts des concerts mélodieux. Bientôt nous 
fûmes environnés par des bergers qui s'y réfugiaient 
avec leurs familles et leurs troupeaux, pour se dé- 
rober au poids du jour. Ils modulaient des biico- 
liques, et comme les enfants du Ménale et de la 
Trinacrie, ils fabriquaient des tasses, des coupes et 
de cuillers de boiâ , avec une adresse admirable. A la 
vérité , leurs ouvrages étaient grossiers. Un autre Alci- 
médon ne sculptait pas sur leurs vases, des pampres, 
des amours , ni Pan conservateur des bergers et des 
troupeaux (i) , ni Orphée animant les forets aux sons 
de sa lyre; car les arts enfants de la Grèce sont tombés 
^vec sa gloire , et les pasteurs du Pinde ne travaillent 
plus que pour leurs besoins. Leurs voix ne formaient 
non plus que des sons durs et sauvages, mais leurs 
expressions étaient encore naïves et touchantes. Un 
d'eux me montra avec les larmes aux yeux une flûte 
que son frère lui avait léguée en mourant ; Te nunc 
habet ista secundum.... et je partageai son émotion. 



(i) Pan carat oven , OTÎumque magistros. 

YiRO., Jiu<:,y lib. IL 
Pan a aotii des bergers, il a soin des tronpeaax. 

Trad, de F. DinoT. 



ai6 VOTAGE DE LA GRÂjCf. 

Leurs, femmes 'rustiques comme celles de laÇhaonie^ 
au siècle de Saturne, filaient la laine surge de leurs 
troupeaux , pour fabriquer les étoffes de bure dont les 
familles sont vêtues; c'étaient, avec les soins particu- 
liers du ménage , leurs travaux ordinaires. Les hommes 
se vantaient d'exceller dans l'art de faire le beurre et 
les fromages , soins qu'ils ne confient à personne. Us 
me présentèrent leurs enfants, ils se félicitaient dans 
leur pauvreté, d'unir les titres de chrétiens et de pè- 
res ; la religion du Sauveur des hommes et la fécondité 
de leurs épouses faisaient leur gloire et leur bonheur. 
Encouragés par l'accueil que je leur fis , ils me chan- 
tèrent les miracles ineffables opérés par l'intercession 
de la reine des anges, et les litanies de leurs saints pro- 
tecteurs, occupés du haut des cieux à veiller sans cesse 
sur la chaumière du pauvre et . le berceau de l'inno* 
cence. Ils me nommèrent avec la plus grande précision, 
toutes les retraites du Pinde, dont les vallées fertiles 
sont leur univers; ils vantèrent ses sources froides, ses 
beaux arbres et ses pâturages aboadants. 

Ils divisaient le temps par les phases de la vie cham- 
pêtre,, telles que l'époque de la naissance des agneaux, 
celles de la tonte des troupeaux et des fêtes solennelles 
de la légende.!^ Saint-George, qui ouvre l'â^jinée pas- 
torale, est chômée par un festin de famille^ dans lequel 
on mange un agneau rôti, prémice du troupeau (i). 
Le retour des hirondelles, et la nymphe du mois de 
mai , que des rhapsodes aveugles , comme le vieillard 



(i) Une loi du sultan défend, sous des peines très- sévères, 
de manger des agneaux nés dans l'aonée , avant la fête de la 
Saint-George. 



\ 



LIVRE II, CHAPITRE IV. ^IJ 

de Chios , chaptent de villages en villages, signalent les 
beaux* jours d'avril et la saison des fleurs. La céré* 
monie de la tonte des troupeaux , qu'on célèbre comme 
au temps des patriarches (i), le patron du hameau, 
les grandes fêtes, avaient parmi ces pasteurs ainsi que 
chez leurs ancêtres (2) leurs rites, leurs danses et leurs 
festins, au milieu desquels' ils contractent ordinaire^ 
ment les mariages, destinés à consoler et à perpétuer les 
familles des hommes. La Saint-Démétrius enfin est la 
clôture des panégyries. Moins naïve que la cérémonie 
de l'ouverture 'du printemps, elle entraîne à sa suite 
les orgies, les comptes qu'on règle entre familles, le 
paiement des fermages et souvent des querelles. Ce fut 
ainsi que les bergers- du Pinde me tracèrent le tableau 
de leurs mœurs. Je distribuai quelques cadeaux^ à leurs 
enfants , et je leur demandai , pour dormir, un peu de 
repos , qu'ils m'accordèrent. 

A mon réveil , les bergers et leurs troupeaux avaient 
regagné les montagnes qui bordent la rive gauche du 
Yoïdo-Mati* Mes guides Albauais se lavèrent le visage 
et les bras',Vpour se rafraîchir, et nous nous remîmes 
en route , en longeant Iqs flancs acores du mont Laza- 
ris, qui se prolongent depuis le mont Panesti jusqu'à 
Conitza. A un mille du lieu de notre halte , nous pas- 
sâmes aux cabanes de Chelidonia, asyle temporaire 



(i) Gènes. XXXVIII, 11 et suiv. 

(2) Voy. Arist. Ethic. VIII , 2 ; Maxim. Tyr. dissert. XIV j 
Strab. Il X. On portait dans quelques-unes de ces solennités 
des rameaux, des fleurs et des: palmes; on dansait en chœur, etc. 
Herodot lib. II , 68 ; Schol.Theocr. in £lp<at«*vD. Schol. Aristoph. 
iu Plut, et £quit. 



ai8 VOYAGE DE LA GRÈCK. 

des moissonneurs , dont le village est situé dans les 
escarpements de la montagne. Nous marchions au mi- 
lieu de halliers, qui pourraient faire place à une riche 
culture, car le sol est partout fertile, si les paysans 
étaient moins opprimés. Deux milles à l'est-nord-est, 
nous vîmes les moulins de G)utchiki, bâtis au bord 
de deux ruisseaux qui fécondent la campagne avant 
de se rendre au Yoïdo-Mâti. A pareille distance, nous 
traversâmes Goiits» , tchiftlik d'Ali pacha ; et une 
demi4ieue au-delà , nous laissâmes à gauche Alepou- 
Chori, situé aujprès d'une rivière limpide qui coule 
dans l'Aoûs, dont je commençais à découvrir le lit 
blanchâtre. La base du mont Lazaris , dont nous nous 
rapprochâmes, est ombragée, en cet endroit, d'arbres 
de Judée, de micocouliers et de bois taillis. Nous 
nous trouvâmes presque aussitôt au bord d'une des 
branches du fleuve , dont les arbres m'avaient dérobé 
la vue. Vous suivîmes sa rive gauche jusqu'à la hau- 
teur d'Amari , pauvre village qui ne serait pas connu 
sans une fontaine dont les gens du pay^'Vantent la 
fraîcheur 0t l'excellente qualité des eaux.<lfaus dûmes 
bientôt gravir la croupe des montagnes, et mardier 
presque perpendiculairement à la Yoioussa f qui char- 
riait des trains de bois équarris , destinés à la cons- 
truction des palais qu'Ali pacha faisait bâtir à Prémlû 
et à Tebelen. Cette route dangereuse fut de deux 
milles jusqu'au pont de Conitza , placé dans l'embra- 
sure de deux montagnes, qui expirent brusquement 
en face l'une de l'autre. Du milieu de ces mornes , le 
fleuve s'élance en mugissant , pour se répandre dans 
la vallée dont je venais de parcourir le coté méridio- 
nal depuis le pont du Yoïdo-Mâti. Dans l'espace de 



LITRE II, CHAPITBB V. SIQ 

huit minutes nou8 montâmes à la vUk, où je pris 
mon log^nent chez le cod|a-bachi , qui était prévenu 
de mon arrivée. 



CHAPITRE V. 

Origine et état actuel de Conitza. — Topographie de son can- 
ton. — Observation sur une erreur dans la carte de M. Pal- 
ma. -— Points généraux de reconnaissance par les sommets 
des montagnes. — Cours du Saranta-Poros , jusqu'à son con- 
fluent arec l'Aoâs ou Yoïousèa» — Nombre des villages. -^ 
Populatiû». -*- Particularités. 

I^'Aous ou Yoïoufi^a, qu'on passe sur un poat avant 
de monter à Conitza, prend, comme je le dirai ail-r 
leurs, ses sources au^essus de Mezzovo. Il est déjà 
grossi de plusieurs affluents lorsqu^il débouche dans 
cette partie supérieure des gorges appelées par les 
anciens Avo^siena ( AilOYTrENA ), ou défilés de 
TAoûs. Ces vallées, attribuées tour à tour à la €hao- 
nie , à llllyrie et à la Macédoine , étaient si difiiérem- 
ment indiquées par ceux qui en ont parlé , que les 
géographes n'avaient pu les assujettir à aucun plan , 
et tous s'étaient égarés dans ce dédale. Il fallait donc 
avoir parcoukii les lieux, étudié le cours des fleuves et 
des rivières , examiné la projection des montagnes pour 
débrouiller ce chaos de noms, de lieux et de sommets 
particuliers du Pinde, afin d'entendre Tite-Live, le 
seul écrivain de l'antiquité qui fait un peu connaître 
nilyrie grecque et l'Épire, Sous combien de dénomi- 
nations TAoûs même n'avait -il pas été désigné par 
Strabon , par Pline et par tous les auteurs , avant l'his- 



aaO VÔYAGK DE LA GRèCE. 

torien Paul Jove, qui lui donne enfin un nom consonnaat 
avec celui qu'il porte de nos jours, Voïoussd^ qu'il 
écrit Vagiussà (i). 

On peut en dire autant de Conitza ou Gonitza , ville 
ancienne de l'Épire , si on en juge par une acropole 
pélasgique bâtie sur le flanc occidental du mont Ko- 
nis, perpendiculairement à la rive droite dé la Voïoussa 
dont elle défendait peut-être le passage. Mais quel nom 
portait-elle anciennement ? Serait-ce Hécatompédon , 
que Ptolémée indique de ce côté ? La diose est pos- 
sible, sans pouvoir être affirmée. Que Méletius donne 
à Conitza le nom de Vêlas, il prend le titre cano- 
nique de l'évêque qui y a transféré son siège, après 
la ruine de cette antre ville qui exista dans la vallée 
de Pogoniatii près de la Thyamis, et il tombe dans 
l'erreur. Vêlas, suivant toute apparence, succéda à 
Photice (a) , et Conitza doit son nom moderne aux 



( 1 ) Paul Jove écrit d'abord F Abus d'un sfeul mot, Laous amnis. 
Puis, racontant comment Soliman partit d'Avlone, ou plutôt, 
d'Apollonie, sur la nouvelle que les troupes qu'il avait débar- 
quées dans riapygie avaient été taillées en pièces, il dit qu'ayant 
résolu de faire la guerre aux Vénitiens , il laisse son camp , passe 
la Voïoussa, Vagiussam amnem superaL Ce fait prouverait que 
son camp était à Apdllonie , et non à Avlone , puisqu'il dut 
passer l'Aoûs pour se rendre ad CommwdtUim^ GornemËxe y 
afin de surveiller le siège de Corfou, dont il donna la direction 
à Barberousse. Lib. XXXVI, p. la et i8. 

(2) Dans rOriens Christianus , tome II , colonnes i43 et 144 « 
le père le Quien confond l'église de Photice avec celle de Vêla 
ou Bella, c'est-à-dire qu'il n'en fait qu'une j comme si l'évêchc 
de Bella eût succédé à Celui de Photice ; mais il hé cite pas son 
autorité. Il donne pour prélats à ce siège : 



LIVRE II, CHAPITRE V. aai 

Scy thorSlâves , accoutumés à donner aux villes situées 
dans les défilés, des dénominations spéciales, comme 
le font les Grec^,qui les.appellent.Sténo-Choria, et les 
Turcs Derven Casabas (i). Pour moi, je crois recon- 
naître dans Gonitza ou Gognitza ( je prends ici l'or- 
thographe de. la prononciation, de son nom ) la ville 
de Glabinitza, .capitale.de llUyrie méridionale, dont 
Anne Gomnène parle au livi;e. cinquième de son his- 
toire, en disant qu'elle était placée sur la route de. 
Durazzo à Janina (2)^ dans une position éleyéeau-dessus 



Jean , évéque de Photlce y au concile, dé Chalcédoine , en 
45i (*). ' 

Diadochus de Photice, au synode de Tancienne Épire^ sous 
Terapereur Léon , en 5 16 (**) ; 

Hilarîus de Photice. . . . sous le pape Hormidas en 5ao (***); 

Manuel, évéque de Bella, sous Germain II, patriarche de 
ConrtaBlinpple vers ia33 (****) ; 

Antoine de Bella en i564 ; 

Nicolas de Bella vers i7ao. 

(1) Bulgaii qui nomina nova imposuerunt. .... urbes in an- 
gustias sitas habuerunt Mitrovitza, Cognitza, Pabitza, Sura- 
nitza , etc.. Palmer. , Grœc Antiq.y lib. I , c. 36. 

(a) ô \Lh oîv î>o>it«pToç. . xh Aufpax^ovj etc. Robert, étant oc- 
cupé au siège de Dyrrachium , délibéra s'il devait de nouveau 
attaquer le corps de la place , ou remettre le siège au printemps 
prochain , et occuper en attendant Glabinitza et Joannina, pour 
y hiverner, en distribuant son armée dans les vallées étroites, 
qui s'ouvrent toutes vers Dyrrachium. Lib. V, au commenc. 

(*) Reg.-VII[; Lab.. IV, Hard. Il et Baluz. in coUect. 

{♦*) Reg.X;Lab.iy; Hard. II. 

(**•) CoUcct..concil. 

(****) Combefis. et front. Duccinm, 



d'une plaine (i) dépendante è^ gorges de Cleîsôura, au 
point d'iat»*section des défilés (2) qui conduisent vers 
cette place et dans le canton de Devo). On Verra par 
les tc^)ographies qui suivront, que tout s'^piique et 
s^accorde pour prouver cette opinion. 

La ville moderne de Conitza (3), car Tacropole est 
tetalement abandonnée, bitie en étages siu* le penchant 
ocddental des montagnes, offre au milieu de six cents 
maisons, dont plus de la moitié sont habitées par des 
Mahométan») deux églises^, autant de mosquées, la 
demeure épiscopale, et un sérail dans lequel Ali pacha 
relègue les femmes auxquelles il accorde une retraite. 
C'est là ce qu'on trouve de remarquable dans cette 
cité, qui, du reste ^ ressemble à toutes celles de la 
Turquie pour l'irrégularité de ses habitations , la mal- 
propreté de ses rues étroites et sans alignement Quant 
à l'intérieur des maisons turques et grecques, il est, 
comme partout , d'une grande simplicité : la misère 



fuXfl^Tttv itfèc vh Ut^Met xftT^dtv. Et Alyattes, qui tenait gaiv 
nîson à Glabinitza avec des troupes d'élite , descendit dans la 
plaine. Lfe-XID. 

(2) ifAox&c t^v KX<b9o6^a»y etc, Et ensuite^ en parlant de Fcx- 
pédition de Cantacuzéne , envoyé par l'empereur conire Boe* 
mond : « L'empereur était arrivé à Eleïsoura y vulgaîranent 
« appelée Petra, et y ayant fait quelque séjour^ i'e^vc^a, après 
« lui avoir donné des instructions, vers Glabinitsav» Pour lui, il 
retourna dans la Devol , wpèç Ai«6oXtv ^ov^rpe^tv. Ibid. 

(3) Conitza, en esclavon , signifie un petit .chevaL On croit y 
voir une allusion aux chevaux de montage ,. qufon^ève d«is 
cette contrée ; c'est chercher bien loin une étymologie^ quand 
on la trouve dans l'histoire. 



LIVRE 11^ CHAPITRE y* 2213 

du peuple et la défiance continuelle dans laquelle on 
vit s'opposent à racquisition des meubles de luxe. On 
y enterre l'argent plutôt que de l'exposer aux regaids, 
et on tâche d'y faire servir les ustensiles de cuisine 
à différents usages : le deq)otisme et le bonheur public 
sont incompatibles dans Tordre social. 

Le magister et le médecin gagé par la cmnmune 
( dottor condottato ), qui furent mes instructeurs béné^ 
voles^ ne jugeaient pas aussi défavorablement de leur 
pays. Indépendamment de l'ancienneté de Gonitza , qu'ils 
faisaient remonter à Antigone Gonatas, pour prouver 
qu'elle tenait son nom' de ce prince macédonien, ils ne 
cessaient de me vanter la beauté de son site, qu'ils met- 
taient au-dessus de celui de toutes les autres villes. Le 
médecin, Zantiote d'origine, qui avait été alguazil ou 
corne sur les galères de Saint-Marc , ne partageait pas 
tout-à-fait cet enthousiaune , il me dit même confiden- 
tiellement que l'air de Conitza était extrêmement mal*- 
saiu, ses eaux de mauvaise qualité, et les Turcs la race 
la plus méchante du monde, avant qu'Âli pacha les eût 
ployés sous son joug. Comme il était assez bon obser- 
vateur, je recueillis dans ^es entretiens diverses par-» 
ticukrités sur les fièvres qui sont périodicjpies à l'au- 
tomne et au pmiemps , sur les limiques ou épidémies 
que le vent du midi semble exhumer des fanges de 
l'Aoùs, quand ce fleuve abandonne les terres d'aUu- 
vion, pour rentrer dans son lit. Il avait observé, de- 
puis quelques années , une complicaticm de fièvres ma- 
lignes avec les pleurésies, dont la saison est celle des 
équinoxes, et je pensai d'après son récit qu'il aurait 
du plutôt en attribuer la cause aux saignées «éjpétées 
qu'il prescrivait à ses malades, pour enrichir un bar- 



aa4 voyalGe de la grège. 

hier de ses amis , dans les profits ' duquel il avait un 

certain dividende. Au reste ^ comme mon iatro-sophiste 

cofitetissait parfaitement le pays ^ je le choisis pour mon 

nomendateur et mon guide dans mes reconnaissances 

typographiques. 

Le vallon de Conitza, dont je venais de parcourir 
le côté méridional, en suivant la base du mont Laza- 
res, depuis le Voïdo-Mali jusqu'au pont de la Voïoussa, 
se présentait à mes regards dans toute son étendue. 
Je distinguais les courbes de TAoûs , qui parcourt sa dia- 
gonale du S. E. au N. E., jusqu'à l'entrée dès gorges 
duCaramouratadès, dans une étendue de quatre lieues. 
Au penchant des coteaux, je pouvais compter le tchiftlik 
deBontché, éloigné d'une lieue N. de Conitza. Au delà 
je dominais sur un teké de derviches hurleurs, espèce 
délirante qui croit honorer la divinité par des cris et 
des contorsions mêlées de danses. Je voyais le cours de 
la Topolissa, rivière dont les sources existent dans le 
mont Sousnitza, d'où elle coqle à l'orient, au N. et à 
l'occident pendant cinq lieues, avant'de se rendre à la 
Voïoussa. A cette extrémité du bassin, la chaîne des- 
montagnes qui s'incline par des pentes boisées au 
couchant, présentait, sur un coteau de trois lieues 
d'embranchement, les hameaux de Koutchouf , Mazi 
et Stanovo. Enfin, au penchant -des montagnes du 
Voïdo-Mati, je distinguais le village de ce nom et 
celui de Skia , dont les maisons entremêlées d'arbres 
oecupent le fond d'un paysage qui est d'un effet d'op- 
tique enchanteur, surtout aux approches du coucher 
du soleil. Dans ce moment, le vallon de Conitza, avec 
ses montagnes, se trouve comme pressé par un horizon 
extérieur. Les cimes glacées du Mertchika paraissent 



LIVRE II, CftAPÏTRE V. 2^5 

se joindre aux montagnes d'Aréochovitzas (Saraco- 
vitzas) et à la chaîne des mont^ Olichiniens, dont les 
sommets écbancres dominent Passaron. Les masses in* 
férieures des monts Candaviens, qui font partie du 
canton de Caulonias, repoussent vers l'observateur, 
la ville de Lexovico (i), et la vue pénètre entre les 
étages des vallées qui conduisent dâOkS la Macédoine. 
£nfin, au midi, on découvre le pic du mont Kamila 
dans le Zagori , qui brille à cause de ses neiges au- 
dessus de tous les sommets du Pinde (^2). 

Au moment où je jouissais de ce spectacle, Thiver 
régnait encore autour du vallon de Conitza, dans le- 
quel je voyais fleurir de toutes parts les lilas et les roses. 
J'étais placé comme dans ces oasis environnées du deuil 
delà nature, oii les ruisseaux, les arbres et les ombrages 
semblent plus beaux par les contrastes qu'ils forment 
avec la nudité du désert. Ici , ce désert était causé par 
la blancheur monotone des neiges, qui rendaient ma 
position plus pittoresque et plus délicieuse. J'entendais 
les mélodies des rossignols qui entonnaient l'épitba- 
lame du printemps et des fleurs, l'air était embaumé, 
et pendant mon séjour dans cette vallée , mes travaux 
ne furent interrompus par aucuns des orages ordi- 
naires qui s'élèvent dans le Pinde. C'était cependant 
encore la saison, car nous étions au commencement 
d'avril , et il n'est pas rare de voir alors reparaître par 
intervalles des ouragans qui attristent la nature. 



(i) Lexovico, cinq lieues N. O. 

(2) J*ai observé, dans un autre voyage, auprès de ce pic, 
deux vastes glaciers, au bord desquels on trouve le monastère 
de Stomio, dédié à la Sainte-Vierge. 

I. i5 



^a6 VOYAG£ DE LA GRÈGE. 

Après avoir étudié les en virons, de Gonitza, je tra- 
vaillai à déterminer sa position relativeiaeiit avec Ja- 
nina, rapport que M. Gaétan Palma a mal saisi dans 
sa carte publiée à Trieste en 1811 , qu'il avait ébau- 
chée sous ma direction à Janina« Cet estimable officier 
fixe Gonitsa par quarante -six milles au nord de 
Janina, et il rejette le cours de l'Aoûs trente milles 
au sud et environ vingt milles à l'ouest de cette 
ville, en lui faisant décrire une vaste sinuosité. Il suf- 
firait de lire mes itinéraires pour voir que la rédac- 
tion des matériaux que je lui avais communiqués est 
altérée. Car il résulte des faits rigoureusement obser- 
vés que la distance entre les deux villes en questioa^ 
mesurée suivant les principes de la projection^ est de 
trente-deux milles et un tiers, déduction faite des dé- 
tours du chemin Voilà la première incoriiection. La 
seconde porte sur le gisement de Conitza , qui ne doit 
pas être placé au N. de Janina , mais entre le N. £. 
et l'E. N. E. de cette ville , vers le soixante-huitième 
degré de la boussole. Enfin l'Aoûs, qu'il rejette ÉM?t 
loin, en lui faisant parcourir une courbe, baigne, au 
sortir des rochers du canton deZagori, la base du mont 
Hymnadi et la partie inférieure de Conitza, d'où il 
coule au N. O. pour entrer dans les défilés de Pyrrhis, 
maintenant appelés Caramouratadès. Il résulte de là 
que la situation de Mezzovo est également mal définie, 
et que l'intérieur de sa carte est entièrement fautif, 
comme on pourra en juger d'après celle qui est jointe 
à mon voyage. 

Après avoir régularisé les observations de mes dif 
férentes routes depuis le Zagori, je commençai à rc- 
1 ever les parties orientales du canton de Conitza. J'ai- 



LIVR£ II, CHAPITRE V. ^27 

lais m^enfoncer dans cette partiedu Piude que Gîeorges 
ÂcropoUte appelle les Pjrrénées (i), dont la chaîne 
formait les frontières entre l'anci^ine et. la nouvelle 
Ëpire. Mes dispositions étant prises , je partis en mon- 
tant à J prient 9 pendant une demi-lieue, le versant du 
mont Hymnadi, jusqu'à la chapelle de la Sainte-Vierge, 
auprès de laquelle on trouve des sources abondantes. 
Ce défilé , quoique voisin de Conitza , était une em- 
bu$cade d,angereuse de voleurs, avant que le visir Ali 
eût répicimé Thumeur inquiète des peuplades albanaises 
du canton de Caulonias. Maintenant on y vient à l'afiut 
quand les peiges couvrent les montagnes, pour tuer 
les ours et les sangliers que la faim attire dans les 
vallées. De cette position , en tournant au N. £. par 
une tranchée ouverte entre le cirque des montagnes, 
on arrive à la chapelle de Saint«Nicolas, et trois cents 
toises plus haut à celle de Saint- Anastase, bâtie sous 
le couvert d'une futaie de chênes gallifères. Je pus de 
cette hauteur dessiner la projection des vallées que 
j'allais visiter , et calquer l'orographie d'une contrée 
dépendante du Sangiac deBérat, qui appartenait pro- 
bablement autrefois à la Macédoine. J'avais au midi^ 
à la distance d'une lieue, les trois sommets du mont 
Uymnadi, dont le plus oriental, appelé Hélie, est dominé 
par celui qui donne son nom à la chaîne couronnée, 
au couchant, par le Konis. Ce dernier piq, presque tou- 



(i) SuvtçaXvtoAv o3v \iÀyj^\, tmv oUeiov t^wi , t?T* oSv tôv Ilu^v«t«»v 
l^w* , é. ^^ ^topil^si TTiv noXaiàv Te xal "NicLt âire^ov t^ç ÊUa^o; »al 
•hiktriça^ yHç. Ils furent repoussés (les Albanais) jusque dans 
leurs propres limites , ou monts Pyrénées , qui séparent l'ancienne 
et la nouvelle Épire de la Grèce, notre pays. 

Georg, AcropoUt. c. 81. . 

i5. 



aaS VOYAGE DE LA GRÈGE. 

jours chargé de frimas, est garni dans son étage moyen 
par des lisières noirâtres de pins, dont la couleur 
sombre tranche airec force entre la làtke éclatante 
des neiges et la base rou|<<eatre de ses rochers, qui en- 
caissent la rive droite de rAoûs. C'est de ses flancs 
que les pluies détachent les cristaux de roche qu'on 
ramasse jusqu'aux portes de Conitza. 

Après avoir pris ce signalement, qui me servit en- 
suite dans plusieurs occasions, je partis avec mes guides 
en descendant de la chapelle Saint -Anastase , dans 
l'E. N. E. , pendant trois quarts d'heure, pour arriver 
au fond du vallon de Piklari. Cette gorge , flanquée 
à l'occident par les montagnes de Conitza, est en- 
caissée au N. et à l'E. , à la distance de trois lieues, 
par le prolongement de la chaîne du Sousnitza , qui 
se déploie en forme d'arc. Du point où nous nous trou- 
vions, après avoir dépassé les sources delà Topolissa, 
dans deux limies de marche E. S. E., j'arrivai à Zelitza, 
village bâti au penchant de la montagne de Sousnitza, 
et plus haut je vis Vranista. Je ne crus pas nécessaire 
de pousser l'exactitude jusqu'à scruter les sources d'une 
rivière qui parcourt une gorge intermédiaire , en se 
recourbant au N. , pour se décharger dans le Saranta- 
Poros , que je vais faire connaître. Mais je me trouvais 
sur un terrain trop intéressant , pour négliger les grands 
détails qui nous serviront à expliquer les marches des 
armées romaines, contre les phalanges des derniers rois 
de Macédoine et spécialement l'expédition deQuintius- 
Flamininus, lorsqu'il poursuivit l'armée de Phihppe 
vers le mont Lingon. 

Que n'ai-je , pour animer ma narration , à peindre 
les combats de ce persopnage historique, et les cou- 



LIVRE II, CHAPiTjfiE.,^^ aag 

leurs de son historien! Je conduirais le lecteur 
dans les profondes vallées du Piûde. Seé échos se ré- 
veilleraient aux sons de la trompette guerrière , ils re- 
diraient ces temps où le peuple-roî , descendu aux rivages 
de la Grèce, préludait, en asservissant ses provinces, 
en détruisant ses républiques, aux journées de Dyr- 
rachium et de Pharsale , qui furent le terme de sa gloire 
et de sa liberté. Mais je n'ai plus à peindre qu'un pays 
dévasté et sauvage , où le nom même de Romain est 
le type de l'esclavage des Grecs , qui l'adoptèrent lors- 
que Constantin , après avoir renversé l'autel de la vic- 
toire, transporta aux rives du Bosphore les aigles, la 
pourpre et les honneurs du Capitole , sans pouvoir 
y naturaliser la fortune de Rome. 

Je ne puis dire quel nom portait anciennement ia 
chaîne du grand Zaroux , qui se projette du S. E. au 
N. O., parallèlement à celle du petit Zaroux, et aux 
montagnes deCouitzaqueje viensd'esquisser. La vallée 
comprise entre ces deux branches de l'arête supérieure 
du Pinde, peut être calculée à neuf lieues de longueur 
sur trois lieues de diamètre moyen. Le pic oriental du 
grand Zaroux , appelé Smolika , est lié par de hauts 
contreforts au mont Grammos, dénomination que le 
Pinde prend de ce coté de la Macédoine. Sa distance, 
mesurée approximativement depuis Conitza, est évaluée 
à douze lieues entre les points culminants du mont 
Konis et du Smolika , et à huit heures de marche d'une 
base à l'autre. Les gens du pays prétendent qu'on dé- 
couvre du haut de cette dernière croupe , la mer et les 
terres de Corcyre. Mais je pense que c'est une fable de 
leur invention; car» indépendamment delà projection 
du mont Mertchika qui ferme l'horizon, à l'occident, 



%io VOTAC^E DE LA GRÈCE. 

Féloigneinent est trop considérable pour qu'on puisse 
apercevoir l'île de Corfou. 

Molitza, situé quatre lieues au N. E. de PiklÀri, 
Staritchiani une lieue vers le levant d'hiver , et Ré- 
rasovo, sont les seuls villages remarquables de la vallée 
du Saranta^Poros, qui a ses sources au-dessus de ce 
dernier hameau, dont la distance avec G>nit2a est 
évaluée à cinq lieues de pays. A peine sortie des Haliac- 
mons, car les habitants appellent Ora<^Liaka ou Monts- 
Liaks cette région des montagnes , la rivière coule pre- 
mièrement au N. pendant deux lieues et demie, puis 
à l'O. l'espace de six milles , d'où elle se redresse au 
N. O. , pour se confondre avec l'Aoûs'. Toute cette partie 
des montagnes, ainsi que la gorge solitaire du Saranta- 
. Poros^ est arrosée par une multitude de sources, qui 
permettraient d'étendre la culture, si les bras ne màn- 
qoaient pas pour les travaux de la campagne. Je ne 
vis donc quelques champs cultivés qu'à de grandes 
distances, et dans une journée de marche, je ren- 
contrai à peine dix personnes s^r les chemins que j^ 
parcourus pour faire mes recherches. Les paysans 
fuyaient à l'approche de notre caravane errante, et les 
Albanais mahométans que nous parvenions à appro- 
cher, n'étaient pas d'humeur à me donner les rensei- 
gnements que je désirais. Ainsi je ne pus découvrir au- 
cunes ruines, dans un pays qui probablement ne posséda 
jamais dés villes considérables, s'il est vrai que cette 
contrée fut celle des Atintanes, peuplade vivant iso- 
lément dans' d^ villages dont la barbarie formait le 
caractère distinctif (i). 



(i) Frigida haec omnis regiô, duraque cultu et aspera plaga 



LIVRE II, CHAPITRE V. a3l 

Nous dûmes nous replier sur le village de Kerasovo, 
pour y passer le moment de la grande chaleur du 
jour ; et comme je faisais diverses questions aux paysans, 
mes guides, ennuyés de ma curiosité, commencèrent 
à suspecter mes intentions. Ils murmuraient de m'en- 
tendre demander les noms des villages , et de me voir 
tracer des lignes avec une plume sans encre ; c'était 
ainsi qu'ils désignaient moi^ crayon* Heureusement 
que leur chef, qui était un aga de Tebelen , les ras^ 
sura, tout en me prévenant detre moins empressé à 
feiire des questions , et de me garder sur -tout d'écrire 
le pays. Après ces avis , qui étaient fort contrariants 
pour moi, nous convînmes de gagner le bourg de 
Chiom'adèz , afin de trouver un gîte pour passer la 
nuit. 

Je perdais à chaque pas que nous faisions dans 
riUyrie les dernières traces de la civilisation. Depuis 
notre départ de Conitza , je n'avais plus entendu par- 
1^ le grec dans aucun village, et je devais commu- 
niquer au moyeh d'un interprète , qui , au lieu de 
répondre à mes intentions, ne me causait que des em- 
barras. Cependant l'idée de conquérir quelques con- 
naissances géographiques m'animait à l'aspect d'une 
contrée jusqu'alors interdite aux voyageurs; et, après 
avoir dîné avec nos provisions , je pris la tête de la 
caravane. Comme les postillons étaient Grecs, je pou- 
vais lier conversation avec eux, et en obtenir des 

est : cuhorum quoque ingénia terrae similia habet. Ferociores 
eos et accolse barbari faciunt : nunc bella exercentes, nunc in 

pace miscentes ritus suos Livius, îib. XLV, c. 3o ; Appian. 

de bell. Illyric. 760, p. K99 edit. Amstelod. 1670; Polyb. hist. 
Ub, II, c. 6, p. i3i. c. II , p. i38 , Amsteldd. edit. 1670. 



aoa VOYAGE DE LA GRECfE. 

renseignements qu'il ne m'éfait plus permis de trou- 
ver ailleurs, d'après la promesse que j'avais faite à mon 
aga; et quelques pièces de monnaie m'eurent bientôt 
gagné la confiance de ces hommes , qui connaissaient 
parfaitement le pays. 

Nous commençâmes, en dirigeant au nord, à mar- 
cher par des sentiers scs^breux , et à nous élever dans 
les étages du mont Smolika, qui verse pendant deux, 
lieues les eaux de ses torrents dans le Saranta-Poros. 
De là nous entrâmes dans ime gorge arrosée par la ri" 
vière qui tombe dans la Voïoussa au-dessous de Tchar- 
chof , et au coucher du soleil nous arrivâmes à Chio- 
niadèz , bourg" éloigné de huit lieues de Conitza. Nous 
prîmes notre logement dans la maison d'un riche négo- 
ciant grec, chez lequel je trouvai un valaque qui faisait 
le commerce de caravane entre l'Albanie et Bukarest. 
Comme il était au fait des localités^ je rectifiai sous 
sa dictée la nomenclature des villages , que les guides 
avaient altérée par leur prononciation, et peut-être, 
comme je l'ai remarqué souvent, avec l'intention de 
me tromper. 

Nous nous trouvions à-peu-près au tiers de la hau- 
teur du mont Smolika , et dès que le jour parut , je 
pus relever dans le nord-est, à la distance de cinq 
lieues, le bourg de San-Marina, colonie valaque de 
huit cents familles. Les troupeaux remontaient dans 
ce moment vers ses pâturages , à mesure que la fonte 
des neiges découvrait les plateaux du montGrammos, 
et les marchands se rendaient à la foire qui suit le re- 
tour dés bergers et des habitants dans leurs demeures 
d'été. I^s personnes aisées se disposaient aussi à partir, 
pour y passer la belle saison , qui n'offre qu'une suite 



LIVRE II, CHAPITRE V. 233 

de fêtes et de panégyries , partagées entre les affaires et 
les plaisirs calmes qui font Foccupation et le bonheur 
des Orientaux (i). 

La population peu industrieuse du canton de Co- 
nitza se compose de Grecs et d'Albanais répartis dans 
trente-six villages, dont* le nombre des habitants, cal- 
" " I II I 1 1 ^, . I I ■ I 1 ^ « 1 II ^ 

(i) Comme l'ordre de mes reconnaissances ne itfapfiolnit p$& 
dans ce moment dn côté de San-M arina , et qu'il intervertirait 
la disposition de mes topographies, je me contenterai d'indiquer 
les sites des versants qui appartiennent à la partie occidentale 
du Pinde. Je placerai en conséquence, trois lieues au N. de San- 
Marina , Loubiscos , colonie yalaque, originaire deMoschopolis, 
composée de soixante-dix familles. Le mont Desnicos , qui se 
rattache par des contreforts boisés à la chaîne du Grammos , 
élève au N. £. ses sommets abondants en pâturages, desquels 
descend une rivière qui passe à Toumovo, situé une lieue N. O. 
de Chioniadèz. Telle est la limite septentrionale et orientale dtt 
canton de Conitza, qui confine de ce côté avec les villaïetis 
d'Anasélitzas dans la Macédoine, et de Caulonias dans l'IUyrie. 
Comme les autres villes ne peuvent figurer que dans le tracé 
topographique de ceqant^^n, le lecteur qui voudra connaître tous 
ses sites pourra consulter la carte, sur laquelle il verra figurer 
Vourbiani, Prisoieni, Isvoros. Vers le district de Greveno, ii 
reconnaîtra Grisbani , Palseo-Seli, ville antique dont le nom ne 
m'est pas connu ; Padèz , Armatovo , près des coteaux du mont 
lingon , et Bratza, au revers opposé du bassin du Rhedias et de 
la Macédoine. De ces détails il sera facile de conclure, par des 
conjectures approchant de la démonstration, que le canton de 
Conitza fut anciennement compris dans cette quatrième partie 
de la Macédoine appelée Atintanie, que Tite-Live (*) place entre 
les montagnes de l'IUyrie , le Pinde , et les frontières de l'Épire , 
qui, suivant toute apparence, furent primitivement déterminées 
par le cours de l'Aoûs. 

(*) Liviua , iiv. XLV, c. 3o , et Cellarius , Geogr. Andq.y lib. II , c. 14, ««çt. 
V, p. x88, 



2l34 VOTàGE DE LA GRÈGI?. 

cttlé afvfîc celiri dif chéf-Bctf, forme nri total de vingt 
inille individus , parmi tesquëis ud quart au plus sont 
mahométans. Le pays produit du blé, du mais, du 
Htt, du viiï; et l'huile, si nécessaire etWi chrétiens du 
rit oriental , s'extrait des noix et des feines qu'on 
récoke en grande quantité dkns cette contrée, trop 
froide pour y pouvoir planter l'olivier. La chasse oflre 
une ressource partienlière aux habitants dés montagnes, 
qui vendent à l'étranger plusieurs balles de peaux 
de lièvres, de blaireaux et d'ours, que le commerce 
exporte par le port d'Avlone, dans le royaume de 
Naples. 

CHAPITRE VL 



Canton de Cauioiifias , regardé cotnme la Phœbéatie. — Contrée 
des monts Candavtens^ — Ses limites. — Coors de ses eaui. 
Rivière appelée Desnitza. — Sources de TApsos. — Diverses 
idlâiônriwatîotis de ce fleuve. — Veré-Toubas , ou caverne des 
tombeaux. — Atfmès. — Étal actutïl du phys. — Population 
et monirs de ses babitaiits. ' 



Le canton de Caulonias forme , par sa projection , 
la clef d'une voàte qut sépare les versants de l'Ëpîre 
dé ceux de l'Illyrie macédonienne , en divisant ïes eaux 
que ses montagnes envoient à TAoûs et à FApsus. Je 
suis porté à croire que cette partie de la Grèce , suc- 
cessivement appelée Candavie et Devol, porta, dès 
une haute antiquité, le nom qu'elle conserve encore de 
nos jours: Mon opinion se fonde sur une médaille, 
qu'on trouve fréquemment dans cette contrée , et que 
Rigas a mal interprétée dans son atlas informe de la 



LIVRS II, CHAPITRE Vi. ^35 

Grèce (i). Cette nouveauté numismatique pour PÉpire 
pouvait conduire l'autéUr à découvrir le catitorï de 
Caulonias, dont j'ai fouriti le nom' à Ml Pàlma pour 
sa carte, dans laquelle il figuré, l^àis au lieu de sui- 
vre une trace nouvelle, Rigas l'attribue aux AVloniates; 
et la chose eist d'autàû't plus surprenante , qu'écrivant 
et sachant parfaitement les langues grecques ancienne et 
moderne, il ne pouvait pas ignorer que KAÏ AflNl ATQTÏ 
et ATAnNIATON^, CaHloniates et Avloniate^, n'étaient 
pas le nom d'une' même ville, ni d*uii mêrtie peuple. 
Il devait pareillement se rappeler que, par la perte de 
la majeure partie dii septième livre de la géographie 
de Stràbon, nous sommes privés dé renseignements 
sur rillyrie gt-ecque et Ik Mhcédoinfe, et dé la no- 
menclature de plusieurs peuplades de l'Épire. En con- 
sultant l'histoire , il n'était' pas iiioins évident' que ce 
pays , dévasté par les Romains et par tous les barbares 
auxquels il ftit en proie, avait perdu sa physiohbmie 
Native, avant l'invasion même de Paul Eriiile j puisque 
dès ce temps , les Dolopes et" plusieurs autres nations 
avaient disparu des cantons qu'elles océupaîeht' dans 
les siècles homériques. Mais le géographe thessalîen , 
phitot hoiïimé d'esprit que savant , suivant Te^^emple 
de Meletius, avait bâti dès systèmes capables, s'ils eus- 

(i) Cette médaille, portant un cerf à gauche, et à Texergue 
iJn guerrier nu décochant une flèche, avec Tinscriptiôti des Cau- 
loniates, itAYAftNIATnN , peut être revendiquée par la ville de 
Gàaloûia ed ItkHc, qoi fut'détrtiitè par I^rrhùi. Mâis'leà lAé- 
dàillés homonymes, qu'on trouve dans' le canftèfi'de'Câ"ùïônias 
^dbntil est ici, question , sôtit si nbn^réùse^ , qli'ôn ch)irà diffi- 
cilement qu'elles aient été apportées d'outre - m^t dans ce seul 
canton de TÉpire , où Ton en trouve encore souvent. 



236 VOYAGE DE LA GREGE. 

sent été mieux combinés, d'arrêter la curiosité des 
voyageurs , en faisant croire que la Grèce et TÉpire 
étaient connues par son travail. 

Le savant d'Anville avait agi d'une manière bien dif- 
férente, lorsque, à l'exemple de Paulmier, il faisait 
des vœux pour voir un jour paraî^'e une description 
de rÉpire (i), et des travaux exécutés sur les lieux, 
afin de voir renaître une contrée qui semblait , par le 
manque des documents anciens, perdue pour la géo- 
graphie. Car quels renseignements trouvait-on dans les 
auteurs, si ce n'est quelques dénominations de villes 
et de provinces, qu'on savait, de leur temps, classer et 
mettre à leur place , mais dont on avait perdu jusqu!aux 
traces? Ce qui achevait surtout de porter la confusion 
dans cette partie de la science , venait des documents 
erronés, puisés dans les écrivains de la Byzantine , 
dont les auteurs avaient mal calqué , sur les antiques 
dénominations, des équivalents empruntés des auteurs 
barbares , qui ont changé jusqu'aux noms historiques, 
de la Macédoine et de l'iUyrie. 

Après avoir examiné avec attention* ce qu'on sait 
sur la moyenne Albanie, et d'après la connaissance des 
localités , je pense que le canton de Caulonias fut oc- 
cupé par une de ces nations illyrienaes dont Pline 
avait sans doute oublié le nom (2), domme ceux de 

(i) Suivant le calcul d'un auteur moderne (Paw. recherches 
sur les Égyptiens et les Chinois, t. I, p. ai5, édit. in-xa),il 
existait de son temps trente mille cartes géographiques^ parmi 
lesquelles les copies étaient aux originaux comme onze est à on 
environ. On peut voir à quel point celles de la Grèce se sont 
améliorées depuis la publication de mes voyages. 

(2) Après avoir énuméré vingt-cinq villes ou nations illy- 



i 



LIVRE II, CHAPITKE VI. 287 

plusieurs villes qu'il semble condamner à l'oubli. Le 
territoire de cette peuplade , qui fut peut-être primi- 
tivement celle des Phœbéates, se trouvait resserré entre 
la Dsasarétie , la Macédoine proprement dite et l'Atin- 
tanie. Dans sa démarcation moderne, ce même enclave, 
qui a pris le nom de Caulonias, s'il ne l'a pas, comme je 
le crois, toujours porté (i), confine au nord avec le canton 
de Ghèortcha , au iiprd-ouest avec celui de Tomoritza, 
et à l'ouest avec la Desnitza. Enfin dans les autres 
parties de l'horizon , en remontant jusqu'au nord-est , 
il est entouré par les cantons de Preméti, de Conitza, 
d'Anasélitzas et de Devol , qui est traversé par les mon- 
tagnes dans lesquelles l'Apsus prend ses sources. Ainsi, 
on peut regarder le territoire de Caulonias comme le 
centré de rUlyrie méridionale, et son emplacement, 
comme faisant partie ou étant très -voisin de la Phœ- 
béatie des Dassarets. 

Dès mon arrivée dans l'Epîre , j'avais formé le pro- 

riennes, Pline ajoute : Praeterea muitorum Grseciae oppidorum 
d^ficiens memoria nec non et civitatum validarum. 

Hist.y lib. m^ c. aa. 

(i) Car c'est jpeut-être la partie montueuse de Tlllyrie que 
Ptolémée appelle Canaluii montes^ Europ\,taib, X. Cantacuzéne 
fait mention des Albanais de Goloneïas , qui vinrent saluer l'em- 
pereur (lorsqu'il se trouvait à Ochrida), avec leurs voisins y 
les nomades de la Devol. Ôxt« <^è inp-epai; t^ ÔxP'<^? iv^iaTpi<];avTa 
PaatX^a, 0' Te tocç Aea^oXetç vtfAopievoi Axêavot vopkà<^ec , xal oî rkç 
KoXttvttflCc 'TTpoaKuviqaav JXOovrsç. 

Caktaguz^ , Hist, , lib. I ,. c. 55. 

Basile Porphyrogenète , ayant arrangé les affaires de Dyrra- 
chium , de Caulonias et d'Argyropolis , où il mit des garnisons 
et des gouverneurs , se rendit à Castoria. 

Stritt. Bulgarie, c. XII, S- 170, ad ann. 1017 - 1019. 



238 VOYA.GE DE LA GHÈCE. 

jet de mie rendre à OchruJa en parcourant la . chaîne 
du Pinde ^^ midi au nord , et j'ay^is constamment 
éprouvé dçs difficultés de la part d'Ali jp^cha , qui 
sous des prétextes spécieux avait jusqu'alors travarsé 
m,çs projets. Les Français occupaient les provinces il- 
lyriçw>,Ç3, , il croyait que je voulais reconnaître le pays, 
pour.le,ur enseigner le chemin de l'Epire ; il était in- 
quiet, et je lui devais des jégardjj. Cependant, comme 
j'avais lié connaissance avec la^plupart des beys de la 
moyepne Albanie , je crus pouvoir prqfîter de la cir- 
constance qui m'avait conduit jusqu'à Podèz, pour 
tâcher au moins de visiter le câ^nton |ie Caulonias. Je 
savais que j'allais pépétrer che^ une peuplade de 
Schypetars à demi - sauvage^ , mais l'aventuxe, vjue de 
près , ne me parais^it pas auçsi d^ng^reuse qu'on me 
l'avait représenté^. J'avajis. parité a des personne^ que 
je connaissais à Costretzi , à mes guides et a^ux geps 
de mon escorte ; je le^r avais per^u^idé que jious se- 
rions bien accueillis, et quelques largesses mêlées à 
des espérances les décidèrent à me suivre. 

Nous partîmes en conséquence de Podèz , et , au 
bout d'une heure et demie de marche, par un sentier 
difficile, nous entrâmes sur les terres de Caulonias, en 
débouchant dans la vallée de Barmachi. Le bourg dont 
elle emprunte son nom , habité par trois cents famil- 
les albanaises, chrétiennes et mahométanes, également 
ind,épendantes et barbares , est situé sur la route com- 
merciale que tiennent les marchands .qui se rendent 
de Janina à Ochrida , et c'est ordinairement leur 
troisièi^e station (ij. 

(i) Les journées de marche en eat^avane de cette route sont 



LIVKE II, CHAPITRE VI. 289 

A travers cette vallée, qui se dessine ouest-noi^d* 
ouest l'espace de seize milles, coule la Levkaritza, ri- 
vière tributaire de l'Aoûs, qui prend sa source trois 
lieues et demie à Test, dans le mont Barcetesios, dont 
le nom^ tel qu'on le prononce maintenaiit, est cité 
par Ptolémée (i). Quatre villages, qui so(nt Cratchovn, 
Scorovati, Béjani et Boutca, renferraei;it la population 
de cette gorge, sur laquelle je reviendrai, en ratta- 
chant les topoigraphies isolées que je trace r^piden^nt 
à la description de la vallée de FAoûs. 

Tout semblait justifier mon entreprise, lorsqu'après 
avoir franchi la chaîne du mont Barcetesios qui se 
déploie à la distajQce d une lieue au nord , nous arri*- 
vanaes dans une seconde vallée que les Schypetars ap- 
pellent Ériboé (a), et les Grecs Ribas. A peu de distance 
de notre route , je reconnus les ruines d'une enpeinte 
cyclppéenne qui rappelle Je souvenir d'Éribée, ville 
placée par Ptojéméa dans le pays des Parthéniens, chose 
doutent , quapt à cette peuplade , que plusieurs géo^ 
graphes fjjcent au voisinage de l'Adriatique, ent^e l'Ap- 
sus/st le Génussus. .On me dit que l'Éribée, qui çpu- 
lait devant nous, prend son origine au^de^sus d'un 
bourg appelé Apanortasch par les Grimes , et Sipremail 
(nioiaitagiie à'm haut) dans la langue 3ohype , d'où elle 

cotées par les agoïatis ou loueurs de chevaux, savoir : à huit 
heures de chemin, depuis Janina jusqu'à Eavenia; à sept he^ures 
trois quarts de ce village à LexoTÎco , et à cioq et demie de 
Lexovico à Barmachi. 

(i) Ptolémée, Ub. III , c. i3; Barcetesii montis partes habet 
46, 40; 3t>, 40. 

(a) Ëriboea Parthycorum seu Parthinorum , 46» 40 ; 39, 45. 
Ptolem. lib. III, c. i3. 



;â4o voyage de la grège. 

coule, après avôilr reçu la rivière de Staria, sous le 
nom de Desnitza, jusqu'au pont de Gleisoura, près 
duquel elle se décharge dans l'Aoûs, On estime à douze 
lieues de pays la distance entre Apano-tasch et Pré- 
miti, que je ferai connaître dans les chapitres suivants, 
jet à vingt milles en droite ligne son rapport de posi- 
tion avec Lexovico. 

Sans oser porter mes pas hors de la route ordinaire 
fréquentée des voyageurs, pour faire des recherches 
dans un pays où la moindre tentative indiscrète pou- 
vait m'attirer des affaires fâcheuses, nous nous hâ- 
tâmes de traverser la Desnitza ; et à une lieue de ses 
bords , nous arrivâmes dans le voisinage de Staria* Mes 
guides, pour nous dérober à la curiosité publique, 
prirent le parti de s'arrêter à un caravansérail bâti dans 
la plaine. Staria , que je pouvais voir, sans oser m'y 
présenter à cause de mon habillement européen, qui 
n'aurait pas manqué d'éveiller l'attention , est situé an 
centre d'une vallée baignée par TApsus , que les indi- 
gènes appellent Ergent ou Argent (i). Ce fleuve, qui 
descend des monts Canda viens ou Cauloniens, éloi- 
gnés de deux lieues, passe au bout de trois milles de 
cmirs au-dessous de Helmas, village bâti à sa rive 
ddroite, et se confond une lieue plu« bas a!vec l'Qssouni, 
qui a ses sources cinq lieues au nord-est dans le mont 

(i) Alexias, lib. XIII, p. 391. Le traducteur rend le mot 
Xap<ravVj par celui de Charsanès, et les Grecs appellent encore le 
même fleuve Chargent Constantin Porphyrogenète parle, dans 
son histoire de Basile le macédonien , d'une troupe d'élite de 
Gharsianites, Xof atavtr&v , qui servirent contre les Sarrasins au 
siège d'Amantie. — Hist. $ 5o. C'est le même que l'Apsus ou 
Argent. 



LIVRE II, CHAPITRE VI. ^/^i 

Slobokôé, sommet dominant de la chaîne des mon- 
tagnes du Diable ou Devols. Ces deux rivières^ réu- 
nies dans un même canal et grossies d'une multitude 
d'affluents^ coulent ensuite à travers le ; canton de 
Tomoritza , où l'on connaît encore la forteresse de My- 
lé (i), dans laquelle Cantacuzène assiégea les Fran- 
çais, ou plutôt les Normands, qu'il qualité de Celtes (a). 
Au sortir du canton de Tomoritza , l'Apsus ( auquel 
je rends son nom ancien , pour être mieux, entendu ) 
dirige son cours vers Berat, dont il traverse la ville 
basse, et, grossi par une rivière venant de Moschopo- 
lis^ il parcourt le Musaché sous les noms de Beratino 
et de Cauloni jusqu'à l'Adriatique , dans laquelle il se 
jette, cinq lieues au nord des ruines d'Apollonie. 

J'avais observé que, pendant leur dîner, mes guides 
et les gens de mon escorte avaient tenu la conversa- 
tion en schype; et, au moment de nous remettre en 
route, ils me déclarèrent le résultat de leur concilia- 
bule , qui fut de ne pas vouloir pousser plus avant. Ils 
me représentèrent les dangers que nous avions cou'^ 
rus, et ceux auxquels nous allions être exposés, par 
l'inquiétude que ma présence ne manquerait pas de 
causer aux montagnards de c^tte contrée inhospitalière. 
Je dus dope céder et renoncer à parcourir une vallée 
dans laquelle j'avais pénétré avec, peine , sans pouvon^ 
visiter les catacombes et les ruines qui m'avaient fait 
supporter tant de fatigues pour y arriver. Il fallut 
ainsi me contenter de quelques renseignements, qui 

( 

(i) En parlant d'un second combat livré sur les bords du 
fleuve, le même écrivain dit : rpéirei toîi; KaXtcl»^ xarà xparoç, etc. 

Jhid. 
(a) Alex. p. ^9» , 393. 

I. 16 



/ 



n 



IX/^QL VOYAGE DE LA GRECE. 

furent peu propres à me consoler d'avoir per4u l'oc- 
casion de compléter mes recherches dans une des 
parties les plus inconnues de l'IUyrié grecque. 

Veré-Toubas, ou la Caverne des Tombeaux, se 
trouve, suivant ce qu'on me dit, deux lieues à l'orient 
de Slaria , près d'un bourg appelé Codrns , et ancien- 
nement Codrium ou Codrion , comme l'écrit Tite-Live 
dans le récit de la campagne du consul Suipitius en 
Macédoine (f). Là, tion loin d'une ville ruinée, 
on trouve une caverne remplie de cellules et de 
sarcophages taillés dans le roc , à l'entrée de laquelle 
sont sculptés deux lions de grandeur colossale. Ces 
renseignement, qu'il ne m'a jamais été possible àt 
vérifier ) étaient plus capables d'enflammer ma curio- 
sité que de la calmer; cependant il fallut rétrograder. 
J'aurais pu retrouver les traceS de Corragon, Gerunion 
et Orges'son (a), châteaux signalés par Tite-Live ^ et 
cette Uion de Macédoine dont il parle ; mais je ne de- 
vais éclaircir l'existence de ces places qu'en parcou- 
rant plus tard la partie opposée des mfontagnes dans 
lesquelles je me trouvais alors engagé. J'avais devant 
moi la gorge qui conduit par Zavagliani, Radovitchica 
et Fracheri , à la ville de Prémiti. Mais comme mes 
bagages étaient restés à Conitza , je dus rentrer par 
Yerbiani dans la vallée de Saranta-Poros , et revenir 
après s^t jours de recherches pénibles au lieu d'où 
j'étais parti. 



(i) Liv. Ub.XXXI, c. fk'j. Plusieurs manuserits pcntent Xpu- 
oov^tiiva ou Xpotfov^cMa dans Polybe', Y, io8, a; mais c'est la 
Xb^ptova de J. Gronovius. 

(a) Liv, lib. XXXI , c. 27. Cette topographie sera discutée en 
parlant de Gheortcha que je crois être la ville de Gerounta, 
Tepoûvra , OU Gertounta, rtproOvTa, de Polybe, 



LIVRE II, CHA.PITRE VI. a43 

Quoique embarrassé et circonvenu dans cette tour* 
née, je recueillis cependant assez de renseignements 
pour savoir que de Staria à Ghéortcha on compte six 
lieues et demie , quatre de cette ville à Podgorié , trois 
de ce village à Starova, et en tout dix. -huit lieues 
depuis la vallée de Staria jusqu'à la ville d'Ochrtda. 
Je donne ici ces distances comme un signal de 
projection , auquel je rattacherai un itinéraire entre . 
Castoria et le lac Lydinidus, quand je décrirai la Ma* 
eédoine Cisaxienne. 

La population du canton de Caulonias , évaluée à 
six mille quatre cents individus chrétiens et inahomé- 
tëCns, èHt répartie dans vingt villages (i), dont les plus 
coiïsidérableis sont indiqués sur la carte. Quoique Turcs 



(i) Noms des principaux villages du canton de Caulonias ou 

Komiïre des vitta^s. Nombre des AiinilleB, {;recqaes et turques. 

DfoDCtî -50 G. ... T. 

Ribas 3o » ... T. 

Apanotach, oa Sipretach i5o » ... X. 

Rflobdra. 3o G. ... » 

Staria 3oo » ... T. 

ScoroToU 5o ..... » ... T. 

B^ani 5o G. ... » 

BoQtka 5o G, ... T. 

Helmâfl' ...•...*.■•••.. so G. ... T. 

KLoinoii. « 70 ...*.'> ... T. 

S(élétiitza 76 » ... T. 

Psare. 40 » ... %. 

Heisèka 3o » ... T. 

Co^'M 3o G. ... » 

Tachi-post. 60 » ... T. 

Novesela So » ... T. 

Cadinas 40 ** • • • l** 

B«roTa 6 G. ... » 

Prodani. • i5 G. ... T. 

Stîca 60 G. ... T. 



Totaux, no villages. 1081 Anoillefl. 



16. 



Îl44 VOYAGE DE LÀ GRÈCK. 

et chrétiens, les Albanais de cette contrée, égalenflent 
libres et anarchiques, ne paient ni capitation ni tri- 
buts. Soumis au pacha de Berat , ils le reconnaissent 
pour leur chef, autant que son autorité ne se fait pas 
sentir jusques dans leurs montagnes; et leur bravoure, 
leur pauvreté, les ont jusqu'à ce jour sauvés de l'as- 
servissement général de l'Albanie. Cependant ils crai- 
gnent Ali pacha ; ses ordres sont respectés parmi eux, 
parce qu'ils savent combien sa colère est puissante; et 
depuis qu'il a réuni Berat à ses domaines, il n'est 
pas douteux, si son intérêt l'exigeait, qu'ils seraient 
bientôt soumis. Mais des vues particulières l'enga- 
gent à ménager les Cauloniates : ils sont pour lui 
une réserve de voleurs toujours a ses ordres , dont il 
fait sortir des bandes pour troubler la Romélie, quand 
il veut en éloigner les gouverneurs nommés par le 
Grand-Seigneur. Il est probable que les monts Can- 
daviens resteront ce qu'ils furent toujours, c'est-à- 
dire, la pépinière d'une race de brigands portés à 
vendrç leurs services aux chefs assez puissants pour 
les soudoyer. Il résulte pourtant de l'état actuel des 
choses qu'un voyageur protégé par le visir Ali pour- 
rait sans danger visiter les monts Barcetésiens, que les 
Byzantins désignent sous les noms de Bagôra et de 
Bagulat (i), la Devol, les sources de l'Apsus et la ca- 
verne des. tombeaux. Par ses recherches , il reculerait 
les bornes d'un horizon nouveau pour la géographie; 
car il existe encore dans cette région dix lieues de pays 



(i) Chaîne de montagne qui se prolonge en séparant le bassin 
d'Ochrida du territoire de Dyrrachium. — Theophylact. epist. 
65. Idem dicitur Bagulatus apud Fulcherium, 1. I, c. 3. 



LIVRJi II, CHAPITKfi Vf. ^45 

â exploiter , dans lequel on ferait une ample moisson , 
surtout dans la botanique et dans la minéralogie , si 
j'en peux juger par quelques inductions d'un favorable 
augure. 

La position de Caulonias , pour un pacha maître de 
rÉpire, tel qu'Ali, est de la plus haute importance, 
à cause de ses rapports avec Monastir ou Bitolia , ca- 
pitale et chef-lieu de la résidence du gouverneur de la 
Macédoine, ou Romili-Vali-cy. C'est aussi le poiiit 
central des communications commerciales entre Janina , 
Ochrida et les Dibres. 

Quand les neiges ferment en hiver le défilé du Mez- 
zovo, ces gorges peu élevées sont alors le chemin 
des courriers destinés pour Constantinople ; et comme 
elles sont moins surveillées que les autres, c'était par 
là, dans mes jours de détresse, que je pouvais commu<* 
niquer avec Tanibassade de France et la Bosnie. Elles 
étaient naguères encore la route des caravanes de la 
Haute-Albanie , lorsque Moschopolis florissait. Si le dé- 
bordement des rivières arrêtait les marchands, ils pour 
vaient au sortir de Lexovico suivre le chemin du Tomo- 
ros ou Ismaros , et la correspondance n'éprouvait que 
peu ou point de retards. 

Le territoire de Caulonias est un sol argileux que 
le soleil durcit et gerce promptement, quand les pluies 
ne se succèdent pas, jusqu'à ce que les moissons soient 
assez hautes pour conserver la fraîcheur de la terre. Il 
en résulte souvent que le maïs ne peut se développer , 
et en général que les paysans, comptant peu sur les 
ressources d'un terrain ingrat, tournent leurs vues et 
leurs espériaiices d'un autre coté. Les Mahométans , 
pour acquérir des biens que leur refuse leur pays , 



^46 VOYAGE DE LA GRECE. 

vont servir à I étranger; les Chrétiens s'adonnent aux 
soins des troupeaux; et tous^ par leur industrie, 
cherchent une compensation capable de les âever 
au niveau des besoins auxquels la nature de Iqur 
territoire natal ne peut suffire. Ainsi tous les hoimnes 
sont pasteurs ou soldats^ et la culture incertaine des 
terres est abandonnée aux femmes^ 

Cependant la providence à placé à la portée des ha- 
bitants des ressources qui seraient suffisantes à un peuple 
doué de mœurs moins sauvages. Les châtaigniers^ les 
chênes aux glands doux, pourraient fournir aux be* 
soins d'une population beaucoup plus nombreuse; mais 
le goût du brigandage des Cauloniates ^ et U facilité 
qu'ils trouvent à s^enricbir dans le métier des» urines, leur 
fait négliger ces productions. A peine daignenjt^ils re* 
eueillir les fruits des noisetiers qui couvrent leurs val- 
lées ; ils n'ont pas encore essayé de naturaliser la vigne 
sur leurs coteaux ; et le ooignassier ^ qui leur donne les 
plus beaux fruits connus de cette espèce^ ne leur.^ pu 
suggérer l'idée de planter ch^z eux des pommiers et 
des poiriers , qui multiplieraient leurs jouissances , et 
les productions nécessaires à leur existence. Us voient 
avec indifférence les belles forêts de chênes, de hêtres 
et de micocouliers qui décorent leurs montagnes. Ils 
ne pensent pas à extraire le goudron des arbres résineux 
qui s'élèvent dans la zone des neiges, et ils vivent au 
jour le jour, au mlUeu des bandes d'ours , de loups et 
de bêtes fauves qui désolent leurs troupeaux. Ils ne 
les repoussent même que comme des voisins incom- 
modes , sans penser à en diminuer le nombre. Une telle 
indifférence ne tient cependant pas à l'apathie ordinaire 
9UX Orientaux ; car le Cauloniate, vif, impétueux, est 



LÏVR*: II, CHA.PITRE VI. lt\'] 

tout vie, tout énergie, et ne craint rien tant que le 
repos. Mais comme la providence n'a pas greifé les ar- 
bres , ils croient devoir se contenter des fruits que leur 
donnent les sauvageons. Ils trouveraient leurs mornes 
déserts , s'il n'y avait plus de bêtes féroces ; et parce 
qu'il y avait des ours et des ioups du temps de leurs an- 
cêtres, la race doit en être aussi durable que celle des 
hommes. Dieu veut que tous les êtres vivent, me di- 
sait un de ces montagnards, sans cela pourquoi aurait-il 
créé tant d'espèces ? Nous nous défendons lorsqu'elles 
nous déclarent la guerre. Et quand je leur représentais 
les pertes que ces animaux leur causaient, Il faut souf- 
frir, répondaient-ils, ce que Dieu a permis; nos pères 
ont vécu comme nous; et ne rien faire que ce qu'ils 
ont fait, voîU notre maxime. Comme eux, nos braves 
vont servir en Egypte ou dans les régences barbares- 
ques ; et ceux que le ciel protège reviennent finir leurs 
jours dans nos montagnes. Notre intérêt est de rester 
tels que nous sommes, pour conserver la liberté, qui 
est notre plus cher apanage. 



^4^ VOYAGE DE LA GR^CE. 



LIVRE TROISIEME. 



EPIRE NOUVELLE. 



> 



CHAPITRE PREMIER. 

Description de la vallée du Caramouratadèz , ancieonenieiit 
appelée Sésaratès, et défilés de Pyrrhus. — Potamographie 
de i'Aoiis , jusqu'au pont de Petrani. — • Apostasie simultanée 
des Schypetars de ce canton. 

Les anciens ne nous ont laissé que des notions va- 
gues sur la direction de l'Aoùs. Scylax, Polybe, Plu- 
tarque, Ptolémée, Tite-Live et Pline, dont je pourrais 
citer l'autorité, s'accordent à-peu-près, par rapport 
aux sources de ce fleuve; mais tous passent sous silence 
le développement de son cours, sans indiquer ses af- 
fluents, ni les contrées qu'il traverse. Plutarque se 
contente de dire, que « l'Aoùs , égal en volume et en ra- 
ce pidité au Pénée, coule dans une vallée profonde, en- 
te caissée par de hautes montagnes (i) » : il le confond 



rat frpèç rbv Hiovttov. Plutargh., In Flamin. 



LIVAS III, CHAPITRE I. ^49 

même avec l'Apsus. Tite-Live, plus concis encore, ne 
le nomme que pour indiquer sur ses rives la position 
des monts Âsnaûs et ^rope , qui bordent la partie la plus 
étroite à la vérité, mais la moins étendue de ses gorges, 
dans lesquelles je vais guider le lecteur. Ainsi nous 
n'avons que des fragments de la description de l'Aoûs, 
et sa direction , comme il sera facile d'en juger par ce 
que je dirai, n'était guère mieux tracée à travers le 
Nympheum et les terres des Bullides, jusqu'à son em- 
bouchure dans l'Adriatique, au midi d'Apollonie. Ce 
n'est donc plus par des rapprochements historiques que 
ma narration va se soutenir, mais en consignant mes 
observations particulières sur les vallées que d'Anville 
avait entrevues avec l'œil du génie, et qu'il désigne 
sous la dénomination générique de défilés de Pyrrhus. 
Après une nuit orageuse, un jour serein commençait 
à briller, lorsque je partis de Conitza, pour visiter 
la partie septentrionale de ï'Épire. Nous traversâmes 
le cours i^ngeux de la Topolissa, et dans une heure 
de marche noo» passâmes au-dessous de Koutchouf. 
A une lieue et dettiie aux-delà vers l'occident, nous 
laissâmes à droite le village de Mazi. Comme nous avions 
peu de chemin à faire, pour gagner le gîte où nous nous 
proposions de terminer la journée, mes guides deman- 
dèrent à s'arrêter sous l'ombrage d'un groupe de chênes 
qui environnent une chapelle dédiée à la Vierge , et j y 
consentis. J'avais au nord le village de Sanovo, que 
j'ai précédemment indiqué , et , une demi-lieue à 1 0. , 
la butte et le monastère du prophète Élie, qui est des- 
servi par deux caloyers. Autour de nous , le silence d une 
campagne agreste et inculte n'était interrompu que 
par le chant monotone des cigales. Je visitai en vain 



2;iO VOYAGE DE LA ÇB^CE. 

(e3 murs, l'enceinte, et la chapeUe de la Vierge, pour 
y découvrir quelques tracçg d'antiquités. Je parcourus 
avec aus^i peu de succès la rive du fleuve , les CQt;eaux 
voisins, sur lesquels je dus me contenter de rexi^illir 
quelques plantes vulgaires. Nous n étions plus dans le 
pays classique, où le voyageur trouve presque à chaque 
pas un alin^ent qui h so|utient dsui^ ses trayaux. 

Après m'être orie^itésur la.l^oi,i$sale, et avoir calculé 
autant qu'il m'était possible sa déclinaison, noua re- 
prîmes nptre route, en côtoyant la rive droite de l'Aoûs, 
jusquVuprès d'un pont e^ pierre de quatre arches, placé 
au*dessou$i de son confluent avec le Yqîdo-Mati. Je re- 
marquai à s^ rive gauche trois cascades qui |bnt tourner 
plusieurs ptquUns , et enta^rnant au N., nous entrâmes 
dans \^s Stena , où nous xnarcb^es pendit un paille , 
pour arriver au village de Melissp-Petra. 

Le cantw ^uc les Grecs appellent Sesaratès et les 
Albanais Çaraiif^^uratadèz , est séparé par le biameau où 
nous nous trpuvions du territoire de Gonitza. J'avais, 
un mille à l'occident de l'autjre coté du flei4y€ , Osta* 
nitza, et les ruines de Pçgpniani , ville restaui^ , di,t-on , 
p9r «F^n Paléçlog^e sw l'emiiJUceinent d'Ap|)Qn , qiii 
£aiis9Jt ,pa«rtie du Seqood Thème de la vieille Êpire (i). 
!E|i>fîn à pqu de distance de notre pQ^il^on, je voyaâs 
iine chapeUe dédiée à saint Anastase, et une lour 
servant de pçste aux deryendgis préposés à la garde du 
défilé. 

(ï) Constant. Porphyrogen., d^ Adm. Imper, y them. U, lib. 

12; Martin Crusius, lib. IV, p. 337; Thomas Smith, In notùid 

patriarchatûs Consiantmopolis , placent à tort lé diocèse de Po- 

goniani d^àns la Macédoine , près de Thessalonique. Quant à la 

Macédoine 9 ils. pouvaient avoir rai^n, car I^Épire fut sou- 



LIVRE III, CHAPITRE I. . ^Sl 

Deux milles au N. de Meiisso-Petra , en poursui- 
vant notre route sur la berge du fleuve, nous trou- 
vâmes un aqueduc qui distribue des eaux à plusieurs 
moulins; et presque aussitôt nous vîmes le pont de 
l'Aoûs, sur lequel passe le chemin de Janina qui con- 
duit dans la haute Albanie. Nous étions un peu au- 
dessus du confluent du Saranta-Poros , et nous dûmes 
le remonter par sa rive gauche, pour prendre un pont 
au-delà duquel se croisent les sentiers qui conduisent 
par Lexovioo et le canton de Caulonîas à Ochrida, et, 
en descendant les défilés de Pyrrhus, dans le Musaché 
ou Taulantie. Les ponts rapprochés qu'on trouve 
sur TAoûs et ses affluents, tels que ceux du Yoïdo- 
Mati et de Conitza , indiquent le tracé des communi- 
cations qui existaient anciennement entré Janina , FA- 
tintanie, et Vévêché de Greveno en Macédoine. Celui 
qu'on voit près de la butte du prophète Élie établis- 
sait les rapports avec le canton de Pogoniani; enfin te 
rapprochement de tant de ponts qui se succèdent à 
peu de distance les uns des autres prouve , à défaut de 
l'histoire , que celte partie de l'Épire dut être très-peu- 
plqe , et le centre d'un passage considérable. 

Pendant qu'on attendait nos bagages, je remontai 
la rive droite du Saranta-Poros , d^omination qui sert 
à désigner une rivière , un torrent et même un défilé ( i) , 

vent comprise dans les limites de ce royaume. Le dernier de 
ses évêques connus est Euthyme, qui vivait en 17^1. 

0&. Christianus. 
(0 IIopo;* irspaç i\ troTAttà;, % fu^ftara u^àrov, ^ ^laêaaic Vid. 
Suid. in v. s. d. et Arîstopli. in Pace, p. 63a ; meatus , vel flu- 
vius, vel via, vel aquarum inflationes, vel transitus. En grec 
moderne iropoc signifie gué. 



25^ VOYAG£ DE LA GftàlGE. 

afin de rallier quelques points de reconnaissance pris 
en sens inverse, dans ma marche rétrograde de Cau- 
lonias sur Conitza. Je fus assez heureux pour aperce- 
voir du haut d'un coteau, les villages de Saranta-Poros 
et de Coutqhiki (i) , ainsi que le cours de la rivière de 
Lexovico, qui les sépare. 

Ne pouvant rien découvrir au-delà de cet horizon, 
je revins au lieu où mes gens s'étaient arrêtés, auprès 
d'une tour de Dervendgis, qui étaient alors les fermiers 
d'un tchiftik d'Ali pacha, situé à peu de distance. De 
cette position, je relevai sur le penchant des monta- 
gnes, qui prennent à cette hauteur, le nom de Mert^ 
chica, le village grec de Dypalitza. Son territoire, borné 
au N. par. un large torrent , forme la démarcation entre 
le canton de Pogoniani et celui de Caramouratadèz. l^a 
partie supérieure des montagnes est couverte de sapins, 
dominés par des pics qu'on aperçoit de Janina et de 
toutes les parties de la Basse-Épire. 

La première bourgade située à la rive gauche de la 
Yoïoussa, dans le territoire de Caramouratadèz, est 
Mézareth ou Sésareth, qui a peut-être remplacé l'an- 
cienne Sésaréthie (2). Vis-à-vis, sur le chemin que 
nous tenions, nous traversâmes Glina, village dont les 
champs sont fertilisés par des soufcmk coulantes. \3ne 

■ - Il I ' I I . Il ■ I — I ■ ■" 

(i) Le premier de ces villages est situé trois quarts de lieue 
£. N. £. , et le second , une demi-lieue au-delà dans le même 
air de vent. Auprès de celui-ci , on trouve des eaux thermales 
sulfureuses , qui sont regardées comme salutaires dans plusieurs 
maladies. 

(2) 2ESAPHe0Z. Steph. Byz. Ses habitants, qui étaient appe- 
lés Sesaréthiniens , sont les mêmes que la Chronique de Janina 
nomme Mazarachiens. Voyez liv. II, c. i^ de ce voyage. 



LIVRE ÎII, CHAPITRE I, 2l53 

demi-Iieue plus loin ; nous passâmes à Pérati , et sur 
le flanc des montagnes opposées, je relevai Avorit- 
chiani, ville de cent familles albanaises, mahométanes, 
dominée par le hameau de Via, qui n'a pour habitants 
que des bergers. La largeur de la Yoïoussa, qui coule 
à plein canal, occupe le diamètre entier de la vallée. 
Nous marchions à une grande hauteur , sur un trottoir 
formé par les montagnes, qui est exposé en hiver à 
la chute des avalanches , dont les éboulements refoulent 
par fois le cours. du fleuve et arrêtent la marche des 
caravanes. 

A un^ demi-lieue de Pérati , nous passâmes au-dessous 
du bourg de Séran , qui envoie un ruisseau limpide à 
TAoûs.En regard, sur le Mertchica, je voyais Biovichat, 
village mixte habité par des Turcs et des chrétiens ^ qui 
est groupé sur deux buttes qu'un ravin profond sépare, 
sans pouvoir arrêter le cours des vengeances de deux 
peuplades qu'un égal fanatisme a rendues ennemies 
irréconciliables. 

Nous nous arrêtâmes en vue de Séran , auprès d'une 
source qui s^'épanche dans l'Aoûs par une cascade de 
quarante pieds. De là, nous mîmes une demi-heure 
pour descendre à la rivière de Tcharchof, qui prend 
ses sources dans les glaciers du mont Chômi , près de 
Lexovico, trois lieues et demie environ à l'orient. Nous 
n'étions qu'à trois cents toises de son confluent avec 
l'Aoùs , lorsque nous la passâmes sur un pont en pierre. 
Nous prîmes immédiatement un sentier tracé en spirale 
à l'E. sur le flanc des montagnes, que nous gravîmes 
avec de grandes fatigues pendant trois<*quarts d'heure. 
A cette distance , en rabattant au nord, nous atte- 
gnîmes le plateau de Tcharchof, d'où je découvris le 



a54 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

mcmt Panesti, le pic de Kamila, le Smolica et le$ es- 
carpements des montagnes de C!aulbnià$. 

Le village ôîi nous mîhies pted à lêrre fut en alar- 
mes en nous voyant paraître, et, àpi*ès avoir longue- 
ment négocié , il fallut agir d'aUtorité pour nous loger 
chez le codja-bachi , qui étoit un papas à mine ré- 
barbative armé de toutes pièces. D'abord il contesta 
Tauthenticité du boïourdi du visir , qu'il retourna en 
cent façons , en criant, à tue -tête à la violence. 
Comme la populace ameutée par ses vociférations 
commençait à nous lancer des pierres, on fut obligé 
d'user de représailles , en éloignant à coups de fouet 
les plus téméraires. Après ce dâ)ut, tout s'étant ar- 
rangé , nous fititties agréés et aussi bien traités que nous 
pouviotis l'être dans un pjareil pays. 

Les environs de Tcharchof, quoique plantés de vi- 
gnobles , sont , à cause de leur élévation , couverts de 
neige pendant l'hiver. Le papas , ^ui s'humanisa au 
point d'accepter notre souper , nous racoiita que dans 
cette sâisota le pays était désolé par les loups et par les 
ours, qui se glissaient jusque dans les maisons. Un de 
ces animaux avait même forcé la porte de Tégliisc, et 
on l'y avait trouvé mangeant les pains de la liturgie (i ), 
' - - -^ ' — 

(i) Ces offrandes sont appelées eùXoyîa et àvrî^wpov. Vid. Niceph. 
Itomolog. patriarch. C. P. in Canon. Pachymer. llb. V, c. 4; 
Nomocan. Coteler. v. 112; Joan. Mosch. in Limon, c. 85. Les 
papas déposent sur une table ttupl^s dé l'autei les pains que 
les fidèbes leur donsent pour dire des messes § et ils ne sont dans 
Tusage de les manger qu'apjès en avoir détaché la parcelle des- 
tinée à la consécration. Comme ils n'officient pas tous les jours, 
il arrive souvent qu'il y a accumulation. Quant à l'excommu- 
nication de Tours, elle n'a rien que de nature) dans un pays 



LIVRE llly GHAl^ITRB I. ^ ^55 

sans oser le tiier, ^abs là crainte de profaner le lieu saint. 
Mais en revanche il l'avait bien et dûment excommunié, 
et il devait, par suite de l'anathéme, mourir dans 
l'd'nnée. Cette histoire , que j'écoutai avec la confiance 
qu'elle méritait , me valut plusieurs autres contes qui 
m'endormirent, et j'appris le lendemain que notre hôte 
s'était si bien réconcilié avec mes gens, qu'il avait 
passé une bonne partie de la nuit à boire et à chanter 
avec eux. 

Au lever du soleil y nous étions à cheval , et nous 
quittâmes Tcharchof en faisant route au nord. Je re- 
connus les montagnes de Le^vico, qui me restait 
trais lieues etitiron à l'est; et, après avoir traversé des 
champs labourés, des torrents, des bois taillis, pen- 
dant une lieue, nous arrivâmes au village ruiné de 
Marehéki. Les maisons incendiées et à demi renversées 
étaient encore entourées de jardins remplis d'arbres 
fruitiers. Une fonftaine coulait au milieu du bazard 
désert, et ses eaux fuyaient dans un canal couvert de 
plantes parasites. Les oiseaux chantaient, mais ce 
n'était plus pour l'homme, qui avait disparu de ces bo- 
cage», et leurs voix paraissent plaintives. A quelque 
distance, nous traversâmes le cimetière, où la prière 
des morts n'esft pkis récitée au déclin du jour, et au- 
delà nous guéâmes une petite rivière ombragée de 
saules pleureurs. 

Au penchant du Mertchika , dans la région des vil- 



où Ton est encore dans l'usage de lancer l'anathéme contre les 
sauterelles et les limaçons , ainsi que de faire des exorcismes 
pour éloigner la grêle ; choses que j'ai vu pratiquer très-sérieu- 
sement. 



a56 VOYAGE DE LA GREGE. 

lages , qui sont bâtis presque tous à la même hauteur , 
je voyais Gépa , qui envoie de ses sommets une rivière 
torrentueuse à laYoïoussa. A cette distance, le vallon 
au fond duquel nous marchions , à travers des champs 
couverts de blé, de lins et de pâturages remplis de 
trèfle, peut avoir trois railles de diamètre, entre les 
bases des chaînes parallèles. Au bout d'un mille, nous 
passâmes un ruisseau limpide qui termine cette fertile 
campagne, et, une demi-lieue plus loin, nous laissâmes 
à droite sur la montagne, le village turc de Stoïani. 
Le fleuve reçoit à cette distance une rivière que les 
pluies gonflent souvent au point d'obliger les voya- 
geurs à faire un long détour par les montagnes , afin de 
la passer vers ses sources. Je laissais, de cette position, 
un mille en arrière dans la chaîne de gauche, Drat- 
chova, qui fournit un torrent au fleuve, et, une lieue au 
nord, le tchiftlik de Caracanicoli , qui passe pour 
avoir les meilleures eaux de ce canton. 

Sur la droite, à une demi -lieue de Stoïani , nous 
vîmes le village d'Élia, et un mille et demi plus loin, 
le bourg de Fourca ( la Fourche), dont le nom indique 
l'endroit où se bifurquent avec le chemin de la Basse- 
Epire , la route des tables de Peuttinger , qui coupe 
les montagnes et la vallée du Saranta-Poros, pour 
entrer par l'évêché de Greveno dans la Macédoine. 
Comme je n'avais point alors visité ces provinces si- 
tuées au-delà du Pin de, et ne sachant pas qu'il se trou- 
vait des restes d'antiquités à Fourca, je crus inutile d'y 
monter. Mais il résulte des renseignements que j'ai re- 
cueillis depuis qu'en "cela je commis une faute , qu'il 
ne m'a jamais été possible de réparer. Les habitants 
de Fourca et ceux des villages voisins m'auraient ac- 



LIVRE XII, CHAPITRE I. 1ÀD'] 

cueilli avec d'autant plus d'égards , qu'ils étaient alors 
les pourvoyeurs des bœufs que nos fournisseurs ache» 
taîent pour le service de la garnison française de 
Corfou. Je pense que Fourca est le lieu que les géôgra-» 
phes appellent le camp de Pyrrhus , où les Bomaiiis 
établirent une de leurs stations militaires (r), lorsqu'ils 
eurent réduit l'Epire et la Macédoine en provinces tri- 
butaires de l'empire. 

Au-delà d'une rivière qui s'ouvt-e un passage à tra^» 
vers les montagnes de Fourca, j'eus en vue un quart 
de lieue au nord, le village de Torbnico; et à une 
lieue plus loin en plaine , nous nous arrêtâmes au bord 
de la rivière d'Ardès , qu'on passe sur un pont en 
pierre. Le chef de mon escorte fut interpellé par un 
émir armé de pied en cap et monté sur un cheval en^ 
harnaché, qui gardait ses moutons dans cet équipage. 
Ce noble pasteur lui demanda quel était V infidèle qui 
voyageait si bien escorté , s'il venait pour explorer le 
pays ; et comme on lui imposa silence , il s'éloigna en 
, crachant et en murmurant certaines' paroles qui me pa- 
rurent insultantes. J'appris que ce personnage était 
un gentilhomme albanais, bey ou' baron de qualité, 
et que ses pareils étaient dans l'usage de mener paître 
leurs troupeaux , enharnachés comme des paladins ^ 



- (i) Statioy en grec Sraftfjvb;) halte , pied à terre; qo l'appekit 
encore mcmsio^ ou lieu de couchée, quand les voyages se faisaient 
aux frais deUétat. Il en est souvent question dans les ItioiéBaires- 
et particulièrement dans celui de Bordeaux à Jérusalem. .Le 
géographe Isidore de Charax a composé sous le titre de SraOfAci 
nofOucct un ouvrage qu'il faut consnlter pour connaître les routes 
anciennes. 



aSS VOYAGE DIS, LA GRBCË. 

sanft quoi , me dit ingén^anieiit '^n de mes guides, ils 
etoivêient deFoger, ' 

Au-d«ssoas du village d'Ardès, je remarquai un 
bois qui enveloppe une chapelle dédi^ à saint George^ 
et à trms quarts de lieue de là , ^nous arrivantes au- 
dessoiQS d'un village turc apppelé Monastir (i). En pour- 
suivant notre route, une demi -> lieue plus bas, nous 
vîmes Venetziet sa rivière, à un mill^ et demi nord, 
Luscinia; et à peu;de distance à l'ouest , nous arriva* 
me» à un pont: en pierne de trois «re^es^ sur leqael 
en traverse la Yaioussa ', un peu au-dessus de s&n coa^ 
fluent avec la rivière- Le vkaritza ifa); 

La partie^ de la .vallée ;que je viene de décrire , ne 
posséda suivant toittè apparence ipie des postes ou sta- 
tions militaires destinés à pnotéger la marcbe des ar- 
mées. Antérieurement à la conquête par ies Homains, 
les habitants vivaient dfms des bourgs et dans des vil- 
lages., adonnés sans doute à l'agriculture , aux «oins 
des troupea^ux ; et ils devaient être : considérés à cause 
de leurs moeurs rustiques comme des barbares , par les 



(i) Ce nom de lieu qu*oa retrouvera souvent dans le cours 
de ce voyage, vient des endroits où les chrétiens qui renonçaient 
aux espérances du siècle menaient une vie religieuse. Ce nom 
est si commun qu'on Ta donné à des paroisses ei à des églises 
où il n'y eut jamais de moines. La métropole de Sainte-Sophie de 
CoDstantînople .est qualifiée de meganttmas^iri dans quelques 
diants populaires. Notre vieux mot français mouetier est aussi 
répandu parmi nous que celui de mônàstir dans la Grèce. 
'' {%) Le versant parallèle du Mertchica, depuis la hauteur de 
Foiirca, est garni parles villages de Palomba, Strimpetsi, Ca- 
lioudi, Moussocâri et Petrani, qui donne son nom au pont de 
rAoiis, que je viens d'indiquer« 



LIVRE III, CIIAPITIIE I. a59 



Grecs chez qt^i les arts étaient cultivés. Cependant tout 
parte à croire qu'ils participaient à la valeur qu'on 
accordé aux Épirotes , et cette qualité se retrouve en- 
core panpi leurs descendants , restés libres au milieu 
de rÉpire bouleversée par tous les conquérants qui ont 
ensanglanté son territoire. Mais les Schypetars ou Al- 
banais du Caramouratadèz sont -ils indigènes de 
l'Ëpire , c'est ce que je tâcherai d'expliquer, en exa- 
minant ^ dans une autre partie de cet ouvragé ( i ) , si dès 
la plus haute antiquité il n'a pas existé deux nations 
différentes non seulement dans cette province, mais dans 
la Macédoine et dans la Thessalie. Il me suffit de dire 
maintenant que ks Albanais du canton de Caramoura- 
tadèz avaient échappé aux poursuites des Mahomé^ 
tans, et qu'ils formaient en 1760 (a) une éparchie 
de trente-'six villages gouvernés spirituellement par 
l'évêque de Pogoniani, suffragant de Belgrade ou Be- 
rat. Retranchés ^ans leurs montagnes , ils pouvaient 
espérer d'être respectés. Cependant, après un demi- 
siècle de guerres sanglantes , ils avaient succombé sous 
les efforts des Mahométans de Prémiti ^ de Lexovico 
et de Caulonias , qui, après les avoir asservis de la 
manière la plus barbare , les traitaient avec l'es rafE» 
ii^fiLénts d'une oppression envenimée par le. fanatisme. 
Les violences, les meurtres marquaient tous les jours 



(i) Voyez essai sur les Schypetars ou Albanais. 

(2) Une lettre de Boulle , consul de France à TArta , parle 
vaguement de ce fait dans une dépêche du 1 5 juillet 1760, adres- 
sée au ministre de la marine : il annonce V apostasie de plusieurs 
villages de VÉpire, par suite des vexations des commandants 
tares de Janina et d'Arta. 

'7- 



a6o VOYAGE DE LA GRÈGE. 

de la domination de ces maîtres insatiables et cruels: 
et les chrétiens poussés à bout, n'ayant plus d'espoir 
que dans la protection divine y recoururent à celui qui 
dispense les grâces et les afflictions à ceux qu'il veut 
éprouver. Inspirés, non par la résignation qui dé- 
sarme le ciel , mais par l'esprit tentateur que la parole 
divine réprouve et condamne, les villages résolurent, 
d'un commun accord , d'épuiser la rigueur des jeûnes 
et des mortifications , pour se rendre le ciel favorable, 
avec la résolution , s'il n'ex£^uçait pas leurs vœux , de 
renoncer à son culte. 

Envain le prélat qui veillait sur le troupeau de Jé- 
sus-Christ représenta qu'il ne fallait pas tenter le sei- 
gneur, le peuple fut sourd à sa voix. On observa avec 
plus de sévérité que jamais le long et rigoureux ca- 
rême qui précède la fête de Pâques; et le jour solennel 
de la résurrection ayant paru sans apporter de terme 
aux malheurs publics, l'abjuration générale fut pro- 
noncée. L'évêque et les prêtres reçurent ordre de s'é- 
loigner; et le peuple, après avoir reproché aux simulacres 
des saints leur indifférence , déclara à la face du ciel 
qu'il embrassait la religion de Mahomet. Après cette 
révolte religieuse qui eut lieu le même jour dans tous 
les villages, on appela un cadi et des imans, on récita 
la profession de foi et on se fît circoncire-, par récri- 
mination contre la Providence. Le petit nombre de 
ceux qui refusèrent d'apostasier durent se retirer du 
pays, comme l'avaient fait les ministres des autels; et 
c'est depuis peu d'aniiées qu'on a vu se rétablir quel- 
ques colonies chrétiennes dans cette vallée. 

Cet événement, qui consterna l'église d'Orient, de- 
vint pour les Turcs une calamité inattendue. En ero- 



LIVRE III, CHAPITRE I. a6l 

brassant le mahométisme , les opprimés, devenus égaux 
en droits à leurs tyrans ^ ne tardèrent pas à leur faire 
sentir les effets d'une vengeance d'autant plus terrible, 
qu'elle avait été long-temps dissimulée. Impatients de 
satisfaire leurs ressentiments, à la première insulte, les 
nouveaux mahoraétans du Caramouratadèz entrèrent 
à main armée sur les terres de Prémiti , et se dédom- 
magèrent, dans une seule excursion, d'un demi-siècle 
d'outrages et d'assassinats. Après ce débordement , ils 
déclarèrent la guerre aux habitants de Lexovico et 
deCauIonias, qu'ils massacraient sans pitié dans toutes 
les rencontres , et dont ils vendaient , comme esclaves , 
les femmes et les enfants qu'ils pouyaietit enlever. Cet 
état de choses ayant attiré auprès des Albanais du Ca- 
ramouratadèz tous les vagabonds de l'Épire , leur nom 
fut redoutable jusqu'au temps oîi Ali pacha, en les 
attachant à sa cause , les soumit par la division qu'il 
sut ensuite semer entre eux , et les rangea sous le joug 
de son autorité. 

Les habitants du Caramouratadèz et ceux du can- 
ton de Caulonias justifient ce que dit Hippocrate au 
sujet des habitans d'un pays inégal, élevé et dépourvu 
d'eau. Exposés à des variations considérables de sai- 
sons, ils sont d'une haute stature, propres aux exercices 
pénibles , pleins de courage, et doués surtout d'un ca- 
ractère sauvage et féroce (i). 



(i) Hipp., des airs, des eaux et des lieux, §. CXX. Ce fut 
parmi ces montagnards que le maréchal de Schullembourg es- 
saya ôe recruter, en 1729, un bataillon pour la garde du roi de 
Prusse. 



162 VOYAGE DE LA GRÈCK. 

CHAPITRE II. 

Suite de la descnplîon des défilés de Pyrrhus , et du cours de 

l'Aoûs, jusqu'à Prémiti. — Topographie de ce canton Ses 

subdivbions. — Noifibré et population de ses villÀges. 

Je crois qu'Etienne de Byzance a voula désigner la 
partie des défilés de t^yrrhus appelée de nos jours 
Caramouratadèz, sous le nom de Sésaretos qu'il avait 
emprunté d'Hécatée ( SeràpuTOç ). Ainsi il né fkut pas 
adopter la correction de Paulmierqui voudrait y substi- 
tuer le mot de Dassaretie^Hadcdf/irièo^)^ quoicpie Tite- 
Live et Plutarquè l'aient employé en pariant de la 
marche de Quintius Flamininus vers le mont lingon. 
Le consul romain , qui partait du défilé de Cleisoura 
afin de poursuivre. Philippe, laissait derrière lui la 
Dassaretie, et prenait le défilé de Sésaretos ou Cara- 
mouratadèz, pour gagner la partie du Pinde où se 
croisent les routes qui conduisent dans la Thessalie et 
sur TAxius , au carrefour desquelles le roi itigitif atuit 
campé avant de rentrer dans ses états. C'est ainsi que 
la connaissance des localités- me permet d'expliquer 
une particularité géographique .à peine indiquée j[>ar 
les auteurs anciens, qui a échappé heureusement aux 
corrections des commentateurs et à la confusion des 
nouvelles nomenclatures, puisque le Sésaretos forme 
encore un des cantons de l'Epire. 

Strabon, qui nomme les Sésarasiens 2e<rapoea'iouç (i)> 

(i) Stephanus prétend qu'il faut lire 2c9apv)6iou< > et qu'il j 
ayait une ville appelée Sesareth, qui faisait partie de la Tau- 



LIVll£ JII, CHAPITRE fj. a63 

n'indique ni la position, ni l'étendue de leur territoire, 
qui 'finit dans le$ divisions modernes au village de Pe« 
trani, et à l'embôucbure de la Levkaritza. L'Aoûs entre 
aussitôt dans le canton de Prémiti ^ divisé en Yaltot . 
ou partie baignée par les esmx^ contrée qui renferme 
actuellem^t ^oixante^ trois villages, et en Dagli ou 
région des montagnes,* dans laquelle on compte cin> 
quante-neuf hameaux, qui s'étendent jusqu'aux firon* 
tières du tertit^oire de Cauloni^s» 

Nous avions £siit halte à la tête du pont de Petfn- 
ni (i) près 4u< tombeau d'iin^ santon, dans un kiosque 
bâti pour la commodité des .voyageuses. A peu de dis* 
tance , nous voy ipps un tekè ou couvent de derviches , 
et sur la droite le Ut blanchâtre d,e la Levkaritz^, qui 
prend ses sources sept lieues au nord dans les monts 
Zavagliani et Barmaki . chaînes secondaires du Baroe 
tesios* Le pays agreste^ partout ûiculte et déjà dessé- 
ché par le soleil, ne présentait qia'un paysage terne 
entremêlé de broussailles, de touffes d'asphodèles et 
de caieuK énormes de scilles, au milieu desquels se^ 
traînaient péniblement une multitude de tortues* Le 
ctline de cette solitude privée d'arbres, de verdure, et 
par coifôéqûent d'oiteaux, n'était interrompu que par 

i m I n »■ I t I III I I I ■ I I n »ii»il 1 1 I 1 1 iii I ( 1 m *i I. i j i >!■ I I II m I l | | l II ' 

kintie; mais jusqu'où s'étendait cette proviucè ? Toilà ce tjfï'il 
Be détermine pais. *— Casilvb., jémi, ad Str.^ lib. VU» p. 3s6; 
I4ntiani}s ad MelaHa, lib. II , c. 3 , n. i58 ; Polyb. hist. lib. Y, 
c. io8, in fragmentis ex lib. YIII, p. 14BB, edit. Casaub. 

(1) P<ùi ou Àwof^wÇ et llsTpa ou ncrpftvTi, mpes, mons prœru 
ptuSf à^oçy «YF^^^ ' ^^^^ ^^^ noms génériques appliqués à plusieurs 
lieux , comme ceux de pena en espagnol , de Fels en' allemand, 
et de roche eh français, d'où Van a fôit chez nous Rocfhefôrt , 
la Rochelle , etc. 



u > 



î>-64 VOYAGE DE LA GRECE. 

le frémissement des eaux de TAoùs. Depuis deux jours, 
nous n'avions rencontré presque aucun voyageur dans 
les gorges que nous parcourions ; et plus nous avan- 
tions, plus le pays semblait devenir désert et sauvage. 
Etranger, et comme seul au monde entre l'homme et 
les cieux , la mélancolie ^ se mêlant à la tristesse des 
réflexions que m^inspirait la vue dune contrée aussi 
désolée, m'oppressait; tout me paraissait ejffrayant; et 
sans éprouvée de crainte , j'étais épouvanté. Les grands 
iloms d*Alexandre, de Pyrrhus, de Paul-Emile, de Ba- 
jazet, ne se présentaient à mon souvenir que pour 
me rap^ler la dévastation de ces gorges autrefois en- 
combrées d'une population nombreuse, et maintenant 
à .peu près désolées. Je maudissais la gloire des con- 
quérants, jie déplorais l'aveuglement des peuples assez 
insensés pour seconder Ifeurs fureurs, lorsque la voix 
de mes guides fit trêve à ces pensées en. m'avertissant 
qu'il fallait nous remettre en route. 

La chaleur était diminuée, et nous partîmes au pas 
de caravane , en marchant à l'ouest pendant une demi- 
lieue jusqu'au-dessous de Badiglioni, bourg de cent 
familles albanaises mahométanes. Sur notre sentier, 
nous guéames une rivière qui roule des eaux toujours 
troubles et savonneuses à cause d'un lit de terre à fou- 
Ion, dans lequel elles ont ereusé leur canal. Je remar- 
quai qu'elles restaient long-temps sans se confondre 
dans le canal de TAoûs, où elles tombent auprès d'un 
pont en pierre de trois arches, dans les piles duquel 
on remarque des croix grecques sculptées en relief. Nous 
•avions en vue, le long de la vallée de la Levkaritza, 
les villages de Potmeli , Goritza, et le chemin fréquenté 
par les voyageurs qui veulent passer en Macédoine, 
en prenant les défilés de San-Marina. 



LIVRE IIÏ, CHAPITRE XI. a65 

A une demi-lieue de Badiglioni, après avoir tourné 
au N. O., j'aperçus à une grande élévation dans le Mert- 
chica, le village de Lechista que les Grecs surnom- 
ment ListriOj ou hameau de voleurs. Nous' passâmes 
immédiatement une rivière qui se rend au fleuve, et 
un mille et demi au*dèlà je découvris Léousa. On m*in- 
dîqua surla rive opposée du fleuve, à la distance d'une 
et de trois lieues et demie , les villages de Chilià-Resti , 
Bodovsl et Trémisti, habités' par dès Albanais chré- 
tiens. Enfin , à utie demi*lieue de la rivière qui des- 
cend de Léousa*, nous entrâmes à Premiti, où ihes 
guides nous ataient fkit pféparet* un logement chez te 
codja-bachi. '- . 

Je me félicitais de me retrouver parifaî les hommes , 
lorsqu'un vieillard' vénérable qui '^arut , me salua en 
français, et avec des manières si prévenantes, que je 
restai un 'inôtlierit sans pouvoir lui 1réfk)«idre. Comme 
il était'sourd, il tirà'uiï cornet acoustique , au'tttoyen 
duquel je pus "entrer '.en convèrsatîoil avec lui. Il me 
raconta ses voyages en France et son séjour à Paris. 
Il avait fréquenté le café Prooope, où il avait connu 
Diderot j Dalémbert , Freret et les honimes de lettres 
du denrier siècle. Il citait les vers de Racine', de Cor- 
neille, de Voltaire, et sans affecter un vain étalage de 
science , il nie prouva qu'il connaissait assez bien notre 
littérature. Il ne put me parler de Versailles, et du 
roi de France sans attendrissement; et comme je m'é- 
tonnais qu'il eût voulu se fixer dans un pays barbare, 
après avoir connu la France : « Premiti , repartit-il , 
« m'a" vu naître; et l'homme sage et prudent peut 
« être heureux partout; j'en suis un exemple: incontes- 
a table. 3'ai vu la plus brillante civilisation, j'ai vécu 



a66 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

tf chez le peuple le plus poli do monde , et malgré cela 
cr j'ai désiré rentrer dans ma patrie. Pendant quinze ans 
« j ai servi en qualité d'interprète le visir Ali pacha , 
«> sans éprouver de sa part ni ingratitude , ni de grandes 
« faveurs. Son gouvernement jque vous jugerez sans 
<x doute avec sévérité , est ea mpport avee les Jiommes 
a qu'il cofnmande; sesinj^usticé^^ ses cruautés, tout est 
« appliciable et >propôttionlié à la tiature féroce des Al- 
« banais. Il fallait un tyran podr àoilmetdre un peuple 
« de brigands. Moli langage vj9us étonne, je te conçois; 
« maiisi il j,,^- 4Ax 'am^ Vous auriez été assassiné, ou 
« veqdu comme esclave par c^U^ t{ui vous accompa- 
cc gnent, et vous donnent aujourd'hui l'ho^italité. Le 
<ic désert que vous venez de parcouru', est l'ouvrage 
« de Fanai^diie.: qi^el desipotisnDa au^aib causé autant 
« de maux?» , ;, . . 

J'aurai^ pu sa)i^ |iau|:o ^a pern^cttjre qyelques obser* 
v«tions^ contre l'apçlogie que le vieillard me faisait 
de son maître, car tout n'était. pas oxact-dans ce quHl 
disait; mais le temps et le lieu nç cQnvoutîent pas à 
une parieille discussion. Je m'appliquai à tourner la con* 
versation vers les objets qui m'intéressaient; et je oe 
fus pas plus heureux. Mon philosophe albanais était 
tellement circonspect, il éludait mes quêtions avec 
tfUQt d'adresse, que je ne pUs obteAir de lui que des 
louanges à satiété sur son bon mattré Ali pacha, 
qu'il regardait après Pyrrhus, comme un des héros les 
plus distingués de l'Épire , compàraisoft qui n'était pas 
plus juste , que l'éloge de ^n adn^inistration» 

Premiti est une ville tout**à-fait moderne > mais il 
n'en est pas ainsi des murailles qui. couronnent un ro- 
cher voisin, de l'Aous, qu^ je crois être les d^ris 



LIVRJE m, CHAPITRE II. 567 

d'une de ces aa'opoles fabriquées p^r Justinien dont 
le nom aurait été omis ou défiguré par Prooope. Un 
proverbe usité parmi les Schypetars porte que PlremUi 
est un pajrs maudit^ où ilyadisettedepaih'etabon^ 
dance d'eau (i). La population de cette place se 
compose de sept- cents familles, d'origine tchigane, 
dont les deux tiers sont turques, im sixième chcé» 
tiennes, et le restant bohémiennes. Ces dernières, 
quoique professant la religion ihahométane, sont trair 
tées avec mépris et dédain, par.l£S.Trai& croyants, et 
soumises. au caratch comme les chrétiens.- Je vis dans 
la ville et hors de^son enceinte,. deux église, autant 
de tBÔsqskées , et un beau palais que le vislr AU venaifc 
de faire bâtir dans, un château fort, .qui commande la 
plage, et k passage du fleuve (a). Unrépégat calabrais 
qui présidait aux travaux de. la. forteresse ^ me promena 
dans, tons lescoinui et redoins d» sérail ,. des bastions j, 
^s casemates et des remparts; et il fut tellement- sa^ 
tisfait de Tapprobation que je donnai à ses travaux , 
qu^îl voulut être mon guide. Il me raconta ses cam- 



(1) Premete inate ! pach bouke, ehoume ouie. 

(a) Ce Calabrais , après avoir été capucin et officier d'infan- 
terie au service de ïfaples, s'était fait Turc en 1804. De l'Al- 
banie, il passa en Egypte en 1809, et de là en Arabie, où il 
entra dans Tarmëe d'Abdoulvahab, sou^ lequel il servît, lors- 
que ce chef des Ismaélites s'empara de la Meccpie. Depciis v il 
se fit reconnaître pour consul de France à Moka et à liiascate; 
d'où il m'écrivit en i8i3, pour m'annoncer sa nouvelle fortune, 
et le projet qu'il avait formé de pousser ailleurs ses aventures. 
Comme il était assez bon ingénieur pour î^es Arabes, il est 
probable qu'il aurait réussi ; mais j'âl su depuis qu'on l'kvaît 
assâissiné dani uh de fies voyages. 



^68 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

pagnes en Italie, il s'était trouvé à plusieurs batailles, 
et il voulut , quoique turc . me présenter à son épouse , 
qui était fille ^d'un bey ou baron, de je ne sais quel 
village voisin. Quoique l'épouse du calabrais n'eût pas été 
élevée dans les principes de son mari, elle ne fit pour- 
tant aucune difficulté, dès que nous nous trouvâmes seuls, 
de se montrer sans voile. C'était une petite femme de 
quatorze ans, intelligente, vive, assez gracieuse, et qui 
aurait été trouvée belle partout. Elle me présenta un 
enfant de quatre mois, et elle s'acquitta des cérémonies 
ordinaires d'une visite à l'orientale, avec une facilité 
merveilleuse. Rien ne lui manquait, elle était aimée, 
bien vêtue. Malgré cela elle se croyait dédaignée (au 
dire de ses voisines ), parce que^on mari ne l'avait pas 
encore battue , ce qui était regardé comme un manque 
de soins pour le perfectionnement de l'éducation d'une 
jeune personne de qualité. Il est probable qu'on me 
racontait cela pour le rapporter à son mari , et quoique 
je me fusse bien gardé dé lui faire une pareille confi- 
dence, j'appris dans la suite que sa femme n'avait plus 
rien à désirer , et qu'elle était traitée par le R. P. ca- 
pucin son époux , en dame albanaise de condition. 

Mollah Sûleyman, c'était le nom turc de cet aven- 
turier, me promena par la ville, afin de m'en dé- 
tailler les particularités, et il n'oublia pas le rocher 
dominé par les vieux murs, dont j'ai parlé. Les codja- 
bachis se joignirent à lui pour attester qu'on trouve 
dans cette nïasure, une source d'eau vive, des reliques 
(a'yta XetiJ^ava) et qu'on y entend des revenants pendant 
l'avent ou carême qui précède la fête de Noël. Comme 
il fallait une échelle pour monter à cette acropole , je 
tins pour vérifié tout ce qu'on me racontait , sans être 



LIVRE III, CHAPITRE II. - 269 

persuadé, comme le dit Montesquieu (i), qu'une des 
causes de la décadence de l'empire Romain ftit la mul- 
titude de places fortes dont Justinien couvrit ses états (2). 
Le mont Mertchica , auquel Premiti est adossé, pri- 
vant la ville de la lumière du soleil dès qu'il a passé au 
méridien , est regardé comme la cause première des pleu- 
résies meurtrières et des dyssenteries (3) qui moisson- 
nent les habitants /quand ils sont assez imprudents pour 
coucher en plein air, pendant les grandes chaleurs de 



(i) Montesquieu, causes de la grandeur, etc., c. ao. 

(a) M. Jones , voyageur anglais , qui a visité celte acropole, 
en donne la description suivante : 

Le rocher voisin de l'Aoïis a soixante pieds de hauteur per- 
pendiculaire. M'étant procuré une échelle qui atteignit à peu 
près à la moitié de la hauteur de cette élévation , je grimpai 1c 
surplus avec une extrême difficulté , pour atteindre ime muraille 
haute de six pieds et crénelée à des distances égales. Du côté 
septentrional par lequel j'arrivai, il y a une petite tour, et au 
midi deux chambres avec les fondations d'une troisième. Celle 
du milieu ressemble à un bain pareil à celui qu'on voit dans le 
vieux château moresque de Cintra en Portugal ; mais la dimen- 
sion en est un peu plus petite. Cette chambre contenait en- 
viron trois pieds d'eau limpide ; mais d'après les marques exis- 
tantes sur les murs , on voit qu'elle s'élève parfois au-dessus 
de cette hauteur. Les mesures de cette chambre sont de i5 pieds 
de longueur 9 de large et 7 de hauteur depuis la surface de 
l'eau jusqu'à la voûte, elle est revêtue en stuc ainsi que celle qui 
l'avoisine. La tradition porte que cette construction était un 
édifice religieux; mais je croirais plutôt que c'était une for- 
teresse. 

A une centaine de verges en suivant le bord de la rivière, il 
y a un rocher tout semblable pour la construction sur lequel on 
trouve également quelques restes de bâtiments. 

(3) Hippoc. de humoribus, t. I, S-^> P- ^^i^- 



ayO ♦, VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

l'été. Il est probable, ùidépesdamment de cette circon- 
stance locale y que les eaux glaciales dont ils font alors 
un usage immodéré, ne contribuent pas moins à leur 
occasionner ces maladies, cpii sont périodiques dans 
plusieurs autres cantons de l'Épire. Enfin , à cet in- 
conrénient il feut joindre celui non moins grand d'une 
pépinière de médecins qui exploitent le pays. Là , comme 
dans tous les pays livrés à l'ignorance, on trouve une 
foule de charlatans , et pas un avocat. En revanche on 
distribue des coups de bâton aux plaideurs, et les juges 
étouffent plus^de causes qu'ils n'en décident par des voies 
légales. 

La partie du Villaïeti de Premiti appelée Dagli ou 
montagneuse, dont je n'ai visité qu'une lisière de trois 
lieues du S. au N., se développe en profondeur, à l'o- 
rient, à la distance de plus de cinq lieues de chemin. 
Elle confine dans cette direction avec le canton de Cau- 
lonias , dans ses points extrêmes comme l'autre subdivi- 
sion, avec le territoire de Sesaratèz, et au septentrion 
avec celui de Cleïsoura. 

Les prmcipaux bourgs et villages du Dagli que j'ai 
relevés , sont Costretzi , composé de cent maisons éparses 
sur les coteaux , situé six lieues à l'E. N. E. de Prémiti, 
dont les habitants sont des toxides mahométans, et des 
valaques émigrés de Moschopolis ; Liouras une lieue et 
4emie plus loin dans la même direction, et Bretchani 
entièrement habité par des schypetars turcs. Je ne cite 
que ces trois points principaux auxquels se rattachent 
soixante autres villages, bourgs et tchiftliks, dont la 
population est de deux mille huit cent quatre-vingt- 
douze familles, dont deux mille cent soixante-dix-sept 
sont mahométanes, et sept ce»t quinze chrétiennes 



LITRE III, CHAPITHB II. ' 371 

du rit grec. Voilà ce que j'ai appJ^is rejativement à 
cette contrée barbare, et je doute que de long->teinps il 
soit possible de la mieux connaître, à moins de s'y éta* 
blir à domicile et dy travailler à l'ombre du mystère, 
pour déjouer la surveillance inquiète des habitants. 

Après avoir fait quelques excursions qui pouvpi^it 
m'intéresser , bien convaincu qu'il n'y avait pas de villes 
anciennes à découvrir aux eiivirons de Premiti ( i ), je 
songeai au départ. 

Mon projet étant de me rendra à T^belen , en par- 
opurant 1^ suite des défilés de Pyrrhus, nous passâmes 
an sortir de ta ville, l'Aoûs sur un pont en pierre de 
sept arches. Après une lieue de marche sur sa rive droite, 
j'aperçus danis le mont Mertchic^' le village turc de 
Sfi^arti (2), divisé par des torrents, qui se réupfsse&t 
dans un seul oafia} ,- avaiH de -se rendre à la Yoioussa. 
Au-dessus de ce hameau, je distinguais sur des sommets 
isolés Lippa et Bouali dont les maisons sont)l>âties hors 
de la portée du itàsil lesune^ des autres, à caus^ d^ l'état 
de guerre faajbitud de ces peuplades, avant qu'elles 
fussent soumises à la domination d'Ali pacha. Comme 
les jeui*s précédents, je vis des bergers armés, et des 



(i) Je n'y trouvai à acheter qu'un médaillon romain, qui se 
trouve , je crois , décrit dans l'Encyclopédie. 

bronze. 

Tête de Néroa à gauche. 91. dans «me couronne de <$héne 
EXULES liÙMM REDDITI. Cette mé4ail!e c«t r^ardéé comme 
fausse : lès arcHéologistes , qui ont d«& yeux de Vynx , VùM ainsi 
décade, et nous souscrivons à leur jugement. 

(^) Sfî^tî, ainsi nommé à catise d un mobastène fondé par 
les Normands, au temps où ils étaient maîtres du Musaché. 



a-ya VOT.AGE DE LA GllÈCE.v 

beys à cheval, qui gardaient leurs troupeaux. La scène 
ailleurs morne et silencieuse s'animait; nous rencon- 
trâmes .plusieurs hordes de montagnards Toxides, tribu 
particulière des Schypétars. Leur air fier et martial 
me rappelait les antiques Macédoniens , auxquels il ne 
manque encore qu'un chef, pour redevenir les soldats 
de Pyrrhus et de Scanderbeg. 

Au-dessus de la rive droite de la.Voîoussa, à deux 
lieues et demie N. N. O. de Premiti , nous commen- 
çâmes à revoir quelques uns des villages du Dagli (i). 
Nous marchâmes ensuite l'espace de trois, quarts de 
lieue, à travers un terrain tourmenté jusqu'à Pazzo- 
miti, au-dessQus duquel on passe sur un pont en 
pierre la Liocnitza qui prend sa source dans les mon- 
tagnes, cinq lieues à l'orient de Hotchova. Comme 
ses eaux étaient basses , mes guides pour éviter l'ogive 
du pont, prirent le gué, où nous ne fûmes pas plu- 
tôt entrés que les chevaux perdant. fond, ou ne pou- 
vant s'appuyer que sur des pierres, roulantes, s'abatti- 
rent avec les bagages et les cavaliers. Cependant nous 
sortîmes de ce mauvais pas, sans autre désagrément 
que celui de nous être mouillés, ce qui n'était pas fâ- 
cheux dans la saison où nous voyagions. 

En avançant au N. de la Liocnitza , dans l'angle de 



(i) Les premiers furent Zléoucha, habité par une peuplade 
guerrière; Çossina, séjour de vingt familles de bergers. Au som- 
met d'un triangle ayant pour base le rayon d'une demi-Beae , 
compris entre ces deux villages, je relevai Hotchova , à la dis- 
tance de quatre milles , qui envoie une rivière à la Voïoussa. Pa- 
rallèlement sur le mont Mertchica , on n'aperçoit que le village 
appelé Arabesca. 



LIVRE m, CHAPITRE lU 27^ 

deux, contreforts^ on trouve Ttlcfaîsti, à Torieiit Sé- 
nitchiam , et une lieue plus bas au N. K Coutkiari. Cette 
masse de montagnes fournit encore à l'Aous une rivière, 
au bord de laquelle les Turcs ont bâti ujoe rotonde sur 
un tertre ombrage par des platanes. Tout auprès nous 
traversâmes un cimetière turc, et j'observai parmi les 
tombeaux , ceux de quelques jeunes en&nts marqués 
par des banderoles blanches attachées à des arbres non* 
vellement plantés , qui se couvraient de leurs pcemiàiés 
feuilles. Pes femmes arrosaient la terre fraîchement re- 
muée, pour y faire pousser le gazasi, tandis que des 
Turcs qui fumaient à l'écart détournaient la tête pour 
éviter de saluer un infidèle ainsi que ceux de son 
escorte. Nous étions alors par le travers de Grabova , 
tchiftlik du visir Ali, bâti au milieu d'un bois qui 
couvre le versant de Mertchica. Enfin, à une demi- 
lieue de cette berge, se termine la direction au N. de 
la chaîne des montagnes de droite, à l'endroit où une 
petite rivière descend de Varibopi , après avoir traversé 
la vallée de Fratari dont elle prend le nom. 

Au-delà de Varibopi nous tournâmes au nord-ouest 
plein, en prolongeant le cours de la Yoïoussa, et dans 
une demi -heure nous laissâmes à droite Panariti et 
de l'autre coté du fleuve Brejanî. Nous étions à ren- 
trée d'un vallon spacieux qui s'élève au nord , tandis 
que l'Aoûs s'enfonce à l'occident entre des mornes sour- 
cilleux , où il semble se dérober aux regards. Une cul- 
ture riche occupait alors ce carrefour des vallées , tan- 
dis que les montagnes couvertes de forêts ou frappées 
d'aridité , car la nature offre ici tous ses contrastes , 
présentaient une scène de perspectives tellement va- 
I. i8 



^74 VOYAGE Dit LA GRÈCE. 

riées, que les pinceaux les plus habiles ne pourraient 
en rendre la grandeur , les harmonies , les accidents , 
et l'ensemble qui est aussi surprenant que compliqué. 
Une demi -lieue à l'occident de Panariti, nous arri- 
vâmes au pont de la Desnitza , dernier affluent de 
la partie septentrionale de l'Epire, qui prend sa source 
au -* dessus de Bousi> village éloigné de six lieues, 
dont je parlerai en exposant l'itinéraire par cette 
valléerjusqu'à Berat ville capitale de la moycnne- 
Âlbasie. C'est à ce même pont que se termine aussi sur 
les deux rives de la Voïoussa le canton de Premiti, 
et que commence à la rive droite de ce fleuve, celui 
de Desnitza , qui &it le sujet du chapitre suivant. 

• CHAPITRE III. 

Canton de Desnitza. — Défilé des monts Asnaùs et ^Erope ou 
Grûca. Situation de Cleïsoura. — Ruines d'un château appelé 
Chamoli. — Débouché de Dracoti. — Position de Damesi. — 
Confluent du Celydnus avec l'Aoûs. — Arrivée à Tebelen. 

Je me trouvais après avoir passé la Desnitza , vis-à- 
vis du pont de Melchiova , qui établit les communica- 
tions entre la rive gauche de la Voïoussa et l'entrée 
du défilé spécialement appelé Sténurrij nom que les 
Albanais ont traduit dans leur langue par celui de 
Grûca ou Col. J'avais à gauche, la chaîne de monta- 
gnes que Tite-Live et Ptolémée appellent ^rope (i) 

(i) livius, lib. XXXII, c. 5; Ptolem. lib. III, i3. 






LIVRE ni, GHA^PITRE ÏII. ^'jS 

et Niger, Mérope(i), altération dont les modernes 
auront formé les noms de Méropa et Mertchica; et 
parallèlement, le mont Asnaûs surnommé Trébéchina. 
La physionomie des lieux commençait à m'expliquer 
les récits des historiens ; je pouvais ressaisir un fil ca- 
pable de me guider dans le labyrinthe ou j'errais à la 
lueur des conjectures. J'allais pénétrer dans ces re- 
traites de rÉpire qui furent lé théâtre des guerres des 
Romains, contre les derniers rois de Macédoine. 

Le savant qui retrouverait la partie du septième 
livre de Strabon , dont nous sommes privés , ou bien 
un fragment de Polybe, n'éprouverait peut-être pas 
une plus grande satisfaction , que je n'en ressentais en 
voyant s'éclaircir des faits géographiques obscurcis par 
le conflit des traditions mutilées, qui nous sont par- 
venues. Je comprenais pourquoi Florus (2) appelle 
l'Aoûs, fleuve Pindus, depuis que j'avais reconnu ses 
sources dans le Pinde , ainsi que les gorges et les lieux 
abruptes qu'il traverse dans son cours. Cependant , ce 
n'était là qu'une indication indéterminée; et en compa- 
rant toutes les citations rapportées par Paulmier , avec 
ce que j'avais vu, je demeurais de plus' en plus per- 
suadé que les historiens et les géographes anciens ne 
connaissaient pas la potamôgraphie de ce fleuve. Je 
réunissais donc ici des signalements sur lesquels je pou- 
vais diriger mes observations à de grands intervalles , 
tels que le Pinde, l'entrée du Grûca ou Stenrim^ et 



(i) D. Nig. lib. XI, p. 274, éd. Basil., i557. 

(2) £nlm vero Flaminio duce invios antea Chaonum montes 
Pindumque^ amnem per abrupta vadentelm ef claustra Mace- 
doniae pervenimus. Flok. lib. II, c. 7. 

18. 



a^Ô VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

Apollonie , et je voyais le moyeu de remplir une lacune 
considérable. Cantacuzène et Anne Comnène m'avaient 
donné le nom et la position de Cléisoura ( i )i Ainsi en 
procédant encore une fois d'après les renseignements 
des Byzantins , qu'on trouve comme un pont jelé entre 
l'antiquité et ta barbarie moderne , j'obtenais le moyen 
de rallier dans le système vague des vallées que je par* 
courais , la projection de l'Aoûs. 

Le canton de Desnitza , dont Clelsoura est \h chef- 
lieu , confine au nord et au nord-est avec ceux de Sera- 
pari et de Tomoritza (2) ; à l'orient et au midi , avec 
Premiti , et à l'occident, avec Drynopolis et la Iapy« 
gie ou Acrocéraune. Comme le temps nous pressait , 
je remis à une autre fois l'exploration de la vallée 
baignée par la rivière que nous venions de passer ^ 
ainsi que celle de Cleîsoura; et en m'avançant à 
l'occident^ j'entrai dans le Gruca qui conduit à Te- 
belen. J'observai que le mont Mei^tchica, qui prend 
de ce coté le nom de Melchiova , et la chaîne du Tré- 
bechida, paraissent avoir été déchirés, pour livrer pas- 
sage à la Yoïoussa , comme l'Olympe et l'Ossa de la 
Thessalie, dont le Penée a forcé les barrières pour se 
frayer une route dans le golfe Thermaïque. Maïs la 
gorge de l'Aoûs n'ofire pas , comm^ le Tempe , des 
sources murmurantes, des asyles frais, des bocages 
chers aux nymphes. Terrible et sombre, elle est enve- 
loppée par les flancs &pres de deux montagnes pan4- 
lèles, qui ne laissent entre leurs bases qu'un espace 



(i) KXtMoupa. ^ide CanUcuz., lib. II, c. 3a. 

{%) Fiée Caolacttz. ^6puv SKptirfli^ov ^o(Aa«|Mvov x«« aXXov Ti- 
{tttpoy. Lib. II, c. 33. 



LIVRE m, CHAPITRE JU. 277 

large au plus de soixante toises, que le fleuve occupe 
presque eu entier. 

Nous marchâmes sur sa rive droite , par un sentier 
étroit , encombré de quartiers de roches qui s'éboulent 
du mont Trébechiua , et à peu de distance , je remar- 
quai le cours d'une rivière souterraine qui débouche 
dans le lit de l'Aoûs. Cinquante toises au-delà, j'en vis 
une seconde , qui me parut sortir d'une caverne pro- 
fonde. Ses eaux bleuâtres , que les Grecs appellent ca- 
tachûtonia matia , ou sources souterroànes , refou- 
laient le cours du fletive, en y traçant un sillon, jus- 
qu'au fil du Thalweg. Enfin , après nom être avancés 
à la distance de quatre cents toises, j'aperçus, *en levant 
les yeux , un des bastions du château de Glelsoura , 
forteresse qui , même sans canons , rendrait la gorge 
qa'dile domine inaccessiUe , en faisant rouler des pier- 
ne& sur un ennemi assez téméraire pour s'y engager 
avant de s'être rendu maître des hauteurs. LaVoioussa, 
sur laquelle nous plongions à la hauteur de dix - huit 
pieds, ne tarde pas à s'enfonce dans son lit, au point 
que la cime des platanes qui lui forment une bordure 
magique, arrivait à peine au niveau du trottoir res- 
serré sur lequel nous marchions. Cependant le défilé 
s^élargit un peu en approchant du pont de Mitchioïou , 
situe à trois quarts de libue de celui de Melcfaiôva , et 
qui, commie celui-là, est de construction romaine. 
Tout auprès coule , en formant quatre cascades écu- 
mantes , des flahcs du mont Melchiova, une rivière 
froide, et un peu au-dessous on voit encore jaillir 
dans le lit de l'Aoûs une de ces sources souterraines 
qui ^nt particulièire^ aux pays coupes de grandes mon* 
tagnes. A trente toises du pont, nous arrivâmes au 



278 VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

tchiftlik de Grûca , où nous nows arrêtâmes pour 
dîner avec les provisions que nous tenions, en ré- 
serve (i)* 

Nous nous étions établis à lombre d'un grand noyer 
pour'prendre notre repas , lorsque nous vîmes paraître 
les habitants du village ^ restes malheureux de la po- 
pulation .de Gladista, hameau du canton de. Souli, 
que le visir Ali avait transplantés dans, celte afifreuse 
solitude. Ce n'étaient plus ces hommes intrépides et 
dignes d'un meilleur sort ^ qui avaient si long-temps 
balancé les destinées de leur oppresseur,, Hâves, dé- 
Êiits , languissants , il ne leur restait que la voix pour 
se plaindre. Quoique j'eusse un turc dans ma compa- 
gnie, la crainte ne put les retenir. Ils éclatèrent en 
imprécations contre Ali. pacha , en invoquant sur sa 
tête et sur celle de ses enfants , le courroux des puis- 
sances chrétiennes. Le désespoir qui les transportait 
se modéra pourtant à la vue d'un Cjcclésiastique qui 
avait soixante ans d'âge , et deux siècles de douleurs 
empreints sur la tête. Les rides de son front bronzé 
par le soleil se haussèrent avec ses sourcils blancs , et 

I ' 

(i) Le mot de la langue schype, ^rucû, correspond au trachis 
(trachéç, col, ou gorge) des Grecs, et s*applique en géographie 
chez les Albanais, pour désigner un défilé. Quant au nom de 
Cleïsoura, il est donné, dès le temps du Bas - Empire, à tous les 
postes et aux villages mêmes qui sont situés à Tendroît le plus 
resserré des gorges. KXci<roûpat , claustra montium aditus angusti. 
Suid. Marc. Ëremita in lege spirit. cap. 140; Procop. Hb. Il de 
bello Persico, c. 29; Theophylact. Simocata, lib. VII, c. i4; 
Nicephor. de re militari; Léo imperator in Tactic. c. IX, §• a^* 
c. 20; Constant, lib. I; Them. XIII, lib. 2; Ëustath. ad Iliad. 
B. p. 207. 



LIVAE III, CHAPITRE IH. 2^9 

laissèrent voir des yeux etincelants , qu'il fixateur moi, 
en prononçant avec dignité ces paroles que je crois 
encore entendre : 

« Pourquoi gémir, pourquoi nous plaindre? Exilés 
c( de Souli 9 souffrons ce que Dieu a voulu ! » £t après 
s'être assis , il continua en ces termes : « Nous 
<i n'avons pu trouver la mort dans nos rochers, et 
ce l'air de ce vallon nous moissonne en détail. Infor- 
ce turié^ je survis à trois fils, qui sont morts pour 
cela patrie! Maintenant vous nous voyez faibles et 
<c avilif , npus qui étions étrangers aux maladies et à 
(c la crainte. Mais je me soutiens par l'espérance que 
ce cette famille , dont je suis le dernier consolateur , 
ce finira avant moi. La jeunesse passe ici rapidement ; 
<t les ^ifants ont à peine quelques années d'existence, 
c< et je prévois avec l'aide de Dieu , que je ne laisserai 
ce pas de Soûl iotes esclaves dans cette partie du monde^ 
(c lorsque je descendrai dans le tombeau ». Â ces mots 
il poussa un profond soupir , et sa figure se couvrit dé 
nouveau du voile de la douleur. 

^Lt'âga!turc, qui était présent, «nlendit ce discoure 
avec indifférence , et le papas, ayant accepté sa part de 
notre dîner, devint calme et communicatif. Les dt^ux 
ennemis , car le Mahométan avait combattu contre les 
Souliotes^ discutèrent leurs droits et leurs torts avec 
calme. Ils parlèrent de leurs guerres , de leurs chefs , 
et se quittaient , en répétant que Dieu était tout puis- 
sant, et que rien n'arrivait dans ce monde sans sa vo- 
lonté. 

Pour moi, je voulus accompagner le papas au tefaif- 
tlik. ce Vous voyez le tableau de notre misère , que le 
« saint évêque de Drynopolis nous prescrit de suppor- 



aSo TOTA^GE DE LA GREGE. 

« ter, en bénissant la main qui nous frappe. Mass la 
ff fidélité <{u'<Mi exige de nons , n'est que sur nos lèn^s. 
« Les serments sont une des ressources ks phis vaines 
«c des tyrans ! hélas, ik oubliant qu'il est pour tous les 
<c .hommes un serment plus anci^i et plus inviolable , 
« celui d'aimer la liberté et la patrie ». Il me raconta 
ensuite que le soleil ne pénétrait pas an fond de hi 
vallée, depuis la Saint - Dimitri jnsqu'à la fête de 
Saint-Athanase, c'est-à-dire pendant pr^ de trois 
mois. Cette observaition révetUa de nouveau en lai 
les souvenirs des beaux aspects de Souli , d'rà l'on 
-découvre la Thesprotie entière , Paxos , Anti-paxos et 
la vaste étendue des mers. Les habitants qui nous 
ei^f^wr^ient se plaignirent à leur tour de l'îngiadtude 
4u sol qu'ils étaient obligés de cultiver; et eomme 
je .leur observai que les rochers «le Oladista étaient 
bien plus stériles, ils ^e répondirent 4|ue c'était leur 
/V^.f^ qu'ils y étaient heureux; tan<bs>qu'iei, io^ouvs 
dccahlés de travaux, harcelés par les bétes féroces, 
ils avaient à combattre la nature, Jes animaux, et 
jij^u'jdux éléments, au point qu'ils ne pouvaient .aou<^ 
vent sortir de leurs cabanes , dans la crainte d'èlre pré- 
cipités dans le âeuve(i) par les tourbillons de vent^ 
.qt4 s'élèvent au £>nd de ce gouffre. 

Après avoir secrètement distribué quelques aummes 
aux paiivres SouUotes «de Graica, je rejoî;gnis nMii«s>- 
corte. On chargea les bagages , et nous partîmes 



(i) A moD retour à Janina, comme je parlai au visir Ali de 
fétat déplorable des Soniiotes de Grûca, en le priant d'adoucir 
'lêurtSQrt, il«ie.dit pour taute néponse, k^^^^ift^mt » etc. Qêl'Us 
çrèv/itu! Ce n'e^^s pof4rrvifV9s>Q^ff Je des ^ mùsJà^ 



LIVaE III, GHAl^ITRB III. sSl 

iôraque les Ture$ eurent fait leurs tblutîocis à une 
40isroe qui sort à gros bouillons du pîed de la moBla-' 
gpK. Notts laîsftanies presque immédiatement à droite 
nae chapelle jdédtwe à saint Georges , et à peu de dîs- 
ianee, je tnmvai des ruines en maçoiinme solide^ 
qu'on me dit être c^les d'un monastère bâti par les 
•FRauiçats, et non pas par les Francs, chose sur la- 
quelle Jas Albanais insistèrent , en répétant Franeès ^ 
et non pas Freng. Vis-à^vts, }a Voïoussa fewme un 
^ooude au midi., et je remarquai sur ses deux rives 
quelques champs mis en culture par les Soulioites de 
•Gruea. Je caliaiiat que la distance entre les montagnes 
pouvait être d'un demi-mille. 

, A un quart de li^ie du hameau de GrAca, nous 
passâmes le Ut d'tm torrent éfk mont Trâxéchina , qui 
deiscead par une crevasse profonde de ta partie de 9jk 
diaîae appelée Omîtchioba , dont un contrefert sem- 
ble fernfeer la gorge à roccide&t. Vis-à-vis , à la rii^ 
gauche de I'jIûus^ tombe du Melahîova la rivièpe de 
Zagorîa., canton composé de dix villages, situé daiis 
les plafteaux du moat £rope ou MertcbiGa. Comme 
4» ierritoire ^k um parcours libre , le visir y a ti^ms^ 
^rté des Yalaqueset des Bulgares de kHomélki^ qui 
J'^s^loiient maintenant aux conditions imposées aux 
^tivalieurs des métairies. i 

Un mille à l'ouest du torrent d'Omîtx^îoto , ou 
aperçoit dans un enfoncement de eette montagne , le 
-bourg de Méjouraqî, habité par deux cent cin^panèe 
éunilles albanaises mahométanes. Au -dessous, oooi 
^îmes des . champs cultivés ^ et de l'aietre coté du fleuve, 
•qui senre de nouveau la base du Melchiova , des res- 
sfiuf» labpurés et diuisés :par terrasses, jusqu'à une 



28a .VOTAGK D£ LA GRECE. 

grande hauteur* On tn'indkjua , à i ouest de Méjourani , 
une caverne profonde dans laquelle on parque les trou- 
peaux. MeS'gaidèft, maîtres en fait d'exagération, me 
débitèrent tant de contes sur sa profondeur et les choses 
curieuses qui s'y trouvent, qu'ils m'ôtèrent l'envie d'y 
monter pour en vérifier les merveilles. A cent toises du 
sentier qui y conduit, nous traversâmes une ruine ap- 
pelée Chamoli , qui fut une place forte et bien peuplée 
au temps des Hellènes, nom par lequel les Schypetars 
désignent les anciens peuples de la Grèce. Je ne vis 
plus que les fondements de cette place , et une espèce 
d'aquéduc qui y conduisait probablement les eaux de 
quelques sources voisines. 

La Yoîoussa qui coule au - dessous de ces ruines , 
yient Irapper la base du mont Omitchioto , sur la- 
quelle on ne marche qu'avec danger pendant une demi' 
lieue pour arriver à Dracoti , bourg qui ferme l'extré- 
mité occidentale du défilé des monts Asnaûs et £rope. 
Chaque maiison bâtie en pierre est crénelée , ou garnie 
de meurtrières , et environnée de beaux arbres. Les ha- 
hitantis, qui s'étaient mis aux portes pour nous voir 
passer^ me parurent les plus beaux et les plus robus- 
tes, de la tribu des schypetars toxides , auquefs ils se 
font ; gloire d'appartenir. Leur port , leur audace , leur 
tenue, me semblaient justifier la réputation particu- 
lière de courage , dont ils jouissent à l'étranger et parmi 
leurs, compatriotes^ Plu&ieurs de ces hrBives (baûre) 
ntom qui répond .aii palicare des . grecs , portaient sur 
leurs fronts hâlés des balafres, signes certains qu'ik 
avaient vu leonemi de près.. Au sortir de (Dracoti , nous 
traversâmes un vaste cimetière, ayant en vue, une 
demi-lieue au midi de l'autre coté du fleuve, le village 



LIVRE III, CHAPITAE III. a83 

de Çodras ou Codrion dont les habitants qui sont chré- 
tiens se disent issus du canton de Caulonias. 

Le Mertchica, que nous avions prolongé jusqu'à 
cette distance, sous la dénomination de Melchiovo 
prend en arrière de Codras , le nom de Palésia , et 
rOmichioto, qui tourne au nord , celui de Maile*Dam 
ou montagne de Damesi. Aux environs de Codras, 
l*Apùs reçoit une petite rivière, et un peu plus loin, 
le Celydnus , qui lui apporte le tribut des eaux de la 
vallée entière de Drynopolis. 

Je venais àê faire ainsi )a reconnaissance topogra^ 
phique d'un défilé décrit par Plutarque , qui confond 
dans sa narration l'Apsus (i) avec TAoïis, et dont on 
a mal interprété le seiis, quand on lui fait dire que le 
consul romain Julius PubUus s'y trouvait campé avec 
son armée au-devant de Philippe , qui de long-temps 
avait planté son camp auprès de la bouche du 
fleuve jipsus. 

Mais si Plutarque est en défaut en ce point, ou 
peut juger par la description que je viens de tracer, 
qu'il avait eu des renseignements positifs sur les Joca* 
lités, quand il dit, en décrivant le défilé compris entre 



(i) L'Apsus, quLest la rivière du Berat, se jette dans l'Adria- 
tique , cinq lieues au W. O. d'Apollonie ; TAoûs ou Voïoussa s'y 
décharge également une lieue hVO de la même ville en traversant 
une plaine, et pour attaquer l'ennemi établi à l'embouchure 
d'une de ces deux rivières,, le consul, sans faire l'inUtile trajet 
de.Cprcyre pour rentrer dans les terres, pouvait y débarquer 
en partant de Brindes. C'est donc au débouché^ et non pas à 
V embouchure de l'Aoûs, qu'eut lieu le fait d'armes rapporté par 
Tite-Live et par Plutarque; à l'etidroit où le fleuve entre dans 
la vallée de Tébélen. 



• • 



« 



u84 * VOYAGE DE LA GR^CE. 

Oleisoora et Dracoti : Cest une longue vallée emmu- 
rée de costé et d* autre de grandes et haultes mon-- 
tagnes , non moins aspres que celles qui enfermant 
la 'vaHée que l'on appelle Tempe en TkessaUe. 
Mais il n'y a pas de si beaux boià , ni des forêts 
'verdoyantes , guayes prairies , ni <mtres lieux de 
plaisance , comme il y a en t autre : ains est seule- 
ment une grande et prof onde fondrière ^ par le mi- 
lieu de laquelle coule le fleu9e Jous , lequel en 
grosseur y en roideur et vitesse^ ressemble assez au 
Pénée. Il occupe tout l'intervalle qui est entre les 
pieds des montagnes , excepté qu'il y a un petit 
chemin qui a été taillé à la main dedans le roc , et 
une fente fort estroite au bord de V^au^ si mal ai- 
sée y qu'à grande peine une armée y pourrait pas- 
ser^ encore qu'elle ne troui^t personne qtêi lui dé^ 
fendist le passage ; m,ais iil est tant soit peu gardée 
' il est du tout impossible qu'elle y puisse passer. 
Nous mimes trois quarts d'heure à traverser la vaN 
lee depuis Dracoti, en laissant à mi-chemin Slouzati, 
pour arriver 'en face de T^ielen. 

Gomme le pont de TAoûs, qui se redresse au nord 
après s'être grossi du Celydnus, était ruiné par ia chute 
de deux de ses arches, on déchargea nos ôhevaux, après 
avoir hélé le bac qui se trouvait échoué à la rive op- 
pf[^e. Il feUiit attendre long *- twip» .pour réunir les 
bateliers ; et lorsqu'ils accostèrent , je fus efi&ayé de 
vorr au lieu d'une nacelle , un caisson de forme quarree 
et isans avirons , sur lequel il fallait traverser un 
fleuve profond et rapide. Cependant comme il n'y avait 
pas de .choix ^ je .m'embarquai avec le^ bomme^ et les 
bagages , et on se mit à flot tandis que les cjiâKaïuc 



LIVRE III, CHAPITRE Ilf. îi85 

perdant terre nageaient guidés par les postillons qui 
leur soutenaient la tête hors de l'eau , au moyen d'une 
corde à laquelle ils avaient amarré leurs licols. Par- 
venus au courant , on s'abandonna à la dérive , et cet 
étrange convoi d'hommes assiâ sur un radeau, et de 
chevaux: qu'il tratiiait, vint s'échouer au-dessous ée 
Tebelen. Les conducteurs et nos montures prirent 
terre dans cet endroit, d'eîi ils se rendirent à la ville , 
pendant qu'on remorquait notre bac au moyen d'une 
corde qui se rompit plus d'une fois, avant de nous 
avoir traînés au lieu où nous nous ârrétâines. Je me 
rendis aussitôt au palais du visir Ali pacha , où je fus 
logé et traité par son intendant ^ avec autant de cor- 
dialité qu'un mahométan peut en avoir pour un chré^ 
tien. 

La chronique d'Argyro- Castron (i) rapporte à un 
temps très -ancien la fondation de Tebelen, qu'on dit 
avoir remplacé Titopolis ou Tite'lorBasse. Mais elle 
me paraît une ville tout-à-fait moderne. Occupée la 
première fois par les Turcs vers la fin de l'année i4oi 
(897 de l'Hégire), elle serait restée ignorée, si elle 
n'avait le fatal avantage d'avoir vu naître Ali pacha, 
auquel elle doit sa célébrité. Ses maisons habitées par 
des Turcs , que le satrape ne cesse de combler de ses 
dons, le sérail du maître, placé dans un point de vue 
superbe, annoncent la résidence du vice- roi moderne 
d^ l'Épire, et celle des sicaires qui sont les instru- 
ments et les compUces dei sa grandeur. 

Le palais où je me trouvais^ construit sur un vaste 
plan, offrait, entre des corridors latéraux, une salle 

(i) Voy. à la fkt du tome V de ce voyage. 



286 VOYAGE DE LA GRECE. 

d'ijne proportion démesurée, entourée de sophas cou- 
verts de brocards de Lyon , et soutenue par des co- 
lonnes placées autour d'un bassin revêtu en marbre 
blanc , du milieu duquel jaillissent plusieurs jets 
d'eau. C'était, avec uiie chambre qu'on me donna 
pour loger, la seule partie habitable, car on remet- 
tait alors à neuf les autres salons. Le pacha faisait 
aussi voûter des souterraine, dans lesquels il entassait 
son argent, en disant qu'il amassait pour sa' vieillesse, 
sans penser qu'il se courbait souj le poids de l'âge, qui 
avait blanchi sa barbe. Tebelen était l'objet de son af- 
fection, l'asyle inexpugnable dansjéquèl il ne pouvait 
être atteint que par lamort, qii'il n'osait envisager dans 
l'avenir! Il parlait avec plaisir de ce lieu qu'il nom- 
mait ses délices^ il m'en avait fait u|i tableau séàùi- 
sant, mais c'était celui de son imagihation. Pour moi^ 
je n'y vis qu'un vallon d'un aspect sinistre; ^environné 
de montagnes nues et affreuses, et le séjour des oura- 
gans, .qui se succèdent avec une telle 'violence, qu'on 
n'a jamais pu réussir à élever un arbre dans la viHe, 
ni aux environs. 

Le sérail était une prison non moins effrayante. Dès 
que lé jour finissait, ses portes étaient* soigneasement 
barricadées , des gardes armés se rendaient aux postes 
qui leur étaient assignés ; et dès chiens molosses qu'on 
lâchait dans les cours, faisaient retentir au loin les 
éôhos, de leurs aboiements. J'étais moi-même claque- 
muré dans une chambre sans fenêtres , avec mes do- 
mestiques; et un albanais couchait en dehors de ma 
porte y avec la consigne de nous accompagner , si quel- 
qu'un demandait à sortir. Tout était motif de suspicion 
et de surveillance dans ce repaire de la tyrannie. Plu- 



LIVRE m, CHAPITRE III. 287 

sieurs fois, pendaat les longues nuiis que j'y passai, 
j'entendis le bruit des chaînes des malheureux qui gé- 
missaient au fond des souterrains creusés ainsi que les 
cayes, dans lesquelles sont déposés les trésors du sa- 
trape^ a\i-desçous des salons somptueusement meublés. 
Ainsi, le luxe, la richesse, la misère >et le malheur, se 
touchent dans ce tartare, image de la stérile opulence 
et du désespoir des enfers. 

On croira sans peine que je ne tournai pas mes re- 
gadis vers le harem, dans lequel vivent abandonnées à 
la misère un grand nombre de femmes esclaves. On 
m'apprit qu'une française y était morte après une dou- 
loureuse captivité de dix années. Quelle était cette 
femme , comment était-elle tombée au pouvoir du sa- 
trape? Son nom était Marie, voilà tout ce que je pus 
savoir. 

Pour faire trêve à la monotonie de ma situation , le 
chef d'un téké, ou couvent de Derviches, m^ faisait 
de longues histoires pour me prouver la beauté de la 
religion de Mahomet. Il me raconiait , comme les dé- 
vots (qui ont en tous les pays du monde des tra- 
ditions à part de la créance fondamentale ), que les 
mystiques ont mis en paradis le bélier d'Abraham , le 
veau de Moyse, la fourmi de Salomon, le perroquet 
de la reine de Saba , l'âne d'Esdras , la baleine de Jonas , 
le chien Kittmer des sept Dormants et le chameau de 
Mahomet. 

Puis, paraphrasant en théologien sur chaque objet, 
il disait : « Par bélier ou mouton d'Abraham, nous en- 
« tendons l'animal que ce patriarche mit à là place 
« d'Isaac. La vache rousse ou veau de Moyse , chose 
a qui n'est pas encore décidée , est celui ou celle 



2.ft8 VOYAGE DR LA G4\£CE. 

« dont les cendres servaient aux purificatioi^ Quant 
« à la fourmi de Salomon, nous tenons pour certain 
ce que ce prophète avait inspiré par sa sagesse un tel 
(c respect à tous les animaux, qu'ils décidèrent de lui 
« envoyer une députatiou avec des présents. Chacun 
fc présenta le sien, et la fourmi lui en. ayant offert un 
« d'un plu^ grai^d volume qu'elle n'était elle-même, il 
« la bénit , et elle mérita par là d'être placée au séjour 
« des bienheureux. Le perroquet^ (certains hérétiques 
c< disent la stuppe de la reirie de Saba»> qui lui servait 
a de messager pour correspondre avec Salomou) s'ac- 
*( quitta si bien de son emploi , qu'on hîi a décerné les 
(c honneurs du piradis. 

Quant à l'âne d'Ësdras , ce prophète annonçant un 
« jour la résurrection à des mécréants , ne trouva moyen 
« de les convertir, qu'en ressuscitant son /âne, qui était 
(C mort depuis plusieurs années* >» A ces mots un to^s^ide se 
mit à niffi .^ et le derviche le regardant avec dédain pour- 
suivit : (C Je pense que toutlc monde saitriiiatoire de Jonas, 
« et de sou poisson; pour ce qui est du chien Kittmer, 
« voici lé fait. Les. pauvres persécutés s'étant retirés 
(( dans une caveirne, un d'eux^ aperçut lan chien qui les 
a suivait, auquel il jeta une pierre qui lui: rompit 
« upe patte. L'animal lui demanda polinient pourquoi 
c( il le maltraitait de la sorte ? Ck>iiime ooi lui répondit : 
« que c'était pour l'éloigneF, afin de ne pas les faire 
'C découvrir, il les pria de l'enfermer avec eux. Sa de*» 
u tnajade f^t octroyée ^ et au bout de Syoi aos^ les sept 
« Dormants et Kittmer furent enlevés en. Paradis. 

« Le chameau de Mahomet , vous lavez^ entendu tar 
« cohter, portant! le prophète qui allait un jour de 
« Medine à la Mecque visiter le capitaine ^ul^ ne sa- 



LIVRE III, GHA.PLTR£ III. aS^ 

«c chant ni le chemin, nî le lieu où il demeurait, Tin- 
« dustrieux animal y ayant c-onduit son maître , il en 
« fut récompensé par le bonheur réservé aux élus. » 
Quid rides P Lecteur, les légendes orientales et les 
Mille et une Nuits nous font mieux connaître les 
mœurs des Mabométans, que les relations des voya- 
geurs. Une longue enfance est le partage des vieux 
esclaves de l'orient , à qui l'Éternel n'accorda en par- 
tage que des illusions et une barbarie féroce. 

Dans mes promenades aux environs de la ville, que 
je fis sous bonne escorte , à cause du voisinage dange- 
reux deslapyges^ qu'Âli pacha n'avait pas encore sub- 
jugués, je visitai le château de Jarre, qui est un ou- 
vrage des Latins. De là je remontai pendant une lieue le 
cours de la Bentcha , qui roule des pyrites cuivreuses 
parmi ses sables. Cette rivière qui prend sa source 
dans les hautes montagnes de l'Â-crocéraune, coule 
dans une vallée flanquée d'escarpements horribles au 
penchant desquels j'aperçus Bentcha , village de cent 
cinquante feux, habité par des Schypetars lapyges. 
On me montra au couronnement d'un rocher voisin 
l'enceinte pélasgique d'une ville des anciens Chaoniens 
que j'eus le regret de ne pouvoir visiter. Mes guides 
me dirent que la principale richesse des habitant^ de 
Bentcha consistait en trente mille moutons et chèvres. 
Ils se contentèrent de m'indiquer la position de Nivitza 
Malisiotès, bourgade de six à sept cent familles, qui se 
trouve cinq lieues plus loin dans le ceatre des monta- 
gnes; c'était tout ce qu'ils pouvaient faire, car Ali pacha 
n'étant pas maître de cette région sauvage, il fallait re- 
noncer à y pénétrer. 

Je parcourus successivement les environs de Tourani 
L 19 



290 VOTAGE DE LA GRÈCE. 

de Velikiote, où le visir a un jardin. Je revins de la au 
pont de la Bentcha , en marchant au N. , entre le mont 
Argenick et la rive gauche de la Voïoussa, j'arrivai 
dans une heure et demie de marche à Liopud. Ce 
bourg, appelé Liopesi par les Grecs, donne son nom à 
une 'pèlite contrée qui renferme huit villages situés 
presque toUs dans les montagnes. On nous conduisit 
aux ruines d'un château , qui soiit les décombres d'une 
forteresse du moyen âgé. Je remarquai que l'Aoûs, à 
partir de cet endroit, décrit une vaste courbe à l'O., 
avant de reprendre la direction N. O. , qu'il suit con- 
stamment. Je dus me contenter de signaler le gisement 
de Tourani , et nous reprîmes la route de Tebelen. Les 
Albanais me dirent que la ruine située près de Liopud 
était dans le temps des It^ormands le chef lieu d'un ar- 
rondissement de douze villages, desqpuels relevaient 
vingt-cinq églises ayant dotation. Ce furent toutes les 
particularités que je pus recueillir, et je pense que de 
loiig-temps, on nVn saura pas davantage sur cette 
partie du canton de Desnitza, qui se compose de dix* 
huit villages , dont la population avec celle de Td)eleii 
s'élève à sept mille individus', qui sont presque tCMis 
màho'métans. 

Lliorizon du bassin de Tebieien est termiiié au 
midi par te mont Mertchioa , au coiichant par le 
înont Argenik, que dominent les mali scrueles^ ou 
montagnes des têtes nues, chaîne orientale de l'A- 
crocéraune. A Test le Maile-Ûaifa présente line lisière 
grisâtre, qui est plbtigée à une grande distance, par 
les faîtes majestueux du Tomoros. Cette arrièredigue 
qui se dégage dans les hautes régions du ciel, me servit 
à reconnaître que la ville où je me trouvais est placée 



LIVRE III, CHAPITRÉ III. agi 

sur un triangle, dont Bcrat et Avlone, éloignées de 
douze lieues l'une de TâUtre, seraient les sommets 
isolés. 

En fece de Tebelen , je déterminai avec soin un téké 
de derviches , placé à l'ouverture du défilé qui conduit 
par Damesi , forteresse connue dans le temps du bas 
empire (i) 9 à Berat, et à Cleïsoura par les montagnes, 
sans être obligé de prendre le défilé de Grûca (n). 
Après avoir terminé ces reconnaissances , je ne pensai 
plus qu'à quitter une ville qui ne plaira qu'à Ali 
pacha et où les RadglifTe et les Lovis seuls pour*^ 
raient trouver des tabl^ux dignes de leurs élucubra- 
tions. 



(i) Suivant la chronique manuscrite de Janina, Damesi fut 
ruinée par Siméon, roi des Triballes. F. vers. 5. 

(2) Le Teké se trouve quatre milles E. de Tebelen ; une lieue 
et demie au-delà £., la forteresse ruinée de Damesi ; une demi- 
lieue £. quart N. £., Cachisti; une demi-lieue, même direction , 
Maritza, deux lieues £* N. £. Chalezi. A cette distance, s*ouvre 
un sentier entre sommets , qui mène à Mejourani et à Cleïsoura, 
direction importante à connaître , comme on le verra dans le 
chapitre suivant, pour entendre ce que dit Tite-Live des ma- 
nœuvres de Q. Flamininus contre Philippe^ qui était embusqué 
entre le mont Asnaus et ^rope. De Chalezi, pour se porter dans 
la vallée de TApsus, on suit le N. pendant une lieue jusqu'à Van- 
go-Pouliii , et de là on arrive à Tojari, village éloigné de quatre 
lieues N. £. & O. de Berat. 



ï9 



■iiyi VOYAGE DE LA GRÈCE. 

CHAPITRE IV. 

Uoute de Cleïsoura à Berat, par la vallée de la DesniUa. — 
Sources de la rivière de Saint-Georges et de celle de Tojari. 
— Application de la géographie ancienne aux descriptions 
précédentes. — Observation sur la partie du trente-deuxième 
livre de Tite-Live , relative à la campagne de T. Quintius Fia- 
mininus contre Philippe, roi de Macédoine. 

Avant de poursuivre la potamographie de TAoûs 
jusqu'à son embouchure dans l'Adriatique , je me re- 
porte à l'entrée orientale du défilé de Cleïsoura , pour 
faire connaître le cours de la Desnitza, et la gorge qui 
conduit à Berat , entre les chaînes parallèles du Tre- 
beoliina et du Tomoros. Cette reconnaissance que je fis 
dans un autre voyage, en terminant de ce côté la des- 
cription du N. de l'Épire, me donnera le moyen de 
comparer la géographie des anciens avec celle dont je 
viens d'exposer le tableau. Maître de mon sujet, je vais 
pouvoir expliquer la seconde campagne des Romains 
contre Philippe roi de Macédoine, campagne qui fut 
le prélude de l'asservissement entier de la Grèce con- 
tinentale par Paul-Emile, sous le règne de Persée fils 
du monarque qui osa balancer la fortune de Rome, 
aux rives de l'Aoûs. 

Sans entrer dans le défilé de Grûca, si on dirige au 
N. , on aperçoit à gauche , au pendant oriental du mont 
Trébéchina, le bourg de Cleïsoura divisé en deux 
quartiers groupés au-dessous d'un fort qui commande 
les plateaux supérieurs, le stenum^ et la vallée tra- 
versée par la Desnitza. Les remparts de la forteresse 
regardée par les Albanais comme une des plus formi- 



LIVRE III, CHA.PITRE IV. 2gi 

dables de l'Épire, venaient de s'écrouler par la com- 
motion de- quelques pierriers qu'on avait tirés pour 
annoncer la solennité du Bayram. Le gouverneur, logé 
dans une masure, n'en était cependant pas moins or- 
gueilleux; et comme il tenait des otages renfermés 
dans les casemates, il ne me fut pas permis de péné- 
trer dans son acropole. On nous cria de loin d'aller 
loger au village, parce que sans un ordre, on ne pou- 
vait entrer dans une place de guerre. Quelle place , et 
quelle forteresse ! Les Grecs qui m'accompagnaient ne 
pouvaient s'empêcher d'en rire ; et quand elle serait 
bastionnée par les plus habiles ingénieurs , elle ne tien- 
drait pas deux jours contre un bombardement , qu'on 
pourrait facilement entreprendre à couvert d'un épau- 
lement naturel , qui se trouve au bas de la montagne. 
Cependant, comme la politique albanaise mettait une 
grande importance à ne pas m'y adihettre, je n'osai 
insister, et il fallut chercher un gîte dans la ville. 
Nous y étions à peine établis, qu'on vint m'annoncer 
la visite du gouverneur , auquel je fis répondre h mon 
tour, que je le priais de rester dans son château, 
chose qu'il ne se fit pas répéter. 

Cleîsoura, bâtie sur un roc dépouillé de verdure, 
est dominée en arrière par une forteresse qui s'élève 
au bord des précipices de l'Aoûs, à la hauteur de mille 
à douze cents pieds. Sa population, composée de deux 
cents. familles émigrées sorties du canton de Caulonias 
depuis cinquante ans, semble être une horde de Bo«» 
hémiens. La livrée de la misère , des mœurs basses, 
une physionomie repoussante disent au voyageur qu'elle 
est étrangère aux races belliqueuses de la Macédoine , 
dont elle est le rebut et l'objet du mépris. Un prêtre 



^()4 VOYAGE 1>E LA. GRÈCE. 

qui vint me demander l'aumône me vendit un mé- 
daillon en argent de Persée. Il ra'asstira, et le &it a 
été depuis vérifié, que la forteresse reposait sur les son* 
bassements d'une acropcde hellénique. Ce fut là tout ce 
que je pus apprendre et découvrir , dans cette première 
excursion. 

Après avoir passé une mauvaise nuit à Cleîsoura , 
nous descendîmes pour prendre le sentier qui conduit 
une lieue au N. , au-dessous du grand village de Pod- 
goriani ; et un mille plus loin , après avmr guéé la Des- 
nitza^ nous arrivâmes au khan de Kiapova. Le fond 
de la gorge, dans lequel nous marchâmes, était bien 
cultivé , et les flancs boisés du gigantesque Tora<M*os me 
présentaient plusieurs villages , dont les plus rémarqua* 
blés seront indiqués sur la carte. Comme il n'y avait 
aucune découverte à faire dans lés vallées collatérales , 
nous poussâmes en avant; et dans trois quarts d'beuce, 
nous passâmes à gué deux torrents et un troisième sur 
un pont. De là, nous entrâmes dans lin bois de deux 
milles d'étendue , qui eist arrosé par plusieurs ruisseaux, 
et au sortir , nous trouvâmes le caravansérail de Yinio- 
Castron. Vis-à-vis, à la base du morit Tomoros, je vis 
un groupe de villages appelés Djeffo, résid^ce des 
tribus toxides , qui conduisent leurs troupeaux dans les 
vallées de l'Apsus , où les bergers forment des camps 
pendant l'été. Les ];>ords du chemin que nous suivions 
étaient environnés de noyers, arbres très-communs 
dans la région septentrionale de l'Épire ; et à une lieue 
et demie de OjefFo, nous nous trouvâmes aux sources 
de Ja branche septentrionale de la Desnitza, point de 
partage d'un autre système d'eaux , qui coulent du côté 
de Berat. 



LIVRE III, CHA.PITHE I V. 29$ 

Boubsi, Bicocà et Rossi nous r/estaot à gauche, nous 
coaimehçâmes à descendre dans le canton de Tomo- 
ritza, oulpii ne trouve que les ruines de quelques vieuK 
châteaux bâti^ par les soldants de Tancrède et de Bras^ 
de- Fer. Pendant une Ueuf), on n'aperçoit ni culture, 
ni habitations, jusqu'aux sources delà rivière de Tojari 
( dont le nom historique ne m'est pas connu ) , qui sor- 
tent de buttes noirâtres entremêlées d'ardoises. Le cours 
dé cette rivière se dessine au N. , oîi elle se grossît, au 
bout de quatre milles, d'un rui&seau indiqué dans la 
carte. On voit à gauche le château rqiné d.e {^lentza , 
fort^esse du <nojen âge, que Léon AUatius appelle 
Pologus (1), ainsi que trois villages placés à l'entrée 
du défilé qui conduit dans la vallée de l'Aoûs par Da- 
mesi, comme je Tai rapporté dans une noie du cha- 
pitre précédent. J'avais devant moi danâ ta direction 
N. Ë; la scène majestueuse des monts C^uloniens, Iç 
ILhan.et le village de Tojari, ainsi qu'un château fort, 
bâti sur l'emplacement de celui qui est nommé Ti- 
moros par les écrivains du Bas-Empire (2). Nous fîmes 
halte à un caravansérail défendu par la tour dePlentzaf , 
où le visir AU tenait ses a vaut- postes, lorsqu'il ne 



(i) Léon Aîîatius, dans ses notes sur l'histoire de G- A.cro- 
polite, appelle (comme les Albanais de nos jours) la forteresse 
ruioée de Plentza, Pologus. Il appuie sou témoignage sur 
rautorité de Pachymère, dans son récit de l'expédition du 
connétable Jean, qui s'empara de Canina, Belgrade ou Berat, 
et de Pologus : Kal àirrepû) ràxet aipst p.èv to irepl Ta Kavtvx 
fpoupiov , àipet xat to irepl Ta BeXX6Ypa<^a xat IÏoXoyov. 

Fol. rect. 278. 

(2) Ti{i.<i>pov i^pouptov T( xai aÙTo Éairspiov Trepl BoXa^ptra ÀxtajA^vov. 

Cantacuz. hist. p. 3oi. 



296 VOYAGE BE LA GRJECE. 

S était pas encore rendu maître de Berat. Ce fut à 
cet endroit que se terminèrent mes excursions, à cause 
de la guerre qu'il faisait au pacha de la moyenne 
Albanie. Mais dans la suite, je revis le cours de la 
même rivière, qui passe deux milles au N. £. de ce 
caravansérail, au-dessous du village de Tojari, d'où 
elle entre dans une des vallées du Tomoros, pour 
se réunir à l'Apsus. Je reconnus également la projec- 
tion de la rivière de Saint-Georges , et les affluents du 
canton de Skraparî, dont le territoire s'étend pendant 
cinq lieues du midi au N. , par sa chaîne dé monta- 
gnes, jusquen face de Berat, capitale du Muisaché. 

Il n'entre pas dans mon plan de rappeler les cau- 
ses qui avaient porté les Romains à tourner leurs ar^ 
mes contre la Grèce; mais il est , je pense , intéressant, 
au point où je suis arrivé, de pouvoir faire compren- 
dre la narration de Tite-Live, en la rapprochant de 
celles de Plutarque et de Polybe. Je connaissais toutes 
le» parties de k Grèce , et je terminais mon sixième 
voyage dans l'Epire, lorsque je me crus assez riche en 
observations ^ pour entreprendre d'expliquer la campa- 
gne de Quintius Flamininus contre Philippe , dont le 
récit avait mis jusqu'à présent à la torture les géo- 
graphes, les commentateurs et les savants qui ont 
donné des essais sur la Grèce ancienne. J'avais visité 
la Macédoine Cisaxienne, la Thossalie, la chaîne du 
Pinde, et les lieux de l'IUyrie macédonienne, oii 
Philippe avait déjà appris à connaître et à redouter la 
valeur des Romains. J'admirais avec quel art ce prince, 
sans se laisser abattre par les revers de sa première 
Campagne, avait su électriser un peuple fier du nom 
d'Alexandre, et le déterminer à faire tête aux Ro- 



LIVRE III» CHAPITRE IV. 297 

mains ; quand les républiques de la Grèce briguaient 
leur amitié, plutôt qpue de faire cause commune avec 
lui, pour repousser une «ation qui, sous le voile 
d'une protection fallacieuse, préparait leur c(»nmuh 
asservissement. 

Si on porte un coupd'œil sur la carte , on compren- 
dra comment le roi ^ informé d'une expédition que les 
Romains préparaient à Corcyre ( Corfou ) , après avoir 
levé le siège de Thaumacos(i) et rassemblé une ar- 
mée pour défendre ses états, menacés par l'ennemi du 
côté de rillyrie, entra au printemps dans l'Epire, pré- 
cédé de son lieutenant Athenagore , et vint , après 
avoir traversé la Chaonie (qui embrassait alors le bas- 
sin de Janina , la vallée de Pogoniani et celle de Dry- 
nopolis ) , occuper les défilés voisins d'Antigonie (a). 
On reconnaîtra sans peine pourquoi , après avoir ex- 
ploré le pays, il se décida à occuper les positions si- 
tuées au - delà de l'Aoûs ; de quelle manière il posta 
Atbenagore et les troupes armées à la légère , près du 

■ ^11 M ■ ■ ■ I ■ ■■ Il . . .1 I I I ■ . » 

(1) Thaumacos, yille de Thessalie^ près du golfe Maliaque, 
appelée aujourd'hui Démoco. Voy, Tit-Liv., lib. XXXH, c. 4* 

(a) Principioque veris cum Athenagora, omnia externa auxi- 
lia^ quodque leyis armaturae erat, in Chaoniam per Epirum ad 
occupandas quse ad Autigoniam fauces suut ( Sthena vncant 
Gra;ci) misit. Ipse post paucis diebus graviore secutus agmine, 
quum situm omnem regionis adspexisset, maxime idoneum ad 
muniendum locum credidit esse, praeter amnem Aoum ? is inter 
montes , quorum alterum iËropum , alterum Asnaum incolae vo-* 
cant, angustà valle iluit, iter exiguum super ripam praebens. 
Asnaum Athenagoram cum levi armaturâ tenere ac comraunire 
jubet : ipse in ^Eropo castra posuit, etc. TiT.-Liv., ihid, c. 6. 
Confer. c. II, Plut, in Quint, p. 870; Polyb. XX, 3; XXVII, 
i3;XXXI, 8, la. 



ig? VOYAGE DE LA GRÈCE. 

mont Asnaus , à Fendroil où se voit maintenant le 
village de Dracoti. Enfin on sentira l'importance de la 
position qu'il se réserva , «n plaçant son quartier au 
pied du mont £rope, dans l'angle compris entre le 
conflueat du Celydnus et de la Voïoussa, aux envi- 
rons du village moderne de Codras^ en tirant des 
retranchements qu'il gatnit de tours , dans les e&droits 
où les (ipproches pouvaient être faciles. 

Toutes ces dispositions étaient (irises, lorsque Ytl- 
lius , qui hivernait à Corcyre, iîlt informé par Charops, 
prince des Épirotes , partisan de Rome y dès manceu- 
vres et de la positioii de Philippe. Sur- le -champ il 
passa dans l'Ëpire, et s'étant avancé jusqu'à la di- 
stance de cinq milles du canlp du roi , il y laissa ses 
légions di^is Un lieu retranché^ pour aller reconnaître 
avec un parti d'éclaireurs , la position de Fennemî. Le 
lendemain, on délihéra dans leoofaseil si on attaquerait 
les Af acédoniais dans ^urs lignes y chose difficile et 
périlleuse , 0||i bien , comme l'avait fnt Smlpicius Van- 
née précédente , si on ne ferait pas le tour pour en- 
trer dans la Macédoine. Dans cette hypothèse, on au- 
rait dû descendre l'Aoûs pendant heuf lieues, remon- 
ter à travers la Taulantie ou Musaché par B^at, et 
prendre les défilés des monts Candaviens ; mais on 
craignait de perdre la saison en marches , îndépendara- 
ment des inconvénients qu'on aurait éprouvés en 
abandonnant le communications avec la mer« Qn flot- 
tait au milieu de ces incertitudes, lorsqu'un courrier 
apporta là nouvelle que T. Q. Flamininus , nommé 
consul , remplaçait Yillius dans le commandement de 
l'armée de Macédoine. 

Depuis la ruine d'Annibal et de Carthage , le sénat 



LIVRE III, CHAPITRE IV. QQ^ 

n'avait attaché à aucune autre entreprise nmpdrtaaice 
qu il mettait à poursuivre celle qu'on avait résolue cbn* 
tre Philippe. Il voulait venger Rome des affronts que 
Pyrrhus lui avait faits , lorsqu'il porta le thé4tre de 
la guerre dans l'Italie. On mettait une gloire partie 
Gulière à réduire en province romaine la patrie XM&xsat- 
dre , et on sentait que Philippe vaincu , la Grèee eir-^ 
tière était asservie. Mais jusqu'alors on n'avait obtenu 
que des avantages équivoques; et l'orgueil romàiil 
voulait terminer avec éclat une entreprise dan$ laquelle 
sou honneur était compromis. On accorda efi cdi^sé^ 
quence au consul un renfort de ces vieux soldats quif 
avaient servi en Afrique et en Espagne. Enfin pour 
se rendre les dieqx propices, on déonéta des etpta* 
tions , et un jour de prières publiques, 

. Après cei préparatifs , T. Q. Flàminitius s'iétaht em-' 
barqoé à Brundfosium , port d'oii sot tiredt dans i]a suite 
toutes les expéditions dirigées contre^ la Grèce, arrivât 
à Gorcyre avec un renfort de huit mille hommes et de 
huit cents chevaux. Sans délai il traversa le canal STd!* 
une quinquérème; débarquant à la première tért^, il 
s'avança à grandes journées jusqu'au c^mp romain qur 
se trouvait dans l'Épir^ , et Vfllius , qu'il congédia , lui 
remit le pouvoir avec les faisceaux (i). 

Les troupes de T. Q. Flamininus l'ayant rejoint 
quelques jours après , au lieu d'agir comme l'erapres- 



(i) Liv. lib. XXXII, c. lo; et Plut. Flamim p. 370 (ivsi^ 

• .1... â.»!.^ ^.^ 

irpooêaXov àvà xpaTOç <^ià tôv ôEtcpc^v Pioîaaaôai Tïiv xaço^cv); il est 
probable qu'ayant pris terre à Buthrotuip , le consul se dirigea 
par Delvino , Moursina , Argyro-Castron , pour se rendre à Té- 
bélen , qui se trouve à l'entrée des défilés Antigoniens. 



300 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

sèment qu'il avait mis à se rendre à son poste le faisait 
présumer , il tomba dans les mêmes irrésolutions que 
son prédécesseur. Il était frappé de la difficulté de 
l'entreprise qui se présentait devant lui. Il hésitait 
à la vue dé .ce défilé redoutable hérissé de retranche- 
ments, défendu par une armée que commandait un 
prince valeureux et expérimenté. Ces considérations le 
ramenaient à l'idée de faire un circuit par la con- 
trée de la Dassarétide et par la ville de Ljmcus , 
là où le pays estplain et le chemin aisé{i). C'était à 
ce plan peu convenable au génie romain qu'on se ^ 
rait arrêté, si Flamininus n'eût craint de s'éloigner 
de ses communications, avec Corcyre , en laissant sur 
ses derrières un ennemi maître du pays, qui pouvait 
s'enfoncer dans les montagnes et lui faire perdre l'été 
en évitant le combat. Cependant on était toujours ar- 
rêté, quand on revenait à savoir comment on pour- 
rait l'attaquer dans la position qu'il tenait, et quarante 
jours s'écoulèrent sans qu'on se décidât à aucune en^ 
treprise. 

Cette lenteur peu ordinak^ aux Romains fit pen- 
ser à Philippe qu'il pouvait entamer des négociations; 
et Flamininus s'y trouvant disposé, elles s'ouvrirent 
entre le préteur Pausanias pour le consul et Alexan- 
dre maître de la cavalerie pour le roi. Mais comme il 
arrive ordinairement à la vue des camps ^ lorsque les 
armes brillent entre les mains des plénipotentiaires , il 
était difficile de s'entendre. Le négociateur de Rome, 
loin de diminuer ses prétentions , enchérissait telle- 
ment, que le roi, qui s'était avancé jusqu'au milieu 

(i) Plutarq. vie de T. Q. Flamin., % V, trad. d'Amyol. 



LIVRE III, CHAPITRE IV. 3oi 

du fleuve , entendant répéter ses conditions au consul, 
ne put s'empêcher d'élever la voix en s'écriant : « Que 
demanderais-tu donc de plus, T. Quinctius, si j'étais 
vaincu? » Ces paroles inspirées par l'indignation 
échauffèrent tellement les esprits, qu'on fut sur ie 
point d'en venir aux mains, et on se sépara sans avoir 
pu s'accorder. 

Il est probable que le. fleuve était alors dans ses 
plus basses eaux, comme cela arrive au fort de l'été; 
car dés le lendemain de la rupture des conférences, 
on voit les Romains dans la plaine qui s'étend entre 
Dracoti et le fleuve , engager une affaire contre les 
Macédoniens, les repousser jusque dans leurs lignes, 
et la nuit seule mettre fin au combat, sans autre ré- 
sultat que la perte de quelques hommes dans les deux 
armées (i). 

Les' combats se renouvelaient sans amener aucun 
résultat décisif. Chaque jour les Romains marchaient 
à l'ennemi; mais quand ils se perforceoyerU de gta- 
vir contre mont, ils estoyent accueilliz de force 
coups de dards et de traicts , que les Macédoniens 
leur dorinoyent de ca et de là par les flancs : si 
estoyent les escarmouches fort aspres pour le temps 
qu'elles duroyent, et y demouroyent plusieurs blés- 
cez et plusieurs tuez d'une part et d'autre; mais ce 

(i) Postero die per excursiones ab stationibus , primo in pla- 
nitie saûs ad id patenti multa levia praelia commissa sunt : deinde 
recipientibus se regiis in arcta et confragosa ioca , aviditate cer- 
taminis accensi eo quoque Romani penetravere. Pro his , ordo 
et militaris disciplina, et genus armorum erat aptum urgendis 
regiis : pro hoste Ioca , et catapultse balistaeque in omnibas prope 
nipibus quasi in mûris dispositae. Tit.-Liv. lib. XXXII , c. i o. 



3o2 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

n était pas pour décider m vuider une guerre (\). 
]> découragement augmentait, lQrst[U'un berger en- 
voyé par Charops fut ameiié devant Fkmininus , au* 
quel il dit qu'ayant coutume de conduire ses troupeaux 
dans le défilé alors occupé par le roi , il connaissait 
tous les sentiers qui y aboutissent. Il offrait en consé- 
quence de guider sans de grandes fatigues un détache- 
ment, qu'il conduirait dans trois jours au plus tard, 
jusques eh un lieu, d'où il plongerait sur les Macédo* 
niens ; et il ajouta qu'on pouvait le croire , comme si 
Charops, par lequel il était envoyé, affirmait lui* 
même le fait. 

Malgré cette àssuràtice, lé consul accueillit là révé- 
lation du berger avec une joie mêlée de doute, en 
envoyant demander à celui qui l'envoyait s'il pouvait 
se fier à sa révélation. Rassuré par la réponse favora- 
ble de Char6ps(îi), il se décida à risquer l'expédient 
qu'on lui proposait. Afin d'occuper l'ennemi pour lui 
dérober son dessein, il le fit attaquer sans relâche 



(i) Plut, vie de T. Q. Flamiiiius, § V, trs^dactioQ d'Amyot. 
Userait à désirer qu'on collationnàt les différents manuscrits de 
Plut arque , car il est probable qu'il n'a pu confondre l'Apsus 
avec VAoùs. Le premier de ces fleuves arrose rillyrie macé- 
donienne , et prend ses sources dans la chaîne du Tomoros dt.' 
Berat. Le second , au contraire , est celui qui donne entrée dans 
r-Épire^en s'avançant du N, O. au S. O., et ses sources sont dans 
le Pind^ auprès i^ laocatara. 

(%) M6Ù8 retrouvons cette variante, qui n'existe nulle autre 
part, dàds la nouvelle édltiob 4es cla$^qiA^^ latins de lY. £. Le- 
Dibire. JBœc ubi consul aadivif percunciatuia ^d Chçropum ndt- 
tit^ st^tisfée credehdum super U^nta re çgresti çer^seret ? Charo- 
pus renuntiarijubety etc. Liv. lib. XXII > c. iif n. i. 



LIVRE ill, CHAPITRE IV. 3o3 

penchant deux jours, avec des troupes qui se succé- 
daient et se relevaient; comnie s'il avait voi|lu empor- 
ter le passage de vive force. En même temps il détaclia 
secrètement lin corps d élite de quatre mille hommes 
de troupes légères et de trois eents chevaus:, dont il 
doima le commandement à un tribuik, abquel il pres- 
crivit de se faire suivre par la cavalerie aussi loih qu'elle 
le pourrait , et ^uand les sommets ne le permetti*aient 
plus , de la laisser dans quelque gbrge. Il lui enjoignit 
en outre dé se diriger d'après les indications du ber- 
ger , et qu'arrivé stir la tête des entremis , il eût à 
lut en donner avis au moyen d'unie fumée , sans per- 
mettre à ses troupes de pousser le cri de guerre, avant 
d'avoir appris par un contre - signal , qu'on était aux 
prises avec les Macédoniens. Enfin il prescrivit au tri- 
bun de Ile marchejr que de nuit , la lune à cette époque 
pouvant suffire à l'éclairer ; de manger et de se reposer 
|>endànt le jour. Pour ne rien négliger des mesures de 
sûreté , il fit ensuite lier le guide anqi^el il promit de 
grandes récompenses s'il était fidèle. Après ces précau- 
tions le tribun partit, en même temps que le consul 
redoublait de soins pour dérober à l'ennemi la con- 
naissance de son expédition (t). 

Le troisième jour, le corps d'armée aux ordres du 
tribun , conduit par le berger (a) , ayant donné le 



(l) Plgtarque rapporte queCharops envoya plusieurs guides 
à Flamiaipus, que c'étaient des pâtres qu'on menait en lesse , 
liés et^arirottés dans la crainte sans doute que quelques-uns 
d'entre eux ne s'échappassent et ne trahissent le secret 4^ 1^ 
marcbe des Rom^Mis. Vid. Plut. § YI, trad. d'Amyot. 

(a) L'histoire du bei'ger envoyé par C^arops à Flainininijis 



3o4 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

signal convenu du haut de la montagne qu'il occupait, 
le consul passa l'Âoûs , et attaqua avec une telle fiirie 
Tennemi qui s'était avancé à sa rencontre, que les 
Romains ayant renversé le soldats de Philippe, péné- 
trèrent dans leurs retranchements. Ils s'avançaient 
même dans le défilé où ils semblaient compromis, 
quand le cri de guerre se fit entendre derrière les 
MacédonienSi Ceux-ci, découvrant les Romains sur 
leurs têtes, sont frappés de terreur, La confusion 
se met dans leur armée , ils fuient ; et l'étroitesse du 
défilé , qui empêche les Romains de les poursuivre , 
et au détachement du tribun de leur couper la retraite, 
&it qu'ils parviennent à se retirer avec une perte peu 
considérable (i). 

Le roi qui avait pris la fuite au premier moment, 
revenu de sa frayeur , s'arrêta à cinq milles du champ 
de bataille, prévoyant avec raison qu'il ne pouvait 
être poursuivi à cause de la difficulté des lieux. En 
effet les vainqueurs, après avoir forcé avec peine le 
camp qu'il avait abandonné , y passèrent la nuit, après 



s'est conservée dans le souvenir des habitants de Tebelen y aux- 
quels je l'ai entendue raconter. Ali pacha, sans en connaître 
l'origine, la rapporte à un seigneur du pays y qui fut guidé par 
un berger qu'on menait en laisse {comme un chien de chasse; 
ce sont ses expressions), par le défilé de Damesi, pour s'em- 
parer de Cleïsoura , qui était une place inexpugnable , remplie 
de trésors, commandée par une princesse si belle, etc. Ainsi 
s'est perpétué , sous d'autres couleurs , un fait historique parmi 
des barbares, qui ne connaissent ni le nom de Philippe , ni celui 
de Flamininus. 

(i) Cet événement est rapporté à Tan de Rome 556 , l'an 3* 
de Is^ 245^ olympiade, 198 ans avant J.-C. 



LIYBE III9 CHAPITRE IV. 3o5 

l'avoir pillé , et dépouillé les morts. Le roi , retiré à 
rextrémité du défilé sur une hauteur, ayant réuni 
ses soldats qui le rejoignirent comme s'ils n'avaient pas 
perdu de vue ses drapeaux^ résolut de se retirer vers 
la Tbessalie. 

Le récit de cette campagne des Romains s'accorde^ 
comme on peut maintenant en juger, avec les topogra*^ 
phies que j'ai exposées. On trouvera par la comparai^ 
son , à la base du mont Argenik au midi de Tebelen , 
la position du camp des Romains, et celle de l'armée 
de Philippe sur les deux rives de l'Aoûs, à l'entrée du dé* 
filé, vers Codras et Dracoti. Quant au passage des mon- 
tagnes indiqué par l'émissaire de Charops , c'est celui 
du Maile^Dam, qui conduit, comme je l'ai fait con« 
naître, de Tebelen à Berat. Enfin, pour expliquer de 
quelle manière le détachement. commandé par le tribun 
de Fla!mininu6 aurait pu prendre les Macédoniens en 
queue, il suffit de se rappeler qu'on descend du mont 
Oniitchioto dans leGrûca, parle sentier de Méjourani. 
Mais si on se souvient qu'il y a des sentiers étroits, 
praticables sur les deux bords du fleuve, on verra par 
quelle voie le roi piit se retirer du camp de G>dras , et 
on entendra clairement la narration de Tite-Live, dont 
l'exactitude topographique est d'une précision admi- 
rable dans toutes ses parties. 

La suite de la narration de cet auteur ( i ) , qui indique 
les jours de marche de PhiUppe, porte qu'en feisant 
sa retraite, il s'arrêta après la première journée au 
camp de Pyrrhus dans la Triphyhe, contrée particu- 



(i) Tit.-Iiv., lib. XXXn, c. 22 et i3 ; in Tripbylia terrae 
Melotidos. Palmer. Grcec, Antiq, II , 9. 

L ao 



3o6 VOYAGE DE^LA GRÈCE. 

lière de la Mélotide, qu'il ne &ut pas confondre comme 
l'a fait Tillemont avec rÉlimiotîde (i), puisque ce pre- 
mier enclave dut être le territoire actuel de Lexovico; 
etTcharchof, le camp dcPyrrhus^Le second jour, après 
une marche forcée , car la crainte le pressait , il vint cam- 
per au mont Lingon (a), sur un plateau d'une grande 
étendue, abondant en. sources , environné de monta- 
gnes et de forêts, où il séjourna pendant plusieurs 
jours, incertain s'il ne devait pas se rendre directe- 
ment dans son pays, ou bien descendre dans la Thes- 
salie, dernier parti qu'il embrassa. Ainsi de Tcharchof 
Philippe remonta par la vallée du Saranta-Poros aux 
sourcQS de l' Aoûs, qu'on trouve dans cette partie du Pinde 
qui e'St environnée par les Haliacmonts, leMavron-Oros, 
et le Zygos (3). Dans une marche de douze heures il 
descendit de là à Trica , d'où il continua sa retraite pour 
aller se retrancher, et attendre les Romains à l'entrée 
du Tempe, défilé non moins formidable que le col de 
Cleîsoura, qu'il avait été forcé d'abandonner. 

T. Q. Flamininus, au lieu de poursuivre Philippe 
à travers des défilés dangereux , profita de sa victoire 
pour recevoir dans son parti les Épirotes, dont il fei- 
gnit d'ignorer les torts. Il se concilia également les 
Athamanes , en même temps qu'il expédiait des ordres 
à Corcyre, afin qu'on fît passer dans le golfe Ambra- 
cique les vaisseaux de transport qui devaient lui fournir 
des vivres. Le quatrième jour de marche , il campa sur 

(i) L'Élimiotide fait partie de l'évéché actuel de Greveno en 
Macédoine. ' 

(a) Tiu-Liv. lib. XXXU, c. i3; Strab. IX, 434- 
(3) foyez Liv. VII, i de ce Voyage. 



LIVRE III, CHAPITRE IV. 3o7 

le mont Cercétius, que Pline place au voisinage de la 
Thessalie; et après s'être emparé de plusieurs villes de 
cette province, il détacha des cohortes par un chemin 
court mais difficile , pour escorter les convois de grains 
et de vivres que ses transports devaient débarquer dans 
le golfe Ambracique (ï). Ainsi la perte du poste des Stena 
de rÉpire décida du sort de Philippe, qui, ayant mé- 
contenté toutes les républiques de la Grèce, les eut pour 
ennemies dès que la fortune lui devint contraire. 

CHAPITRE V. 

Description de l'Acrocéraune , appelée maintenant lapygie ou 
lapourîe. — Topographie de sa région occidentale , formant le 
canton de la Chimère. — Conjectures sur l'Aome d'Homère 
et le temple des Furies. ^- Ruines. 

Les monts Acrocérauniens (2) célèbres dans la my- 
thologie , nommés et non décrits par les anciens , sont 
la partie de l'Épire la plus rapprochée de l'Europe ci- 



i«i 



(1) fTqycz TAnovlachie , liv. VI , i, a, 3 de ce Voyage. 

(1) Acrocérauniens ou Cérauniens, montagnes du Tonnerre, 
étaient ainsi appelées , à cause que la foudre tombe souvent sur 
leurs sommets. Ta Ktpauvta o^vi oCItc» xfltXo6|A&va ^là ih 9uxvot>c ^*J^ 
wiirrstv xtpauvooç. — Eustàthius, ad v. 389, Aïo'v. irtpivi* Pom- 
pon. Mêla, lib. II, c. 3; Fest. Avien. Orb. descript. v. 5a8i. 

Les observations faites sur la côte de la Chimère par M. Gaut- 
tier , capitaine de frégate, en 1816 , fixent : 

Latit. Long, à rB- de Paris. 

Le cap de la Lingaetta par 40** a6' i5" 16" 54' 36" 

Strata-Bianca 40 7 10 .... 17 17 45 

PortO'Palermo 40 ^ 45 .... 17 a8 40 

Connaiss. des Temps pour iS^i, p. 277. 

20. 



3o8 VOYAGE D£ LA GRÈCE. 

vilisée,et la seule dans laquelle les étrangers n'ont ja- 
mais pénétré. Les écrivains grecs et latins, ne font 
connaître que quelques parties de leur littoral ; et le 
voyageur qui navigue à l'entrée de l'Adriatique , semble 
s'être toujours contenté de les reconnaître du large, et 
de répéter après Horace , infâmes scopulos acroce- 
raunia^ sans qu'aucun ait hasardé d'y aborder, pour 
étudier leurs sites et les décrire. De nos jours pourtant 
quelques émissaires grecs d'origine au service de la 
Russie, y pénétrèrent pour traiter avec les Chimariotes; 
mais de tels hommes étaient aussi incapables d'obser« 
ver, que de donner des renseignements exacts, à cause 
de leur exagération naturelle et des vues particuUères 
qui les portaient à enfler la voix pour se donner de 
l'importance (i). Les Ioniens,, qui fréquentent de temps 
immémorial les calanques et les ports de l'Acrocérauïie, 
n'étaient pas plus propres aux recherches scientifiques; 
et ceux de leurs compatriotes qui pouvaient les faire , 
étaient forces à trop de circôhspection par le gouver- 
nement vénitien , et surtout trop peu entreprenants , 
pour risquer un voyage qui n'était pas exempt de dan- 
gers. Cependant la connaissance de cette partie barbare 
de l'Ëpire était aussi neuve qu'importante pour la 
science. Je m'appliquai donc à aplanir les difficultés 
qui pouvaient m'éti fermer l'entrée , en faisant connais- 
sance avec les chefs les plus influents du pays, et en 
établissant avec eux des rapports qui plusieurs fois 
m'appelèrent dans leurs montagnes. 



{i) Ces émissaires dont le chef était un Grec de Zea nommé 
Pangalos, vinrent, en 1770, se fédérer avec les Chimariotes, pour 
opérer Taffranchissement de la Grèce. 



LIYRE III, GUAPITRE V. 3ô9 

On a vu, dans les premiers chapitres de cet ouvrage, 
que je pris terre à port Panorme après avoir longé la 
côte de la Chimère ; et je vais maintenant exposer le ré- 
sultat de plusieurs voyages faits à des époques diËEé* 
rentes dans cette partie la plus sauvage de la Chaonie. 

L'auteur de l'histoire des colonies grecques (i ) , qui 
a soulevé une partie du voile dont les retraites de l'A- 
crocéraune étaient couvertes , raconte comment Symé , 
réuni à Thoas, établit une colonie d'EtoUens parmi 
es Argyrines (a) , au voisinage des monts Acrocérau- 
niens : ils s'étaient, dit-il, fixés aux bords de F.£as 
(Aoûs) qui baignait les murs d'ApoUonie. 

'Après les Étoliens, vinrent aux mêmes lieux des 
Pélasges Myrmidons de la suite de Néoptolème qui fon-^ 
dèrent Byllys (3). Mais la plus considérable des colo- 
nies que l'IUyrie reçut alors, fiit composée des Aban- 
tes (4) 9 auxquels on attribue l'origine d'Amantia , dont 
réchelle, ou port principal, était Oricum, ville re* 
gardée comme une des principales del'£pire,à qui tous 
les géographes l'attribuent. Enfin parut Pyrrhus, fils 
d'Achille, dont le souvenir s'est conservé dans les tra- 
ditions confuses des Chaoniens, sous un autre nom, 
comme les ruines des villes bâties après la prise de 
Troie par des héros à peu près semblables aux croisés 
par leurs aventures , se r^rouvent encore de nos jours 
avec des dénominations altérées, pour attester la vérité 

de l'histoire , ainsi qu'on va en juger. 

■ 

(i) Hist. de rétablissement des colonies grecques par R. Ro- 
chette, t. II, c. lo. 

(a) Steph. Bjz* Y. Àfyu^ivoi.. 

(3) Schol. Lycophr. ad v. loaa. 

(4) Schol. Lycoph. ad ▼. 911. 



3iO VOYAGE DE LA GREGE. 

I 

On croit qu'Homère a voulu désigner TAcrocéraune 
maintenant habité par les Chimariotes, lorsque Circé, 
donnant à Ulysse ses dernières instructions, lui in- 
dique la plage sur laquelle il trouvera TAorne qu'il 
doit visiter , pour évoquer et interroger l'ombre de Ti- 
resias. Alors .cet Aome ne serait pas le même que celui 
placé par Strabon au bord de l'Achéron , fleuve des 
Thesprotes, qui tombe dans le port Glykys, mais une 
autre bouche du Tartare, voisine du temple des Furies, 
qu'Âtys dans son délire appelle divinités de Paleste (i). 
Ainsi il y aurait eu deux Âvernes, l'un près de Ci- 
chyre capitale de l'Aïdonie , et l'autre dans l'Acrocé- 
raune, où Pline indique une ville des Cimmériens (â) , 
appelée encore de nos jours Chimara, et le peuple de 
son canton Chimariotes , nom qui se serait conservé de* 
puis une très-haute antiquité. La priorité de l'Aorne 
appartient donc probablement à l'Acrocéraune , où le 
prince des poètes fait aborder son héros au sortir de 
l'île de Circé, avant de le conduire auprès du paci- 
fique roi des Phéaques (3). 

«Un jour de navigation nous suffit, dit le fils de 
(c Laerte, lorsque le vent enflant nos voiles, après avoir 
« vogué jusqu'au coucher du soleil , nous arrivâmes 
« aux extrémités du profond Océan. Là se trouvent la 
« ville et le peuple des Cimmériens , enveloppés de 
(c nuages et de brouillards épais. Jamais le brillant so- 
« leil ne les éclaire , soit qu'il s'élève dans le firmament. 



(i) Hic furit, et 

Saepe palestiiias jarat adesse deas. 

OviD., Fastorum 4. 

(2) Plin. lib. II, c. I. 

(3) Odyss. XI , vers. 1 1 usqu<9 ad 20. 



LIVRI;; III, CHAPITRE V. 3l I 

tf soît qu'il descende de ses hauteurs, pour se cacher 
a sous la terre; une nuit funèbre environne toujours 
«c tes infortunés habitants de cette contrée. » Tel était 
le pays de l'Âorne peint avec les couleurs de la poésie, 
dans un temps où l'on se souvenait encore de l'existence 
des volcans qui avaient brûlé cette contrée. Ces phéno- 
mènes n'existent plus , mais on peut en reconnaître 
les traces pour expliquer le tableau physique tracé 
dans l'Odyssée, et la position de l'Aorne mythologi- 
que , qui se trouve placé sur la route d'Ulysse , si , 
comme le prétendent quelques géographjes, l'île de 
Circé était située aux attérages de l'Italie. 

On n-'attend pas de moi sans doute que j'aie re* 
connu atix rivages de l'Acrocéraune les gouffres du Tar- 
tare^ ni les enfers poétiques qui n'eurent jamais plus 
de réalité que la forêt enchantée du Tasse dans les dé- 
serts de l'Arabie. Mais comme on a toujours imaginé 
que les lieux infernaux exhalaient des vapeurs empes- 
tées, Homère dut placer les siens dans des lieux qui, 
après avoir long-temps vomi des feux, exhalaient sans 
doute encore de son temps des nuages de fuihée. Car 
comment aurait-il osé accréditer des fables, qui n!au- 
raient pas reposé sur des faits probables , puisqu'il parle 
d'une contrée alors connue de ceux qui chantaient ses 
vers ? Mais combien de siècles se sont écoulés , com- 
bien de générations d'hommes se sont succédées , avant 
que l'aspect de l'Acrocéraune devînt ce qu'il est main- 
tenant? Combien de soleils ont dû renaître pour dis- 
siper cette nuit pernicieuse qui voilait les cieux , puisque 
nulle autre partie de l'Épire n'ofïre maintenant un ciel 
plus pur et un air plus salubre, que le versant occi- 
dental de la. Chimère? Car c'est là qu'on jouit de jours 



3ia VOYA-GEBE tA GREGE. 

presque constamment sereins et qu'uti air vivifiant pro- 
longe l'existence au-delà de son terme commun /puis- 
qu'on y voit des vieillards presque centenaires, en plus 
grand nombre qu'ailleurs^ et moins de maladies que 
dans les autres cantons de l'Épire. 

Les avantagés dont jouissent les Aoroc^rauniens , 
sous le rapport de la longévité, sont rigoureusement 
compensés par l'aridité du pays qu'ils habitent. Le voya- 
geur frémit , en contemplant ses mornes qui s'élancent 
dans les airs; il tremble, en voyant les précipices des 
montagnes , et il s'attriste à l'aspect d'une coûtrée frappée 
de stérilité. Mais les Chiroariotes regardent d'un autre 
œil les gorges profondes, les rochers et les torrents qui 
sillonnent et déchirent leur territoire. Ces sites, au 
lieu de les attrister, ont chaque jour pour eux de nou- 
veaux charmes. Ils aiment le bruit des cascades qui 
se brisent entre leurs montagnes; ils se plaisent à en- 
tendre les vagues de la mer bondir contre leurs rives; 
ils prêtent avec délices l'oreille au sifflement des vents, 
et tous chérissent, malgré leur pauvreté, le pays sau- 
vage où ils reçurent la vie. ^i^^i l'habitant diss mon- 
tagnes, plus patriote encore que l'insulaire, aime avec 
transport le lieu de son berceau. Quelque contrée 
qu'il habite, quelle que soit sa fortune, il ïie perd pas 
de vue son pays. Un instinct particulier l'y rappelle, 
et jamais les souvenirs de la jeunesse, si la mort n'in- 
terrompt ses projets , ne manquent de le ramener sous 
le toit de ses pères. 

Une autre nature végétale et physique distingue le 
versant oriental de la lapygie de celui de là Chimère ; 
mais avant d'en parler, je dois tracer les limites de 
cette éparchie entière, afin de suivre le plan que je me 
suis imposé. 



îilVRE III, CHAPITBE V. 3j3 

Je dirai donc que la itiâsse de l'Acrdcéraupci esl 
bornée au septentrion et àù N. O. par le golfe d'A- 
vlone, en dedans d'Oricum, jusqu'au cap de la Jjin* 
guetta ^ et à Toocident , par la mer Ionienne. Au midi , 
ses limites sotlt déterminées par une ligne tirée d'orient 
en occident, depuis ie défilé de Cormovo en passant 
par Cardiki, jusqu'à Sailti -Quarante. Du midi au N., 
sa frontière est réglée par le confluent du Celydnus et 
le cours de la Yoioussa , jusqu'à l'endroit où ce fleuve 
reçoit la rivière de Suchista. Dans la première des di^ 
rections, que Strabon fixe au port Oùchisme (i), on 
compte de ce point extrême jusqu'au cap de la Lidr 
guetta , vingt lieues marines, cinq lieues depuis ce pro^ 
montoire, au fond du Sinus œneus^ qui a onze lieues 
et deime de tour, jusqu'à Bocca^Fecchia ^ aU-de$sus 
du port d'Avlone. De cette rade, en coïiduisant nu^ 
ligne qui tomberait sur la Yoioussa ^ à cinq lie|ie$ et 
demie de son embouchi^re dans la mer , et en remon- 
tant ce fleuve jusqu'à Tebelen, on trouvera quinze lieues. 
Enfin on aura deux lieues pour l'étendue du défilé de 
Cormovo, et douze d'orient enoccideAt, jusqu'au canal 
de Corfou. Ainsi le développement de la masse entière 
des monts Cérauniens, mesurés par leurs bases, don- 
nera une périphérie de soixante lieues marines. 

Le premier de contreforts de l'Acrocéraune borde 
la partie littorale de la Chaonie, en face de l'île de 
Corcyre, depuis port Palerme jusqu'à Buthpotum, où 
il expire par une pente rocailleuse, qui encaisse à l'oc- 
cident le lac Pelode , et la rive droite du faui Simoïs. 



Lîb. VII, !►. 3a4. 



3l4 VOTiiGE DE LA GRÂCE. 

Je ne rappellerai pas les villages et les calanques situés 
sur cette ligne , dont j'ai fait mention dans un des cha- 
pitres précédents; et je ne nomme Borchi que pour in- 
diquer quelques positions intéressantes sous le rapport 
de la topographie (i). Je me contente d'indiquer dans 
le vallon de Fpari le château de Sopoto , qui a été des- 
siné par Coronelli dans sa géographie, sans oser af- 
firmer , comme Niger (2) le décide , qu'il ait remplacé 
l'ancienne ville d'Olpé, que nous retrouverons dans 
l'Acarnanie. Quoi qu'il en soit de l'érudition de cet au* 
teur , Sopoto mérite une attention particulière , à cause 
de l'entassement des constructions de ses remparts , dans 
lesquels on remarque, depuis la maçonnerie cyclo- 
péenne, qui en forme la base, jusqu'aux restaurations 
successives des Vénitiens et des Turcs (3). Telles sont 
les particularités qui se rattachent à mes premières nar- 
rations. Je ne pourrais que me répéter, si je décrivais 
Tespace compris entre le vallon de Borchi et port Pa- 
norme , où je reprends mon récit. 

Les piétons de l'Acrocéraune comptent une heure 
de chemin depuis le torrent qui se décharge au- fond 



(1) Une lieue à rorîent de Borchi, est situé Ftera, village 
albanais. Une demi-lieue au nord , on trouve Tchioradèz , dont 
le rapport de distance est de six lieues avec Delvino. Près de 
cette bourgade , on voit plusieurs ruisseaux tributaires de la 
PaVla , rivière qui prend ses sources quatre lieues et demie N. 
N.' £., au-dessus du bourg de CagUassa, et de Doxeus, chef- 
lieu des Mali-Scrueles. 

(a) Supra Panormum , Olpae in colle erat valide cincta mure» 
nunc oppidulum, Sopoto ibi est. ÔXirai, (boîte). 

D. Niger. Comment, XI, p. 290. 

0) Marmora. Ist. di Corfù, lib. V, p. a68 , 34o, 34a. 



LIYAE III, CHAPITRE V. 3l5 

de ce port, jusqu'à Chimara; et les caboteurs , cinq 
milles de navigation, pour arriver à sa calanque. Ce 
fut de ce mouillage que mon frère (i) monta pendant 
une demi-lieue par une rampe faite à main d'homme , 
pour arriver à la ville. Suivant son rapport, la mo- 
derne Chimara n'offre aucun vestige d'antiquité ; mais 
à peu de distance on montre les ruines d'une enceinte 
pélasgique, qui est probablement celle de la Chimara 
homérique, que Pline place dans l'Acrqcéraune, près 
de la fontaine Royale (a). Les Ifabitants, qui ignorent 
ces faits, appellent ces murailles, dans lesquelles ils 
parquent maintenant leurs troupeaux, le vieux châ- 
teau de la reine y parce qu'on y trouve continuelle- 
ment et presque exclusivement des médailles portant 
la figure d'une femme (3); mais cette explication est 
vague. Il est plus vraisemblable que le nom de château 
de la reine vient de ce que cette place fut réparée par 
Anne Comnène (4) 9 qui en parle deux fois dans le récit 



(i) Mon frère m'avait rejoint à Janina, au mois de mars 1807. 
C'est à ses observatioiis que je dois une grande partie des dé- 
tails sur rAcrocérauDe et la Taulantie ou Musacbé. 

(2) In Epiri ora castetium Acroceraunîs Chimaera sub eo aquae 
regiae fons. Plin., lib. IV, c. i ; Ann. Comnen. p. îi68 ; Cang. p. 
386; Leunclav.Pandect, n^ 220. Chimarra est citée au nombre 
des forteresses reédifiées par Justinien. Procop. de edif. lib. IV, 
c. 6, p. 275, édit. Paris. En i537, c^^e ville ainsi que Sopoto 
furent dévastées par les Vénitiens et par les Turcs. 

Marmor. 1. V, p. 268. 

(3) Argent. Tête de femme à droite. R. Pégase volant, à 
gauche; attribuée à la colonie corintbienne d'Apollonie. 

(4) Anne Comnène , en racontant Texpéditlon du gouverneur 
de la provinée d'Épire , dit : Que craignant la rencontre des 



3l6 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

des guerres d'Alexis contre les Latins commandés par 
Boëmond. On peut conclure qu'elle a été détruite 
pour la dernière fois , à une époque trèsHrapprochée 
de la conquête de l'Épire par les mahométans, et que 
les restes de sa population auront fondé le bourg de la 
Chimère, qui possède aujourd'hui cinq cents fiimilles 
albanaises chréti^ines. 

Un contrefort appelé Calibaki, du nom d'un capi- 
taine mort en combattant pour son pays contre les 
Turcs, divise au septentrion le territoire de Ghtmara 
de celui de Youno , seconde bourgade du versant oc- 
cidental de l'Acrocéraune. La distance entre ces deux 
places , qui sont séparées par trois ressauts escarpés , 
est évaluée à deux lieues , pendant lesquelles on trouve 
à de grandes distances quelques vignc^les , et le vil- 
lage de Piliori , situé au versant de la lapourie. Avant 
•d'entrer à Yduno, qui possède une population chré- 
tienne de douze cents âmes, on traverse un plateau 
cultivé, qui de tout temps a dû être habité à cause 
de sa fertilité, quoiqu'on n'y remarque aucun vestige 
d'antiquité. 

Une heure au N. O. de Vouno, on laisse, à peu de 
distance sur la gauche , le village de Liâtes , pour fran- 
chir une contre-pente de l'Acrocéraune appdlée Tchîca ; 

' " ■ " *■ 111 ■ ■ ■ ■■ - ■ 

Romains , au lieu de se rendre à Avlone , il aborda à la Chi- 
mère. ÀXXà rh PfDfiiatxiv Of oëoftevoç çdXov , Xdactç ts irpupkviQOia [iitxpov 
«opsyxXCvac xaTiuôu Xif*.apaç tov àicoitXouv iirowtTO. Elle fixe ensuite 
la distance entre la Chimère et Avlone à soixante ^tades , me- 
sure inexacte , et elle ajoute que le comte Etienne, pour éviter 
Boëmond^ pafsa à ia Chunèrè, èàus prétexte tTy prendre les 
hnins : ô èk Kovrocif icvoc 'v t& «p^ç XiftèSpav «irttfvm ^oXffvsîou xé^vt- 

Comveh. , Alexiàd, , lib. X , p. ^99 et seq. 



LIVRE III, CHAPITRE V. 817 

et o]Q mai:che encore pendant une lieue et demie à tra- 
vers un j^rtain entrecoupé de torrents , pour monter 
à Drimadèz. Ce bourg, composé de deux cents quatre- 
vingts feux, est divisé en quartiers situés sur des îles 
réunies par des ponts jetés sur une multitude de tor- 
rents, qui rendent les communications trè&-difficiles^ 
et font presque de chaque maison une forteresse. Une 
rivière, formée de la réunion de plusieurs sources, et 
du concours de leurs ruisseaux, après avoir circulé 
entre ces momes habités, et fait 'tourner quelques 
moulins, disparaît au fond des précipices, qui dégor- 
gent ses eaux dans la mer , en formant plusieurs cascades>. 
Les habitants de Drimadèz , aussi pauvres en anti- 
quités que ceux de Youno, raniment cependant l'at- 
tention du voyageur, en lui montrant au penchant d'un 
coteau voisin une source d'une fraîcheur délicieuse. Ce 
trésor , dans un pays aride , lui avait sans doute mérité 
le nom de fontaine Royale. Mais est-ce bien la même 
qui fut autrefois désignée sous cetibe dénomination ? 
Pline porterait à le croire, puisqu'il n'en parle que 
comme d'une source ordinaire; mais Anne Comnène, 
en disant qu'on y prenait des bains , donnerait à en- 
tendre qu'elle était thermale. Les habitants ne ccHinais- 
sent plus dans leur arrondissement aucune fontained'eau 
chaude , ce qui tne porte à peiisèr que la veine s'efn est 
jîbrdue, comme celle de tarit d'autres sources, à la 
suite des tremblements de terre qui agitent fréquem- 
ment l'Epire. Ainsi je suis bien éloigné de récuser, sous 
ce rapport, le témoignage d'Anne Comnène, parce que 
j'ai vu moi-même tarir, ou se former spontanément des 
sources et même des ruisseaux , à la suite des commo- 
tions souterraines qui sont périodiques dans la Grèce. 



3l8 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

La distance de Drimadèz à Palaeassa est d'une lieue^ 
et il y a quatre milles entre ce village et la mer. Son 
non qui dérive sans doute de celui de Paleste, rappelle 
le souvenir de cette ville près de laquelle César parti . 
de Brindes aborda, pour combattre Pompée et les der- 
niers enfants de Rome , qui s'étaient réfugiés sous ses 
drapeaux (i). Mais on ne reconnaît pas la rade placée 
entre des rochers , où le dictateur trouva un abri com- 
mode pour ses vaisseaux. On ne voit aucun vestige 
de ville ancienne à Palaeassa. J'étais donc incertain, 
loi*squ'en relisant le texte des commentaires avec atten- 
tion , je pensai que j'avais devant moi une étendue de 
huit lieues de côtes , jusqu'au cap de la Linguetta, et 
que je pouvais dans cet espace trouver le moyen de re- 
connaître une position historique importante à fixer. 

Dans cette idée, je passai à une (ieue et demie de 
Palaeassa le torrent de Strata-Bianca ^ au-delà duquel 
s'ouvre la rade Daorso, plus connue des navigateurs 
sous le nom de val Dorso. Je crus être sur le lieu du 
débarquement de César. Je cherchais les rochers qui 
l'abritaient, et je me perdais en conjectures; lorsque 



(i) De bello civili, lib. III, c. 6. Cemuniorum saxa ùuer 
et alia loca perkulosa quietam nactus stationem, et porUa 
omnes tUnens, quos teneriab adversariis arbitrabttiur, adeum 
locum qui appellatur Pharsalia , omnibus navibus ad unam in- 
columibus , milites exposuit, 

M. Lemaire a raison de corriger le mot Pharsalia par ce vers 
de Lucain , lib. V, v. 460 : 

Lapsa PeUœstinns uncis confixit arenas. 

Sa rectification est encore justifiée par Paul Marsius, qui avait 
retrouvé le nom de Paleste dans des manuscrits qu'il cite. 

Voy. n. % ad cap. 6 Comm., lib. HI, édit. N. E. Lemaire. 



LIVRE III, CHAPITRE Y. dlQ 

mon attention fut attirée. par des objets nouveaux et 
inespérés. C'était un hiéron ou enceinte sacrée pareille 
à celle de Dodone , et comme elle pélasgique. Dès-lors 
je ne doutai plus que je retrouvais l'Âorne , l'autel des 
Euménides, auxquelles Ovide donne l'épithète de di- 
vinités de Paleste , et cette ville elle-même. Mes guides 
m'assurèrent que cette, plage était exposée aux fré- 
quentes visites des diables, et que les Pagania (i) y 
tenaient leur sabbat accoutumé , en6n qu'on y trouvait 
souvent des goulia^aj ou médailles (a). Ces circon- 
stances elles-mêmes, quoique en partie futiles, confir- 
maient et la tradition des anciens, et le témoignage.de 
mes propres yeux. 

Mais comme je n'apercevais pas les rochers, ni l'a- 
bord dangereux dont parle César ( qui s'exprime avec 
une exactitude toujours positive ) , je résolus de me 
rendre au portCondami, situé une lieue au N. O. du 
val Daorso. Mes fatigues furent récompensées. Là , je 
vis le port, commode et abrité j (quand on a évité le 
passage des sèches ) , et le lieu où César put trouver un 
asyle assuré , et dérober à tous les regards son escadre 
qui. avait échappé à la surveillance des croiseurs de 
Pompée , comme dans ces derniers temps nos marins 
surent constamment s'y soustraire à celle des Anglais (3). 

(i) Les pagania des Grecs sont les loups-garoux , qui courent, 
suivant eux, depuis Noël jusqu'à la Théophanie, ou fête des 
Rois« 

(2) Bronze. Tête d'Apollon imberbe, coiffé du pileus. R. 
Dans tme couronne de chêne , aAOPSON. 

(3) Condami, pendant les huit années que nous avons occupé 
Corfou, fut le port de salut de nos navigateurs. C'était de ce 
refuge qu'ils cinglaient à la faveur de la nuit vers Otrante , après 



SaO VOTâGB DE LA GRÈCE. 

Malgré sa distance de Paleste, cette ville, dont le port 
Condami est Féchelle, n'en doit pas moins être crtée 
comme le lieu du débariquëment de César, puisqu'elle 
était sans doute la seule existante à cette extrémité de 
l'Âcrocéraune. D'ailleurs ne peut*on pas croire que ce 
fut après avoir pris terre, l'endroit d'où il se mit en 
marche pour se rendre à Oricum? 

J'ai dit ailleurs^ que l'extrémité du canton de la Chi- 
mère, qui se termine en face de l'île du Sasino, n'offre 
qu'une solitude aride et privée d'eàvi. Les oiseaux n'y 
font jamais entendre leurs concerts. Les bergers n'y 
sont que de passage en hiver. Le chasseur n'y poursuit 
jamais sa proie , et les paisibles daims , les libres ti- 
mides et les espèces innocentes fuient ce séjour, qui 
est le domaine absolu des serpents, dès que les pre- 
mières chaleurs de l'été se font seotir. Mais cette con- 
trée si mal partagée par la nature , n'est cependant pas 
à dédaigner. Le iiôràil qui tapisse ses rochers sou-ma- 
rins pourrait offrir une pêche peut-être plus riche et 
plus commode à exploiter que celle du bastion de 
France des côtes d'Afrique. C'est ce que Les voisins de 
ces plages peuvent examiner , afin d'ouvrir une carrière 
nouvelle à l'industrie des Napolitains et des habitants 
des îles Ioniennes. 

La botanique et la minéralogie auraient aussi leurs 
conquêtes à faire dans cette région inconnue. Il est 
probable qu'on y retrouverait les traces des volcans , 
qui exhalaient une vapeur capable d'asphyxier les* oi- 
seaux (i), circonstance d'où elle avait pris le nom 

avoir observé et calculé les bordées de Tennemi, qui tenait sa 
croisière à l'entrée de TAdriatique. 
(i) Âopvoç , sans oiseauxi 



LIVRE III, CHAPITRE Vf. 3'2J 

d*A<ome. Ënân p^ut-être qu'on se procurerait, non- 
seulement, des médailles , mais des preuves ardiéolo- 
giques capables dfe déterminer d'une manière précise. 
L'emplacement dii^ lemplé des* furies,, du Charonium 
et de la ville des Daorses. 

CHAPITRE VI. 

Partie orientale de l'Aerocéraune , appelée lapôurie. — Défilé 
du mont Loi^ara. — Ruines d'Oricum. - — Origine de cette 
ville. — ^ Observations sur la marche de César depins Patente 
. jias^'à Apolionie* ^^ Nympfaaeum on mines de poix fossile. 
— Position d'Amantia et de BjlUs. — Voie romaine de Cos-. 
mari. -^ Population. — Nombre des villages. — Productions- 
La parËÎe orientale de l'Acrocérauue est appelée de 
nos jours lapourie , dénomination qui retrace celle de 
la lapygie d'Epire , qu'on croit avoir été peuplée par 
une colonie de Pélasges, qu'Hercule ramena de l'Italie 
dans la Grèce. Afin de pénétrer dans ce canton, en par- 
tant de Palseassa, il, faut monter pendant une demi- 
lieue pour arriver au sommet du mont Tchica, et de 
là, on descend par un défilé étroit qui tourne à l'est- 
nord-est pendant une demi -lieue. A cette distance, 
on passe près de ses sources une rivière qui coule dans 
la direction de Ducatès, pour se rendre au golfe d'A- 
ylone, près de Porto-Raguseo. Des bords de cette ri- 
vière (i) , dont le nom ancien ne m'est pas connu, on 
commence à gravir les croupes escarpées du mont 
Longara pendant une heure et demie, pour arriver à 



(i) C'est peut-être la Salnis ou Salnich cleMaginus. 

I. 9-ï 



3a2l VOYAGE DK LA GHÈC£. 

son sommet. Dans cette route, on ne voit que quel- 
ques chênes qui portent des glands doux , de stériles 
halliers de rhamnus paliurus , et des buissons de chêne 
vert , sur lesquels on recueille le kermès propre à la 
teinture. En avançant un peu au nord sur le plateau 
du mont Longara, séjour orageux des hivers (i), on 
trouve une fontaine renommée pour la pureté de ses 
eaux , autour de laquelle les bergers se rassemblent 
en été pour passer les nuits. De cette hauteur, part 
un défilé dans la direction nord demi-quart est, qui 
aboutit à la distance de cinq lieues en montagnes au 
bourg de Ducatès , chef lieu d'un canton indépendant 

m 

et tout entier adonné au brigandage. 

Cette capitale de la lapygie , dont la fondation est 
attribuée à Michel Ducas , se compose d'une popula- 
tion féroce de deux cent cinquante familles chrétiennes 
et mahométanes, plongées dans une telle barbarie, 
qu'elles semblent appartenir au siècle de Rhée. Comme 
dans l'âge d'or , elles vivent dans un état d'anarchie 
oïl la violence , qui confond les notions les plus sim- 
ples du juste et de l'injuste, n'a ^as encore permis le 
règne des lois. On se dit chrétien ou mahoraétan , sans 
avoir l'idée d'aucune religion. La morale est incon- 
nue, et l'industrie de ces hommes primitifs se réduit 

m — ^ii a».M*^— !■ Il I I I I I PI .11 ^^»^^ m «>- 

(i) Au mois de janvier 1808, un détachement de cent quatre- 
vingts soldats d'un régiment italien , poursuivi par la croisière 
anglaise , fut obligé de débarquer à Porto-Raguseo. Quoique 
bien armés , ces soldats eurent beaucoup à souffrir des Albanais 
de Ducatès ; plusieurs moururent de froid , au passage du mont 
Ix>ngara , et le détachement dut sou salut à sa prudence et à 
son courage , qui le sauvèrent de la fureur des brigands de cette 
contré^. 



LIVIIK III, CHAPfTllE VI. 5^3 

aux combinaisons qui tendent à leur nourriture, à la 
guerre de montagnes et à la plus brutale corruption 
qui dut être le partage de toute société privée de For- 
dre et des lumières de la civilisation. On se con- 
tente de cultiver le maïs , parce que le blé et les au- 
tres grains demandent plus de temps et de labours. 
On a aussi des troupeaux ; mais telle est la grossièreté 
de ces montagnards, que leurs talents ne se sont pas 
élevés jusqu'à savoir séparer le fromage du beurre, 
qu'ils conservent dans des outres, mêlé avec la partie ca- 
seuse du lait. Enfin il est vraisemblable que si la nécessité 
ne les avait forcés de fabriquer la bure grossière qui 
leur sert d'habillement , ils se vêtiraient encore, comme 
les DardanienS; dont ils sont peut-être les descendants, 
de peaux de bêtes, et qu'ils habiteraient dans le creux 
des rochers. La rigueur du climat leur a fait sentir le 
besoin d'autres vêtements et suggéré l'instinct de les 
tisser, comme le génie du mal leur a appris l'art de 
fabriquer la poudre à canon, qui se fait dans presque 
toutes les familles (i). Produire pour consommer, et 

(i) En 1811, Ali pacha, qui venait de s'emparer de Berat, 
d'Avlone et du canton de la Chimère , répandit une telle frayeur 
dans rAcrocéraune, que les habitans de Ducatès reconnurent 
son autorité. Il ne leur imposa aucun tribut; mais il voulut que 
les Mahomctans , ou ceux qui se disaient tels, fussent circoncis. 
Quelques- ims se soumirent à cette cérémonie ; mais comme il y 
avait plus de soixante ans qu'on ne l'avait pratiquée dans le 
pays , cette mesure y excita une si grande fermentation , que le 
visir dut renoncer à son entreprise ; et les Ducatiotes sont restés 
à peu près sans aucune espèce de religion* « Que voulez- vous , 
«médisait le pacha, turcs ou chrétiens, il faudrait les faire 
« pendre pour leur apprendre à vivre, et ils n'en vident pas la 
« peine. » Depuis ce temps , il s'est rendu maitrc du pays, et il a 

•2 1. 



3i4 VOYAGi: DE LA ORÈCE. 

vivre pour voler, voilà leurs occupations, leurs soins 
^et leur avenir. Cependant ils n'ont point encore, à 
l'exemple des Maniâtes et des pirates du golfe de Volo( i ), 
osé braver les flots pour satisfaire leur cupidité* S'ils 
portent leurs regards sur les mers, c'est pour décou- 
vrir les vaisseaux que la tempête chasse vers leurs pla- 
ges, où ils tes pillent impitoyablement, quand ïh s'y 
naufragent. 

Une lieaé et demie au nord dé Dueatès, on trouve 
les ruines d'Oricum , ville attribuée tàfnlot à l'Epire , 
tantôt à l'illyrie (2), qui est citée par une foule d'auteurs 
anciens. Lucain lui donne le surnom de Dardani- 
que (3^ , parce que Helenus et Tros régnèrent dans 
cette partie de l'Epire ; ou , suivant d'autres au- 
teurs , Dardanus , qui était leur père. Mais ce n'est 
là qu'une tradition mythologique très -incertaine (4). 
Denys Periègete assigne à celte position les limites de 



déporte une partie des habitants dans les marais dAvlone (mai 
1818). 

(i) Il faut observer que ce voyage a été fait de 1806 à 181 5, 
et imprimé en >8ao y époque antérieure à Tinsurrecticm de la 
Grèce. 

(!») UbboQÎs Ënnii graec. veter. lib. lY, p. 122. 

(3) Tdtti qui Dàtdasiiaiii teiMt Oricnm. 

LVGANUS. 

(4) Ôpuov Xifiiva, Herôdot., I. IX, c. 98; HapocXtov ttoXiv , Scynm., 
V 44^ ; Xtpt^^ot xoXei Ôiretpou tbv ftpuwov iv tf EOp«Siqi, Hecataeas apud 
Stepbanum. Cbaoniae eivitas, Strab. liv. Vil, p. 3 16; Ptolem., 
lib. ni, c. 14, 6pi)co(, Horicum, Orieum, Orcns, long. 4^9 lat. 
39, 10. Apixtac aïaç meminit Dionys. Perieg. v. 399; Tit.-Liv., 
hb. XXIV , c. 40 ; Plin. eam Macedonise attribuit, lib. III , c. a3 ; 
Dion, hist. rom., lib. XLI; celèbratur a Virg., Mneid.^ lib. X, 
V. 1^6; Lucan, III, 187. 



LIVRE III, CHAPITRE Vf. 3^5 

la Hellade (i) du côté de l'Ulyrie. Hérodote, Scymuus, 
et Hécatée cité par Stephanus, se contentent de la 
qualifier du titre de port de mer , sans parler de son 
gisement. Ainsi il est probable que ceux qui la placent 
dans le «val Daorso (s'ils n'entendçnt pas' par cette dé- 
nomination le golfe d'Avlone ) ont été induits en er- 
reur par un passage sans doute altéré de Polybe , dont 
le sens serait : Quelle se trouve à la droite (ïun 
vaisseau portant le cap pour entrer dans V Adria- 
tique. Mais il suffit d'un peu de réflexion pour recon- 
naître l'erreur , si on &it attention que César ^ débarqué 
sur la plage occidentale de l'Acrocéraune, employa 
une journée de marche pour se rendre de Pale&te à 
Oricuni , où Bibulus était mouillé avec la flotte de Pom- 
pée , tandis que le. dictateur prenait terre de l'autre côté 
de la chaîne des montagnes. Properce (2^) prouve plus 
clairement encore que cette ville était située dans le golfe 
d'Avlone , lorsque après « avoir dit adieu à Cynthie , il 
« souhaite qu'un vent propice la conduise au-delà des 
« monts Cérauniens, dans le port paisible d'Oricum. » 
Preuve évidente, comme Je remarque Paulmier, que 
cette ville se trouvait dans l'Ëpire, au-delà des mon- 
tagnes. Mais un fait parlant. pour celui qui, comme 
moi , connaît le pays, c'est le buis renommé d'Oricum, 
dont Nicandre(3) emprunte la comparaison , qui (sans 



(1) (^tîuïjv 6* 6wèp atav ipsi^irai ÉXXà«^oç àp^ii. v. 399. 

Oriciamque super t<^ram situm est Graecise initium. 

(a) Ut te feUcâ prwecta Cerannia ramo 

Accipiat placidis Oricos ^eqaoribos. 

Propïrt. 

(3) Nicandre , dans ses Thériaques , dit, en parlant de raris- 



SaG VOYAGE DE LA GRIflCE. 

les raisons que je viens d'exposer), suffirait seul pour 
me déterminer à placer cette ville à Porto-Raguseo. 
On ne trouve cet arbuste dans l'Epîre occidentale 
qu'aux environs de Ducatès, pays froid(i). Nul doute 
en conséquence que les ruines voisines de Porto-Ragu- 
seo ne soient celles d'Oricum , et son port celui oii 
Philippe se retira de nuit , après avoir échoué dans son 
entreprise contre Apollonie, qu'il avait essayé d'em- 
porter, en remontant l'Aoûs, avec une escadrille de 
cent vingt barques. Il paraît , d'après la facilité qu'il 
eut à s'emparer d'Oricum, qu'elle était alors aussi 
peu forte que peuplée (2) ; mais elle se ressentit dans 
la suite des bienfaits d'Hérode Atticus , qui la fit 
reconstruire, ainsi que plusieurs autres villes de l'E- 
pire (3). Il est probable que le restaurateur de la 
Grèce réparait alors les désastres causés par Paul Emile, 
qu'on peut regarder comme le précurseur d'Attila dans 

toloche , qu'elle est semblable pour la couleur au bois d'Oricum : 
nûÇou <^è xpctfc ippotroXiyxioç ÙçixxoLç Vers. 5 16. 

(i) C'est de là qu'on tire le buis qu'emploient les tourneurs 
de l'Albanie. Le versant opposé des montagnes ne produit que 
de la sauge et des plantes propres aux climats chauds. 

(a) Les députés envoyés auprès de M. Valerius à Brundusium, 
lui racontent l'histoire de l'attaque de Philippe contre Apollonie, 
et ils ajoutent : Ut ea res tardior spe fuerit , ad Oricum clam 
noctu exercitum admo visse, eamque urbem sitam in piano, ne- 
que moenibus, neque viris, neque armis validam primo impetu 
oppressam esse. Tit.-Liv., lib. XXIV, c. 40. 

(3) Philostrate, dans la vie d'Hérode Atticus, après avoir 
énuméré plusieurs villes qu'il avait fait reconstruire, dit qu'il 
releva pareillement Oricum, située en Épire, etc. ^uu«s ^à ksI 

PVILOSTBATUS. 



LIVRE III, CHAPITRE VI. 3^7 

la Macédoine et dans TEpire (i). Mais on ignore à 
quelle époque elle fut de nouveau renversée , et on ne 
connaît pas, comme l'affirme Niger, ses ruines sous le 
nom d'Orethum. Elles sont restées sans nom , et les 
Grecs n'appellent plus son port que PortO'RaguseOy 
les Turcs Liman-Padischa^ ou Port- Impérial^ et 
quelques hydrographes Porto-Poglize (a), dénomina- 
tions toutes modernes et barbares. 

Cette station solitaire deviendrait encore l'échelle 
principale de l'Ëpire du coté de l'Italie , si quelque 
changement favorable ramenait sur ces bords le com- 
merce et la civilisation qui en sont exilés. C'est le mouil* 
lage le plus vaste et le plus commode du sinus OEneus^ 
et le seul port de guerre qu'on trouve dans l'Adriati- 
que, depuis le golfe de Cattaro. Maintenant les vais- 
seaux marchands qui y abordent sont obligés d'être sur 
leurs gardes, et de surveiller les Ducatiotes, qui sont 
sans cesse aux aguets pour saisir le moment de les 
attaquer et de les piller. 

DeDucatès si on marche pendant une lieue au nord- 
est , en suivant la pente douce d'un coteau, on passe 
une rivière qui tarit dans la saison des chaleurs; et 
de ses bords , en montant l'espace de trois milles , on 



(i) Ce fut à Oricum que Paul Emile, chargé des dépouilles 
de ces provinces , s'embarqua avec Perséc et sa famille , qu'il 
destinait à orner son triomphe , après avoir signala par le meur- 
tre, le pillage et Tincendie, la plus éclatante vengeance que 
Rome, dans le cours de ses injustices, ait jamais tircç d'uiA 
peuple vaincu. Foyez Plut., Fie de Paul Emile, 

(2) Porto Rauseo , chiamato Poglize , luogo poco anzi sîgno- 
reggiato da Orcho e Radamino Albanesi, e da Tolomeo addi« 
mandato Amantia. Luccari , annali Rausei , lib, l, p. 26. 



SuS VOYAGE UE LA GRÈCE. 

I 

arrive à Dragiatès, bourg liabité par cent famiiies al- 
']>anaises chrétiennes , assis au penchant d'une mon* 
tagne qui regarde le golfe d'Avlone. Le terrain <fui 
setend jusqu'à la mer dont on 4?st éloigné de cinq 
milles , offre par-tout un aspect riant et cultivé , jus- 
qu'à l'entrée d'un défilé situé au sud-est, qui conduit 
à Vramachiotès village de la lapourie orientale , dont 
la vallée s'ouvre du côté de la Voïoussa. Au pourtour 
du golfe , on voit une lieue au nord-est de Dragiatès , 
Radima premier village de la Taulantie ou Musacbc, 
compris dans le canton de Canina. Une lieue et demie 
de là au nord et à un mrlle de la mer , on passe à Ma- 
vrova, bourgade de deux cents feux, riche en trou- 
peaux, et autrefois par l'exploitation de ses marais 
qui donnent un sel égad en blancheur à la neige du 
mont Ismarus (i). Trois quarts de lieue plus loin, on 
arinve à Crionero , ainsi nommé à cause d'une fontaine 
non moins célèbre que celle de I^iongara , aiguade or» 
dinaire des bâtiments qui fréquentent ces pai^ages, ou 
l'eau est très-rare. Enfin de Crionero à Canina qu'on 
laisse à gauche, il y a trois quarts de lieue en plaine, 
et du pied des rochers de cette forteresse , un mille et 
demi jusqu'au château d'Avlone. 

Les géographes , qui ont cru voir dans Canina l'em- 
placement d'Oricum , pour faire coïncider le texte de 
Polybe avec les traditions , peuvent maintenant calcu- 
ler par les dtstances précédemment données, que César 
aurait eu treize lieues en montagne à parcourir dans 
le cours d'un soleil pour arriver jusqu'à cette vîHe, 



(i) Ces marais salants sont appelés dans un des portnlans 
mafiuacrits de la bibliothèque royak , pêcheries de Ftgiière. 



LIVHE 111, CHA^PIÏRE VI. 3^9 

qu'il soumit ie même jour de son débarquement, après 
être parti de Paleste (i). £n vain on alléguera , <}ue 
les armées rmiiaifies étaient accoutumées à &ire des 
marches forcées , et cpie César comnaandant alors un 
corps peu nombreux , débarrassé de bagages , 4iurait 
pu fournir une pareille >carrière dans l'espace d'une 
journée. Je reviendrais malgré cette réflexion, si je 
n'avais donné les raisons qui font connaître Oricum , 
à cliercher encore cette ville ailleurs qu'à Catiina. En 
effet, ne voit-on pas qu'après avoir marché pendant 
huit lieues depuis Paleste pour arriver à Porlo-Ragii»- 
seo , le dictateur eut suffisamment le temps qui lut était 
nécessaire pour amener Lucius Torquatus général de 
Pompée , et la garnison des Parthiniens qu'il -comman- 
dait, à se soumettre; les négociations , toutes feciles^ 
qu'on les suppose, devant, malgré les dispositions fe- 
vorables des habitants , absorber» le restant de là jour- 
née. Conobment s'il eût feit treize lieues aurait - il pu , 
( nullâ interpositâ mord ) , le texte est |)récis , se re- 
mettre en route sur le champ , pour*, aller s'emparer 
d'Apollonie ? César qui a lui-même écrit ses commen- 
taires, n'aurait pas manqué de le dire, s'il avait laissé 
reposer ses soldats ; et il est probable que les heures 

(i) At ille, expositis 'inilitibus, eodem die Orioun |>rofici$«^ 
citur. . . . £t recepto Orico, nullà interpositâ morâ, Apotio^ 
Diam proficiscitiir. J^e Bello Cisfiliy iib. IH , c. i<i ,13^ 

Appien est aussi concis dans le récit du débarquement de César^ 
(jni aysHitréexpédié ses !f aisseaux à Brundusium, dés qu'il eut firis 
terre dans l'Acrocéraufie , tnarcha en avant. « Il partit, dit-*it, 
«de Bult| en prenant des sentiers rudes et escarpés (^là rpaxefaç 

« ârpaiTou kaI çivnc ) n<ni en corps de bataille et il arrirva 

« avec le jour devant Oricum.» fieU, Ci^ii,, Iib. Il, p. ^6i. 



33o VOT>^G£ D£ LA GRÈCE. 

qui s*écoulèrent en pourparlers , suffirent pour leur 
procurer le délassement d'une Halte militaire. Il venait 
de faire huit lieues , il lui en restait dix à parcourir 
pour se rendre à Apollonie , ce qui coupait sa mar- 
che en deux parties à peu près égales. Tout s'explique 
donc d'une manière plus simple sous le rapport des 
distances pour les marches, et les rapports des villes, 
qui , dans l'ordre ordinaire des choses , ne sont pas 
entassées* Ces faits même vont me servir à retrouver 
Byllis, ainsi qu'Amantia , car Avlone n'existait pas 
encore à cette époque. 

Oii voit que ce coup de main fut décisif pour la suite 
des événements; car tandis que César s'avançait rapi- 
dement à travers l'Acrocéraune , où il aurait pu être 
arrêté par un ennemi déjà maître du pays. Pompée 
campait avec son armée patricienne dans la Canda- 
vie (i) , d'où il se disposait à descendre dans ses quar» 
tiers d'hiver à Apollonie et à Dyrrachium , lorsqu'il 
apprit le débarquement de César et la perte d'une 
partie des villes où il croyait hiverner (a). Comme il 

(i) Canton de Ghéortcha, dans les montagnes de Caulonias. 

(2) M. Turpin , qui explique les commentaires, aurait dû ac- 
cuser Pompée , plutôt que son amiral , de ne s'être pas opposé 
au débarquement de César. Celui-ci avait à la vérité des forces 
supérieures en vaisseaux , et de nos jours, ce reproche pourrait 
être mieux fondée sans être juste. Il aurait fallu penser à ce 
qu'était la marine des anciens, pour savoir qu'elle était inca- 
pable de tenir une croisière, dans un des parages connus pour 
le plus orageux des mers, à l'embouchure de cette Adriatique, 
que les Anglais surnomment Sea of])iahle^ Mer du Diable ^ dont 
ils étaient souvent obligés de quitte» la station , lorsqu'ils blo- 
quaient Corfou. Qui ne connaît d'ailleurs les chances de mer , et 
de quoi dépend un avantage ou un revers? Mais les théoriciens, 



LIVRE III, CHAPlTKJi: VI. 33f 

avait trente- deux lieues à parcourir pour arriver à 
Apollonie, il fut donc prévenu par son adversaire , et il 
ne put regagner les lignes de Dyrrachium qu'avec une 
extrême confusion. De part et d'autre, on établit en- 
suite ses camps au bord de l'Apsus , dans l'intention 
d'y passer l'hiver (i). 

D'Avlone , que je ferai connaître dans le chapitre 
suivant, après trois milles de chemin, on çntrc dans 
le canton de Coudessi, qui comprend une partie de 
la lapourie orientale et le territoire ancien d'Apol- 
lonie, dans le quel sont les mines de bitume, qu'on 
emploie pour calfater les vaisseaux (2). On fait route 
au S. £. à travers des coteaux gypseux qui bordenf 
une rivière venant de l'Acrocéraune , en se recourbant 
pour flanquer la rive gauche de l'Aoûs. Ces ondula- 
tions plâtreuses sont d'une formation récente , compo- 
sées de masses conglomérées d'une décomposition facile , 

qui font la guerre dans leur cabinet, sont inexorables envers les 
vaincus. César respectait mieux son beau-père , puisqu'il ne dit 
pas pourquoi Pompée, qui le savait à Brindes, au lieu de 
garder la côte , était allé prendre le frais avec la noblesse de 
Rome, dans les monts Canda viens. 

(i) Caesar de JBelio Civili, lib. III, c. i3. Nous nous eu te- 
nons à cette narration , quoique Dion rapporte que Pompée se 
trouvait en quartier d'hiver àThessalonique au moment où César 
attéra à Textrémité des monts Cérauniens. Le dictateur devait 
être mieux informé de la position de son ennemi que Thistorien 
. qui n'entre dans aucuns détails de stratégie. 

Voyez Dion , hist. rom. lib. XLI. 

(2) Est et Pissasphaltos, mixta bitumini pice naturaliter ex 
Apolloniatum agro. Plia. , lib. XXIV, c. 7. Élien confirme la 
même chose. Hist Far,^ lib. XIII, c. i6, et Vitruv., lib. VIII, 
c. i3. 



332 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

entremêlées d'un sable daux et friabte. Dans deuji; 
heures de marche oo découvre le village d'Armen 
et on arrive bientôt après au bord de la Suohîsta, 
dont le volume des eaux égale presque celui de la 
Voïoussa, avec laquelle elle conflue à cett-e hauteur. 
La Suchista prend sa source dans les montagnes 
de la Chimie ; ce q.w fait , indépendamoient de 
son nom propre, que les paysans la désignent encore 
sous celui de rivière de Belvino. Serait-ce Tanci^i 
Gelyd9us? iious avons exposé les rai^^as qui nous .por- 
tent à croire que ce titre afupartient plutôt à la rivière 
de Drynopolis, et bous abandonnoos la solution de 
ce problême à la .discussion des géographes. 

Laissant à gauche le village d'Armen , en marchant 
à TEst jusqu'au bord deTAoûs et tournant de là adroite, 
on arrive à Sélénitza , et un mille phts loin , aux mines 
de pdix, connues des anciens. Les environs, ainsi que 
ceux des hameaux dont on vient de faire mention , 
sont placés dans des escarpements convulsivement 
brisés, siJiianné3 .par de profondes anfractuosités, qui 
annoncent les efforts d'une nature continuellement en 
travail par Faction des agents pihysiques souterrains 
qui agitent cette centrée. 

« La mine de poix de Selenitza , >> dit mon ami le 
docteur Holland (i), à qui j'emprunte ces détails, 
« est une des plus considérables de ceUe$ qu'on a dé- 
« crîtes, quoiqu'elle ne puisse pas être comparée à celle 
« du voisinage de la mer Caspienne. Je n'ai pu déter- 
« miner son étendue, que j'évalue aproximativement 
a à quatre milles de circonférence. Le bitume sort de 

' ' ■ ■ I .11 ■ ■ ■■ I I 

(i) Travels etc. by Henry HoUand. vol. II, p. '^'ig et seq. 



LIVRE III, CHAPITRE VI. 333 

(c différents points des anfractuosîtés. On pourrait douter 
«t que ces exsudations n'appartiennent pas à la même 
« source, mais je penche pour l'opinion contraire, car 
« la poix n'est en ^général recouverte que par des cou* 
« ches calcaires qui ont très peo d'épaisseur. 

c( Je descendis dans un des puits dont kl profondeur 
c< était de quarante pieds dont trente étaient creusés 
<c dans la poix. Â cette encablure, les ouvriers avaient 
« commencé une galerie horizontale, maïs comme ils 
« y travaillaient depuis peu de temps, je n'y pus faire 
« aucunes recherches. Ils me dirent que le lit de l'as- 
« phalte avait trois fois l'épaisseur du puits dans 
a lequel je me trouvais. On m'assura que dans quel- 
ce ques-unesdes excavations anciennes qui sont main- 
te tenant remplies d'eau , les tranchées avaient été con- 
(K duites à une distance de près de cent pas , et qu'on 
« continuait à exploiter une mine jusqu'à ce que l'eau 
a qu'on n'a pas les moyens mécaniques d'épuiser , force 
a à l'abandonner. 

« La poix compacte minérale du Nymphaeum a les 
« caractères de cette substance dans sa plus grande 
« pureté. La couleur est d'un noir presque parfait, et 
ce les fractures affectent une forme conchoïdale. Elle de- 
ce vient visqueuse et presque fluide lorsqu'elle est échauf- 
cc fée, et elle donne en brûlant une flamme très écla- 
« tante (i). * 

(i) L'analyse de la poix de SelemUa, faite par M. Klaproth, 
a dotiBé les résultats suivants, 
loo grains ont fourni : 
36 pouces cubiques d'hydrogène carburé, 
3qi grains d'huile bitumineuse , 
6 grains d'eau fortement imprégnée d'ammoniaque , 



334 TOTA.GE DI LA GRÈCE. 

<cÂdeux OU trois trous voisins des mines de poix, je 
(c remarquai un gaz inflammable sortant de terre, qui 
« étant mis en état de combustion couvrait un espace 
<c considérable de terrain. Le lieu le plus remarquable 
« d'où sortent ces exhalaisons situé à un demi mille du 
a puits où j'étais descendu, se trouve au bord d'un 
« ravin , entièrement dénué de végétation' et couvert de 
oc pierres, dans une étendue de quinze à vingt toises où 
<c la température était très élevée. Sur une partie de 
«ce terrain, j'observai une source d'eau formant un 
« bassin d'où s'élevaient de nombreuses bulles qui s'é- 
« chappaient de l'eau. J'y mis le feu qui se développa 
(c dans plusieurs directions différentes, en embrasant 
« jusqu'aux crevasses de la terre d'où le gaz s'exhalait, 
« et il s'étendait encore quand je quittai la place. Les 
« paysans m'assurèrent que ce phénomène se manifes- 
« tait spontanément après de longues pluies, et que le 
« gaz ainsi enflammé avait souvent brûlé pendant plu- 
« sieurs semaines de suite. » (i) 

L'emplacement de cette vaste source de poix fossile 
est circonscrit dans l'angle que fortne l'Aoûs, avec la 
Suchista, rivière qui prend, comme on l'a dit ci-dessus, 
ses sources dans la foret. de Cosmari (a), et ht base 

' ' Il I . I ■ ... .1 I ■ . ■ . I. ■ ,. ■ 1 ■ .■ « .Il n i I . -I I ■ 

3o grains Chorcoal^ 
7 \ grains de silex , 
4 ^ grains d'alumine , 
I -J- id. oxide de fer , 
et quelques traces de chaux et d'alumine. 

Essais analyt. t. II, p. ^53. 
(i) Le R. M. Jones qui a répété cette expérience, remarqua 
autour des crevasses une grande quantité de taons et de rep- 
tiles morts y sans être brûlés. 

(a) Cinq Itenes E. N. E. de port Palerme. 



LIVRE III, CHAPITRE VI. 335 

des monts Acrocérauniens. L'étendue des mines qu'on 
n'a pas cessé d'exploiter depuis un grand nombre de 
siècles, paraît se prolonger fort loin au sud-est; et la 
quantité de la poix est telle, que l'Europe entière 
pourrait y puiser pour ses besoins , sans craindre de 
l'appauvrir (i). Aux environs, on trouve partout le 
soufre combiné avec différentes substances , qui jusqu'à 
présent n'ont pas été suffisamment analysées; et les 
paysans assurent qu'on voit presque toutes les nuits 
des flammes bleuâtres voltiger à la surface de la terre, 
chose qui est conforme au témoignage des anciens (ri). 
A ces caractères , peut-on méconnaître le lieu désigné 
par Plutarque, comme le Nymphfeum , qui roulait sans 
cesse des sources de feux au milieu de la campagne, 
sans endommager sa verdure (3) ; puisque le phéno- 



(i) On la voiture à dos de mulet à Avione, où Ton en fait 
annuellement une cai^aison de six vaisseaux pour Malte, dedeux 
pour Corfou, et de sept à huit à la destination des différents ports 
de l'Adriatique. 

(2) Aristote, en parlant de ce phénomène, place le Nym- 
phseum aux confins du territoire des Atintanes , indication qui 
justifie mon opinion sur cette peuplade et celle des Apolloniates. 
Mais je doute , comme il le rapporte , que Thuile prit feu , par 
le moyen de la flamme qui s'élevait à la surface de la terre, 
quoiqu'il assure le fait : Étrii^àv ^i aaiov <inxu6fi iir* oôtyiv , ix^Xc- 
yoûrat. 

(3) 6 ^t Âiro».ttvia irXuffiov ici xat irpôç «ûrf to Nufi^alov, Upo< 
TOiïoc ix yiXoi^iç vairviç xoil Xii(xciSv»v àva^t^obç irupbc ^noyàç viropeé^aç 
<v^tXix»< ^^ovToç. Dans le vobinage d'ApoUonie (six lieues S. £. 
de cette ville) y est situé le Nymphaeum , terre sacrée, où des 
sources de feu perpétuelles coulent au milieu d'une vallée ver> 
doyaqte et des prairies, sans les endommager. 

PiuTAEQUE , Fie de Sylla. 



336 VOYAGE DE LA GRlsCE. 

mène vu par Ëlien s'y perpétue , et qu on^ y retrouve , 
comme il Vavait observé, le bituiae mélangé dans cer- 
tains endroits avec des substances sulfureuses et ala- 
mineuses (i). Ainsi la cause primitive de ces phéno- 
mènes existe ; mais , comme au temps de Dion Cassms, 
qui parle en témoin oculaire (%)y si dés torrents de feux 
coulent encore au milieu des champs, je doute de la 
plupart des prodiges qu'il rapporte , sans une conni- 
vence avec quelque pontife complaisant,, chose qui n'é<i 
tak pas rare dans l'antiquité, oii le don des pi?odiges fut 
plus d'une fois exposé aux sarcasmes de gens qui osè- 
rent , dès ce temps, accuser les biérophanto de cor- 
raplioo. Mais il n'y a plus ni oracles , ni prodiges dans 
le territoire dédié aux nymphes, et les paysans de Car- 
bonara , qui exploitent la poix fossile , sans s'inquiéter 
des divinités auxquelles les mines étaient consacrées, 
ni des prodiges passés, se trouveraient heureux, s'ils 
n'étaient pas obligés de rendre au fisc une partie du 
produit de leurs travaux. 

La Suchista, qui peut disputer à la rivière d'Argyro- 
Castron le nom ancien de Celydmus, prend sa source 
dans la forêt de Cosmari , aux monts Scruélés , à dix 
lieues environ de son confluent avec l'Aoûs. A son ori- 
gine , elle est grossie de plusieurs rivières abondantes , 
et elle reçoit au-dessous de Galaratès, les eaux venant 
du S. E. Augmentée de ces affluents, elle continue son 

(i) On voit , par le récit d'Élien , quel compte on doit tenir 
de ce mot au voisinage , tersqu^ place Dyrrachium près d' Apo^- 
lonie , qui en est éfoignée de deux jours de marche pour un pié- 
ton. Il parle de Todeur de soufre et d'alun, qu'exhalaient les 
feux du Nymphaeum. Hist. Var, , ihid. ut supr. 

(a) Vofez Dion Cassius, lib. XL. 



LIVRE ni, CHAPITRE VI. 337 

cours au-dessous de Nivitza- Malisiotèa, ou Nivitza des 
montagnes, passe devant Coudessi-Gféotès (i), d'où 
elle se dirige au N. C'est auprès de Nivitza, à laquelle 
les Schypetars donnent le surnom de Montueuse^ qu'on 
trouva les restes d'Amantia , ville éloigné de cinq mille 
pas d'ApoUonie (2). 

Les auteurs anciens qui ont parlé de cette place di- 
sent ou laissent entendre qu'elle était située dans l'in- 
térieur des terres. Cette fois, contre l'avis de Paulmier, 
je trouve que Scylax, dont il regarde à tort le texte 
comme falsifié, détermine d'une manière précise sa posi- 
tion au midi d'Apollonie, lorsqu'il l'indique à trois cent 
vingt stades ou onze lieues et demie de cette ville (3). 
£n effet, la distance depuis les ruines d'Apollonie jus- 
qu'au confluent de la Suchista , est de six lieues et demie , 
et il y en a cinq environ de là, pour remonter à Ni- 
vitza-Malisiotès (4), de sorte qu'aucune position ne 

(1) Les distaDces des bourgs et villages, ainsi que leurs rap- 
ports , sont portes sur la carte. 

(a) Salmasianus Ampelius dicit : ab Apollouia ad Amantiam 
millia passuum quinque in monte Nymphœo; ibi ignis est, et de 
terra exit flamma. In sylva Panis symphonia in oppidum audi- 
tur. Item sub eo monte in campo lacus aquae plenus , unde pix 
exit et bitumen. Cum manibus supplodas, pix alte tollitur et 
quasi ab aqua bullescit. 

Fere idemrefertAntigon.Caryst. in paradox.p. 148. Propter 
hoc dicitur Nymphaeum ab ApoU. Rhod. IV , v. 574. 

Foyez Gronov. t. !• G. 

(3) Les Tables de Peutinger s'accordent à peu de chose près 
avec Scylax, pour la distance entre ApoUonie et Amantie, qu'elles 
portent à trente milles. 

(4) Marmora fixe la distancé entre cette place et celle de So^ 
poto à 5o milles. Ist di Corfù , tib. V, p. ^40. 

L aa 



V. 



38 VOYAGE DE LA GRKCK. 

pouvait être plus parfaitement établie. Constantin Por. 
phyrogenete, qui a écrit l'histoire de Basile le ma- 
cédonien, nous appriend que l'empereur y envoya son 
préfet Etienne surnommé Maxence y pour cliasser les 
Agarènes du pays. Celui-ci, s'étant mis à la tête des 
Thraces,des Macédoniens, ainsi que d'un corps d'élite 
de Char&ians et de Cappadociens , vint mettre le siège 
devant Amantie, qui était alors occupée par les Sarra- 
sins. Il ne s'y distingua pas , mais Nicephore Phocas 
ayant pris le commandement, la place fut emportée, 
les barbares taillés en pièces ou mis en fuite, et la cita- 
delle de Tropas ainsi que Sainte*Severine repassèrent 
sous la domination des César» de Byzance (i). 

Les ruines consistent dans une acropole en maçon- 
nerie cyclopéenne avec des restaurations d'un âge pos- 
térieur, au milieu desquelles on trouve des tambours 
de colonnes et des inscriptions. Ainsi les débris épars 
d'Amantia , dont Pline , Cicéron et César parlent 
comme d'une place importante (2), qui subsistait en- 
core au temps de l'empereur Basile ( comme on le voit 
dans la vie de ce prince écrite par son* fils ) (3) , 
méritent l'attention des voyageurs. 



(i) Constant. Porphyrogen. hist. in Léon. Allât. Zufifitx.. C. L 
p. 127; Colon. Agripp. i653. 

(a) Voyez Plin., lib. IV, c. loj Cicér., Philipp, XI; César 
De Bello Civiliy lib. III, lï, 40; Constantin, De Them.^ lib. II, 
them. a; Pliu. Hb. ÏII, c. a6. Barhari Amantes et BulUones. 
Ptolem. AmanHam Orettidis jujLi9. Bullim Elimiotorum caputin 
Macedonia supra Ëpirum ad littus Pelagi lonici. 

(3) Ûans son ouvrage , publié par Léon Allatius , en parlant 
de Nicephore Phocas, dit qu'après avoir battu les ennemis, il 
s'empara d'Amantie : Tiiv re yàp woXiy Âfi.avTtav eiÔbç iiii^vi99.rfi. 

C. 5o, p. ia8. 



LIVRE III, CHAPITRE VF. 339 

Goudessi , dont je viens de parler, est nne ville de 
deux milles atnes, et le chef lieu d'un canton qui ren- 
ferme dans son arrondissement quatorze villages ré* 
pandus sur les coteaux de la vallée que baigne là Su- 
chista. Les plus remarquables dé ces hameaux sont 
Trebatchi, Tratchiôvîtza , Smoctîna , Vramachiotès, 
situé sur le chemin d'Oricum, ainsi que Griva et Car- 
bonara^ bâti dans une anse formée par l'Aoùs, une 
lieue au midi des raines , et du confluent de la Siichista, 
qu'il reçoit à sept lieues environ de son embouchure 
dans l'Adriatique. 

il faudrait rechercher aux environs de Selenitza les 
ruines de Nymphéa , dont Plutarque fait mention dans 
la vie de Pyrrhus, comme d'une ville enclavée dans la 
Macédoine (i), royaume qui comprit à diflférentes 
époques une grande partie de TÉpire. Quant à l'oracle , 
il est probable qu'il consistait dans la fontaine que nous 
avons fait coimaître, auprès de laquelle ou retrouve 
des fnarbœsépars qui durent servir à encaisser son urne. 
Selenitza, qui n'est habité que par 1^ ouvriers employés 
à l'exploitation de la pissasphalte , Armen , Romous et 
Carbonara, renferment les seuls habitants de cette con- 
trée qui fut après Dodone un des sanctuaires les plus 
fameux de l'antiquité. 

A la rive droite de l'Aoùs, presque en face de Car- 
bonara, sur un terrain un, peu élevé, on retrouve 



Ce fut uDe des places restaurées par Justinien. Procop. de 
aedifîc. lib. IV, c. 8. On sait même qu'elle fut érigée en évéché, 
car on cite Eulalius, son évêque, au nombre des Ëusébiens 
qui se séparèrent du concile de Sardes. - Or. Christ. 

( 1 ) Plut. Vie de Pyrrhus , $. XI. 

2Sî. 



340 VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

i emplacement d'une ville, que les modernes appel- 
lent Gradista. J'avais d'abord cru reconnaître dans ses 
décombres , les restes des Getus ; mais en exami- 
nant la vaste étendue des débris qui couvrent une 
butte de près de trois milles de circonférence, je 
commençai à croire que je foulais remplacement de 
Byllis , place fameuse de l'Épire , dont j'avais inutile- 
ment recherché les traces aux environs du golfe d'A- 
vlone. J'y remarquai, comme je l'ai fait depuis à Co- 
rinthe, les ornières creusées par les roues des chars 
dans les rochers ; je voyais la construction pélasgique 
recouverte de remparts avec des réparations helléni- 
ques et romaines, et les colonnes de plusieurs édifices. 
Hors des murs d'enceinte, je suivis les soubassements 
des faubourgs; je reconnus un théâtre ruiné, et la 
cella d'un temple, dont le péristyle est encore facile à 
désigner. Enfin, à peu de distance sur un pan de ro- 
cher, je lus l'inscription suivante, dans laquelle je dis- 
tinguai, malgré son état fruste, le nom de Byllis, qui 
ne me permit plus de douter que je découvrais cette 
ville ensevelie sous ses ruines (i). 



(l) M. YALEEIVS. M... QVIEIF MAX.MTS P 

E E CONS... COHORTIA RAMEN.... RVM.... SA 

EQVIT. TRIB. VILIT CVII... GEMEELLIRA 

PRACPC..TVSIN MESOPOTAKIA VEXILLATIONIBUS EQUlTVM.E..MALARlf 

PR OPIAE AVGVSTAB.STRIAGAE AGRIPPIANAE HERGVLI 

S IHCVLARVM ITEM GOHORTIVMILV... CENSIVM.... LPIAE 

RME L C E HPACVM III VIRIAE PAFLAGOIfVM II EQYITVM 

CALONITANORVM VV GHALCIDENORYM V.... EPBIEEOEYM IIII 

ENSIVM I VLPIAE PETEitOEVM II VLPIAE PAILAGONVM I YhPlM 

SAGITTAEIOEVM III DAGOEVM I.... GAM BRVM 

VIAM PVB QUAE AGCOL BVLLIDEM 



LIVRli III, CHAPITRE VI. 34 ï 

Je ne pouvais donc plus me tromper. J'étais dans 
la ville des Bulliones, que Stephanus , d'après Artémi- 
dore, place entre Apollonie et les monts Cérauniens(i). 
Les constructions cyclopéennes de Tacropole me rap- 
pelaient la fondation primitive de Byllis par Néopto- 
lème, chef des Myrmidons (a). Quoique surnommée 
maritime, je pouvais encore concilier cette qualifica- 
tion , à cause de sa distance de la mer, qui n'est guère 
de plus de trois lieues, depuis te golfe d'Avlonè. On 
avait donc pu lui donner le titre de port ( vecopiov ) ^ 
à cause des vaisseaux qui y abordaient; car dans l'an- 
tiquité , les barques , qui étaient les. bâtiments de ce 
temps-là, pouvaient, à l'époque des grandes eaux, arriver 
jusqu'à Byllis, éloignée de neuf milles en ligne droite 
d'Avlone. Elle aura pour cela reçu Pépithète de mari- 
time, quoique située dans les terres, comme plusieurs 



PERASTAGIAS DV... C... ANGUSTIAM FRAGOSAM.... PICWIOS. 

VIAM VNIT Vr VEHICVLIS GOMMEETVRITEM ES 

MARGVA FLVMIlfE ET RIVIS. D S 

£T. Im« s. C.<.*» SIT.a.a» !)•••• D 

Goosultex y au sujet de cette inscription , les itinéraires qui 
aboutissaient au pont de Trajan sur le Danube, et les Mém. de 
l'Acad.. des Inscriptions, t. XL VIII, p. 379, édit. in-ia. 

(i) BouXtvot. Strabon dit vaguement les Bullions, qui occupent 
le pays depuis Epidamne et Apollonie, jusqu'aux monts Cérau- 
nieus. Stephanus les place aussi indéterminément vers TlUyrie , 
f^vQc irtpl ixXupîav , peuple voisin de Tlllyrie , et donne le titre de 
maritime à leur ville, içokiç irapoiOa>.a<r<r(a, ce qui ne veut pas dire 
qu'elle fût port de mer. Strab., I.YII, p. 826 ; Stephan. Byz. B0I- 
lidenses; Cic, Epist. ad Mem,^ 1. III, Ep, l^i^ de Oratore, les 
appelle Bullienses; PUn., 1. III, c. 43, et lib. lY, c. 10; Ptolem. 
lib. III, c. i3. 

(2) T&v (AiTÀ NeoirTo).8{AOu MupfAi^ovttv XTi9p.9u StBph. Byz. 



34^ VOYAGE DE LA GRÈGE. 

villes commerçantes de nos jours sont appelées ports, 
parce que les armements des navigateurs y abordent. 
Cette explication venait à l'appui de l'inscription exis- 
tant sur le rocher, qui nomme Bullù, ses mines de 
poix ^ et qui indiquait sans doute d^autres villes^ dont 
les injures du temps ont effacé les noms du rocher 
sur lequel ils étaient inscrits.^ Cette position me per- 
mettait encore de comprendre comment César, campé 
à la rive gauche de TApsus, pouvait, par sa position, 
couvrir Apollonie, Oricum, Byllis, Amantia et les 
villes de l'Épire attachées à sa cause , puisqu'il tenait * 
de cette manière l'entrée de la vallée de TApsus qui 
conduit à Berat, celle des gorges de TAoùs , par laquelle 
on pénètre au centre de FÉpîre; et, maître d'Oricum, 
il fermait les défilés de TAcrocéraune (i). 

Du sommet de la colline de Gradista la vue s'étend 
jusqu'aux rivages de l'Adriatique , dans la direction du 
cours de l'Aoûs, qui, n'étant plus encaissé par les mon- 
tagnes, s'élargit et coule au milieu des plaines qui 
bordent le golfe d'Avlone. CVst au milieu de ce pays 
qu'on marche en suivant la rive droite du fleuve 
depuis Gradista , en laissant à droite plusieurs ha- 
meaux des Skrapariotes , jetés sur les flancs des mon- 
tagnes de Berat. On remarque que ce terrain légère- 
ment ondulé a dû faire partie d'un grand golfe, qui 

■ I ' ' I ■ ■ I — — »— ^^p— »— .Ji»»— — ;^»»»— »— ^» I I ^ »i»^»i— ^»^i^^— ^»— ^^^-^ 

(i) Les Apolloniates ayant rendu leur ville à César, les Bal- 
lîdiens, les Amantiens et les autres villes de l'Épire les imitèrent, 

en lui envoyant des députés pour demander ses ordres 

Prévenu (César) à Dyrrachiuni, il ralentit sa marche, et campa 
sur les terres des Apolloniates, près de l'Apsus, afin de cou- 
vrir par ses postes et ses redoutes, les villes qui s'étaient bien 
conduites. Guerre civile y lib. III. 



LIVRE Iir, CHAPITRE VI. 343 

se serait étendu jusqu a Dyrrachium. C'est un soi d'al« 
luvion gras, fertile , cultivé en orge et en maïs, jusqu'à 
Fràcola, village situé à la distance de Gradista que nous 
venons d'indiquer. 

A quatre lieues de Carbonara,en i!einontant la rive 
gauche de la Yoîoussa , on entre dans la plaine de Ka- 
loutzi , contrée fertile , enveloppée de hameaux sus- 
pendus aux flancs des montagnes, et riche en bœufs 
qui justifient ce qu'Aristotedit de cette espèce par rap- 
port à l'Epire (i). On passe au sortir de ce plateau à 
Lunetzi (a)^ village près duquel se trouve un fort 
ruiné bâti 'par les Latins, qui tne paraît être l'an- 
cien château de Tropa (3), dont parle Léon Âllatius. 
Cette forteresse, à laquelle on ne peut monter que 
par un escalier taillé dans le rocher, est située a deux 
milles de Lunetzi , et commande le passage du fleuve , 
qu'on y traverse en bac. Le pic dominant des monta- 
gnes de gauche est appelé Grîva, nom commun à un 
village bâti dans ses ressauts. Trois lieues plus haut, 
on passe à Liopesi, et une lieue au midi, on trouve 
le pont de la Bentcha , voisin des ruines de Sainte- 
Séverine (4), que les Albanais appellent château de 
Jarre. Enfin , à une demi-lieue.de là, on arrive à Te- 
belen, dont j'ai donné la description. Au dessous de 
Lunetzi le fleuve est tour à tour ombragé de beaux 
arbres et bordé de rochers qui prennent les formes 
propres aux masses calcaires. 



(i) Arist. hist. an. lib. III, ai. 

(a) En ligne droite i6 milles de Tebelen. 

(3) Tb xocçpcv t Tpo'waç xaTidvo{AOi|[eTo. 

Léo Allât., c. V, p. ia8. 

(4) Kfld To TBç à-^icLç Ztuv)pivii)(. Léo Allât. , ibid^ 



344 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

Une traverse peu fréquentée, et que j'ai en partie 
relevée , part de cette ville pour conduire à port Pa- 
norme, en coupant la chaîne de l'Acrocéraune d'orient 
en occident (i). C'est sur cette route qu'on trouve, 
près de Cosmari, la voie romaine encore existante, 
qui remontait d'Apollonie, par Byllis et Amantia, à 
Buthrotum. D'autres embranchements se détachaient 
de ce point Culminant, pour établir les communica- 
tions avec Oricum, Paleste, ainsi que port Panonne, 
et il est encore possible de les reconnaître. Ali pacha , 
qui m'avait indiqué cette route , se proposait de la faire 
réparer pour exploiter les bois de construction de la 
forêt de Cosmari. Je devais en faire la reconnaissance, 
pour estimer l'étendue des travaux que nécessitait l'en- 
treprise, lorsque les circonstances qui m'obligeaient à 
quitter l'Epire, m'empêchèrent d'entreprendre un tra- 
vail dont le résultat, avantageux au commerce, m'aurait 
permis de faire quelques découvertes importantes pour 
l'archéologie. C'eût été de ce côté que j'aurais recher- 
ché les mines d'où les anciens tiraient de l'argent. J'en 
avais déjà recueilli des échantillons dans les torrents du 
mont Argenik. J'avais examiné chez Ali pacha des mi- 
nerais ; et je réunissais assez de données, pour explorer 
avec succès les montagnes; mais je dus abandonner 
mon dessein. J'ignore donc dans quel endroit existent 
les filons qui récompenseraient les travaux de l'exploi- 
tation; et je me serais gardé de les révéler, si je les 



(i) A deux lieues de Bentcha, dans le mont Argenik, on 
trouve Liacdouchi; deux lieues O., Progonati; deux lieues et 
un tiers O. , Cosmari. On passe une voie romaine ; de là à Poit 
Palerme , la distance est de cinq lieues O. 



LIVRE III, CHAPITRE VI. _ 345 

avais découverts , afin de ravir leurs trésors à la tyran- 
nie et d'épargner des larmes à rhumanité. 

L'Acrocéraune, dont je termine ici la description, 
en me réservant de faire connaître les parties qui avoi- 
sinent les vallées de Drynopolis et de Dëlvino , ren- 
ferme , d'après les calculs les plus approximatifs que 
j'ai pu établir, luie population de sept mille quatre 
cent cinquante familles. En portant ces familles, qui 
en général sont nombreuses parmi ces montagnards, 
à six personnes , on trouvera pour cette contrée qua- 
rante-quatre mille sept cents individus répartis dans 
quatre -vingt cinq bourgs ou villages, dont les habi- 
tants , parlant le schype , ne différent entre eux que 
par le plus ou moins de barbarie et de grossièreté. 
T^urs richesses en troupeaux, évaluées à deux cents 
mille moutons et le double de chèvres, permettent 
de porter ce mobilier , suivant le cours du pays , au 
prix de quatre millions trois cent soixante quinze 
mille francs, dont le produit brut , côté à trois francs 
par tête d'animal , donnerait un revenu ançuel de 
douze cent mille francs environ. 

Les produits agricoles , consistant en blé , qu'on cul- 
tive en petite quantité, en maïs, calemboch, millet, 
orge, lupins, pois-chiches, suffisent à peine aux be- 
soins des habitants trop indolents, ou peut-être assez 
sages, pour ne p^s demander à la terre des ressources 
qui ne tourneraient, qu'au profit de ses oppresseurs. 
On se contente donc en général de la culture du maïs , 
dont tout le monde se nourrit. On exporte des laines , 
de la cire, et année commune, douze ou quinze cents 
oques de kermès, ainsi que des planches, du gou- 
dron qu'on emploie pour conserver le vin, quelques 



346 VOYAGE DE LA GRèCE. 

' balles dfi peaux de lièvres, du bois de chauffage pour 
Corfou, et du beurre de brebis. Avec l'argent de ces 
ventes, qui ne s'élèvent guère au-dessus de trois cent 
mille francs, les gens aisés achètent des capes des 
Mégaiovlachites ( car les paysans fabriquent leurs 
autres vêtements eux-mêmes ) ; et tous , selon leurs 
besoins, se pourvoient de fer, de clous, de poterie 
et de quelques articles d'épicerie , qu'on tire particu- 
lièrement de Corfou. Mais ces objets s'ont si peu con- 
sidérables, et les besoins tellement bornés, que toutes 
dépenses faites, la balance du commerce est encore 
des deux tiers en faveur des Acrocérauniens, qui gar- 
dent s^ns retour l'excédant du solde en espèces dans 
leurs montagnes, où il reste enfoui. 

La température et l'air varient dans l'Acrocéraune, 
suivant les aspects des montagnes. Du côté de la mer 
d'Ionie , croissent les plantes et les arbustes des climats 
chauds. Au nord , et dans les vallées supérieures , les 
coteaux sont tapissés de sapins, d'érables, de noise- 
tiers, de buis, et de térébinthes, dont le bois ressem- 
ble à l'ébénier. Vers l'Aoùs , on trouve des pâturages 

, abondants et des terres fertiles ; mais nulle part, quels 
que soient les sites , on ne remarque ce ^on d'aisance 
et de contentement qui annonce le bonheur d'un peu- 
ple. Le paysan, courbé sur la charrue, n'emblave point 
ses champs , en invoquant le ciel protecteur des mois- 
sons. Armé et soucieux , il paraît jeter au hasard les 
semences qu'il confie à la terre, sans compter sur les 
retours de la récolte. Les moissonneurs , tristes et abat- 
tus, se hâtent de fouler leurs grains, sans mêler aux 
travaux de la campagne ces chansons d'allégresse qui 
signalent l'abondance. Ils craignent de paraître riches, 



LIVRE III, CHAPITRE VI. 347 

et ils cachent dans des greniers souterrains, qu'ils ap- 
pellent ambaria^ leurs denrées céréales , comme l'avide 
fourmi qui entasse sordidement ses provisions au fond 
de son terrier. 

La joie , incompatible avec la barbarie qui exclut le 
plaisir , n'existe nulle part , parce que la violence se 
trouve partout unie à l'anarchie. C'est aux éclats du 
tonnerre , aux bramements des cerfs , aux cris sinistres 
des aigles et des jacals , que répondent les échos de 
l'Acrocéraune. Jamais ils ne redisent les chants des pas- 
teurs ; jamais ils ne répètent les sons champêtres du 
flageolet. Nul lapyge n'a compris le sens de la liberté, et 
que l'égalité consiste à jouer sur la scène du monde des 
rôles différents qui sont protégés par les lois. Le berger 
comme le laboureur , le paysan et l'homme des bour- 
gades , le pauvre et le riche sont chargés d'armes , et 
portent avec eux l'inquiétude , les soucis et la méfiance, 
jusque dans leurs fêtes qui se terminent souvent par 
des rixes sanglantes; et ils appellent cette déplorable 
condition indépendance \ Personne, je pense, ne sera 
tenté de lui donner ce nom , ni d'envier leur pays , dont 
le destin sera toujours d'être la contrée la plus agreste, 
la plus pauvre et la plus barbare de l'Epire, quelles 
que soient les révolutions prospères qui pourraient faire 
renaître la Grèce, si le ciel, dans sa clémence, daignait 
un jour faire remonter les Hellènes au rang des nations. 



348 VOTA.GE D£ LA GRRCE. 

CHAPITRE VII. 

Taalantie ou Musaché. — Description de Canina, anciennement 

CEneus., et d'Avlone Ruines d'Apollonie. — Route depuis 

le port Peloros jusqu'à Berat. — Camps de Bohémiens. — 
Ville et citadelle de Berat. 

L'échelle du Musaché ou Taulantie , que les Schy- 
petars appellent Peloros , et les Européens la Vallone, 
est un des ports du golfe OEnien, qui fut de tout 
temps le plus fréquenté par les navigateurs, et vers 
lequel le commerce s'est dirigé , depuis la destruction 
d'Oricum et des villes de l'Acrocéraune. Il me restait, 
en visitant cette rade, à découvrir les ruines ou du 
moins l'emplacement d'Œneus, et je dirigeai mes pre- 
mières recherches vers la partie de la plage appelée 
Bocca^Vecchia. J'y trouvai un monastère dédié à la 
vierge de Verneseïli , mais sans aucune trace de viHe 
au milieu d'un terrain inondé, où il fut de tout temps 
impossible de former des établissements. J*avaîs porté 
avec aussi peu de succès nies regards vers les autres 
parties du rivage , lorsque , réfléchissant à l'usage où 
étaient les anciens de bâtir leurs villes sur des hau- 
teurs , mon attention se fixa sur la citadelle de Canina. 
Cette première idée, qui n'était que conjecturale, me 
conduisant au rapprochement des faits historiques, 
je compris que j'y retrouvais la ville d'Œneus, si- 
tuée sur une montagne escarpée (i), et dans la petite 



(i) Tite-Liv. rapporte que Persée, après s'être rendu maître 
d'Uscana, qui fut dans la suite appelée Scampus, assiégea et 
pritŒneus, forteresse située sur une hauteur escarpée. 

TiT.-Liv., lib. XLIII, c. 19. 



LIVRE III, CHA.PITRE VU. 349 

rivière qui coule au pied des rochers ,* l'Artatus qui a 
probablement donné son nom au village moderne de 
TArta. Repassant ensuite les annales des temps écou- 
lés, je compris pourquoi ni Scylax, ni Strabon, 
n'ont pas parlé de cette place, que Paul -Emile avait 
dû comprendre dans sa dévastation générale. Elle 
n'existait plus du temps de ces écrivains ;''mais je la 
trouvais restaurée sous le nom de Canina (i), et clas- 
sée comme elle Test maintenanl , parmi les villes de 
guerre, dès le temps du Bas-Empire (2). 

J'avais borné mes recherches à cette partie de l'Il- 
lyrie macédonienne, lorsque mon frère, après avoir 
parcouru l'Acrocéraune , aborda au port d'Avlone , 
pour remonter à Berat. IjC Musaché était en alarmes , 
on travaillait à réparer les foriiiications de Canina, et 
sa population qui est de trois mille âmes faisait ses ap- 
provisionnements comme à l'approche d'un siège. On 
se croyait menacé par les Français , alors maîtres de 
Cattaro,on avait vu leurs aigles à la hauteur de Dyrra- 
chium, car on les voyait par -tout à cette époque. 

Le vent de Bora, qui le força de séjourner aux 
douanes du port Peloros, étant tombé, mon frère 
s'achemina vers Avlône, qui est éloignée d'une demi- 
lieue de la mer. Cette ville , que Ptolémée qualifie de 



(i) Conto-Stephanus , informé que Boëmond devait débar- 
quer à Avlone , avait placé sur le mont lason des vigies , qui 
découvraient au loin la mer et les vaisseaux. Kal jcarà tiqv àxpo- 
Âofiav Toû xaXou{&tf\iou taoovoc Bouvoû axoTrolç iiciçtioctç if* u Bdkctrrv* 
■ircpioU^pelv xai ràc vauç iicivxoireiv. AwH. CoMN.; p. 060 j éd. Reg. 

(2) Cantacuz., lib. II , c. 32. Kavtva çpGuptov. Léo Allât., in not. 
ad AcropoliUy f. 27 3. 



35o VOYAGK DE LA GRÈCE. 

* 

mantime^ est souvent mentionaée parleshistprieDs(i), 
quoiqu'on n'y trouve les traces d'aucun édifice ancien. 
L'itinéraire d'Antonin, Procôpe(a) portent à croire que 
c'était cependant une place importante. Occupée par 
Robert , chef des Normands (3) , et par son fîls Boë- 
moûd (4) 9 elle devint dans la suite le lieu de passage 
des croisés (5) , au temps où le zèle des fidèles les ap- 
pelait à la délivrance du saint tombeau, et à la juste 
vengeance de l'occident contre les Sarrasins, qui avaient 
mis son avenir en danger. On la trouve soumise aux 
Balsichides,. famille puissante de rillyrie, jusqu'au 
temps oîi Balsa , l'un des princes de cette race souve- 
rain^ , vaincu par le visir Hieuruse dans ta plaine de 
Saura, en fit hom^page aux VénitJCTs (6), qui l'a- 
vaient perdue , quand Solrman fit partir de ce port 
l'expédition dirigée contre l'Italie dont les ruines d'O- 
trante attestent encore les ravages (7). Son aspect et 

(i) AfiXcov iroliç ivtVetov. Ptoleoi. lib. III, c. i S; Anton., itinerar. 
Constant.., Them. Occid* Ann. Comnen. ITficetas. G. Acrop. 
Pachym. ' Palmeb.., de Grœc. Antiq.y lib. I, c. 3». 

Il est probable que le nom de cette ville dérive de aùXùv qui 
signifie vallée. 

(a) Procop. de Bell. Gott. l. I , c. IV, p. 3 18. 

(3) Ann. 1082. A. Compen. p. io5, 109, 117. 

(4) Gott. Stritt. Varangic.^;. 1, §. a. 

(5) Balderic. episcop. hist. Hierosolym. in gest. Dei per Fran- 
cos, p. 3aa. 

(6) Marin. Barlet. scodrensis sacerdos de obsidione Scodr. 
Lib. I, f. i^d 19. Venis. i5o4, in-4^ 

(7)yallone, dit Jacob Broining, est à la façon des Turcs » 
sans foss^ et moraHles, dans une situation fort plaisante, au 
bcwd d'une rivière plus large que profonde, avecques force cy- 
près en terre fertile, peut avoir quelques cinq mosquées^ est 



LIVRE lîl, CHAPITRE yil. 35 1 

ses maisons retracent au contraire une ville moderne, 
et une rue ornée de portiques rappelle le séjour des 
Vénitiens 9 qui auraient sans doute régénéré laTaulan* 
tie, si les destins contraires ne s'étaient pas toujours 
opposés aux généreuses résolutions des puissances chré- 
tiennes de ce temps-là. A.utour de la ville, on voit les 
restes de deux forts que les Vénitiens, auxquels Avlone 
avait été vendue, firent sauter en 1691 , lorsqu'ils du- 
rent abandonner auxTurcs cette place et son château ( 1 ). 
Dans son état actuel, on ne trouve à Avlone qu'une 
population de six mille individus composée de maho^ 
métans, de chrétiens et de juifs bannis d'Ancône , sous 
le pontificat de Paul IV. Enfin elle ne compte plus parmi 
les évêchés de l'Orient, diepuis un grand nombre de 
siècles, et le dernier de ses prélats connus fut suivant 
toute apparence Soterus (a). 

Les environs de la ville plantés d'oliviers, entremêlés . 



habitée de Turcs, Juifs et Grecs. Vers midi, environ un jet 
d*arc, est le château qui commande au port estant de bonne 
grandeur et basti en rond. La moitié tombe à la montagne, et 
l'autre respond sur la mer. Un petit par de là est basti un au- 
tre château de tout semblable. Foyagedu Lefaniy (£n iSvg.) 
M. S. de la Bibliot. Roy. Baluz, 8o3,c., Reg io5i8. 

(i) Ce fait est tiré de la Chronique de Janina, qui rapporte 
que Chalil pacha enleva, en i^Sqi , la ville d*Avlone aux Francs. 
EtC robç 1691. ixdtrgév) 6 HoCkiîk iraalaç Kal lirfpt ttiv A^Xcava, ix riic 
ytiùhç Tûv <l>pdéYiM*v. Hist, de Jo{innina» 

(sà) Avion, quam Hieroplès Aulinidis m^tropoUm dicit, sub 
Dyrrachii metropolita. 

Ses évéques connus furent : Nazaire , au synode de la pro- 
vince de la nouvelle Épire en 5 16; et un autre dont le nom nous 
est inconnu, qui vivait au temps du pape Hormisdas ; Soterus, 
est cité dans les actes du septième synode. Oriens Christ., Lequien. 



352 VOYAGE DE LA GBÈGF. 

de maisons de campagne et de tombeaux, sont bornés 
par des coteaux à base gypseuse, desquels descend 
l'Artatus, qui, après avoir rempli les fossés de la cita- 
delle, se décharge dans la mer, au nord des rochers 
et de l'acropole de Canina. Avlone présente Taspect 
d'une ville d'Italie , quoique la presque totalité de 
la population soit musulmane. On y compte mille 
maisons , six mosquées , une église et une synagogue. 
Le terrain marécageux rend l'air tellement mal- 
sain, que les habitants sont obligés de quitter leurs 
demeures dès que les premières chaleurs de l'été com- 
mencent à se faire sentir. Les Turcs vont alors habi- 
ter Canina , les chrétiens se retirent dans les montagnes 
de Skrapari , et tous ne reviennent qu'à la fin dé l'au- 
tomne. La ville devient ainsi une solitude dans la- 
quelle on trouve à peine un petit nombre de Juifs , 
et il ne reste aux environs que des chrétiens divisés 
par ateliers, qui cultivent le maïs et le riz, qu'on sème 
dans les bas fonds. Il résulte des recherches faites dans 
la chancellerie du consulat d'Arta, qu'en i']l\o les 
facteurs des sieurs BouUe et Boutier avaient une maison 
de commerce à Avlone. On en tirait des huiles , du blé, 
de la poix noire , pour une valeur de cent mille pias- 
tres , qui représentaient alors plus de quatre cent mille 
francs. 

C'est de ces cloaques couverts de moissons luxu- 
riantes que s'exhalent les fièvres et les épidémies, aux- 
quelles un gouvernement pi*évoyant pourrait remé- 
dier , en augmentant ses ressources nourricières. Alors 
cette partie autrefois si florissante de laTaulantie, pren- 
drait une face nouvelle. Avlone , maintenant oubliée, 
redeviendrait un grand entrepôt de commerce, ses 



LIVRE m, CHAPITRU VU. 353 

coteaux donneraient ' des vins , et dies htril^ en abon- 
dance. Oki tirerait die ses lagimes , le sel' que l'Italie 
réclame pour ses gabelles , et elle pourrait en expor- 
ter par les caravanes, jusques dans la Romélie; tes 
bais de construction, la poixr résine de Sellenitza, les 
grains, deviendraient pour lé gouvernement et pour le 
peuple des objets d'échange et de négoce; enfin là po- 
pulation augmenterait. Mais les Turcs, campés sur- une 
terre qui Ifes dévore j étrangers à toute idée d'àmélia^ 
ration, ne s'occupent que du moment , santis apercevoir 
aucun avantage dans Tàvenir; 

£a hauteur du pôle d'Avlone a été fixée par le ca- 
pitaine Gauttier à 4o° ^^ ^o"'j et sa longitude par 
I7<* oS* 3b'". Un portulan manuscrit dfe la bibliothèque 
royale porte « que du cap Lahi ( déterminé à 4 1 ° lo' bo") 
on ccHnpte six milles à Beticy, plage couverte- de fo- 
rêts ; sept de ÏSl à Pélbre ou Barza ; vingt au cap de la 
Mbsca, qui forme la bande N. O. du golfe d'Avlone. 
Là, on trouve un écueil et une sèche à deux milles 
de terre qui forment un canal appelé Poros; Du pro- 
montoire Mbsca à Avlbne, lé rivage avec ses sinuosités 
est évalué à dix-huit milles , et le mouillage est sous le 
fort de Canina , par 8 et lo brasses de fond (i). 

oc De cet endroit aux pêcheries de Yiguere, le déve- 
loppement de la plage est évalué à douze milles , et en 
voltant le golfe pendant vingt et un milles, on entre 



^^■^^^^^^w^^^^^^^^^"— ^-™w«F"— »^" 



(i) La carte catalane sur bois, MS. de la bibliothèque dt roi» 
écrite en i346, nomme les ports suivants depuis Càttaro jusqu'à 
Panorme : Buduay Andvari^ Fid-de-Noche , Dultigno'j Ladtin^ 
Porto-de-Medi ^ DurazzOy Cavo-de-Laqui , Cà%*o-de'Mechri ^ la 
Pimarza, La Fallone , lorizo^ Linguetta, Pàlormi. 

I. a3 



354 VOYAGE DE LA GftisCE. 

à Porto-Rauseo. De ce mouillage en longeant l'Acro- 
céraune , il y a trois milles à Colonetta , et quatre de 
là au cap de la Linguetta. » Malgré le ton précis de ces 
indications, nous pensons que ces distances ont besoin 
d'être vérifiées , et c'est pour cela qu'on les consigne ^ 
afin de les signaler aux navigateurs qui décriront un 
jour ce golfe. 

La partie de la campagne d'Avlone, qui s'étend 
dans une profondeur de huit milles, jusqu'à l'Aoûs^ 
n'est pas moins fertile et mal-saine que celle des envi- 
rons de la ville. A cette distance au nord, de l'autre 
côté de l'Aous, on aperçoit le beau village de Phracola, 
et un mille à l'occident le monastère de la vierge de 
Pollini, seule partie habitée de la. terre consacrée à 
Apollon (t). Une église (entourée de quelques cellules 
enveloppées d'un cordon de murs , et douze religieux 
forment toute la population d'Apollonie. Au lieu des 
bruits de l'Agora et des acclamations des théâtres , des 
chants religieux sont les seules voix qui s'élèvent du 
sein des ruines vers le ciel , pour chanter le Dieu im- 
muable, dont l'éternité voit s'éclipser les empires, et 
renverser les ouvrages «des hommes. L'éclat de Co- 
rinthe et le nom. des Corcyréens y sont oubliés (2). 



(i) Mva[xaT* Â^ro^XcAviaç àv0ucsi{&86a 9 ràv Ivt irovttt 

lovîo 00T60Ç âxKT* dcx8p<rtxo(i.ciç« 

« Voilà les monuments de la ville que Phœbus à la belle che- 
« velure a fondée près de la mer d'Ionie. » 

Cette inscription était placée, sur le piédestal de sa statue , en 
anciens caractères. Paus. , Eliac, Y, c. 22. 

(a) Thucydide, lib. I , c. aS, et Scymnus, v. 439, R. Rochette, 
Hist. des colonies grecques y t. IH , c. XX. 






LIVRE m, CHAPITRE VII. 355 

La protection d'Auguste (i) ni la sagesse de ses insti- 
tutions (2) n'ont pu la sauver, et il ne reste plus 
pour reconnaître la, grande et magnifique ApoUoniCy 
voisine du pays des Tàulantiens (3) , que son nom 
mutilé comme ses édifices. 

Apollonîe fut primitivement appelée Gylaceia, du 
nom de Gylax (4) , chef de ta colonie corinthienne , 
qui fonda ce comptoir sur un terrain appartenant aux 
Ulyriens. Soit que les Corcyréens intervinssent primiti- 
vement dans l'établissement d'Apollonie ou non, chose 
encore cx>ntestée, il paraît qu'ils y furent dominants, 
car le type de Corcyre se trouve sur toutes ses médail- 
les (5) , à l'exclusion de celui de Corinthe. Cependant 
Casaubon observe que Thucydide, Dion Cassius et 
Pline ne donnent à cette ville que le titre de colo- 
nie des Corinthiens. Strabon, en lui décernant cette 
dernière qualification, s'accorde non seulement avec 
Scymnus de Chios et avec Pausanias (6) , ma,is il a suivi 
en cela l'usage et l'exemple de plusieurs autres colonies 
grecques , qui reportaient leur fondation à deux métro- 
poles. Yoilà ce qu'on dit au sujet de l'origine d'une 
ville effacée tout entière du livre de vie («y). 

(i) Auguste, qui avait fait ses études à Apollonie, protégea 
particulièrement cette ville. Velleius Paterculus , lib. II , c. Sq , 
Suet. , in vitd Augusd, 

(a) Voyez Aristot. Politic. lib. IV, c. 4 ; -^ian. var. hist , 
lib. Xlll,c. i6. 

(3) Cicéron l'appelle magnam urbem etgras^m, Philipp,%l, 

(4) Steph. Bjz. V. ruXoéxgia. R. Rochette, t. ibid, 

(5) Spanheim. dissert. IX de urb. et popul. n. p. $71. 

(6) Lib. V, c. aa. 

(7) V. Thucyd. lib, I, c. a3, 3i; Plut, in Themisf. §. 24. 

23. 



356 VOYAGE DK LA GREC!'. 

Ijt monastère de la vierge d'ApoHonie, élevé ptr 
les chrétfens comfite un signal de reccmnalssance au 
militai» des débris d'tut vâ»t6 viNHifrage , se glorifie 
d'avoir eu pour fondateurs les Taulaitfiens, qui re- 
çurent des apôtres les doctrines de Févangile. « Les 
« saints de rétémel , disent les reKgieux , après le ren- 
te verseindiit des autels du paganisme par de^ barbares 
a que le nord vomit s»r la Grcee, bâiirent sur les rui- 
« nés du temple de Dimitra ( Cybèle) la première église 
(c qu'ils dédièrent à la «nère du sauveur, auprès de Ifl* 
« quelle on a relevé, à diverses époques , le couvent qiii 
« existe nniintenant. Cette frêle nacelle, jouet desora- 
« ges , saccagée p^r Tarmée d'Amurat ( i ) , incendiée par 
« Soliman (a), est sortie de ses cendres et s'est restan- 
« I 1 1 É <■ ■ .1 ■ I ■ ■ Il ■ " 

(i) On Stait qu'il y a eu plusieurs viikis de ce nom, etj« 
n*ose affirmer que ce soit de celle-ci dont les historiens turcs 
veulent (aire mention quand ils disent, (à Tannée iSd'i, répon- 
dant à 784 de ITiégire ) « Après avoir mis ordre auxaf- 

« faîres de TAsie , Amurat foit passer le détroit de GalIipoH à 
« ses troupes , débarque en Europe et viient assiéger Apollome, 
K que les.Tiircs appellent Bolina. Cette piaoe , qu'Hne sitoalioa 
« avantageuse et de l^onves fortifi^aiioiKS paraissaieat àe^* 
« rendre imprenable, pouvait du moins arrêter long-temps le* 
« armes ottomanes; mais le ciel, disent les historiens dires, se 
«t déclare pour Amurat; et la ville est emportée* d'assaat. On ra- 
•t conte que ce prînce , désespéré de la résistance opiniâtre des 
« habitants , passa toute une nuit en prières , pour obtenir uo 
« heureux succès. Celte même nuit , un grand pan de murailles 
« fut renversé ; les Turcs qui s'en aperçurent montèrent eo 
« foule par cette brèche, et se rendirent maîtres de la ville. » 

Abrég. chronolog. de Vhist. ott. par De la Croix, t. I,p. ïï9' 

(a) Cet empereur, en 1 537, traverse rAoiis (Avecussa), enire 
dans TAcrocéraune, et vient attaquer Corfon. 

MarnrTor. ist. di Corfù , lib. V, p. 268. 



LIVRE III, CHAPITRE VII. SSy 

f( rée toujours au même lîeu , où elle avait primîtive- 
« ment j^té son ancne d'espéraiice. » 

C'est ainsi que les Caloyers racontent iliîstoire de 
leur monastère aux étrangers , mais ils ne peuvent pré- 
ciser Tcpoque de la destruction d'ApoHonie, ni com- 
ment elle a perdu son nom , qu'on ne retrouve cité par 
aucun historien des derniers temps du bas empire (i). 
Il n'est pas moins difficile, en examinant les lieux, 
de détenniner son enceinte placée à dix stades (^) 
de l'Aoïis, «t que Strabon fixé à soixante du bord 
de la mer (3), distance qui est celle du port dan- 



(i) Anne Comaène, Nicetas, les deux Nicéphores, ni aucun 
des Byzantins ne citent le nom d'Apollonie. Castaldus est le pre- 
mier qui a fait connaître celui de PoUine. 

Palmer., lib. I, c. ^7, p. 159. 

N, B. Cependant il est probable que sa destruction totale fut 
p^térîeure as cinquième siècle, car 00 trouve un de ses évéques» 
£usèbe, dans lali^e des pères du quatrième c^dle général de 
Chalcédoine en 45i , Reg. VIII, Lab. IV j Hard. II et Baluz. in 
coliect. Depuis cette époque, 'le siège de cette ville fut trans- 
féré à Byllis, dont les prélats connus sous ce titre et celui d*A- 
pollooie furent : 

Évoques de BjrlUs et d'ApoUonie, 

I . Félix , au concile d'Éphèse ; 

1, Eusèbe, que je viens de citer; 

3. Philocharis, au synode de la vieille Épire. 

{1) Dix stades ou un mille un quart. 

(3) Soixante stades ou sept milles et demi^ Strab., lib. VII y. 
p. 3ï6 ; Scylax ne porte que cinquante stades. Plin., lib. VII. 
M. P. Ptolem. , lib. III, c. i3, fixe son gisement par 4^, 6; 
et celui de Tembouchure de TAoûs par ifi^ o\ 4o, o; mais 
ces données sont fausses, comme on peut en juger en les 
rapprochant de la détermination astronomique d' Avlone , fixée 



358 VOYAGE DE LA GRiCE. 

gereux de Poros, qu'on trouve à l'embouchure de 
l'Aoùs. L'éloîgnement de l'enceinte présumée de la ville 
au rivage de l'Adriatique est de deux milles ; la mer 
commimique dans la plaine avec un lac salé qui for- 
mait peut-être autrefois un pori intérieur pour les 
barques. 

Dans l'emplacement d' A pollonie et de ses édifices , on 
voit des buttes formées de colonnes brisées , de portions 
de frises 9 d'écUts de chapiteaux et de briques sur 
lesquelles on lit le numéro des légions qui les avaient 
fabriquées. Quelques cippes rappellent des noms il- 
lustres ou ignorés d'hommes que l'égalité du tombeau 
recouvre d'une même poussière. Trois mots sauvés 
de l'oubli indiquent le monument d*un ximyntas (i), 
dont le sarcophage annonce les dernières vanités , par 
les ornements sculptés à l'entour. 

ApoUonie couvrait suivant toute apparence des 
groupes de collines isolées; sur une d'elles on remar- 
que une colonne d'ordre dorique qui a douze pieds de 
circonférence, et les proportions de ce style sévère. 
C'est le dernier débris restant sur pied , d'un temple 
de cent vingt pieds de longueur, sur quarante-huit de 
large. On avait, en i.8i3, déterré de dessous ses dé- 
combres une statue de Diane en marbre, qui fut 
donnée à M. Spiridion Forti, ministre de S. M. B. 
à Corfou. On y avait trouvé quelques années avant 



par le capitaine Gauttier. César fait mention de cette ville, 
B. Cl. 111 , S. II, 12, 75 , 79. 

(i) <l>IAmn02 AMYNTA2 XAIPE. Un marbrier turc, établi à 
Phracola, avait brisé le couvercle de ce sarcophage, sur lequel 
il y avait des figures. 



LIVRE iii, chapitre: VII. SSq 

utï bas-rdief, représentant Apollon monté sur un char 
traîné par les Heures, scène que le Poussin a reproduite 
dans ses tableaux (i). 

Les médailles nombreuses qu'on trouve chaque 
jour dans ces ruines (où l'on découvrirait sans doute 
d'autres objets d'une plus haute importance ) portent 
presque toutes la tête laurée d'Apollon, avec l'inscrip- 
tion des Apolloniates{pt)Vdî\ vu aussi plusieurs corna- 
lines gravées en creux , représentant le dieu jouant de 
la lyre. Tout retrace ainsi , dans sa désolation même , 
l'état de gloire d'une ville qui n'est plus visitée que par 



(i) Le docteur Holland y vit, à son passage en 1811, un 
très-beau bas-relief représeQtant un homine frappant la terre du 
pied , devant une femine agenouillée qui levait les bras au ciel , 
tandis qu'un autre personnage cherchait à éloigner le premier 
de sa victime. L'attitude de la femme était très- remarquable , 
et le travail, quoique altéré pair le temps > paraissait d'un fini, 
admirable^ 

(2) Bronze. Tète laurée d'Apollon ou de Bacchus à gauche 
R. AUGAAniSlATAN. Come d'abondaoce , de laquelle semblent 
sortir des feuilles de vigne et des grappes de raisin. Des deux 
côtés dans le champ, deux cornes d'abondance, plus petites et 
renversées ; festons. 

Argent.^lMmo:^, Xête d'Apollon laurée à gauche. R. AIIOA- 
AHNIATAN. Sur deux lignes. AMIANT02 202IA0X0Ï. Trois 
jeunes filles se tenant par la main, dansant autour de trois pe-r 
tits monts ou brasiers allumés. 

Argent. Trois femmes se donnant la main autour d'un foyer 
allumé, ^ 

AnOAA 
A10NÏ20 

Anpos 

Cette médaille a été d'abord connue de Guillaume Choulius, 
et après lui par Hub. Goltzius. 



f 



\ 



I . 



360 VOYAGE D£ LA GRàcC. 

les pâtres albanais , Jorsqu'ik.rainèlient leurs Iroupéaux 
des ^montagnes de U Qandavie ^ dans tles :plaiiies du Mu*- 
saché et sur les bords de rAdriatique* Aûifii lé parcours 
xl'Jbiver des hergers de la Taulantie est 'étaUsAi aux me- 
lues lieux où. paissaient aUtre/bis les béliers àonsa- 
crés au saleil^ xj^id étaient confiés à ktgànde des ci" 
tqyens les plus distinffiés d JpeUonie ( i ). 

C'est là ce qui reste d'ApoUonie, ^'on peut Mgar* 
der comme l'extrême frontière du lerx'ttoiré elassi^iie 
de la Gr^èce., quoique JËpidamne réclame la gloipe d'en 
avoir fait partie. 

Je rappelle, après cette excursion , l'attention du lec- 
teur sur l'itinéraire d'Avlone à Berat. La route qu'on 
suit se rapproche pendant un quart de lieue, en mar- 
chant à un mille du rivage de la mer. La culture com- 
mence sur la droite^ dans un terrain qu'on sème en 
maïs. De là on tefunie «au nordniord-est pendant deux 
lieues, en pm^ongesnt une plage basse couverte de sa- 
lines, et on se dirige à l'est l'espace de deux lieues, 
sans avoir aucun vitlage en vue. A cette distance, on 
arrive au bac de laToïoussa, et l'on ti'ouve, sur les 
deux rives du fleuve , des caravansérails. Ils étaient en- 
combrés de voyageurs, lorsque mon frère y arriva. On 
attendait depuis plusieurs jours la baisse des eaux, 
dont la i^idièé nepemvettàit pas de manœuvrer le pon- 
ton, pour passer. Comme le fleuve rentrait alors dans 
sonJit, on vit enfin le bac se détacher et ^a|;iier la 
rive gauche; et après s'être embarqués dans le plus 
grand désordre , on poussa au4argeeton passa, comme 
par miracle , l'Aoûs. 

(i) Hérodote, Calliope, c. XCIII. 



LIVRE III, CfliLPITIl^E VII. 364 

De la rive pierreuse de ce fleuve, <ni s^enfomee ^dans 
une plaifie oôu^rte de tsabîne xet d'agnas eastos , ar^ 
bustes très - répandus dans Cous èes tieux humides de 
l'Albanie^ et après avioir tnarché une â6ini*lie«ie entre 
ces hd tiers , on -débouche dans «ne tampagne eutervée 
qui a «ne lieue de traverse, en kissant à gauche 'le vil^ 
lage de lièvano. Qn iparcourt nmimélKatement ffprès , 
pendant trois /miUes, une vaste ^lisière de|N»airîes , 'Cpii 
se déploient du /coté de TAidriatMpie. La vue we s'affrète 
dans cette étendue que sur des buMes ccrutertes de 
baraqiiies de nomades escoittés de iobienis terribles, 
cpii gardent des troupeaux de inétes i^ eotties et de 
chevaux, renommés comme les méilleun de t<yQte la 
Turquie d'Edrrope , |>a<ir Ja beavté de leurs fermes ^ 
la vitesse de leur course. On aperçoit aussi quelques 
camps de Bohémiens ou Tzingaiî, rafoe immottde, 
éti^angère à {a société fqu'elle abhorre, et dont elle est 
justement repoussée. On i^etrowe tm ^i^ançant des cot- 
lînes , qu'on suit pendant une :hefipe et demie ^ -spranl 
'd'arriver au grand village de Swése^. 

Il £iut avoir voyagé dans ^eette partie 'de f Itlyt4e , 
pour cûsanaitre combien iront men6<Gmgèt«e6 les rela- 
tions qui vantent l!hospitaèité des Orientatrt. fjn Ma» 
hômétan ne reçoit en géoeral jamais un étraiftger daiïs 
sa demeure, quand il n'est pas de sa religion; et les 
chrétiens , qui sont >obKgés de lui oirrrir leur porte, te 
regardent presque toujours comme un hôte ittcom- 
mode, à moins qu'ils né fondent sur sa réception l'fes- 
pérance ide quelque afiibaine lucrative. Ges idées ne 
purent m&ne déterminer ies Schypètars dit^ètiens de 
Moviéseia àioj^ tiion frère; et oomtne il n'y avait pas 
de caravansérail dans le village, il fallut enlever de 



36a VOYAGE DE LA GRÈCE.' 

force un gîté pour passer là nuit. En vain il recou* 
rut aux prières et aux menaces pour obtenir un peu 
de paille; il dut coucher sur la terre, au milieu de 
ces rustres, qui lui refusèrent même le feu nécessaire 
pour sécher ses vêtements trempés par la pluie. Cepen- 
dant ces hommes, faux et rusés comme le sont tous les 
barbares , retrouvèrent le lendemain des prétextes pour 
s'excuser auprès du voyageur. Ils se confondirent en 
protestations; ils avouèrent leur grossièreté, et tout 
cela pour extorquer des étrennes , que la prudence vou- 
lut qu'il leur donnât. Us le prièreiit ensuite de dire de 
bonnes paroles pour eux au visir Ibrahim , auprès 
duquel il se rendait, mais d'un ton qui n'était pas un 
des signes les moins évidents de la décadence du pou- 
voir d'un chef, dont les vassaux méconnaissaient depuis 
long-temps la trop paternelle autorité. 

Aux environs de Novésela , on ne rencontre de toutes 
parts que des hordes de Bohémiens campés sous des 
tentes, qui ont fait leur patrie des plaines du Musaché. 
Les indigènes prétendent que cette lèpre. de l'humanité 
s'est implantée depuis plus de huit siècles dans l^llyrie 
macédonienne, circonstance qui s'accorde assez avec 
le temps de leur arrivée dans l'Orient, puisque ce fiit 
sous le règne de ISicéphore qu'on vit surgir ces vaga- 
bonds pour la première fois dans l'empire. De quelle 
contrée alors connue du monde venaient-ils? Quel avait 
été leur bercf au ? voilà ce que personne ne peut af* 
firmer. 

Fleuri , dans son Histoire ecclésiastique , les fait sortir 
d'un mélapge impur 'des hbrdes des xittingans ', avec 
quelques tribus juives^ et.il dit qu'ils étaient nombreux 
dans la Phrygie^, sous le règne dé Michel-le-Bègue; 



LIVRE. m, CHAPITRE VII. 363 

D'autres voient en eux les Parias du Gange, et Voltaire 
retrouve dans oes en&nts de Belial , des prêtres d'Isis 
et d'Osiris (i). Quelques personnes croient reconnaître 
en eux les Berbers de l'Afrique , et toutes ces indue* 
tions, quoique hypothétiques, peuvent être véritables. 
Pour moi, je crois les Bohémiens contemporains des 
premières sociétés. Restés informes , comme les hordes 
que la civilisation n'a pas policées, on les 'retrouve 
magiciens et Aimées sur les bords du Nil, jongleurs 
et bayadères dans la presqu'île du Gange. Hommes et 
femmes , depuis l'origine des peuples , exercèrent tou- 
jours le métier de la divination, et l'art infâme des 
danses lascives, dans, lesquelles les jeunes filles sont 
élevées dès l'enfance. Ces prétendus prêtres et prêtresses 
étaient sans doute les mêmes encore qu'Apulée appelle 
ironiquement {%) les oracles de la grande religion ^ 
et depuis ce temps ils ont été en possession d'abuser 
la crédulité publique, sous diverses dénominaticms , 
qui n'ont jamais pu les dérober au juste mépris de la 
société. 



(i) Le vagabondage a toujours été commun à une certaine 
caste de l'Egypte, dont la postérité s'est perpétuée jusqu'à ce 
jour dans le Delta. Comme aux temps anciens, les femmes disent 
la bonne aventure , font retrouver les objets volés , vendent des 
racines, des amulettes, des cailloux, de vieux métaux; et trom- 
peurs de bonne foi, trompent la crédulité qui les paie. On sait 
que ces individus des deux sexes, se disant prêtres et prétresses 
d'Egypte, étaient connus dans la Grèce et dans l'Italie, où ils 
répandirent le culte de la déesse Isis. Après le règne d'Auguste, 
on vit ces porteurs de gibecière, à la faveur de leurs tours, 
parcourir l'Europe , en cherchant à établir partout leur inf^iQç 
doctrine. ^oyez, l'Ouvrage de Gkissclini. 

{%) Magnae religionis sidéra. Apulei Metamorph.y lib. XI. 



364 VOTAGi: OB LA CRÈCE. 

S'il est dîffieUe de s'accorder sia* l'origine des Bo« 
hévûens^ le physicien <pii les ooMidère attentivement 
reoommtra dans leur fhjmmome somjire des traits Ae. 
ressemblance avec les Psylieset les négromanciens del'A- 
friiitte» S'il les interroge, ils lui répondront qu'ils sont 
Égypitiens; et il les verra s'ûrriter , si (comme les Grées 
le font pour lies humilier) il les appelle Djouk e/- 
Phiramtriy on chien de Phamoa , dénomination qu'un 
Bohémian regarde conune la plus sanglante injure. 

On a toujours cru remarquer dans ^tte caste un se- 
cret particulier qu'elle garde pour eacher sa croyance 
religieuse 9 mais cette réserve tient à son ignorance de 
toute espèce de dogmes. Prêts à suivre toutes les re- 
ligions , les Bohémiens n'en ont aucune , let sans mo- 
rale , comme sans conscience , ils n'ont dans le ghiftas 
(^qiô est leur idiome particulier ), aucun terme propre 
pour exprimer le oom de Dieu , que la reconnaissance 
trouve écrit cbns tous les oJajets de la création. Pour 
rendre ce nom d'une intelligence qi^il ignorent, les 
Bohémiens turcs se servent du mot allah^ les Ortho- 
doxes du théos des Grecs, et, suivant le pays qu'ils 
habitent, de l'expression en usage pour nommer Dieu, 
Ils n'en ont pas non plus pour diréTa/we, et telle est 
leur barbarie, qu'ils ne connaissent de termes pour dé- 
signer les nombres que jusqu'à sept. Au de^ dece taui, 
ijs se servent d'équivaljen^ts priai dans 4'ttutros langues, 
pour calculer leur «somptes (i). 



(i) Les traits phystonomicfues des Bohémiens de la Grèce sont 
les suivants : Ofôl noir taHlé en amande , rempli d'im feu sombre ; 
pommettes saillantes , mâehoire inférieure un peu proéminente , 
ttes acfuilin, dieveiix rudes comme ceux des Abyssins, extré- 



LIVR* Itli CHAPITRE VII. 365 

Les Bohémiens venus de la Phrygîe , ou de phis îoin , 
avaient été onbHés dafiiSr l'Asie, lorM^tie Jean Zinriscès 
leur Concéda des tertains air* environs de Philtppo- 
poli9, dont ils jouirent jusqu'en i r 1 2. Fersécutés à cette 
époque par Tempereur Alexis , sous le nom de Bogomiles 
ou sectaires implorant la miséricorde de Dieu ^ ceux 
qui échappèrent à ciet orage rcKgîeux cfeerchèrent un 
asyle dans le moiit Hennis^ que les Turcs, à cause de leur 
race qui s'y est perpétuée, appellent TcfUngué^Batcan , 
désignant les Bohémiens sous le» nom de Tehinguis ou 
Tchin * guénêts (i) H est probaWe que ce ftrt de là 
qu'on vit soi^ir les liordes qui, de proeiieea proche, 
se répaitdi^efft dans la Grèce, au sein de l'Allemagne 
et jusqu'en Angleterre, où leur secte immorale est 
demeurée ( mal^éla haute civilisation des trois royau- 
mes ) entachée du péché originel de ses ancêtres. 



miles &dpérieures longue horsi de prQfK)r|ioo » ptau: ou poîjsl 
d'embonpoint, ïambe mai^e ,1 tissu réduculaire noirâtre, tem- 
pérament sec et bilieux, caractère fougueux, inquiet, actif; 
penchant à la mélancolie dans la vie sédentaire , goûts anti-so- 
ciaux dominants, Tolubîlite et vocîfêrafion des Arabes dans 
réloeittion^ Ils appellent 7 

Soleil, eham* Ris, pcuvù. 

Lune,, schmoujiky OigBonSj j^ouhiMu 

£au, pani, peste, pou^L 

Bélier, backro. Chien, dj'ouÂ: 

Chèvre, bousni. Bœuf, gf^nf^ 

(1) ^eyssonel , Observations historiques et géographiques sur 
les peuples barbare» qui onC habité les bords du Bianube et en 
Poat-Euxi^, c. XYII, ^m^^%k. Hanneiiopiillde seetis, p. S74; 
Germa», Patriarch. C.P. HoâûlKin terl|iiaiB jejiwi^ FeVi p^ 114191» 
i4ai; Typic. S. Sabae, p. i3i ; Ann. Comnen. lib. XV, p. 4ai î 
Noirv. Canon. Coteler. n. 460. 



366 VOYAGE DE LA GRÈGE. 

Les Turcs, tolérants ou plutôt apathiques, indiffé- 
rents . pour les opinions religieuses des Bohémiens , 
qu'ils ne regardent ni comme. nia,hométans, ni comme 
chrétiens, les souffrent parmi eux. Ils en font leurs 
musiciens, et les pachas. leurs bourreaux ordinaires, 
tout en consultant les diseuses de bonne aventure, 
habituées à voler des enfants pour mçubler leurs ha- 
rems, pu qui amusent leur gravité par des danses im- 
pudiques. 

Au sortir de Novésela, on suit pendant yn mille 
les coteaux d'une vallée que fertilisent > (es, eaux de la 
Glénitza, rivière venant des montagnes de Skrapari, 
qui tombe dan3 l'Apsus. On découvre encore des cam- 
pements dé; Bohémiens, dont le métier est de con- 
duire de ville en ville des oiyrs^ auxquels ils arra- 
chent les dents, et qu'il font danser avec un violon. Du 
penchant des coteaux, on aperçoit à l'occident le cours 
du fleuve jusqu'à son embouchure dans la mer , dont 
les eaux bleuâtres bornent l'horizon. Au revers de cette 
colline, dernier point de vue d'où l'on domine l'Adria- 
tique , on traverse un village turc , où les voyageurs ne 
manquent presque jamais d'être harcelés par des chiens 
terribles, que les habitants se plaisent à lancer contre 
les passants. Bientôt après , on entre dans une gorge 
coupée de ravins, qui aboutit à Roscovo, bourg situe 
dans la grande vallée de l'Apsus. 

De ce plateau, on distingue six lieues à l'orient, les 
faites neigeux du Tomoros ou Ismaros , et les vastes 
sinupsités de l'Apsus qui sort de, ses glaciers* Au, midi, 
l'horizon se prolonge dans la direction des montagnes 
de Skrapari, dont les flancs occidentaux encaissent la val- 
lée de l'Aoùs. De nombreux villages, disséminés dans 



LIVRE III, CHAPITRE VU. 367 

cette riante partie de la Taulantie, ornent son territoire 
fertile, couvert de forêts et décoré de sites'qui forment les 
contrastes les plus frappants avec la misère et la bar- 
barie des paysans. On passe à gué une rivière limpide 
venant du midi, et au bout de six milles de chemin 
en plaine, on traverse l'Apsus sur un pont en pierre, 
qui a pour base des rochers remarquables par leur 
structure. Des crevasses d'une de ces piles naturelles, 
jaillit une cascade abondante et fraîche, qui fournit 
de l'eau aux besoins d'un caravansérail bâti à peu de 
distance , quand le fleuve est troublé par les pluies , 
ou échauffé par l'ardeur de l'été. De ce pont jusqu'à 
Tembouchure de l'Apsus, que l'on appelle Polina Er* 
gent (i),, ou Argent^ et quelques cartes anciennes Ar- 
genta (2), la distance est de seize milles jusqu'à la 
mer , et de douze j usqu'à Berat. 

On s'éloigne un peu dans la plaine pour doubler les 
vastes replis de l'Apsus, et une lieue à l'orient du pont, 
on arrive au bord de la rivière de Grabova ; le fleuve 
prend au-dessus le nom de Beratino, qu'il conserve 
jusqu'à Berat. On est entré dans la ville, et on se de- 
mande encore où elle est ? Mais il n'en est pas de même 
de ioji château , qu'on aperçoit à une très-grande dis- 
tance, à cause de sa situation au sommet d'une mon- 
tagne dominée par des hauteurs que couronnent, dans 
le lointain , les coupoles pyramidales du mont Tomoros ; 
faîte majestueux du grand diaphragme ' de la Macé- 



' i ■ I 



. (i) Belgrade Acropole sur la Polina, ou rivière d'Apbllonie. 

Bucang.HisU de G. P. sous les empereurs français , lib. Y, p. 149. 

(2) Les Byzantins en avaieui fait le nom de Xapllawic , XapÇav 

'TcoTapLoç.-— AirN;GoMNXif. lib; ni; Càng., p. 287; Alex. Comnek. 

p. i%a, 126, 392^393; ; ' 



368^ VOTAG^K DE'XA GRJTCE. 

domie>, fnetplosieiH's écvWmns s^obsttnent à classer dans 
rAcro<eéraane(i). 

Béiat est une vtlle moderne , bâtie, à ce qne Ton 
croMi, sous le règnede Théodose, le jeune, qui lui donna 
le nom de P^lcheriopolis^ ^ à cause de sa sœur Pul- 
cbem,» pi^neesise alors toute-puissante dans Fempire. 
Le9 Bul^res, qui ta conquirent, firent, par une simple 
traduction ^ns la hngue slave, dis ce nom, celui de 
Belgrad. Pbstérieurement, on la trouve appelée par 
Paîchymère, cité dans- les notesrdé Léon Allatius, Bel- 
gfadUy tt Betagrita^ suivant Cantacuzène (a). Mais 
e41e ne commence à être clairement indiquée que dans 
l'histoire de Grégoire (3), qui parle de son acropole 
ou château, comme d'un: fort escarpé et situé pour 
cmisi 4ii^ aunisssus des nuages. Son nont se re- 
connaîtrait à peine maintenant, si les Turcs, qui s'en 
emparèrent , af^s la mort deScanderbeg , ne lui avaient 
conUore le nom SAmaut Beligmd^ ou Belgrade des 
Anfaoutesr (4) , car elle n'est plus désignée parmi les 
Grecs que so«qs la dénomination de Berat. 



"^*- 



(x) C*t&t un? des Imnckai de l'AcvoGéravne , répètent-ils^ Ce 

fut d^QS ^s escarpements que s^ réfugiât ]S(.dfie y, époiiae de Je»i 
Radomer , pirince de Servie , poursuivie par l'empereur Basile 
Porphyrogenète, an. c. 1017; Gott. StriUer. c.XII, S- i^7« 

(2) Iti notis ad Acropofitam , p. 278. Cantacuz., lib. II » c. 3^, 
qm écrilf son nom BaXXaypira » et les Grecs de ce temps ( BsXXt- 
Yp^ë rà), dont Castaldus a dérivé Belgrade, qu'il place par 
erreur sur TAoûs , dont le cours était alors inconnu. 

0) En parlant de TinvasicMi de AticheU despoDe d'Épire et 
d'ÉtoUe , datfts la Macédoine^ ili dit que le» ennemis assiégpeaîeBt 

Gasa»^ lib* HI , caput mltimum. 

(4) Nomeu habet hoc Albaniae vel Arbant» (sicut vulgiis 



LIVRE III, CHAPITRE VII. 869 

L'acropole , dont parlent les historiens du Bas*£m- 
pire, occupe le sommet d'une croupe taillée pres- 
que à pic du côté de l'Apsus, qu'elle domine à une 
grande hauteur , sans être pour cela située au-dessus 
des nuages, La forme du mur d'enceinte approche 
de celle d'un parallélogramme irrégulier, de deux 
cent ijuarante toises de longueur, flanqué à des dis- 
tances inégales par des bastions, et fermé d'une triple 
porte à tourelles et mâchicoulis. Dans l'enceinte, 
on voit le sérail du visir, et deux cent cinquante 
maisons habitées par des Toxides chrétiens du rit grec. 
Comme cette forteresse, malgré sa hauteur, était. do- 
minée , on a fait construire au couronnement du ma^ 
melgn qui la commande, un fortin crénelé et garni de 
quatre tours. Mais dans ce donjon , comme dans la 
citadelle, il n'y a pas de sources ni de citernes, ce qui 
fait qu'on l'obligerait promptement à capituler, si une 
pareille forteresse méritait l'honneur d'être investie. 
Les Albanais jugent tout autrement de son importance. 
Us la regardent même comme un boulevard de pre- 
mière ligne, et Ibrahim pacha faisait réparer les brè'^ 
ches de ses remparts avec des planches et des fagots d'ç- 
pines, lorsque mon frère vint pour le rassurer sur la 
prétendue invasion des Français, qui tenait dans ce 
moment toute la haute Albanieen alarmes. 

Graecorum vocat ) Beligradum , hoc est arx Alba. Qujppe con- 
juncta cum oppido arx est, quae a Valona, celeberrima nuiic 
etiam Epiri civitate ( Léo imperator Auloniam , veteres Aulooem 
dixerunt ) unius itinere diei distat. 

Leunclav. Pand. hist. Turc. p. 444. 
Yid. Barlet. Scodr. invita Scanderbeg. lib. I, p. 2o3 , édit. 
Argentorat. i537. 

L u4 



370 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

La ville basse, située au fond d'une gorge presque 
toujours couverte de brouillards épais et malsains, 
est divisée par TÂpsus en deux quartiers appelés Morè< 
Tchèlebi et Goritza, habités par une population de 
six mille individus, dont un tiers au plus sont maho- 
métans. On compte parmi eux de riches proprié- 
taires et quelques marchands, qui fréqu«atent les 
ports du royaume de Naples et la foire de Sinigaglia , 
où ils sont dans Tusage d'acheter des ^marchandises 
étrangères, depuis que le commerce de l'opulente Ve- 
nise, reine détrônée de l'Adriatique, a cessé d'appro- 
visionner l'échelle d'Avlone. 

Le visir Ibrahim, qui armait son acropole pour s'op- 
poser à une invasion des Français, cachait sous ce 
prétexte aux yeux du peuple, des inquiétudes bicji 
mieux fondées. Ravi de la candeur de mon frère, il lui 
confia ses chagrins et les tristes pressentiments ■ de sa 
ruine inévitable. Il lui révéJa les machinations d'Ali 
pacha , qui avait depuis long-temps juré la perte d'un 
homme uni à ses propres enfants par les liens de la 
nature et du sang (1). «Je n'ai jamais eu,» disait-il, 
« ^He des amis de mes richesses, et mes serviteurs les 
ic plus fidèles m'abandonnent, depuis que je cesse de 
a les payer. Ma bourse est épuisée, et mon autorité 
ce ôesse avec mes moyens pécuniaires, tant le cœur des 
« Albanais est ingrat et vide de reconnaissance. L'or 
« de mon ennemi l'emporte dans le divan, ses calovn- 



(i) Ibrahim pacha était le bcau-pcre de Mouctar et de \e\i, 
fils d'Ali pacha , et ces alliances ne purent le préserver de sa 
chute. Voyez , pour ce qui concerne ce visir , THistoire de la 
régénération de la Grèce , t. I , II et III de la seconde édition. 



LIVRE III, CHAPITRE VIIÏ. 3n ï 

a nies prévalent contre mon innocence. Il agite main- 
te tenant les Albanies, sous le prétexte mensonger d'une 
« invasion prochaine des Français, auxquels il ni'ac^ 
« cuse d'être vendu, comme il m'accusait il y a peu d*an- 
(c nées de l'être au^i;: Russes , alors possesseurs de Corfou. 
« Sous ce prétexte, il médite ma destruction et celle de 
« ma famille, qui depuis plus de trois siècles gouverne 
a paisiblement le Musaché;... » et portant ses regards 
vars le ciel : <c Le méchant souillerait la vertu même de 
« soil souffle! Ne retournez plus auprès de lui; il liait, il 
« abhorre, mais ils craint votre frère^^t il n'osera pasat- 
a tenter à ses jours. Demeurer près de moi ^ soyez mon 
« consolateur, mon conseil, l'ami d'un vieillard, qui 
(c ne demande qu'à descendre en paix au tombeau ! » 
Mon frère , obligé de répondre avec circonspection 
h cet épanchement d'un homme faible, le quitta et re- 
vint après deux mois de souffrances partager avec moi 
d'ciutres peines et d'autres dangers. 

CHAPITRE VIlI. 

observations sommaires sur l'état ancien du Pachalic d'Avlone. 
— Tableau synoptique de ses divisions modernes. — Des- 
cription de la Taulantie ou Musachè , depuis Berat jusqu'au 
fleuve Genussus ou Tobi. — Sources de la branche droite de 
l'Apsus. — Lac Treboutchi. — Rivière de Carbonates. — Ruines 
de Daulia.. — Limite septentMC>^le du Sangiac d'Avlone. 

Strabon et Ptolémée placent dans Flllyrie macédo- 
nienne les peuples de la Taulantie qui habitaient du 
côté de l'Adriatique (i). Us rangent sur le plateau 

^ — — — - - -■-.I I ■ I I --- — 

(i) Strab. lib. VII, p. 3i6 ; Ptolem. lib, III, c. 1 3 ; Plin. Nat- 
hist. lib. III ^ c. 22. 

24. 



37^ VOYAGE DE LA GRECE. 

occidental qui s'appuie aux monts Candaviens, en pro- 
cédant du midi au septentrion^, les Buliones ou habitants 
du canton deSkrapari, les Apoiloniates qui occupèrent i 
sur les deux rives de l'Aoûs, l'étendue actuelle du villaïeti 
d'Avlone, les Taulantiens proprement dits ou Musa- 
chéens, les Penestes que je crois être les riverains du 
lac Treboutchi , lesParthiniensou vassaux du Cadilikde 
Prèsa , et les Phryges ou Bryges qui vivaient aux bords 
du' fleuve Matis, maintenant appelé Matia. Toutes ces 
peuplades possédaient, au rapport des écrivains anciens, 
un pays fertile, riche en fruits, en vignobles, en pro- 
ductions variées , à l'exception de quelques parties mon- 
tueuses, qui étaient habitées , comme elles le sont main- 
tenant, par des hordes belliqueuses , adonnées au 
brigandage, et plongées dans la même anarchie où 
Ton retrouve les Schypetars du mont^Dgirad, d'El- 
bassan , et des missions latines des Mirdites. Cependant 
ce pays était généralement considéré du temps des Ro- 
mains, malgré les mœurs féroces de ses habitants, 
comme une source féconde de richesses. Les procon- 
suls de ce temps-là,, comme les satrapes mahométans 
de nos jours accoutumés à y faire fortune , n'étaient pas 
traités différemment à Rome que ceux-ci ne le sont par 
les membres du divan. En un mot , le titre de gouver- 
neurs de la moyenne Albanie répondait et répond en- 
coi^ à celui d'un proconsul opulent , dont il est égale- 
ment avantageux d'être le protecteur ou le protégé. 

La Taulantie, plus que les autres parties delà Grèce, 
a éprouvé le fléau de toutes les guerres qui précédè- 
rent rétablissement et la chute de l'empire d'Orient. 
Ses villes avaient été plusieurs fois détruites et re- 
levées , lorsque Justinien , touché des malheurs d'une 



LIVRE lii, CHAPITRE VllI. 3^3 

province dans laquelle il était ué, ordonna de rebâtir 
Trana , ou Tyranna , Avlone et Mouseîon , maintenant 
appelée Moschopolis , ou W//e des MoscheSj peuplade 
pélasgique qu'on croit avoir donné son nom au Mu- 
sache. L'empereur fit en même temps fortifier le défilé 
des portes Canda viennes , et bâtir des postes militaires, 
pour arrêter les incursions des barbares, qui se répan- 
daient dans les provinces de l'empire, dont ils traî- 
naient les habitants en esclavage, jusqu'au delà du Da-^ 
uube. Mais ces châteaux, comme la multiplicité des 
lois de Justinien (i), ne pouvaient plus soutenir un 
colosse frappé de vétusté , dont les pieds reposaient sur 
un sol volcanique. Les Scy tho-Slaves , les Triballes , 
avaient renversé ses tétrapyrges, lorsque, d'autres peu 
pies du nord, enfants de la Scandinavie, les Normands 
parurent à leur tour dans l'IIlyrie. Vainqueurs des Sar- 
rasins au champs de Syracuse , vainqueurs des Grecs 
sujets de la nouvelle Rome, aux plaines de Dyrrachium ^ 
lieu témoins des connbats de César et de Pompée , les 
soldats de Roger, poussés par l'instinct de la gloire , 
venaient s'établir dans les plaines de l'Apsus, pour y 
attendre les Turcs, qui se préparaient à entrer sur la 
scèae de l'Europe. Mais le sort de la Grèce était ar- 
rêté dans les immuables décrets de la providence, et 
ni les descendants des Normands , ni les efforts de Scan- 
derbeg qui suspendit un moment le cours de la for- 
tune d'Amurat , ne purent sauver l'IIlyrie macédonienne, 
que ses successeurs accablèrent du poids de leurs armes. 
Rangée depuis ce temps sous le joug des Turcs , or- 
gueilleuse de ses fers, l'Albanie, dont une partie des 



(i) Gorrupiissimse reipublicae, pluûmai leges. ïacit. 



« 



N^ \ 



« • 
y 



374 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

habitants embrassa la religion du vainqueur, a oublié 
sa gloire antique , pour s'attacher aux sultans dont ses 
guerriers sont les meilleurs soldats «t les sujets les plus 
inaccessibles aux suggestions étrangères (i). 

C'est ici le lieu de fixer, suivant l'ordre des temps > 
les démarcations de la moyenne Albanie, lorsqu'elle 
eut cessé d'être appelée Thème , ou préfecture de Dyr- 
rachium. On sait que les historiens de Scanderbeg as- 
signent pour bornes au royaume de ce prince , le golfe 
d'Ambracie et les bouches de Cattaro. Ils reculent vers 
l'orient ses frontières jusqu'à la Servie, ce qui lui don- 
nerait plus d'étendue qu'au territoire dépendant des 
rois de Macédoine. Mais en lisant l'histoire, on voit 
que ce prince ne possédait, à proprement parler, que 
Croïe, Lissa ^ Dyrrachium, et la partie du Musaché 
qui s'étend le long de la rive droite de l'Apsus. On ap- 
prend en même temps, qu'en sa qualité de soldat de 
Jésus-Christ ( titre qu'il prenait ) , Scanderberg était 
chef d'une ligue composée de seigneurs latins , qui te- 
naient sous divers titres, les principales contrées delà 
haute Albanie. C'étaient au nord les seigneurs du Za- 
drima, district voisin du lac Labéatis, et de Daim dans 
laDardanie. Il comptait d'une autre part sous ses dra- 
peaux, Paul Ducagin, frère de Nicolas; les tribus in- 
dépendantes de la Chimère, les barons d'Argyro-Cas- 
tron, de Tile-la-basse ou Titopolis, maintenant appelée 
Tebelen (2), et de Chomile, place forte voisine de 

~^™ ^-»— ^— i^— ~^— ^i— ^■^— Ji— ^ I ^»^-«»— »»»»^— »^^— ^^■^M^.— ^»^^.»-l^— ^—^^^^—l ^— ^M^— ^^— ^^— i^^» 

\ 

(i) L'Albanie et la Bosnie sont ajuste titre les deux provinces 
regardées comme les boulevards de l'empire ottoman , à cause 
de l'esprit belliqueux de leurs habitants , auxquels un fanatisme 
aveugle tient lieu de patriotisme et d'honneur. 

(a) Voyez les fragments d'une chronique trouvée à Argyro- 
Castron , à la fin du dernier volume de ce Voyage. 



LIVRE lll, CHAPITRE VIII. ^75 ' 

Zulati. Dans ce catalogue, il n'est pas parlé d'Arta, 
que Cyriaque d'Ancône visitait à peu près vers cette 
époque, et qu'il nomme Acarnania , ni de Janina ville 
alors florissante, quoique déjà conquise par Içs Turcs. 

La ligue chrétienne que réunit Scanderbeg sous les 
drapeaux de la croix pour combattre A murât, méri- 
terait d'être célébrée par quelque Tasse moderne, car ils 
furent grands devant Dieu, les hommes de cette époque, 
parleur courage et leurs exploits. Le poète redirait (i) 
comment AriamnitesThopieGolèmi, guerrier de haute 
origine et de puissante autorité , à cause de la noblesse 
de ses ayeux et de son habileté dans l'art de la guerre, 
conduisait de nombreux escadrons de cavalerie, et des 
bataillons d'Epirotes redoutables aux infidèles. Ce 
prince, obligé de se soumettre à Amurat, s'était 
rendu son tributaire, après la prise de Janina par 
Cara Eurenose qui l'emporta d'assaut (2) et désola 
les riches contrées voisines de cette opulente cité. Sa 
haine contre les infidèles s'était ranimée à la voix de 
Scanderbeg qui l'invitait à la vengeance. Il voulait res- 
taurer l'honneur antique de l'Épire qui était soumise 
à ses ordres depuis l'Aoûs jusqu'au golfe Ambracique : 
ce héros avait reçu le surnom de grand de la part des 
Ëpirotes et des Macédoniens , à cause de son dévoue- 
ment à la cause sacrée de l'évangile et de la Croix. 

On montrerait André Thopie rangé sous les mêmes 
bannières, brûlant du désir de châtier Turacan qui avait 
désolé le Musaché et égorgé une foule de Toxides , en 

(i) Voy. Barlet. Scodr. in vit. Scanderbeg. lib. II, p. 37 
38, 39. 

(a) i4î*4> «ie Thégire 8a8. 



376 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

dressant auprès d'Avlone un trophée composé des 
têtes d'une foule de chrétiens. Illustre par ses armes 
et son grand âge , ce chef était accompagné de ses fils 
Comain et Mnsaché , de son neveu Tanusios dont les 
ancêtres avaient fondé Croie et Petrella. Ils réunissaient 
les troupes levées dans le territoire de leur mouvance 
situé entre Épidamne et Tyranne la petite. 

Autour de ce prince marchaient ses tenanciers qui 
étaient les seigneurs de Stouria, de Cherabi (Crabous), 
Pharca ( Phourca ) , Chimarra et Vlicha rangés sous la 
bannière de Georges Stresios fils de Balsès. Jean et 
Boïck ses frères qui avaient d'agréables possessions 
entre Croïe et Lissa étaient restés dans leurs foyers à 
cause de la faiblesse de leur âge. 

Indépendamment de ces capitaines il en était \enu 
plusieurs, unis de cœur et de langage, avec Scander- 
beg j tels que les princes Paul et Nicolas de la tribu des 
Ducagins. Ces derniers possédaient au delà du Drin la 
province que les Schypetars nomment Zadriraa supé- 
rieure, région vaste qui s'étend jusqu'à la haute Mysie, 
abondante en fruits, en sources, en rivières, habitée 
par une race d'hommes féroces. 

On présenterait sur la scène Luc Zacharias, seigneur 
de la haute Zadrima , que le Drin , comparé par son 
historien à l'Eridan, baigne de ses eaux; Pierre His- 
panus, Alexis Bosdar, Uroos et Miros ses fils, Lucas 
Dumans, rois auxquels obéissaient les Péoniens, les 
Pélagoniens , les Scardes, ainsi que plusieurs cités voi- 
sines de Dri vaste et de Balèse (i); Zernovich, prince 

(i) Balesium, Plin. lib. III ^ c. 2. Situm in radicibus monûs 
Sardonici Maranai (Mayrovouni ou Monténégro) vulgo appellent . 



LIVRE III, CHAPITRE Vlll. 877 

souverain de la Liburnie, avec les invincibles seigneurs 
de Venise. 

Ain^i Scanderbeg était chef d'une confédération de 
seigneurs , plutôt que souverain et roi , dans l'accep- 
tion ordinaire de ces titres augustes. Il n'occupait 
pas même le château de Berat, dont Amurat s'était 
rendu maître , après la mort de Théodore Corone , son 
dernier seigneur, arrivée en i44o. Le prétendu royaume 
de Scanderbeg se réduisait donc approximativement 
au modeste Pachalik de Croie, et l'illustration de ce 
prince tenait plus à sa personne et à ses vertus guer- 
rières, qu'à l'étendue du pays qu'il possédait à titre 
de monarque. 

Le district d'Avlone, qui formait la frontière du 
territoire de la seigneurie de Georges Castriot et dont 
le chef lieu est Berat , fut érigé en Sangiac ou satrapie 
de la moyenne Albanie/ vers l'an 1482, long-temps 
après l'institution ecclésiastique qui disait de son chef- 
lieu le siège d'un archevêque, dont les titres étendent 
la jurisdiction spirituelle sur les fidèles de Belgrade 
et deCanina(i). Ses divisions, telles qu'elles sont ho- 
mologuées au cadastre impérial de Constantinople, pro- 



Juxta ager et locus quidam quem Andae supra Scodram (Sipre 
Scodre) appellant distans a Scodra XII, a Drivasto V, a Dayno 
XV. M. P. Barlet., lib. III , p. 86. 

(i) L'arcfaevéque de Berat prend les titres de Bùr(çd^tA^ x&t 
KavtvTiçy Belgrade et Canina. Sa résidence est à Moschopolis ou 
Voschopolis , et ses revenus annuels sont estimés à vingt-cinq 
bourses ou douze mille cinq cents piastres. Cette église était la 
cinquième suffragante du trône métropolitain d'Achrida. — 
Vid. Provincia Prevalitana, ecclesia Lychnid. Oriens Christian, 
p. a83, t. II, Lequien. 



378 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

bablement d'après les démarcations des enclaves féa- 
daux qui existaient au temps de la conquête, forment 
treize divisions. Uhe partie de ces cantons étant com- 
pris dans les contrées de l'Épire que j'ai décrites ou qui 
me restent à faire connaître, ont pris ou trouveront 
leur place dans ma narration, qui^ d'après le plan que 
j'ai adopté, me conduit à parler avant tout des cadi- 
liks du Musaché et de Maille - Castra , dernières divi- 
sions territoriales de la grande satrapie d'Avlone, dont 
voici le tableau. 



SANGIAC D'AVLONE. 



NOMS DES GANTOKS 
DE SA DÉPENDANCE. 



Palaeo-Pogoni ou Po- 

goniani 

Drynopolis 

Prémiti 

Cantons 1 Tebelen 

appartenants / Coudessi, 

à l'Épire. ] Desnitza 

Avlone et rAcrocc7 
raune ou lapourie. 

Total pour TÉpire. . . 

Berat 
Skrapari 
Tomoros 
Idem , J Maille-Castra 
à la moyenne \ Musaché 
Albanie. 

Total pour la 
' moyenne Albanie . . . 

Total général 



NOMBRE DES VILLAGES 
QUI LES COMPOSENT. 



40 

43 

120 

9 
35 

i5o 



425 



200 
40 
10 
3o 

25o 



5ÎO 



g55 



LIVRE m, CHAPITRE VIII. 879 

Le lecteur que j'ai guidé dans les défilés de l'Aoùs 
remarquera, au lieu des détails nécessités par l'im- 
portance d'un territoire entièrement classique , dont 
toutes les parties et l'ensemble appartiennent au do- 
maine de l'histoire, des lacunes que j'ai mieux aimé 
laissé subsister , pitllol que de les remplir par des indi- 
cations capables d'empêcher des recherches nouvelles. 
Ainsi, je garderai le silence sur ce que je n'ai pu voir 
ou discuter par moi-même, préférant, comme le voya- 
geur prudent, m'arrêter oii finit la lumière^ plutôt 
que de m'aventurer dans les ténèbres. Je poserai donc 
ici un cadre basé sur des observations positives, que 
d'autres voyageurs pourront un jour développer, s'ils 
jouissent d'assez de sûreté pour parcourir, la partie de 
l'Illyrie macédonienne, qui s'étend entre la Bosnie et 
Tx^driatique. 

Poqr moi, placé dans l'Épire à l'époque où la guerre 
divisait les pachas de Berat et de Janina , je n'ai poussé 
quç des reconnaissances vers cette région inhospita- 
lière. Je ne donnerai en conséquence que des explora- 
tions et le résultat des renseignements qui m'ont été 
communiqués par des hommes instruits , dont la recon- 
naissance m'oblige de taire les noms , qu'il serait dan- 
gereux même de laisser soupçonner. Les bois, la so- 
litude, ont été les seuls témoins de mes rapports avec 
ces vieux chrétiens ^ enfants de la Dassaretie,que leur» 
montagnes ont protégés jusqu'à présent contre les at- 
tentats de la tyrannie. Puissent-ils y être toujours li- 
bres! Puissent les nobles sentiments qui les animent se 
perpétuer dans leurs enfants, pour montrer un jour 
que les Macédoniens demeurés fidèles à la foi de Jésus- 
Christ ne cessèrent jamais d'être dignes de la bien- 
veillance du monde chrétien ! 



38o VOYAGE DE LA Glti:C£. 

C'est SOUS le règne de Justinien qu'on entend parler 
d'une ville de l'Illyrie macédonienne appelée Mou- 
seîon (i), comme chef-lieu de la moyenne Albanie, 
ou Taulantie des anciens, dont le territoire s'étendait 
entre l'Apsus, et le (jenussus. Mais Procope, qui énu- 
mère les villes rebâties par son maître, ne nous dit pas 
si la dénomination de Mouseïon venait des Mosches, 
habitants primitifs des rochers de la Candavie , et la 
chose n'est que vraisemblable , sans être prouvée. On 
n'entrevoit encore qu'une espèce de clarté par le récit 
de Lavardin, seigneur du Plessis, historien de Scan- 
derbeg, qui appelle la contrée que je viens d'indiquer, 
du nom de Musaché qu'elle porte maintenant, et sous 
lequel elle fut gouvernée par un seigneur nommé André 
Tocchi ou Thopie, jusqu'au temps d'Amurat, père de 
Mahomet II. Enfin , la ville de Moschopolis , que les 
Valaques et les Grecs nomment Voschopolis, prouve 
qu'il y eut toujours un canton plus ou moins étendu 
dans l'Illyrie, qui fut appelé Mosche et probablement 
par corruption Musaché. 

Le second canton est celui de Maille^Castra (a) , 
ou camps situes sur des éminences, saivant l'étymo- 
logie schype qui dériverait des camps de César et de 
Pompée, dont on retrouve des vestiges ^u voisinage 
de l'Apsus. Cette conjecture formée sur les lieux me 



(i) Procop., De Mdificiis , lib. 4. 

(a) J'ai déjà dit que les Schypetars, dans leur langue, ap> 
pellent les montagnes mail et maiUé au pluriel ; et il me semble 
possible, sans que cela soit démontré , qu'ils aient pu désigner 
la partie occidentale du Musaché dans le sens de l'explication 
que je donne. 



LIVRE III, CHAPITKE VIIÏ. 38 1 

paraît assez probable, pour expliquer ainsi la déno- 
mination de la partie maritime du Musaché , dont je 
vais esquisser la topographie. 

Au sortir de la ville basse de Berat , on entre dans 
les plaines spacieuses et fertiles du Musaché, que l'Ap- 
sus dans son cours torrentueux traverse, en se creusant 
chaque année , de nouvelles sinuosités , et en formant 
des îles ou des atterrissements, composés des débris des 
avalanches et des arbres qu'il entraîne en se précipi- 
tant des flancs du Tomoros. A la distance d'une demi- 
lieue dans le trajet suivi par les voyageurs, le terrain 
qui s'exhausse à l'orient offre des villages et des coteaux 
cultivés jusqu'à Petroudi, éloigné de quatre milles 
de Berat. Au nord de ce hameau coule une rivière, 
quon suit pendant une lieue jusqu'au dessous de son 
confluent avec celle dé Grabova. Ces deux rivières, 
égales en cours , prennent leurs sources , près de Ma- 
ritziani , sept lieues à l'orient , dans les montagnes de 
Voschopolis , appelées Ora, dont Niger a dérivé le 
nom d'Uréum, qu'il donne improprement à l'Apsus (i). 
Grabova bâti à la rive gauche de la rivière , à l'entrée 
d'une vallée fertile qui s'enfonce à l'orient, est remar- 
quable à cause d'un sérail ou palais du visir Ibrahim, 
et d'un khan fréquenté par les voyageurs qui se rendent 
à Voschopolis et à Ghéortcha dans les monts Caulo- 
niens. La plaine du Musaché, traversée par une voie 
carrossable depuis Berat jusqu'au pont de Grabova, 
offre, pendant une demi-lieue, un chemin commode au 
voyageur, entre des prairies. A cette distance on trouve 
un caravansérail , qui est le rendez-vous des pêcheurs 



(i) Dom. Niger, lib. XI. cit. a Palm., lib. I, c. 23. 



382 VOTA.GE DE LA GRIeCE. 

et des marchands dont l'occupation est d'exploiter les 
pêcheries du lac de Treboutchi et les salines de Mes- 
chino , situées près de l'embouchure de l' Apsus , plage 
peu fréquentée dé l'Adriatique , aussi bien que les at- 
térages du fleuve que les vaisseaux ni même les bar- 
ques ne pourraient plus remonter, comme aux temps 
anciens (i). Aussitôt on entre dans un défilé dessiné au 
couchant par des mamelons isolés , et à l'orient par les 
contreforts du Dgirad(2), qui renferme un canton en- 
tier enveloppé de vastes forêts. A l'extrémité septen- 
trionale de ce passage , on laisse à droite le village de 
Daulas , groupé sur des montagnes dont la plus haute 
coupole est couronnée par un monastère grec environné 
d'un bois de chênes verts. La distance entre ce couvent 
situé au milieu des ruines de Daulia ( ville que Ptolé- 
mée place improprement sur l'Aoùs, avec Berat), est 
de quatre lieues en ligne droite (3). 

A un mille de Daulas , on voit Risogna , et l'hori- 
zon se développe de nouveau à l'occident , tandis que 
les coteaux de droite , biaisant à l'est , permettent de 
découvrir à trois quarts de lieue Cossova , et trois mil- 



(i) Lucain dit que les vaisseaux remontaient T Apsus, mais 
peut-être a-t-il confondu ce fleuve avec TAous. 

Apso gestare cannas. Lib. Y. 

£t les auteurs de la vie de Scanderbeg parlent de salines qui 
existaient de ce côté. 

(2) C'est la même chaîne que les Byzantins nomment Bagora » 
•h ^è BayopA, aùrn nafifiiya, xal toT; BouXyapixoI( xai Auppa^ixolç 
Spgffi fi.6ffiT8Tov. Theophylact. epist. 65. Cette montagne est dé- 
signée sous la dénomination de Bagulatus^ par Fulcherius, 1. 1, 
c. 3. 

(3) Ptolem. Europœ X Tab. 



V 

r 



LIVRE III, CHAPITRE VIII. 383 

les plus loin Penuria. On a également en vue Tragna , 
bâti à la rive droite de la rivière de Carbonates. De lou- 
verture de la vallée, où se trouvent un grand nombre 
de hameaux, qu'on ne peut apercevoir pendant trois 
milles de route au nord, on arrive à Tchiouca situé 
sur un terrain bas, au-delà duquel, à un mille de 
distance , est bâti uii haras , destiné aux étalons de la 
belle race des chevaux du Musaché. 

A deux milles du haras de Tchiouca, on laisse à 
droite trois villages appelés Carbonates, séparés par 
une rivière venant du mont Dgirad , chaîne Canda* 
vienne qui encaisse la rive gauche du Génussus, ou 
fleuve Tobi. Du gûé où Ton passe le rivière de Car- 
bonates , jusqu'à son confluent avec l'Apsus , il y a deux 
lieues, et autant à peu près à l'occident entre les co- 
teaux et le lac Tréboutchi. La décharge de ce réservoir 
qui cumule les eaux des sources de la plaine de Maille - 
Castra , est le dernier affluent que le fleuve reçoit par 
sa rive droite , avant de se jeter dans l'Adriatique. 

A la vue du territoire ensanglanté par les Romains , 
si on reconnaît l'Apsus à cause de la dénomination de 
Maille-Castra, donnée aux camps situés sur ses bords, 
on s'oriente également en retrouvant le lac voisin de 
l'Adriatique indiqué par Dion Cassius(i). On comprend 
comment César, en suivant son rivage qui a huit 
milles d'étendue le long de l'Olyvos, se flattait en pas- 
sant le Génussus à son embouchure , de pouvoir sur- 
prendre Dyrrachium; et on conçoit les dangers d'un 



( i) AÙTOλ ^ï ^ Toû Aup^axîou ô Kaïcap [i.ETaÇù t«v te eXwv xai tHç 
baXdatrnç vuxrôç, iàç xal irpo^oOviaoïJitvoU) tûv t8 àfAUvousvcovTreipàoaç, itatù 
{JLSV Twv çevwv irapfiXÔe. Dio Cass. , lib. XLI, 5o. 



384 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

Stratagème qui ne devait guère, comme cela arriva, avoir 
un plein succès. On découvre la courbe de la montagne 
qui se termine à l'occident au cap Lahi{i)y où se 
trouvent les salines, le mouillage et la tour appelée 
Meschino, Aux environs du lac , qui a deux milles de 
diamètre, on découvre un grand nombre de villages, 
des vastes prairies, et dans l'été, des champs couverts 
de maïs. Cet aspect décide enfin une question géogra* 
phique dont Pàulmier avait renvoyé la solution à la 
destruction de l'empire ottoman , objet des vœux de 
tout homme de bien. Ainsi , j'ai reconnu les positions 
historiques , les salines indiquées par les biographes de 
Scanderbeg (a), et le lac Treboutchi. 



(i) Cap Lahi ou Lachi à la tour pointe S. de la baie de 
Durazzo lat. N. 4^ 9 10, 00, long. 17, 07, 4o* La tour sert de 
signalement à un château éloigné de deux milles de la mer. Il y 
a un îlot à l'attérage qu'il faut éloigner à la distance de 3 m.; 
on mouille en dedans sur quatre brasses de fond. De ce pro- 
montoire à Beticy on compte 6 m. plage , avec forêts où Ton 
fait des coupes de bois de construction. 

(2) Castaldus Uregum vocat.... Melitis setas ventura forte do- 
cebit , si quando , Turcis profligatis , ea loca lustrare licebit. 
De Olybo monte nihil legi, et unde Niger id habeat fateor me 
ignorare. Circa , vel non longe ab Apsi ore , sitae sunt salinae de 
quibus in vitâ Scanderbegi fit mentio. 

pALME&.y Geogr. Antiq,^ lib. I, c. XXIII, p. i36. 

Castaldus le nomme Uregus.... Espérons que l'avenir nous in- 
struira mieux , dit-il , quand , les Turcs un jour chassés de ces 
lieux, on pourra les visiter. J'ignore où Niger a pris le nom 
d'Olybus. Quant aux salines, elles ne doivent pas être éloignées 
de l'embouchure de l'Apsus. 



LIVRE III, CHAPITRE IX. 385 



CHAPITRE ÏX. 

Vaivodilik de Pekini. — Genussus. — Sangiac d'Elbassan. — 
Vaivodilik de CavaiUiA. — Vaivodilik de Djrrachkan. — 
Ululeus ou Spiniatza. — Sangiac de Tyranna. — Fleuve Li- 
sanus. — Sangiac de Croïa. — Fleuve Matis ou Malia. — 
Alessio. — Embouchure du Drin-Scodra. 

Le vaivodilik de Pekini, qui s'étend sur les deux 
rive^ du Genussus depuis Tchemi jusqu'à la mer, est 
séparé au midi du territoire de Maille-Gastra par le 
lac Treboutchi , et du Musaché , par la rivière de Car- 
bonates. Au nord, son territoire confine avec celui de 
Cavailha, et vers l'orient, il aboutit aux frontières du 
Sangiac d'Elbassan. Ce serait entre les fleuves qui bor- 
nent cet espace, qu'il faudrait rechercher les ruines 
d'Asparagium et de Dimallum, qu'on retrouverait 
probablement en explorant la vallée de la Qlénitza 
jusqu'à Sema! , qu bien sur la route indiquée par Pal- 
ma , le long du rivage de la mer. 

Le Genussus (i), appelé Scampus par les Byzantins, 
Scombi par les Grecs, et Tobi par les Schypetars , prend 
ses sources dans le mont Bora en Macédoine. Après 
avoir traversé les lac» de Prespa , de Drenovo , et de 
Malich au càhton de Ghéortcha , grossi par la Dona- 
vesti, il débouche dans la vallée d'Elbassan, au sortir 
de laquelle il traverse le territoire de Pekini , pour se 



(i) Dion Çassius; César, lib. III, c. 7 5 et 76; Tit.-Liv.; 
Ub. XLIV, c. 3o ; Palmer., Grœc, Jntiq. , lib. I , c. 24 9 p* ï37 ; 
Cellar., lib.' II, c. i3, p. i025. 

I. ' 25 



386 VOTAGB I>K LA GRÈCE. 

rendre à l'Adriatique. On peut juger d'après le tracé 
du cours de ce fleure , que Lucain le caractérise à bon 
droit de rapide (i) , et combien d'Anville avait raison 
de regretter le manque de détails , pour pouvoir éta* 
blir sa projection. Cependant cet habile géographe, 
sans concevoir ses détours , avait deviné la position du 
lac Malich, qu'il place sans donner son nom, sur 
une des branches du fleuve Matis , lacune peu préju- 
diciable à la science. 

Ptolémée est le premier des géographes qui ait parlé 
d'una ville appelée Albanopolis (2)^ à laquelle a suc- 
cédé Elbassan, chef-lieu d'un Sangiac de la moyenne 
Albanie; voilà ce qu'ont dit et répété tous les géogra- 
phes. Cependant qn relisant attentivement le récit de 
la campagne d'Anicius , contre le roi des Illyriens G^n- 
tius, on serait porté à croire que Tite-Lîve l'a désignée 
sous le nom de Bassana (3). La flotte de Gentius, mon- 
tée par des pirates illyriens, se trouvait à la plage 
d'ApoUonîe ; le préteur l'ayant dispersée , et étaut ren- 
tré dans son camp situé au bord du Ctcnussus , se 
hâta de marcher au secours des Bassanites, d'où il 
s'avança vers Scodra. C'est la première fois qu'on peut 
ainsi interpréter le texte d'un auteur que la connais- 



(i) Prima daces vidit janctîs conôstere c^ctris 

Tell us 9 qnam volacer Gennsas, qaam moUior Apsua 

Circameunt ripis 

tiUCAK. , lib. V, vers. 46 1 . 

(a) Ptolémée, 4^» o, 41 9 69 liv* III, c. i3. Georges Acro- 
poUte indique sa position entre des montagnes escarpées. 

Palmsr., Grœc. Antiq.yVb, I, e. 36. 

(3)Tit.-Liv.» llbl XLIV, c. 3o; édit. deLemaîre^ qai y a inter- 
calé un fragment de Creyier. 



LIVRE III, CHAPITRE IX. 387 

sance des localités permet d'éclatrcir d'une manière 
claire et positive. 

Elbassan, située dans une riche vallée, à douze lieues 
sud-ouest de fiera t et à dix-neuf milles nord- ouest 
de la mer, au pied des monts Candaviens, qui sépa« 
rent son bassin de celui de Croie et du plateau de 
Tyranna , dut être de tout temps une des places les 
plus importantes de FlUyrie grecque^ Sa position lui 
donnerait encore un rang distingué dans l'Albanie , 
si elle n'était pas livrée à l'anarchie. Elbassan , entou- 
rée d'une simple muraille , avec un vieux château flan* 
que de tours, est bâtie à la rive droite du Genussus, 
qui forme de vastes méandres dans une plaine ornée 
d'arbres, coupée de prairies, parsemée de grands vil- 
lages, habités par des chrétiens latins et grecs. Malgré 
les vices du gouvernement qui l'opprime , elle n'a pu 
perdre entièrement ses avantages. On y fait encore 
quelque commerce , et le plus lucratif consiste en pla- 
tines de fusils et de pistolets, dont on tire les canons 
de la manufacture de Prisrendi. Xes sites les plus pit- 
toresques, la pureté de l'air , tous les trésors dont 
l'homme est appelé à jouir , se retrouvent sous la main 
de ses habitants, et les dons spontanés de la nature 
semblent leur révéler ce qulls pourraient espérer, si 
délaissant le funeste métier des armes et renonçant au 
brigandage, ils voulaient s'adonner à l'agriculture et 
au commerce. 

A l'extrémité de la gorge , d'où l'Apsus bondit au 
sortir des montagnes, ou voit le pont de Gourd pacha, 
placé à l'ouverture de la rou^e commerciale qui con- 
duit à Berat , à travers le canton de Cadi pacha. Deux 
autres ponts jetés plushas , sur Iqs sinuosités du fleuve, 

a5. 



388 VOYAGE DE LA GRÈCE- 

rattach^nt à la ville et au grand hameau de Poules&i^ 
deux presqu'îles verdoyantes et couvertes d'arbres qui 
embellissent le fond d'un tableau, animé parles ondes 
rapides du Genussus, surnommé Iscomis ou Scombi, 
lorsque son cours est grossi par la fonte des neiges de 
la Candavie* ^ 

' Tout retrace dans ce cadre les scènes des paysages 
les plus romantiques; mais en poitant les yeux vers 
les montagnes, une ligne de tours (Construites surlairs 
sommets, annonceilt l'état de guerre et d'alarmes , 
dans lequel les Iiabitants passent leur vie. Des déta- 
chements placés dans ces cûrps-de-garde^aériens, veil- 
lent au loin sht ÏA campagne et sur leâ défilés , pour 
donner l'éveil à l'âppfoche des partis , contre lesquels 
on est sans cesse armé. Au moindre signal , chacun est 
ppet à la défense, et- cette vie agitée^ plus destructive 
par la misère qu'elle traîne à sa suite, que par la perte 
réelle! des hommes, a causé une dépopulation telle, 
qu'au lieu de huit mille familles T quarante mille âmes), 
que comptait autrefois Elbassan, le nombre de ses ha- 
faitahts est réduit maintenant à quatre mille indiyidu^, 
pauvres et férctees. . ^ 

Cette condition, résliltàt de l'anarchie^ l<Mn de tem- 
pérefr le caractère des seigneurs turcs, exalta leur 
brutalité naturelle , et en fait des tnaltres iniiques et 
cruels pour les chrétréhs * qui gémissent sous/I« poids 
de leur tyrannie. L'envie, naturelle aux Mahomé- 
tatis, reAotible ses foreurs dans l'ame de ces hobe- 
reaux circoncis, à la vue d'un Grec plus favorise 
qu'eux par la nature. Une moustache bieû folirnie, 
Une belle chevelure, des traits réguliers,, sont des cri- 
mes qui blessent l'orgueil d'un aga , indigné que la Pro- 



LIVRE III, CHAPITRE IX. SSq 

vidence ait répaiidu ses dons sur une espèce créée pour 
ramper et servir. Aussi le raïa (i) ne marche jamais 
que le front incliné devant les Turcs, il s'arrête à leur 
approche, il descend de sa mopture(2) lorsqu'ils p/iissent, 
trop heureux quand le mabométan, fier de son ^T^D^/e 
extractions^ contente de le dédaigner. Telle, est enr 
fin la condition des chrétiefi^ frappés de mort civile 
sur le sol paternel, où ils sont inhabiles à posséder, 
que le plus vil des turcs peut impunément outrager et 
assassiner un chrétien , avec la presque certitude;, quand 
il a versé son sang , de trouver l'impunité auprès des 
juges, qui parlageht son fanatisme et la' haine nationale 
contre fous ceux que leur caste appelle infidèles. 

L'anarchie de la viljbe d'Elbassan ne permet pas de 
•concevoir l'espérance de la; y^r sortir dç l'état de mi- 
sère où elle est maintéhant réduite. Cependant sa posi- 
tion ait centre ^es défilés , qui la place à «douze lieues 
deBerat, à dix environ de Croie, à dix-huit d'Ochrida 
et à treize de la haute Dibre , conviendrait à un en- 
trepôt de commerce y dont le port serait Dyrrachium , 



•(•t) 'Raïa. Roturier tailtable à merci et niiséricôrde v exposé 
a«x ittjil^es ^ jkix aranitis, aùxinauvais traitementa et^aux ca- 
priices de tous les Tores; payant: le ca^atcb oii cafatation, in- 
capable de témoigner en justice ccmtrè un Mahoaiétan.' Voilà la 
condition des chrélieiis sujets du grand seigneur, dont les voya- 
geurs recherchent les défauts , sans vouloir faire attention qu'ils 
sont le résultat dé leur cobditioBy sur laquelle rjiomme le plus 
insensible devrait s'apitoyer^ plutôt que de l'aggraver par des 
observations dérisoires. 

(a) Cet usage de descendre de cheval devant les iiobles , car 
It espèce militaire portant l'épée $e croit partout supérieure au 
laboureur, était établi parmi les Grecs du Bàs-'Empite. . 

Nie ET., i/i/oa/i/2. CoiTimea.i' p. 7. 



Sgo VOYAGE B£ LA GRÉC£. 

OU Durazzo. Mais Tavenir n'est pas l'objet de la pré*- 
voyance des Turcs. Les gouverneurs d'EIbassan se con- 
tentent d'exploiter les revenus territoriaux de huit 
cantons ide leur sangiac (i), et de suppléer par des 
exactiont au déficit qu'ils éprouvent , afin de se sou- 
tenir dans le divan ou chaque pacha paie ses protec- 
teurs, et de vivre dans une abondante oisiveté. 

Les principaux rapports de commerce d^Ëlbasstn 
ont lieu avec Tyranna, petite ville éloignée de huit 
lieues. £n sortant d'EIbassan on marche pendant une 
demi heure en plaine le long de coteaux plantés d'o- 
liviers qui bordent la partie orientale de ce bassin. On 
passe un torrent et on «ntre dans le Kiapha Krabous 
ou défilé du Crochet On se dirige au N. en gravis- 
sant les flancs d'un coteau à la faveur d'un sentier fré- 
quemment brisé par les eaux d'une rivière qui est en- 
caissée dans un ravin très profond. On traverse à plu- 
sieurs reprises sont lit embarrassé par des quartiers de 

(i) Les huit yillaïetis ou cadilîks dépendants de la juridiction 
d'EIbassan sont : 

i.TchéréniketKirban qui forment maintenantim seul gouver- 
nement renfermant quatre mille familles dirétiennes et turques» 

a. Velcha, habité par deux mille cent familles , dont un 
sixième au plus sont mahométanes. 

S. Souliova, six cents famille^, dont un tiers sont chré- 
tiennes. 

4. Dgirad , dix villages ; population mdéternnnée. 

5. Cadi-Pacha, vingt villages; idem. 

6. Travmik; trente-cinq villages; idem, 

7. Kiapha-Crabous (le sommet du crochet) , douze villages; 
aombre des habitants inconnu. 

8. Présa, trois mille familles catholiques , et douze cents 
mal^ométanes. 



^JVRE IJÎ, CHAPITRE IX. Bqï 

roche , en faisant le N. E. Tournant ensuite au N. O. 
on entre dans de vastes forets, où l'on trouve quel- 
ques bouts de route pavée , restant d'une chaussée, qui 
semble être un ouvrage turc, par laquelle on arrive 
au sommet du Kraba-Balkan,nom que les turcs donnent 
à cette chaîne de montagnes» 

On descend du faite de cette hauteur en eonti- 
QUêat le N. O. par un sentier assez commode jusqu'au 
valloïi de l'Ismos, dont les sources se trouvent peu 
éloignées. On suit sa rive gauche pendant deux heures 
distance à laquelle les montagnes s'écartent, et on a 
devant soi une vaste plaine parsemée de villages en- 
tr^nélés d'oliviers et de champs cultivés. On traverse 
rismos à gué en laissant en gauche le chateau.de Pe- 
trella , mentionné par les historiens de S«:anderbeg ^ 
d'où l'on compte deux Ueues jusqu'à Tyranna^ où Ton 
arrive par une route impraticable en hiver. 

Le territoire de Cadi pacha occupe ta partie de cette 
éparchie proconsulaire, où fleurit autrefois Scampus. 
Celui /de Dgirad a ses frontières avec Ochrida et 
Ghéortcha, villes auxquelles on communique par les. 
portes Glodiennes (i). Les villaïètis de Yelcha et de 
Souliova s'étendent vers les Dibres. Kiapha-Grabous. 



(i) Dans ritinéraire d^Antonin , les distances depuis Dyrra- 
chrum jusqu'à Byzance sont cotées , depuis cette ville jusqu'aux 

portes Clodiennes • M. P. XLIII. 

Scampi . ^ M. P. XX. 

Zxawwa, Zxgéixitkc) 2wt|xinj, àams le pays des £ordetes; ses, 
ivêques furent : 

Artemius, au synode de la nouvelle Épite. 
Troius^au temps de Hormisdasi papç. 

Oriens christianus» 



Sg^ VOYAGE DE LA GKÈGE. 

aboutit, cottime on vient de te faire connaître, à Ty- 
ra&kia ; enfin Tcbérenik et Kirbàn avoisiiient Gavailhar 
et Pekini.Teïtes sbtit les directions générateâdes districts 
d'EibasSfin ^^i r^fèripeiit , en y coinfirenàdt la popula- 
tion du chef- lieu ^ eliviroâr quatorze tnille familles^ 
ou soixante-dix mille individus* 

Les revenus de la satmpie , qùt^de tout temps a été 
sous l'influence de Berat^ sont estimés à cîik{ cent mille 
pb^trés tm:^ues4le revenu annuel. Les corps militaires, 
jouissaïkt de dotations , sont calculés à six cents sp^hi& 
ou.timariots, et dans le cas de guerre -les habitants 
pourraient armer en sus sept mille hommes y en levant 
un soldât par famille mahometane. Tels sont les tê- 
venus et ies'fotces dd paphalik d'Ëlbassan^^qiii'prodiiit 
da blé, damais, de rhuile , du vin, et des coings d'unie 
grosseur prodigieuse. On y trouve ausbi des chevaux 
de montagùes d'uiie vîtessjs admirable, des bœu& et 
de nombreux troùpcsactx, qui feint la richesse priiicipale 
des Scfaypetar^ nomades. • 

' Je peilseque le second pachalik dek mbyenne Al- 
banie , dont je viens de faire connaître les particularités 
es^iltiellës, dépendait du pays des JSDrdètés.(qi^it ne 
faut pas confondre avec les Eordesde la. Macédoine), 
puiscpi'on retrouve ici les ruines de Daulas , et dans 
le nom du Genussus (que les habitants appellent Scombî 
et Tpb^), le souvenir de ti^ois villes citées par Pto- 
lémée (i). Il lîiè paraît aussi que le canton de Pekini 
est le même que les historiens du siècle dé Scan- 
derbeg nomment Séouria." 

(i) Éop^sToi dicuntur a Ptolomeo cujus urbesSxafiirstç, 4^i 4^^ 
4o,ao; Ain€«(Aa, 45,45, 40, lo; AaûXtat, 45,36, 40J o,lîb.III> 
c» i3. ' - Palmer. , Grœc. Antiq.y lib. I, c. 34- 



LIVRE III, CHAPITRE IX. SqS 

Ce vaivodilik , qui s'élend sur les deux rives du 
fleuve Tobi , compte dans son arrondissement trente 
villages habités en grande partie par douze cents fa- 
milles .catholiques dépendantes ponr le spirituel de 
rarchevêque de Durazzo. Ainsi il n'y a demahométans 
qu'à Pekini , bourgade de trois cents feux, d'où il y a 
cinq lieuçs N. jusqu'à Durazzo y trois lienes et un quart 
avecCavailha , et sept milles jusqu'à la mer. 

Après avoir traversé le fond dangereux du Genussus j 
sur lequel il n'y a de ponts que dans la vallée d'£l- 
bassan^ dans une heure et demie de marche ^ on arrive 
par le travers de Bosti^ grand village situé au pen^ 
chant des montagnes qui se prolongent au septentrion , 
vers k vallée du Drin. Sur la gauche, on découvre 
l'Adriatique et ses plages, (Ht l'on aperçoit à de 
grandes distances cpriques tours et des village iso- 
lés. Dans k direction de Bosti y on aperçoit plusieurs 
hameaux ^ dès pkntis trèMtendas d'olivîet^, une càU 
ture tracée. par de.ppofonds sillons, qui attestent la 
forcer du sol végétal, comme les habitants annoncent, 
par leur vigueur , ces Guégues audacieux nés pour 
k guerre^ dont k haute Albanie se glc^rifie. Là, tout 
est féroce,' tout est arQiê, et les femmes, dédaign&tit 
le voileeties fuseaux, sont chargées d'énormes pisto- 
lets et d'armes, indices de la barbarie qui semble avoir 
fix^ dans ces lieux le siège durable de ^on empire. 

A une lieue de Boâti ^ en laissant ftur k même ligne 
Oôttrtdiîari, on arrive au bout de trois milles à Ga- 
vailfaa , petite ville bâtie gur une coHine qui se rattache 
à :k masse centrale des montagnes de la Candavie. Ce 
chef-lieu du second vaivodilik ou principauté de k haute 
Albanie , dont la pppulation ^t de quatre cent trente 



394 VOYAGE DE LA. GRÈCE. 

familles turques , est éloigné de trois lieues et un quart 
de Pekini , de sept d'Elbassaa , de six de Tyrama , de 
trois de Durazzo , et ne présente aucune particularité 
à l'attention du voyageur. Dans cette périphérie, h ju- 
ridiction du vaivode et du cadi s'étend sur trente-cinq 
villages mahométans et quarante-*siz autres habités par 
des chrétiens latins. Ces villages ne possèdent guère que 
six mille individus, tandis que les autres en renferment 
au-delà de douze mille cinq cents, sans cmnpter les 
colbans ou bergers. Ces nomades, errant de montagnes 
en montagnes, ne se rapprochent des villes que pour 
échanger le superflu de leurs produits contre des objets^ 
appropriés à leurs besoins^ Cavailha jouit d'un terri- 
toire trop riche , pour ne pas être sous la tutelle de 
quelque voisin puissant. 

Deux chemins différents conduisent de Cavailha 
à Scodra, capitale ancienne du royaume de Gentius, 
prince des lUy riens, et maintenant chef- lieu du san* 
giac de la haute Albanie on Guégaria. Le premier 
s'ouvre droit au N. sur les débris d'une vote romaine, 
qui existait probablement, lorsque César (i), dou- 
blant le col du promontoire de Dyrrachium , en s'ap 
puyant aux montagnes de l'Illyrie , parvint à faire sa 
jonction avec un de ses corps d'armée, que les vents 
contraires avaient forcé de prendre terre aux environs 
d'Alessio. Ce chemin est reconnaissable par les débris 
d'une chaussée qui existent encore jusqu'«\ Seraso. Mais 
les torrents l'ayant rompue en plusieurs endroits, elle 
n'est guère pratiquée que pendant l'été, lorsqu'on 
peut , sans crainte de s'enfoncer dans les marais , suivre 
^——^—~-^—^—^ _ - — - 

(i) De Bello Chili, Xù>, Hl; T.-Liv. CXI, 3i. 



LIVRE m, GHAPITBE IX. 3^5 

ce raccourci, ou bien par les caravanes qije leurs in^ 
térêts appeltent Aaus la vallée de Croie. Dans les au- 
tres saisons , les voyageurs qui marchent par relais de 
postes, doivent passer à Durazzo, et suivre la côte 
de la mer jusqu'à Alessio. 

£n sortant de Cavailha par ce chemin , dans vingt 
minutes au N. O. , on arrive au bord de TUluIeus ou 
Spimatza, qui vient du mont Ëridan maintenant ap- 
pelé d'Iscamp , du nom de Scampès , ville que les iti- 
néraires romains fixent à soixante-trois mille pas de 
Dyrrachium. Après avoir guéé la Spirnatza qui tarit 
en été , on fait le N. plein l'espace de cinq milles 
ayant à droite un grand nombre de villages , des camps 
de bergers et des vastes lisières de forêts de chênes 
propres à la construction. Enfin , en rabattant à l'oc- 
cident durant une lieue , on entre à Durazzo , chefrlieu 
du troisième vaivodilik de la haute Albanie* 

La fondation de Dyrrachium est attribuée à un roi 
des Barbares de cette contrée, appelé Épidamuus. Un 
de ses neveux, du coté de sa fille, issu de Neptune, y 
construisit un port auquel il donna le nom de Dyrra- 
chus qu'il portait. Appien, qui rapporte cette origine, 
dit comment Hercule revenant de l'Ërytiireie porta se- 
cours à ce prince, les vicissitudes de cette ville en- 
vahie et successivement opprimée par les Phryges 
ou Bryges, les Taulantifns, les Libumiens et les Cor- 
cyréens , qui changèrent sa dénomination d'Épidam- 
nus en celle de Dyrrachium, et comment cette ville 
devint une place maritime des Grecs (i). 



(i) Appien de BeU. civiL^ lib. II, p. 45 1 , 45a. Fojrez Scy- 
lax, Thuc}^dide , Àristote , Polybe » Scym-, Diod. , Strab. , Plut. , 



rf . 



396 VOYAGE DE LA GRECS. 

Rendue non moins célèbre par les combats '^e€ésar 
et de Pompée que par l'exil de Cicéron, îîyrrachium 
fut réduite en colonie romaine par A.uguste'(i). Prise 
dans la suite des temps par tous les Barbares qui déso- 
lèrent riUyrie macédonienne, Théodoric(2}'et*les Slaves 
la ravagèrent dans le cinquième et smèine siècle (3). 
Érigée en métropole de toute Tllîjl'rié , puis en duché 
par Témpereur Michel ,* on y voit défiler et arrêter plu- 
sieurs chefs de la croisade prêchée par Pierre l'ermite (4). 
Cédée en 1206 à Manuel, légitime successeur de 
Tempereur Isaac (5), elle fiit conquise par les Nor- 
mands (6) et les seigneurs de la maison d'Anjou , qui y 
eurent une série de ducs (7), jusqu'au temps où ils 



■i- 



.£lian.,Pausan., Dio., Sozom., Const. in Themat, , Nicetas, etc., 
parmi les auteurs grecs; César, Cicer. , Tit-Liv., Mêla., La- 
can., Plin, Solid., Fast., Vitruv., etb., pour les auteurs latins. 
PAiiikER. , De Gnec, Antiq, , lib. I, c. 19, p. ii3. 

(i) IMo.,lâ>.XI,XLI. 

(a) Gott. Strittér. G^thie., c. 1 i , §• 9^ ; Vales. ad h. l. p. an. 

(3) Goti. Smtt. Sdavsc., c. IV, §• ^7. 

(4). flu^oeerle-QrftBd et Guillaume ^ qui s'étai^t embarqués 
à Bari , y fuirent arrêtés et livrés à l'empeteur Alexis. Gesl. 
Dei per Franc, lib. I, c. 3; Robert, monac, hist. Hieros., 
lib. II, p. 36; Balderic- archiep. , hist. Hieros., p. 91- 

(5J Hist. de Constantinople sous les empereurs français, 1. 1» 

P- ï9- 

(6) Ann. Combeh., lib. I, p. 38; Scylitiès, Cedrfcn., t II, 
p. 867 ; Zonar. , t. II j p. 293. 

(7) Philippe, prince de .Tarante '. '*94- 

Jean de Sicile ; • • *^^*' 

Charles, son fils. . .7 ï^^^' 

IiOùis de Navarre ott A'Évreux , comité de Beâmonl- 

le-Roger; qtii vendit sa principauté à Bàlza. . • ^^P' 



LIVRB III, CHAPITRE IX. 897 

vendirent cette seigneurie à Balza (i ), qui en fut dé- 
possédé par Bajazet II fa), conquérant- de TÂlbanie. 
Durazzd, malgré lès tremblements de terre qu'elle 
a éprouvés, malgré les catastrophes de tant de sièges 
çt de guerres, dont elle fut le théâtre, présente, en* 
core dans ses décombres les traces de deux eQôeintes 
distinctes. Ce faiti, qu'on trouve consigné dans Anne 
Comnène (3), sert à distinguer l'Épidamne pélasgique 
qui fut l'acropole des fondateurs de Dyrrachiuih. tDe* 
venue dans là suite place de commerce des Grecs, des 
Romains et de tous les conquérants qui se sont suc* 
cédés sûr ce promontoire que l'Adriatique bat de ses 
Ilots orageux , contre lesquels les vaisseaux n'ont pour 
asyle qu'un mouillage mal abrité (4)9 elle lutte contre 
une ruine totale. 



£n z35a, Durazzo fut momentanément occupée par Etienne , 
prince des IViballes. Chalcondyl. , lib. I, ad ann. 1 3 5a . 

(i) La famille de 3alza, qui fut souveraine deZenta, deSco- 
dra et de Dutazzo , sortait de la maison de Baux, en Prov^iMe » 
qui se fixa d^ns l'Albaiite. .aa temps; de C^rks V^^^ i;oi de iS^dile. 

(a) Richerius, de reb. turc., lib. I, p. ag;, 3o, édit Paris 
iSAo. 

(3) Ann. Comne^. dit que Robert Guiscard campa au milieu 
des ruines d'Épidan(ine , lorS;qu'il faisait le siège de Dyrrachium, 
qu'on distingue ainsi de la ville primitive : x.al H itrhç tcâv Ipei- 

YvuTo. Lib. I. Joannes Scylitzes Curopalates, in breviario^ p. 855 , 
«dit Reg.»;' Constantiiiy in Them,'^ Dexip. ,.&» €ibron. eam re- 
cense! in iMâcedoniam*,Palmter. U4d.. 

($} Tenibilas rf^tibatf ««tentant oHienia caiites, 

loninntgoe âitvns rapido qmim toBitax anstro 
Tcmpladowioaqiie imatit , apnmafty^ in ddmxnft pontns. 

LvcAK., lib. YL 



'igS VOTAGB DE LA GREGE.. 

Georges Malalas nous apprend comment Temperear 
Théodose sépara la. nouvelle Épire de l'ancienBe, en 
conférant le titre de métropole et d'archontîque à Dyr- 
rachium. Dans ia notice de Hiéroclès et de Léon em- 
pereur, on cite quinze évêchés dépendants de sa ju- 
ridiction , avec une série de prélats grecs qui y furent 
remplacés dans la suite par des évéques latins. 

Durazzo, bâtie sur les ruines de Dyrrachium, de 
laquelle on retrouve chaque jour quelques débris his- 
toriques (i) , est une place murée , garnie de canons, 
et fortifiée à la turque , qui renfef me dans son enceinte 
quatre cents familles mahométanes, et un corps de ja- 
nissaires commandés par un aga. Par la rouille des 
institutions qui soutiennent encore de leur force d'iner- 
tie Tenipire ottoman, cette forteresse, comme toutes 
celles des côtes de la Grèce, est une ville de guerre, 
une anarchie, un repaire de pirates, un séjour d'as- 
sassins, et le réceptacle des scélérats qui peuvent 
s'échapper des côtes de l'Italie. Hors des murs de Du- 
razzo f on remarque le Y arochi ou faubourg habité par 
SIX cents &milles catholiques romaine , qui y ont une 
église dédiée à saint Roch , restaurée en 1 809 9 au prix 
des aumônes accordées à son vénérable pasteur par 
un général français* Cette basilique , bâtie par les Nor 
mands, était naguère encore la cathédrale de l'arche- 



(i) Barlet. in vit. Scanderbeg. fol. aa6 , rect. et CorioL Op. 
t. m. Chronic. turcîc. Ibî yisuntur antiquissima principoDi mo- 
numenta. Ibi statua Adriani Oesaris^ seu podus colossus ingens 
ex métallo factus in editum locum erectus est ad portam Ca- 
ballinam. Septentrionem versus arena praeterea^ sive ampbi' 
tbeatrum mira arteingenioque éonstructum. 



LIVRE III, CHAPITRE IX. 899 

vêque latin , qui a été forcé de transférer sa résidence 
à Corbina , d^s le pachalik de Croie , à cause des per« 
sécutions des Turcs de Durazzo, auxquelles il ne pou^ 
vait plus résister. Ministre de paix , ce prélat , rede- 
vable de ses jours au troupeau que le ciel lui a confié , 
sans perdre de vue l'église de Dyrrachium , s*est rap- 
proché des Mirdites, chrétiens catholiques qui , en res- 
pectant l'autorité à laquelle la providence les a soumis, 
ont su allier avec Thommage dû à César, la défense 
de leurs libertés et de leurs droits, contre les entre- 
prises et les brigandages du fanatisme mahométan. 

La France, qui fut la première en date dans tous les 
marchés de l'orient , avait un consul établi à Durazzo 
dès l'année 1640. C'était alors l'échelle principale de 
la Macédoine; et une lettre du vice^consul Comte, 
adressée à M. de Pontchartrain, sous la date de 1699, 
dit qu'il y avait alors cent négociants turcs et grecs dans 
cette ville (i) qui faisaient des affaires considérables. 



■«■ 



(i) Ces marchands y qui avaient des maisons de commerce 
dans les colonies valaques du Pinde» à Scutari, Elbassan, 
Yoscopolis, Chatista, Janina etSaloniquei chargeaient annuel- 
lement pour Venise : 

Cire , 3ooo quintaux. 

Laine fine , 1 5ooo idem. 

Soie , 3o balles. 

« 

Des cordouans, des peaux de bœufs 
et de buffles ; ils recevaient en retour 
des draps à l'usage du pays , ....... i5ooo pièces. 

jLondrins y seconde qualité , Boo idem. 

Étoffes de soie, ; 6 caisses. 

et diverses merceries. 

On pouvait y charger en blé ^ orge , avoine , mais , sorgo. 



4oO VOYAGE DE LA GRÈCE. 

L'anarchie qui désola la haute Albanie en 1700, 
avait anéanti Dura^zo , lorsque la Fraisée, qui voulait 
entretenir des correspondances avec laà insurgés de la 
Hongrie et Constantinople , y accrédita un agent. Le 
coup fat^l était porté à cette ville. On voit , dit le consul 
I$niird,.dans une lettre dii 2 octobre 17 16, «par ses 
a vieilles niui^ailles que Duraz^o dut être une très-grande 
« ville; mais à présent elle est réduite si petite, que le 
« noinbre de ses habitants n'arrive pas à deux cents. Le 
a pays e$t pauvre et inculte, Tait* efnpcstiféré,.et cette 
« é(^elle n'est intéressante que comme lieu de transit 
«des marchandises: venant des provîtxces voisines », On 
#peut inférer par ce qui existe: qu'elle s'était relevée 
dans ces î derniers ténips, mais c'è$t .toujours le séjour 
(ies fièvri^, que les tpissiontlairas de la propagande 
seule bravent pour se rendre. daii$ les missions latines 
de la haute Albanie, que nous ferons connaître dans 
une autre partie de ce voyage. 

La population entière du vaivodilik de Durazzo est 
de cinq mille quatre cents familles , ou vingt-sept mille 
individus chrétiens et Turcs. On estime que les trois 
vaivodiliks, qui sont ceux de Durazzo, Pekini et Ca- 
vailha, affermés quatre cents bourses à Constantinople, 
rendent aux beys qui les administrent, une sonune 
triple de celle de leur bail. C'est par le port du dernier 
de ces grands fiefs, que les Esclavons tirent des grains, 
des huiles, du tabac , des cordoi^ansçt de|s bois de con- 
striK^tion, qu'ils soldent un tieis en argent,. et le res- 

■■ ■! I ^1 ■ I I I I I 

et mil, de soixante à cent bâtiments, malgré toutes les dé- 
fenses de la Porte. 



tiVRÈ ni, CHAPITRE IX. 4^1 

tant avec des draps rouges, des sergés, de l'acier, de 
la verrerie et des armes dé Brescia. 

Pour entrer dans la route de Scutàri , on revient 
de Dura2zo sur ses pas pendant trois quarts de lieue , 
jusqu'au bord d'un marais qu'on traverse dans sa partie 
étroite, sur un mauvais pont en bois. Cette lagune 
n'est pas, comme on l'a pensé, d'après un passage 
mal interprété de Luoain, produite par l'Apsus, mais 
par les eaux de l'Ululeus ou Spirnatza, qui y cessant 
de couler efi été, permettent d'y semer dn maïs (i). 
La route prend au delà une direction sinueuse , pendant 
Une lieue et un quart , jusqu'au fleuve Ijisana , qui est 
l'Isanus ou Ismos (2). Le cours de ce torrent forme la 
limite entre les terres du vaivodilik de Dyrrachîum et 
le pachalik à deux queues de Tyranna, ville relevée 
par Justinien, et érigée, après la mort de Scanderbeg, 
en sangiac ou satrapie (3). Cette place , bâtie au mi- 
lieu d'un terrain marécageux , compte sept cents mai-» 
sons bâties en bois qui sont habitées par des Guègues 
mahométans. La demeure du pacha, qui est entourée 
d'une muraille flanquée de tours, se trouvé hors de la 



(i) Dyrrachiùrri, ntinc Dufazzo, oppidum insalubre , ob ad-^ 
jaceutes paludes. Mao. Patavikus, lib. II; 

CôRiOLAir. Cepio. Rer. Fenet,, lib. III , p. 4^» 

(2) Prend sa naissance dans les montagnes de Croïe, et reçoit 
une rivière venant des hauteurs de Tyranna, Tune éloignée par 
ses sources de douze , et l'autre de neuf lieues de Durazzo. 

(7) Tyranna, dont Scanderbeg était seigneur, fut érigée, en 
i5oi , en sangiac de la Guégaria, par hatcherif ou rescript 
impérial. Elle confine avec Durrazzo , Cavailha; au N. E. avec 
Croïe, et au S. E. avec le territoire d'Elbassan. 

L a6 



4oa TOYAGK DE t. \ GRÈOE. 

ville dont Usiuos s'éloigûe en baignant la base des mon' 
tagnes qui se prolongent au S. O. La plaine environ- 
nante est cultivée en riz et en maïs , tandis que les 
coteaux qui se groupent en s'étageant à Forient sont 
couverts d'oliviers. Les cantons de ce faible pachalik 
renferment dans cent dix villages vingt-trois mille cinq 
cents individus, dont les onze douzièmes sont des chré- 
tiens du rit latin (i). 

Au delà d'un large torrent, qu^on passe sur un pont 
en pierre de construction romaine, on et^tre dans un 
défilé enveloppé de collines , fermé au nord par le vil- 
lage de Scialc, chef-lieu d'un cadilik sirffragant du pa- 
chalik de Croie (2). A un mille de ce bourg , près des 
villages de Coules ( les Tours ), s'ouvre la grs^ride vallée 
de Grûka^SoUy ou défilé du fleuve^ qui conduit daris 
la partie de la Dardanie , connue maintenant sous le 
nom de Basse-Dibre (3). Bientôt après on traverse les 
ruisseaux d'Arapos, sur un pont en bois; on entre 
dans des collines boisées; et une lieue auN., on passe 
à Scala , village situé à un mille d'une calanque fré- 
quentée par les caboteurs de la côte. 

(i) Ces cantons, au nombre de trois, sont: 

1. Tyranna 40 villages. 

a. Prèsa \ 3o » 

3. Ischmid \ 40 



Totjll IIO 



» 



» 



(a) Sciak. Cadilik, comprend dans sa juridiction cinquante 
yilUges ; population inconnue. 

(3) Dibres , il y a deux contrées de ce nom ; la Dibre basse 
est située à LXX M. P. de Croïe. 

Barlet. Scodr. in vit. Scander, lib. I, p. 17. Édit. i537. 



LIVRE III, CHAPITRC IX. 4^5 

Au sorïiir des coteaux boisés, on descend pendant 
une heure et demie jusqu'au fond d'une vallée où l'on 
trouve un khan ruiné. En remontant un contrefort^ 
couvert d'arbres magnifiques , on découvre le golfe du 
Drin et on enti*e dans une vallée, qui est le Nym- 
pheum de l'iUyrie^ que les anciens ont soigneuse- 
ment distingué de celui qu'on trouve dans le pays 
des Bulliones. L'air est infecté au loin par l'odeur suh 
phtireuse des eaux thermales qui sorteiit des mon-^ 
tagnës situées six milles à !'£., et <lont l'abondance est 
telle qu'elles forment lin large ruisseau de couleur blan-^ 
châtre ; il est probable que c'est l'endroit désigné par 
les historiens dé Scanderbeg sons le nom de Plaine 
rouge, à causé des feux spontanés qui s'y manifestent» 
Enfin, à cinq lieues de cet endroit (i), et à huit de Ty* 
ranna, on passe au bourg d'Ikim, et à trois mille dé 
là, on arrive au fleuve Matis, que les Schypetars ap* 
pellent Bregoùi-Matoim^ et les Grecs Madia (2). 

C'est à cette distance que commence le sangiac à 
deux queues de Croîa (3), commandé par Capelan pa-^ 



(t) A une demi-iieue de Sciak et à un mille de la mer. Coulés^ 
une demi- lieue N. N. O., Arapos deux ruisseaux peu distants; 
une lieue N., Scala; une demi-lieue N., chemin entre collines ^ 
Haleta; village; une demi- lieue, route sur le bord de la mer^ 
une lieue, même chemin N. N. O., Moïche, village; cap for- 
mant un mille de projection O. Ti. O^ ; une lieue N. , khan de 
Gourés ; un tiers de lieue, fleuve Matis. 

{%) Matis Dyrrachii non longe a Lisso , Tit.-Liv. , lib. XLIII. 
ai. Dans ses Tables de la Grèce, CasUildus le nomme Matia , ^t 
Maginus trace son cours , sans écrire son Bom. 

Palmer., Grœc. Antiq,, lib. I, c. t8. 

(i) Les Schypetars prononcent Crouïa, ce qui signifie dan à 

26. 



/|0/i VOYAGE DE LA GRfeCE. 

cha ( 1 ). Le chef-lieu que J^gothète Acropolite appelle 
Croas, et les Turcs Ak-Serail (a), fut fondé çn i338 
par Charles Thopie, seigneur de Scouria. C!e prince ayant 
jugé le rocher et les sources de Croïa propres à une 
place de guerre (3) , y fit bâtir une forteresse qui de- 
vint , à l'époque de l'invasion des Turcs , le dernier bou- 
levard des chrétiens orientaux, et le théâtre glorieux 
des exploits de Scanderbeg, Mais lorsque la fortune de 
ce chef, qui arrêta le cours des victoires d'Amurat, 



leur langue source ou fontaine ^ et les Byzantins écrivent to h 

Ax€av& f po6piov Ttiç Kpotaç. 

LoGOTH. Ac&opoL.^ Hist.j p. Soy et Chron.^ p. i36. 

(i) Achmet pacha, surnommé Capelan ou le Tigre y à cause 
de sa férocité, tient ce titre à honneur, comme l'ancien pacha 
d'Acre tenait le surnom de Djezar ou Boucher^ et Ali pacha 
celui è^Arslan ou Lion. 

(%) Le pachalik ou sangiac de Croïa confine huit lieues à l'E. 
de cette ville avec le territoire de la Basse-Dibre; six lieues S. 
avec Tyranna , et dix lieues N. avec la Satrapie de Scodra ou 
Scùtari, qui est limitée au midi par le cours du Drin. 

(3) Voici ce qu'en dit Barletius^ et les choses sont encore les 
mêmes : 

Civitas est Epiri, regni illius validissimum munimentum, 
tamque clâvis firmissima. Haec non magno ambitu continetur , 
in altissima saxi crepidine et undique praecipid posita , campos 
latissimos hinc et inde habet; qua quidem oppugnari, nec ex- 
pugnaii nullo modo potest ; in eâ enim sunt juges et fontes pe- 
rennes , ex quibus ei nomen inditum fuit , nam Croïa quod 
. £pirbticum nomen est, latine ^b/ij interpretatur. ^abet quidem 
agrum feracissimum atque amœnissimum , sylvas vero et arbo- 
res caeteris ubenores, speciosiores et ad classes edificandas nus- 
quequam proceriores aptioVesque reperiri possunt. Distat au- 
tem Dyrrachio ad XIV M. P. , Scodrâ vero ad LVII M. P. 

Barlet. de obsid. Scodr. F. lo. 



LIVHE III, CHAPITRE IX. 4^5 

eut cessé de protéger l'Illyrie macédonienhe , Croie, 
conquise par les timhoinétans , qui voulurent en vain 
faire publier son nom, fut érigée en sangiac appelé 
Ak'Serail ou Palais-Blanc j nom qu'on trouve cité 
dans les firmans de la chancellerie Ihi pénale de 
Constantinople. Cette ville , quoique déchue de sa 
splendeur, est encore habitée par douze cents familles 
turques. La juridiction de son satrape s'étend sur 
cent villages, dont soixante sont peuplés de chrétiens 
latins, qui relèvent pour le spirituel du siège épis- 
copal d'Alesslo. Les revenus du pacha sont évalués à 
trois cent bourses, somme qu'il ne peut guère augmen* 
ter , à cause du caractère belliqueux des chrétiens , qui 
trouvent une protection efficace auprès de leurs alliés 
du canton de Chounavia (i), et une garantie assurée 
dans, leur bravoure. 

Les Mirdites , que je ferai connaître en parlant des 
Schypetars en général , sont cette peuplade auxiliaire 
des chrétiens de la haute Albanie. Leurs villages, dissé- 
minés dans la vallée fertile de la Matia, occupent une 
étendue de vingt-quatre lieues , depuis l'embouchure de 
ce fleuve jusqu'à ses sources, situées au levant d'hiver; 
et leur capitale , placée à seize lieues d'Alessio , est la 
ville d'Orocher (a). 

(i) Dans son itinéraire, depuis Dyrrachium jusqu'à Prelepé, 
ville de la Macédoine, George Acropolite parle du canton de 
Chounavia , qu'il place entre Croïe et Elbassan. . Pag. 77. 

(i) Orocher. Cantelli appelle cette ville Orosci, les historiens 
de Scanderbeg, Oronochée ; mais son véritable nom est Rocher, 
mot français , auquel les Albanais ont ajouté l'article au^ que les 
géographes italiens ont accolé par un simple O à la dénomina- 
tion de cette capitale des Mirdites. 



4o6 VOYAGE J)E LA GRÈCE. 

Des bords du fleuve Matis , qu'on passe «ur des troncs 
d'arbres creusés en forme de bateau, la distance est 
de trois lieues jusqu'à Alessio , ville connue des anciens 
sous le nom de Lissus (i). La route qui est une chaussée 
pavée de deult brasses environ de largeur, est pratiquée 
à travers un vaste majiais couvert de forêts. Parvenu 
au Drin , on remonte sa rive gauche pendant une demi* 
lieue, pour arriver à la ville ou l'on compte une popu- 
lation de trois cents familles catholiques. On remarque 
sur un mamelon à droite un ancien château où le visir 
de Scodra tient garnison. C'est dans son enceinte que 
se trouve une église maintenai^t changée en mosquée , 
oii furent autr^ois déposés les restes mortels de Scan- 
derbeg,^ objet du respect des mahométans, dont il fut 
long-temps la terreur. 

D' Alessio à l'embouchure du Drin on compte deux 
milles. Le fleuve reçoit dans cet endroit des barques de 
quarante à cinquante topneaux, qui peuvent même re^ 

'- — 

(i) Polyb. , hist. lib. II, c. la.; lîl, i8; IV, i6 ; VDI, ii, 
Excerpt légat, c. 76. Plin., lib. III, c. aa. T« Liv. XLIII, ao, 
XLIV,3o. 

Il paraît qu' Alessio avait recouvre son indépendance posté- 
rieurement au règne de Mahomet II qui s'en empara, et Ton se- 
rait porté à croire qu'elle existait en forme de république sous la 
protection de Venise. Le P. Lequien cite à ce sujet, dans son 
Orient ChristianuSy les gazettes françaises de Tannée 1649: on y 
lit comment les évéques d^Élissa et de Croïa, ayant réuni leurs 
diocésains, avaient battu et mis en fuite trois mille Turcs qui 
attaquaient les Monténégrins, afin de couper leurs communica- 
tions par terre , avec les établissements vénitiens en Albanie. 

Lissus oppidum XX M. P. a Croïa distans. 
Barlet. lib. I , p. 36. 



LIVRE m, GHAPITllE IX. 4^7 

inoQter jusqu'à trois lieues plus loin dans Tintérieur 
des terres. 

En suivant la rive gauche du Driq dans cette direction , 
on parcourt une plaine couverte de villages, cultivée 
en maïs en champs couvert de lin jusqu'à Jadrim? 
bourgade chrétienne, située deux4ieue^ au N. E. d'A- 
lessio. On traverse à cette distance sur un pont en 
pierre de nouvelle construction, la Dibra , rivière ve- 
nant de l'E. qui se décharge à peu de distance dans le 
Drin. Une heure plus loin, toujours au N. , on arrive 
au Drin qu'on passe sur deux troncs d'arbres creusés 
en forme de canot qu'on amarre ensemble. 

En remontant de là au septentrion, on laisse à main 
droite le fleuve qui décrit une vaste courbe à l'orient 
pour revenir à l'O. baigner les murs d'une mosquée 
ombragée de superbes platanes. On passe entre cet 
édifice et un beau village mahométan , situé à l'ouver- 
ture de la, vallée qui conduit à Dulcigno. On entre dans 
un vallon latéral, et dans trente minutes de marche on 
traverse le hameau de Boucherai, d'où l'on débouche 
dans la plaine de Scodra. Ses champs, cultivés.en mais , 
en rendent l'accès tellement difficile, qu'il faut pendant 
plus d'une heure ranger la base des coteaux pour arri- 
ver à la Drinasse , qui baigne le pied de la montagne 
sur laquelle est bâti le château ou acropole. 

Oi;i ne sait rien au sujet des premiers fondateurs de 
Scodrà* Ti te-Live ( i )^ qui nousapprend comment elle fu t 



(i) Scodra, oppidum Illyrici /Gentil regia. T. Liv. lib.XLIIl, 
c. ao; XLIV, ii , 3»; XLV, a5. Plin. lïl, aa. Ptolem. II, 17. 
NummusapudHoIstein in unnotat. ad Ortel. Thesaur.Geograph. 
p. 171* lud^^t Polyb. lib. i. 



4o8 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

ravagée par Anicius, n'indique pas son origine, et un 
voile d'oubli semble , depuis cette époque, couvrir ses 
•destinées. Les Scodrians , sur la foi de quelques chro- 
niques apocryphes, rattachent la fondation de leur 
ville à l'ère d'Alexandre le grand, trompés par la res- 
semblance du nom de Scodra avec celui d'Alexandrie 
d'Egypte qu'ils appellent Scanderoun. Il est plus 
qu'inutile de réfuter l'erreur causée par une semblable 
étymologie. 

Pour ce qui est de la restauration de Scodra, la 
tradition l'attribue à un roitelet d'Épire appelé Jean , 
qui. en fut chassé par ses sujets : plus d'un établisse- 
ment colonial n'a pas d'autre illustration primitive. Des 
chroniques, écrites en langue schype, qui est celle de 
toutes les peuplades de l'Illyrie macédonienne jusqu'au 
lac Labeatis , rapportent qu'un certain Bosa et sa sœur 
Pha , bâtirent son acropole , à laquelle ils donnèrent le 
nom de Rosapha qu'elle conserve. A ces étrangers suc- 
céda Némagnanus empereur, qui rangea sous ses lois 
l'Epire, la Macédoine, les deux Mysies et tout le ter- 
ritoire de la nouvelle Borne (i). 

Il est probable que quelque descendant de ce prince 
était maître de Scodra, lorsque l'armée des croisés, aux 
ordres du comte de Saint-Éloi et de Tévêque Adamar, 
arrivèrent dans cette ville. Les historiens de cette guerre 
sacrée nous font un tableau affreux de la férocité des 
peuplades de la haute Albanie. C'étaient, disent- ils, des 
Turcs , des Gomains , des Huses ( Guègues ) , des 

Tenaces (Toxides), des Pincenates (Bosniaques) et 

I ■^»^— — ^-^ 1 II » I II II II I ■ I. . I I 

(i) Nouvelle Rome. C'est le nom que les Serviens donnaient 
à cette époque à la ville d'Achrida fondée par Justinien. 



tiVRE lïl, CHAPITRE IX. 40^9 

des Bulgares, aYÇC lesquels on était journellement aux 
prises qu'on dut combattre pour franchir les monts 
Bargulats (de Berat), et le défilé de Saint-Biaise, 
afin d'arriver à Pélagonie. 

Scutari et Alessio passèrent au pouvoir des Véni- 
tiens en i4oi (i), ainsi que le Zadrima et une partie de 
la Prevalitaine. Deux ans après Venise eut à réprimer 
une révolte des habitants de la Zenta. Ils regrettaient 
leurs anciens seigneurs , qui n'étaient au fond que des 
chefs de bande, comme tous les châtelains de cette épo- 
que, et plus en rapport avec leurs mœurs que les no- 
bles du livre d'or. Vers 14^9, la seigneurie fut moins 
heureuse contre les Schypetars Guègues , appuyés par 
les troupes deSigismond, roi de Hongrie, qui dispu- 
tait alors sa couronne à Ladislas , roi de Naples , allié 
des Vénitiens. Les Hongrois s'emparèrent de Scodra , 
et les Vénitiens , qui venaient d'acheter les éi^angiles 
écrits en latin de la main de 6t - Marc (2) , ayant 
déployé la bannière de ce puissent protecteur, par- 
vinrent , avec l'assistance des Turcs , ennemis de Sigis- 
mond , à reconquérir l'antique capitale de Gentius , et 
à s'y maintenir. On chanta à ce sujet un Te Deum à 
Venise, et on conclut en i454 un traité en vertu du- 
quel la république s'engageait à payer un tribut annuel ' 
au Sultan , pour la garantie de ses possessions en Al- 
banie. C'était le principe éventuel d'une guerre qui 
éclata dix ans après. On connaît l'histoire à jamais mé- 
morable du siège de Scodra , défendue par l'intrépide 
Antoine Loredan. Ce chef dont la mémoire vivra dans 

(1} Marmor. ist. di Corfù Y, p. 253. 

(2) Istor. di Venezia di Paolo Morosini, lib. 18. 



4lO VOTAG£ Ul£ LA GRÈCE. 

la postérité la plus reculée, victorieux dans un pre-, 
mier siège, attaqué quelques années après, se trouvai 
en champ clos vis-à vis de Usum Cassan , qui com- 
mandait une arméç de soixante mille janissaires. Croie 
succomba; mais il fallut un traité de paix, conclu le 
26 janvier i479y pour £siire tomber l'étendard auguste 
de la Croix du donjon de Ro$apba, où flotte mainte- 
nant le drapeau du Croissant (i). 

Scodra, en perdant la protection de Venise , ne fut 
pas privée pour cela des lumières de la foi , qui s'y est 
perpétuée sous le régime d'ua archevêque latin. La re- 
ligion chrétienne n'abandonna jamais ses enfants , 
qu'elle suit dans leurs prospérités et dans leurs infor- 
tuneSé Reine ou esclave, mais toujours belle de l'éclat 
divin qu'elle réfléchit dans son immortelle pureté , elle 
guide encore au milieu de la barbarie les peuplades 
de la Prévalitaine et du lac Labéatis. 

En parcourant les annaleS' modernes des Scodrians , 
on lit qu'à la suite d'une guerre intestine survenue 
contre le pacha de Berat, les chi^tiens crurent voir re- 
naître l'approche de leur délivrance* Quoique trom- 
pés en 1770 par Stephano Piccoio , tes orthodoxes 
du Monténégro envoyèrent en 1775 à Catherine II 
une députation pour la complimenter sur le traité de 
Caînardgi. Bien accueillis à leur passage à Vienne, ils 
apprirent aux Catholiques de la Zenta qu'ils pouvaient 
^e fier à l'Autriche. Alors commencèrent les intrigues 
qpi amenèrent en 1786 MahmoutBasaklia, excité par 
l'emperei^r Joseph II, à se révolter contre: U sultan 



(0 Daru,Hist. deVemse,liv.XI,9;XII, 3,i5jXVI, i5; 
XVII, 9, 10. . 



LIVRE III, CHAPITRE IX. 4^1 

Abdoulhamid. Enthousiaste de Scanderbeg>, dont il sq 
disait issu , et prétendant l'imiter , il rassembla dans 
un champ de mai tenu à Podgoritza, les capitaines de 
THerzégovine , qu'il fit jurer d'embrasser son parti, en 
prêtant serment sur l'Évangile et le G)ran. 

La guerre de l'indépendance fut aussitôt proclamée. 
Raguse envoya complimenter le chef de la confédéra- 
tion d'Illyrie, par Bernard Caboja l'un de ses séna- 
teurs! ! Tout prospérait selon les désirs du satrape in- 
surgé ! Mahmoud Basaklia venait de s'emparer de 
Spug sur la frontière de la Bosnie, quand il apprit 
l'arrivée des caravelles du grand seigneur à l'em- 
bouchure de la Boliana; une armée de trente mille 
hommes entrait presque en même temps dans la Pre- 
valitaine. 

Mahmoud Basaklia rétrograde précipitamment , ren- 
tre à Scodra , fait décapiter le visir qu'on lui avait 
donné pour successeur , et se renferme avec deux cents 
hommes déterminés dans le château de Rosapha. Il 
ordonne de construire cinquante radeaux qu'il charge 
d'énormes monceaux de bois gras, auxquels il fait 
mettre le feu , et ces bûchers dévorants tombant sur 
les galères ottomanes engagées dans le fleuve les em- 
brasent , tandis que l'escadre tiirque, appareillant à ce 
signal , prend le large et se réfugie dans le port des 
Roses près de Cattaro. Trois mois après cet événement 
arrivé , au mois d'août 1 787 , l'armée osmanlique har- 
celée par les soldats que le satrape avait licenciés, se 
débanda , et ses débris exterminés par les montagnards, 
laissèrent le rebelle triomphant, sans être tranquille 
sur son avenir. 

Joseph II , qi|i avait pendant le cours de cette an- 



4l2 VOYAGE DE LA GRÈCE. 

née arrêté le partage de l'empire ottoman avec Cathe- 
rine II, tourna ses vues vers Mahmoud, qui laissa croire 
aux émissaires de TAulriche, qu'il ne serait pas éloi- 
gné d'embrasser la religion chrétienne. On lui promet- 
tait à cette condition la principauté d'Albanie , que le 
cabinet de Vienne offrait en même temps au roi de Na- 
ples j qui s'engageait à fournir trente mille hommes pour 
coopérer à l'expulsion des Turcs de l'Europe. 

Tandis que cette déception se négociait à Scodra 
par l'entremise d'un nommé Brognard, les Allemands 
parcouraient le Monténégro et la haute Albanie , pour 
étudier la nature des lieux. Soit que la cour de Vienne 
fût ou non dupe des promesses de Mahmoud Basakiia, 
elle envoya au néophyte destiné à faire renaître les 
beaux jours de Scanderberg , une croix d'argent d'un 
poids énorme, qu'elle fit pieusement suivre par deux 
mille hommes. 

On était dans l'attente d'une révolution importante , 
lorsque le satrape qui sut adroitement séparer l'escorte 
de la relique qu'elle accompagnait , en faisant égarer 
les deux mille Autrichiens par les guides qu'il leur avait 
donnés , vint recevoir les envoyés de Joseph II à l'ex- 
trémité du lac Labeatis. Il les invita à passer dans une 
lie où il leur avait fait préparer un festin. La croix y 
fut solennellement inaugurée , et Brognard , avec qua- 
tre autres émissaires , saisis par le moderne Polyphème, 
expièrent au prix de leur sang la double perfidie du 
cabinet impérial. 

Les têtes de Brognard et de ses compagnons d'intri- 
gues, expédiées à Constantinople, méritèrent au sa- 
trape de^Scodra le pardon de sa révolte.... mais le ciel 
ne permit pas que cette perfidie restât impunie. Mah- 



LIVRE III, CHAPITRE IX. ^l3 

moud périt plus tard dans une embuscade, et sa tête 
est un des trophées que le Vladica ou saint évêque du 
Monténégro montre aux étrangers qui visitent le mo- 
nastère de Stanovich, voisin de Cattaro. 

La ville moderne de Scutari, bâtie au versant méri- 
dional d'un coteau, est dominée par la forteresse de 
Bosapha , qui est construite au couronnement d'un 
mamelon situé entre la Drynasse et la Bolana. La po- 
pulation de cette ville est évaluée à vingt quatre mille 
habitants , et celle de son Sangiac entre cinq et six 
cents mille individus dont les deux tiers sont des chré- 
tiens catholiques , très-attachés à la cour de Rome. 

C'est au territoire de Scodra que se termine l'Illyrie 
grecque , et l'étendue de mes topographies pour la par- 
tie de cette province qui avoisine l'Adriatique. 



FIN DU TOSIF: PREMIF.lt. 



TABLE 



DES CHAPITRES 



CONTÊTÎOS DANS CE VOLUME. 



LIVRE PREMIER. 

CHAPITRE t. Exposition. — Départ de Paris. -^ Passage 
par l'Italie. — Arrivée à Ancône Page i 

CHAPITRE, n. Départ d'Aiicône. — Navigation. — Re- 
lâche à Cavo Sesto en Dalmatie. -*^ Accident de mer 

Arrivée à Raguse. . i Page 3 

CELAPITRE III. Précis des annales de la seigneurie ou 
république de Raguse. — Aperçu sur son gouverne- 
ment, tel qu'il existait en i8oS. — Étendue, division, 
ports de son territoire, population, marine , commerce , 
productions, industrie. ... ; i Page lo 

CHAPITRE rV. Aperçus politiques et géographiques sur 
le Monte negro. — Causer de notre séjour à Raguse. — 
Nous prenons passage sur un corsaire français , pour 
nous rendre dans i'Épire. — Départ du port de Gravosa 
ou de Sainte Croix. — Relâche au port de Calamota. — 
Idée de cette île. — Circonstances de notre navigation, • 
jusqu'à rîle de Sasino Page 48 

CHAPITRE V. Nous débarquons à l'île du Sasino. _ To- 
pographie. — Aspects. — Pasteurs albanais , indication 
de quelques ruines Page 68 



TABLE DES CHAPITRÉS. 4^5 

fcHAPITRE VI. Départ de llle du Sasino. — Partie inha- 
bitée des hionts Acrocérauniens , cap de la Litiguetta; 
Strata-Bianca , Palaeassa , Dermadèz y Youno et Chimara: 

— Baie de Gonéa, Calanque de Spilea. — Arrivée à 
Port-Palerme , anciennement appelé Panonlios . . . Page 7 7 

Chapitre vu. Description du port Panorme , mainte- 
nant appelé Porto-Palermo. — Départ pour Janina. — 

_ Village et rivière de Fpari, — Vallon de Borchi. — Halte 
à un khan tenu par des Chimariotes. — Gorges de Paron ^ 
de Vari et de Pikerni. — Position de Lucovo et d'Ou- 
dessoyo. — - Palanque et village de Saiiit-VasiU ( Saint- 
Basile). ^ Nivitza-Bôiiba. — Indication des ruines de 
Palœa-Avli.— Arrivée à Delvino.-* Avertissement*... Page 84 

CHAPITRE VIIL Départ de Delvino. — Vallon de Rar- 
dicaki. — Défilé de Moursina. — Vallée de Drjrnopolis. 

— Khan de Xérovaltos, — Forets. — Indication des 
sources du Celydnus, ou rivière d'Argyro-Castron. — 
Lac de Dgerovina, formant la source principale de la 
Thyamis, ou Cala mas. — Arrivée à Mouchari, dans le 
canton de Pogoniani^ ou Palaeo-Pogoni Page 102 

CHAPITRE IX. Route de Mouchari à Dzidza. — Cours de 
la Thyamis ou Calamas. Khan et village de Mazaraki. — 
Arrivée à Dzidza. — Première entrevue avec le visir Ali 
pacha Page 1 1 o 

CHAPITRE X. Monastère du prophète Élie. — Village de 
Dzidza. — Seconde entrevue avec le visir Ali pacha. 
— Route jusqu'à Janina. — Arrivée dans cette ville. — 
Séjour au château du Lac. — Départ de M. Bessières 
pour retourner en France Page 117 

LIVRE SECOND. 

CHAPITRE I. Opinions diverses des anciens sur Dodone. 
E&amen des prétentions des cantons de l'Épire qui reven- 
diquaient cette ville. — Topographie moderne de la Hel- 
lopie, aujourd'hui vallée de Janina. — Ses lacs. — 



^l6 TABLE DÈS CHAPITRES. 

Ruine appelée Castritza. -i— Médailles qu'on y trouve^ 

— Situation de Joannina ou Janina. — Origine de cette 
ville. — Précis de son histoire. -*■ État actuel. — Lac. — 
Ile. — Dobravoda ou Krionero. — Indication de plu- 
sieurs autres sources* — Monastère des Saints- AnargyreSé 

— Indication des ruines de Dodone , près du village de 
Gardiki. — Mont Tomoros. -^ Lac inférieur ou Lab- 
chistas. — ^ Gouffre dans lequel s'absorbent ses eaux. 

— Considérations générales sur l'ensemble de la Hel- 
lopie. . . , * . « éé ..... . Page i^S 

CHAPITRE II. Oksetvations sur Dodone; — Application 
de la topographie moderne aux descriptions des an- 
ciens i é .. é • Page 179 

CHAPITRE lu. Perrhébie où canton de Zagori. -^ Sa 
. situation dans le Pinde. — Ruines anciennes. — État 
actuel. — Mœurs de ses habitants. — Population. Page 19^ 

CHAPITRE rV. Route depuis SoudenaApano jusqu'à Co- 
nitza. — Mont Panesti. — Position d'Archistas et d'Aïmnai 

— Rivière appelée Voido-Mati. — Pont remarquable. — 
Entrevue avec les pasteurs *du Pinde. — Mont Lazaris. 

— i Aoûs ou Voïoussa. — Arrivée à Conitza^ . . . Page aaî 

CHAPITRE V. Origine et état actuel de Conitza. — To- 
pographie de son canton. — Observatiou sur une er-' 
reur dans la carte de M. Palma. — Points généraux de 
reconnaissance par les sommets des montagnes. — Cours 
dii Saranta-Poros , jusqu'à' son conduent avec l'Aoïis ou 
Voïoussa. — Nombre des villages. — Population. — 
Particularités ^ l^age 319 

CHAPITRE YI. Canton de Caulonias, regardé comme la 
Phœbéatie. — Contrée des monts Candaviens. — Ses li- 
mites. — Cours de ses eaux. Rivière appelée Desnitza. 

— Sources de l'Apsus. — Diverses dénominations de ce 
fleuve. — Veré-Toubas, ou caverne des tombeaux. — 
Ruines. — État actuel du pays. — Population et mœurs 

de ses habitants .Pag<^ ^34 



TABLE DES CHAPITRIES. 4^7 

LIVRE TROISIÈME. 

CHAPITRE I. Description de la vallée du Caramourata- 
dèz , anciennement appelée Sésaratès,et défilés de^Pyr — 
rhus. — Potamographie de TAotis, jusqu'au pont de 
Petrani. — - Apostasie simultanée des Schypetars de ce 
canton Page a48 

CHAPITRE II. Suite de la description des défilés de Pyr- ' 
rhus , et du cours de TAoûs, jusqu'à Prémiti. — Topo- 
graphie de ce canton. — Ses subdivisions. — Nombre et 
population de ses villages Page a6a 

CHAPITRE III. Canton de Desniua. — Défilé des monts 
Asnaùs et iErope ou Grûca. — Situation de Cleïsoura. 
— Ruines d'un château appelé Chamoli. — Débouché 
de Dracoti. — Position de Damesi. — Confluent du Ce- 
lydnus avec l'Aoïis. — Arrivée à Tebelen Page 274 

CHAPITRE IV. Route de Cleïsoura à Berat, par la vallée 
de la Desnitza. — Sources de la rivière de Saint-Georges 
et de celle de Tojari. — Application de la géographie 
ancienne aux descriptions précédentes. — Observation 
sur la partie du trente-deuxième livre de Tite-Live rela- 
tive à la campagne de T. Quintius Flamininus contre Phi- 
lippe^ roi de Macédoine Page 292 

CHAPITRE y. Description de l'Acrocéraune , appelée 
maintenant lapygie ou lapourie. — Topographie de sa 
région occidentale , formant le canton de la Chimère. — 
Conjectures sur l'Aorne d'Homère et le temple des Fu- 
ries. — Ruines » . . Page 807 

CHAPITRE VI. Partie orientale de l'Acrocéraune , appe- 
lée lapourie. — Défilé du mont Longara. — Ruines d'Ori- 
cum. — Origine de cette ville. — . Observations sur la 
marche de César depuis Paleste jusqu'à Apollonie. — 
Nymphaeum ou mines de poix fossile. — Position d'A- 
mantia et de Byllis. — Voie romaine de Cosmari. — 
Population. — Nombre des villages. — Productions. Page 3 2 1 

I. 27 



4l8 TABLE DES CHAPITRES. 

CHAPITRE VU. Taalantie ou Musaché. — Description 
de Canina , anciennement Œneus , et d* Avlone. — Ruines 
d'ApoUonie. — Route depuis le port Peloros jusqu'à 
Berat. — Camps de Bohémiens. — Ville et citadelle de 
Berat Page 348 

CHAPITRE VIII. Observations sommaires sur l'état an- 
cien du Pachalic d'Avlone. — Tableau synoptique de 
ses divisions modernes. — Description de la Taulantie 
ou Musachè , depuis Berat jusqu'au fleuve Genussus ou 
Tobi. — Sources de la branche droite de TApsus. — 
Lac Treboutchi. — Rivière de Carbonates. — Ruines 
de Daulia. — Limite septentrionale du Sangiac d'A- 
vlone Page 871 

CHAPITRE IX. Vaivodilik de Pekini. — Genussus. — 
Sangiac d'Elbassan. — Vaivodilik de Cavailha. — Vai- 
vodilik de Dyrrachium. — Ululeus ou Spimatza. — 
Sangiac de Tyranna. — Fleuve Lisanus. — Sangiac de 
Croïa. — Fleuve Matis ou Matia. — Alessio. — Em- 
bouchure du Drin. — Scodra Page SgS 



FIN DE LÀ TABLE DES CHAPITRES. 






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